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Michel Lévy frères (p. 239-244).



XLVI


Je retournai vivement admonester le suisse pour avoir laissé monter une personne inconnue.

— Je la connais très-bien, répondit-il ; c’est la tante de mademoiselle Hélène. Elle vient la voir très-souvent. C’est une vieille Anglaise très-honnête.

Que faire et que dire, à moins de provoquer un scandale ? J’étais pourtant sûr de mon fait ; mais quelle preuve pouvais-je invoquer ?

Le lendemain matin, Roger avait vu et embrassé sa mère ; il était gai et heureux. Le médecin fut appelé. Selon Hélène, madame se sentait beaucoup mieux et voulait demander au docteur si elle pouvait se lever et prendre l’air. Il vint, trouva sa malade guérie, ordonna une promenade en voiture, et conseilla le départ pour la campagne.

Je m’étais pris d’une apparente amitié pour le bouledogue du suisse, j’avais un prétexte pour surveiller la cour et la porte de l’hôtel. Madame sortit à une heure avec Roger, Hélène et l’abbé. Elle était fraîche comme une rose ; elle n’avait pas été malade. Pourtant, si elle s’était rendue à Flamarande, elle devait être fatiguée ; mais la joie de voir Gaston et celle de retrouver Roger l’avaient empêchée de le sentir.

Étais-je fou ou avais-je deviné juste ?

— Si elle a été à Flamarande, pensais-je, c’est là que je dois aller chercher la vérité. Si elle y a été seule, je l’absous ; mais, si elle y a été avec Salcède, je reprends ma tâche. Je cherche une preuve et je la garde pour sauver Roger du partage qui le menace.

J’étais libre de mes actions, car, depuis que M. le comte était occupé de ses maîtresses (que je ne voulais servir en aucune façon), je n’étais plus dans sa maison qu’un fonctionnaire de luxe. Je partis donc pour l’Auvergne au moment où madame la comtesse partait pour la Normandie. Je passai par Montesparre afin de savoir si la baronne y était. Dans ce cas, on pouvait supposer qu’elle avait suffi pour favoriser l’entrevue entre la comtesse et son fils. Je m’informai prudemment. La baronne était attendue. Il n’y avait encore personne chez elle.

La saison était encore fraîche le soir et le matin ; mais dans la journée le soleil donnait une douce chaleur, et le ciel d’un bleu vif, rayé de légères bandes blanches comme de l’écume, était admirable. La neige, en partie fondue, laissait à découvert de vastes espaces d’un vert frais, et les ruisseaux, débarrassés tout récemment de leurs aiguilles de glace, bondissaient et jasaient joyeusement. Les torrents, gonflés par cette subite fonte des neiges, avaient des cascades imposantes. Je n’avais jamais vu le pays aussi beau que dans ces jours du printemps tardif mais soudain et énergique de la montagne. J’eus donc du plaisir à marcher dans la traverse difficile de Montesparre à Flamarande.

J’étais parvenu vers trois heures de l’après-midi à une courte distance du manoir lorsque je vis s’ouvrir à ma gauche un sentier frayé que je n’avais jamais remarqué, bien que j’eusse souvent chassé dans tous les environs du château. Comme j’ai une très-bonne mémoire locale, je fus bientôt certain que ce sentier n’existait pas lors de mon dernier séjour à Flamarande, et, comme j’étais à l’affût de toute découverte favorable à mes recherches, je m’enfonçai résolûment dans ce sentier, qui gravissait le rocher par des gradins naturels et aboutissait à une sorte d’impasse.

J’allais revenir sur mes pas lorsque je vis que la roche avait été entamée par la pioche, et qu’il était facile d’en gagner le faîte.

— Si je ne me trompe, pensais-je, ceci doit aboutir au cirque de Mandaille et aux sources de la Jordanne. J’avais calculé juste. Après avoir gravi plusieurs monticules superposés, je me trouvai en face d’un amphithéâtre de laves que je n’avais jamais exploré, mais que j’avais vu plusieurs fois des hauteurs environnantes. C’était un désert dans le désert de ces montagnes ; aussi fus-je vivement frappé en découvrant à quelque distance en avant de moi une petite construction qui n’y était pas trois ans auparavant. C’était une maisonnette rustique plus élevée et mieux bâtie que celles du pays. Une habitation nouvelle dans une région sans habitants me parut chose assez remarquable et digne d’une sérieuse attention. J’approchai comme par hasard, et, ne voyant personne, je jetai un regard sur l’enclos. Ce n’était qu’un fouillis d’arbustes et d’arbres de la montagne, pins, sorbiers, hêtres, sureaux et châtaigniers, croissant pêle-mêle comme si le propriétaire, ayant acheté ce petit bois, n’avait pas encore eu le temps d’en faire un jardin et de le renfermer.

Enfin j’aperçus une éclaircie et vis, vers le milieu, une sorte de petite lande bossuée couverte de plantes sauvages, sans aucune trace de culture. Je gagnai la maison et dus la tourner pour trouver la porte, qui n’était pas sur le sentier, et dont on ne pouvait approcher qu’en traversant le ruisseau sur des blocs de rocher disposés en manière de pont. Rien de joli et de pittoresque comme cette habitation rustique. Le bâtiment carré était des plus insignifiants ; mais le site était ravissant pour moi, qui avais peu à peu appris à comprendre la nature. Les gazons, tout semés de fleurs, s’abaissaient d’un côté jusqu’au lit du petit torrent, et de l’autre se relevaient en pente mollement sinueuse jusqu’aux premières assises rocheuses de la montagne. Les massifs d’arbres étaient si bien disposés et si bien éclairés par le soleil, qu’on se serait cru dans un jardin anglais savamment aménagé pour imiter la nature en ce qu’elle a d’élégant, de frais et de pur dans les endroits privilégiés. Il n’y avait pourtant pas ce qu’on appelle des points de vue. La montagne formant impasse présentait un cirque peu élevé qu’on pouvait embrasser d’un coup d’œil. Les bois qui marquaient la limite entre les derniers étages de la prairie et la roche nue formaient une ceinture irrégulière du plus charmant effet ; plusieurs ruisseaux, les sources du torrent de Jordanne, bondissant des hauteurs en minces cascatelles, se réunissaient à peu de distance de la maisonnette pour se diviser encore au delà et former d’autres cascades dont les notes différentes se mariaient en une sauvage et pourtant douce harmonie. Ce que j’avais pris pour un enclos n’était qu’une petite île inculte.

Au-dessus des brèches volcaniques qui fermaient l’enceinte apparaissaient les cimes de montagnes plus élevées : le puy Marie, les puys Griou et Chavaroche. De ce côté-là, il paraissait impossible de sortir de l’impasse ; mais, vers le midi, par un interstice des collines boisées au milieu desquelles les différents ruisseaux de la Jordanne s’étaient creusé des gorges et des ravines pleines de végétation et de fraîcheur, j’entrevis le rocher de Flamarande, à environ un kilomètre de distance à vol d’oiseau. Sa base plongeait dans une brume qui témoignait des chutes plus importantes de la Jordanne autour du massif ; le haut du donjon se découpait nettement dans le ciel, et je ne pouvais m’y tromper. S’il y avait par là un sentier praticable, je pouvais être rendu en dix minutes au vieux manoir.