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Michel Lévy frères (p. 214-218).



XLII


Je perdis ainsi deux heures. Une pluie fine tombait, et la nuit se faisait plus tôt que de coutume. Je m’étais égaré et me trouvais dans une véritable lande où je n’avais plus espoir de rencontrer personne et où je cherchais à m’orienter pour regagner la porte Maillot, lorsque, de derrière une touffe de jeunes pins, j’entendis sortir une voix qui me fit tressaillir, et qui, bien que voilée par la prudence, prononça distinctement ces mots :

— Adieu !… oh ! que je vous aime, que je vous aime !

C’était la voix de la comtesse. Deux personnes sortirent du massif, la femme enveloppée et voilée disparut ; l’homme, très-grand, d’une silhouette très-élégante à laquelle je ne pouvais me méprendre, s’éloigna ; c’était M. de Salcède.

Je m’élançai sur ses traces sans trop me dissimuler. Il ne s’aperçut pourtant de ma poursuite qu’assez loin de là, et alors, me prenant sans doute pour un voleur, il arma un pistolet de poche. J’étais exaspéré ; j’aurais volontiers joué ma vie. Je continuai à le suivre, et, comme il entendait mes pas derrière les siens, il en parut ennuyé et s’arrêta court. Il aimait mieux être attaqué que surpris.

J’eus l’idée d’agir comme les voleurs et de lui demander l’heure, afin de le voir de près et d’entendre sa voix me dire avec menace de passer mon chemin. Il n’était pas homme à s’effrayer ; il me répondrait certainement et ne tirerait pas sur moi, si je ne l’attaquais pas. Je le savais doué d’un grand sang-froid ; mais alors il me reconnaîtrait, il saurait que je surveillais ses rendez-vous avec la comtesse, et il m’échapperait. Je voulais absolument savoir où il demeurait ; je ralentis mon allure pour le rassurer. Nous étions dans l’allée des pins ; l’obscurité augmentait lorsque je vis les lanternes d’un coupé qui était arrêté là. Il sauta dedans sans rien dire au cocher, mais j’eus le temps de voir, aux reflets troublés de ces lanternes, non pas une figure distincte, mais une barbe grise et des cheveux d’un blanc de neige.

Je m’étais donc trompé ? Ce n’était pas là le jeune et beau Salcède ; mais alors quel était donc ce vieillard à qui madame de Flamarande donnait rendez-vous au fond d’un bois par une triste soirée de février, et à qui elle disait avec l’accent de l’enthousiasme : « Oh ! que je vous aime ! »

Le coupé avait filé vers la porte Maillot avec la rapidité de l’éclair. J’étais à pied, accablé de fatigue, brisé par l’émotion. Je ne pus trouver de voiture et dus marcher encore jusqu’à l’Arc de triomphe. Là, je crus m’évanouir ! j’avais oublié de déjeuner. J’entrai dans un petit restaurant des Champs-Élysées pour me reposer plutôt que pour manger, et, m’asseyant dans un coin, je me pris à commenter amèrement la situation.

L’homme que j’avais vu était-il Salcède ? Pourquoi non ? On peut se déguiser avec une barbe et une perruque blanches. Si ma première impression ne m’avait trompé ni au bois de Boulogne, ni sur le sentier de Flamarande, Salcède était en France. Il y était caché et déguisé, puisque pas une personne de sa connaissance ne l’avait vu et ne savait son retour. Avec l’aide d’Ambroise, il avait pu percer le mystère qui pesait sur Espérance ; il avait dû alors revenir à Paris, et, craignant d’écrire à la comtesse pour l’informer de cette grande découverte, il avait dû lui demander un rendez-vous par l’intermédiaire de madame de Montesparre. Je ne surveillais plus la remise des lettres aux personnes de la maison ; madame avait fort bien pu, depuis huit jours, s’entendre avec la baronne.

Ainsi le fait était accompli ! Madame de Flamarande savait tout, je n’avais plus rien à lui dire. Elle devait me haïr et me mépriser profondément. Quant à son mari, il devait lui être devenu odieux, et sa reconnaissance pour Salcède, pour l’homme qui lui rendait la joie de savoir son fils vivant, devait facilement avoir passé de l’enthousiasme à la passion.

— Il y a plus, me disais-je ; cette passion a pu naître pendant le dernier séjour de madame à Pérouse. C’est là déjà qu’elle a pu recevoir des lettres, qu’elle a pu être informée et, qui sait ? recevoir Salcède. Elle n’est pas revenue d’Italie si calme et si belle sans qu’une grande joie soit entrée dans son cœur et dans sa vie. Qui sait si elle n’a pas été à Flamarande avec Salcède et si elle n’y a pas vu son fils pendant que j’y étais ? Yvoine est aussi habile que moi. M. de Salcède l’est peut-être plus que nous deux. Si tout est consommé, que me reste-t-il à faire ?

Le plus simple et le plus logique eût été à coup sûr de suivre mon premier élan et de me confesser à madame, comme si elle ne savait rien. Je ne devais pas, dans ce cas, compter sur sa reconnaissance. Au lieu des paroles de bonté et d’affection que j’aurais pu mériter, j’aurais sans doute à essuyer les reproches du premier moment ; mais elle n’en eût pas moins reconnu vite que je m’étais dévoué à son fils, et que je m’y étais attaché au point de trahir le secret du comte. Au lieu de rester le bourreau et l’ennemi de cette mère si cruellement éprouvée, je devenais son soutien, une sorte de muet protecteur entre elle et son mari, un intermédiaire dévoué entre elle et son enfant.

Oui, voilà ce qu’il fallait faire ; mais un inexplicable sentiment de colère et de ressentiment m’en empêcha.

— N’ai-je pas été bien simple, me disais-je, d’avoir cru à la vertu d’une femme si habile à cacher ses émotions et si ardente à les satisfaire ? Où ai-je pris l’idée romanesque qu’elle était une victime digne de respect et de pitié ? quel voile avais-je donc sur les yeux quand j’accusais son mari de folie et d’injustice ? Après le châtiment qu’elle a subi et la menace d’être séparée de son second fils, aurait-elle l’audace de revoir Salcède et de tromper ainsi M. le comte, si elle n’avait pas été déjà une épouse coupable ? Oui, oui, M. de Flamarande a vu clair, Gaston est le fils de Salcède, et j’ai servi une vengeance bien fondée. Aurais-je la sottise de m’en repentir et la lâcheté d’en demander pardon ? Non certes ! J’ai été joué par elle, j’ai failli céder à son prestige, tomber sous son empire, me faire le serviteur du mensonge et de l’adultère ; mais c’est fini, bien fini : je la méprise et je la hais.