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Michel Lévy frères (p. 228-231).



XLIV


Dans les premiers temps, après le rendez-vous que j’avais surpris et l’explication que j’avais tenté de provoquer, madame la comtesse, toutes les fois que je me trouvai en sa présence, me témoigna de la bienveillance et s’informa avec intérêt de ma santé, qui était redevenue chancelante. J’espérais lui inspirer un peu d’effroi ; mais, quand elle vit l’air contraint dont je recevais ses avances, elle reprit son grand air d’indifférence ou d’impassibilité.

Trois ans s’écoulèrent ainsi, moi la surveillant toujours, elle n’y prenant pas garde et déjouant toutes mes ruses par la franchise apparente d’une conduite exemplaire. Il est vrai qu’à Paris seulement, durant l’hiver, elle était obligée à cette prudence ; elle passait tous les étés dans sa terre de Ménouville en Normandie, et là elle n’était guère surveillée, car M. le comte n’aimait pas beaucoup ce séjour et faisait de fréquents voyages à Paris, où je le suivais toujours. La tranquillité de mon maître était extraordinaire après les violentes agitations qu’il avait subies. Il n’était plus jaloux et vivait dans les meilleurs termes avec sa femme, tout en s’occupant d’elle le moins possible. Dois-je avouer qu’il avait une maîtresse fort pimpante, une des reines du mauvais monde ? Il faut bien que je dise tout dans cette véridique histoire où je me suis trouvé investi par ma conscience du rôle de magistrat instructeur. M. le comte avait besoin d’une intimité de ce genre : il lui fallait de la passion, de la jalousie, de la colère. Il en eut à souhait pour son argent, et je le vis en passe de se ruiner. Heureusement il fut vite supplanté et s’accommoda d’une personne de moindre appétit, d’un oiseau de moindre volée. Il eut son ménage chez elle, c’est-à-dire qu’elle fut titulaire d’un autre logis et qu’elle s’y trouva assez bien pour ne pas lui donner de graves sujets d’inquiétude.

Madame la comtesse le sut et ne parut pas s’en affliger ; son indifférence fut pour moi une nouvelle preuve de son amour pour un autre ; mais que faire pour m’emparer de ce terrible secret ? Au bout de trois ans, j’y renonçai ou du moins je voulus me persuader que j’y renonçais. Je me demandai pourquoi je me laissais ainsi dévorer par un vautour, et j’eus peur de trouver au fond de moi-même un sentiment dont je n’avais pas voulu, dont je ne voulais pas me rendre compte. Si j’ai été dupe de mes illusions, ma conscience ne me le reproche pas bien haut à l’heure qu’il est, car jamais je n’ai cédé à une pensée indigne d’un homme raisonnable et d’un fidèle serviteur. J’ai cru agir en vue de la morale et de la vérité, ce que je vais dire le témoignera de reste.

Je n’étais plus retourné à Flamarande, je n’écrivais plus aux Michelin, je ne recevais plus de nouvelles d’Ambroise Yvoine, Gaston m’était devenu plus qu’indifférent depuis que je me le représentais protégé et veillé de loin par sa mère, ou de près par M. de Salcède. Après avoir aimé cet enfant étranger à la famille, je l’oubliais, et, comme M. le comte, je le trouvais bien où il était ; mais il me fallait chérir un enfant, moi ! Il est étrange que, n’ayant jamais eu de goût pour le mariage, j’aie senti toute ma vie, depuis le drame de Sévines, l’amour paternel dominer ma vie. Je m’attachai donc avec une sorte de passion à celui que je regardais désormais comme le seul enfant de la famille. Je fis de Roger mon idole, mon maître présent et futur, mon orgueil et ma consolation. À force d’être gâté, il devenait adorable, car les enfants, quoi qu’on en dise et qu’on en pense, ont besoin de se sentir aimés pour devenir aimants. Je rendais bien justice à sa mère, elle le chérissait ardemment, passait sa vie près de lui et semblait ne vivre que pour lui ; mais se soumettrait-elle toujours à l’obligation de lui sacrifier son autre fils ? Un jour ne viendrait-il pas où elle relèverait la tête, où elle se plaindrait d’avoir été outragée par les soupçons de son mari, où elle invoquerait au besoin l’appui des lois pour faire reparaître l’enfant exilé et pour faire valoir ses droits à la succession de son père légal ? Dans cette hypothèse, ce serait au tour de Roger d’être sacrifié ; il perdrait son avantage de fils unique, son titre et la moitié de sa fortune. Le fils de M. de Salcède devenait par droit d’aînesse le comte de Flamarande et peut-être le vengeur irrité de sa vie d’exil et d’abaissement. Peut-être serait-il l’ennemi, le persécuteur autorisé de mon cher Roger !

C’est cette crainte-là qui maintenait mon dépit contre la comtesse de Flamarande. Je craignais le réveil de cette tendresse maternelle étouffée par la volonté, soutenue par l’espoir d’une éclatante réparation. Voilà pourquoi j’aurais voulu avoir des preuves contre elle, afin de pouvoir lui dire en temps et lieu : « Soumettez-vous à l’arrêt de votre mari, ou je vous livre au jugement de l’opinion »

Enfin je me calmai. Les preuves n’arrivaient pas. J’en étais réduit à me dire que madame la comtesse était beaucoup plus forte que moi pour mener une intrigue et cacher un secret.