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Pigoreau (IIp. 52-67).

CHAPITRE V.

Je me lie avec un rentier qui voulait faire un voyage dans l’autre monde ; je lui porte des secours et j’obtiens sa confiance.



Pour nous délasser de nos travaux nous allions tous les soirs nous promener dans les jardins les plus éloignés. Celui des Plantes était celui où Sophie se plaisait davantage ; étant le plus isolé, il était aussi celui qui avait le plus de rapport avec nos goûts. Un jour entr’autres nous consacrâmes toute notre soirée à contempler les curiosités de ce jardin qui, à juste titre, passe pour un des plus beaux de l’Europe ; nous admirâmes le soin avec lequel il était entretenu, et nous rendîmes justice aux précautions prises par le gouvernement pour le préserver des outrages qu’une certaine classe du peuple avait faits depuis la révolution aux arts, aux chefs-d’œuvres, et aux divers monumens publics. Les instants que nous employâmes à parcourir ces beaux lieux, nous parurent si courts, que la brune nous surprit avant d’avoir eu le temps de satisfaire notre curiosité. La nuit seule parvint à nous distraire de l’espèce d’admiration dans laquelle nous étions plongés ; et déjà nous nous disposions à la retraite, lorsqu’un bruit sourd, semblable à un coup de feu, vint frapper nos oreilles. Nous crûmes même avoir apperçu à travers l’obscurité, la clarté de la flamme. En effet, nous vîmes courir au moment même quelques personnes qui se trouvaient par hasard dans la partie la plus reculée du jardin. Nous courûmes comme les autres pour nous instruire de la cause du bruit que nous avions entendu. En arrivant, nous vîmes un homme couché par terre et baigné dans son sang. On essayait de le relever en attendant le secours qu’on avait envoyé chercher. À ses côtés était un pistolet d’arçon, dont le canon était crevé, et cette arme ne laissait point de doute sur l’intention du blessé ; il était facile de voir que ce malheureux, poussé par quelqu’acte de désespoir, avait pris le parti de se donner la mort. Heureusement il avait manqué son coup, la blessure n’était point mortelle, le pistolet, chargé jusqu’à la bouche, avait crevé dans sa main, et les éclats du canon lui avaient fracassé le visage, sans cependant lui faire de plaies dangereuses. Son costume était celui de l’indigence, et ses traits, quoique défigurés, n’annonçaient point un homme ordinaire. Au nom de dieu, s’écria-t-il en rouvrant les yeux, cachez-lui, cachez-lui, elle en mourrait de chagrins… Cette exclamation à laquelle les spectateurs ne pouvaient rien comprendre, nous parut être l’effet d’une imagination exaltée. En effet, ce misérable prononça quelques phrases sans ordre et sans suite, auxquelles il fut impossible de rien comprendre, sinon qu’il laissait une femme et des enfans dans la plus affreuse détresse. La force armée arriva plutôt que le chirurgien, et si le blessé eût eu un prompt besoin de lui, nous eussions eu le desagrément de le voir expirer dans nos bras avant même qu’on eût songé à lui porter des secours. La garde en arrivant s’obstina à trouver un coupable. On eut beau assurer au commandant du poste qu’il n’en existait point d’autres que la victime, cet homme qui était un sergent de grenadiers, persista à vouloir arrêter parmi nous un assassin ; j’ai vu même le moment où il allait s’emporter et se répandre en injures contre le blessé pour le forcer de dénoncer le criminel. Ce ne fut qu’après bien des débats qu’il se décida à le faire conduire chez le commissaire de police de la section. Je fus forcé de m’y rendre comme témoin, et quoique mon rapport fût parfaitement inutile, je déposai comme les autres le peu que je savais d’un évènement aussi malheureux. Le commissaire peu satisfait de notre témoignage, se disposait à nous arrêter provisoirement, lorsque l’on trouva dans la poche du blessé, une lettre qui détruisit tous les soupçons. Dans cet écrit, ce malheureux invitait la justice à ne faire aucunes recherches ni poursuites, en assurant qu’il était le seul auteur de sa mort, que cet acte de désespoir provenait de sa misère et de ses longs chagrins ; il terminait sa lettre par recommander sa femme et ses enfans à la pitié des ames humaines et charitables qui seraient à portée de leur être utiles.

Le commissaire de police, après avoir dressé son procès-verbal, décida qu’il fallait envoyer chercher la femme du blessé, pour la confronter avec son mari, afin de savoir s’il disait la vérité. Je crus devoir lui représenter qu’il était indispensable d’employer des précautions pour lui apprendre ce funeste accident ; que sa position pouvait exiger des ménagemens, et que d’ailleurs les femmes, pour l’ordinaire, portaient la sensibilité à un si haut degré, qu’il serait peut-être dangereux d’annoncer ouvertement à celle-ci une nouvelle aussi funeste. Le commissaire me répondit, avec une dureté révoltante, qu’il ne devait point s’écarter de ses devoirs ; que ses fonctions se bornaient à distinguer les coupables, et que ses momens étaient trop précieux pour les employer à des précautions futiles.

Voilà donc, m’écriai-je, les magistrats du peuple désignés pour faire exécuter et chérir les loix ! La sensibilité, vertu du ciel et si chère pour un bon cœur, leur paraît au-dessous d’eux ; ils s’honorent au contraire d’une austérité indigne d’une nation sensible, et toujours on les voit zélés lorsqu’il s’agit de trouver un coupable ; mais toutes les fois qu’il est question de soulager l’humanité souffrante, ou de tendre une main secourable à l’infortuné, on les voit incertains, indécis, et même plutôt disposés à la rigueur qu’à l’indulgence.

L’évènement justifia mes craintes, et prouva que j’avais eu raison de redouter les suites d’une nouvelle aussi peu ménagée. Effectivement, je ne tardai pas à devenir témoin d’une scène encore plus douloureuse et vraiment déchirante. La femme de ce malheureux parut bientôt, portant à la mamelle un enfant en bas âge. Le commissaire de police avait cru faire un acte sublime de prudence et de générosité, en recommandant à l’exprès, qu’il avait député vers elle, de ne point l’instruire du malheur arrivé à son mari. Elle était accourue toute effrayée, en supposant qu’il s’était trouvé dans quelque bagarre, mais lorsqu’elle le vit étendu sur un matelas, et tout couvert de sang, elle tomba sans connaissance. Son évanouissement fut tellement prompt et violent, qu’on eût dit que son ame se détachait de son corps. Quoique la pâleur qui couvrait son visage m’empêchât de bien distinguer ses traits, je vis qu’elle était encore belle, et je remarquai dans son ensemble un air de dignité qui doubla l’intérêt qu’elle m’avait inspiré. On eut beaucoup de peine à la rappeler à la lumière ; en ouvrant les yeux, sa première parole fut pour demander des nouvelles de son mari. On lui dit qu’elle pouvait être tranquille, que sa blessure n’était point du tout dangereuse, et on l’engagea à ne s’occuper que de ses enfans. Le blessé que l’on avait transporté, mais trop tard, dans une chambre voisine, afin de lui épargner les crises d’une entrevue trop pénible, était lui-même retombé dans un état de défaillance, voisin de la mort. En reconnaissant son épouse, il éprouva une révolution qui pensa lui devenir funeste, et même, depuis cette entrevue, il lui resta pendant long-temps un certain dérangement d’esprit, qui se fit remarquer de temps à autre. Sa compagne obtint, comme par une faveur signalée, la permission de le faire transporter chez lui. Les différentes personnes qui s’étaient trouvées présentes à cette scène touchante, se cotisèrent pour procurer à cette malheureuse famille les choses les plus nécessaires. L’intérieur de son ménage annonçait la plus affreuse indigence. Une seule chambre, située au cinquième étage, lui servait de logement ; un misérable grabat, composé d’une seule paillasse et d’un drap tout en lambeaux, formait tout son mobilier ; d’après cet exposé de leur détresse, il était facile de voir que c’était la misère et le désespoir qui avaient porté cet homme à une action aussi blâmable. Cependant l’intérêt qu’il m’avait inspiré, me détermina à tout faire pour gagner sa confiance et pour obtenir de lui-même le récit de ses aventures. J’obtins de son épouse, quoique très-difficilement, la permission de lui porter, pendant sa maladie, tous les secours et consolations qui étaient en mon pouvoir. Elles n’étaient point très-étendues, nous étions presqu’aussi malheureux qu’eux ; mais en pareil cas l’intérêt et la bonne volonté ont souvent plus de valeur que les secours que l’on ne doit qu’à l’orgueil ou à la vanité. Pendant un mois entier que le malade employa à se rétablir, Sophie et moi nous ne manquâmes pas un seul jour de visiter cette intéressante famille, et ce temps me fut plus que suffisant pour connaître ses malheurs et apprécier ses qualités, ses principes et ses vertus sociales. La femme, pendant la maladie de son mari, ne cessa de lui prodiguer les soins de l’amour, soins si consolans pour un cœur sensible, et souvent plus efficaces que tous les remèdes de l’art. Elle passait les jours et les nuits au chevet de son lit, et quoique son rétablissement ne fût point douteux, et par conséquent incapable de l’inquiéter, elle ne cessait de fatiguer le ciel de ses vœux et de ses prières. Le chagrin l’avait tellement changée, qu’elle était devenue méconnaissable. Tant qu’elle n’avait eu à supporter que les peines de l’indigence, sa santé n’en avait point été altérée, mais elle ne put résister aux cruelles sollicitudes que lui causa le sort d’un homme qu’elle adorait. À l’époque de sa convalescence, il lui restait à peine assez de force pour panser ses plaies ; un pareil caractère annonçait, dans cette femme sensible, une origine plus élevée. Malgré les apparences qui semblaient avoir condamné ces deux époux à l’obscurité, il me fut impossible de prendre le change, et dès les premiers jours je perçai facilement le mystère qui voilait leur véritable condition. Lorsque nous eûmes entièrement obtenu sa confiance, Sophie et moi nous le pressâmes de nous raconter ses aventures ; après s’être beaucoup fait prier, il consentit à me satisfaire, et commença ainsi son récit.