Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXII

Imprimerie Julien Lecerf (p. 101-105).

XXII


Oh ! je voudrais que quelqu’un eût le courage ou la possibilité de prendre chaque matin et chaque soir la photographie instantanée de son entourage et de lui-même.

Quelle preuve éclatante de notre fluidité, de notre perpétuelle et inévitable transformation !

Mais il y eut dans le passé une rage de tout immobiliser ; la matière, on la voulait, on la voyait inerte, et Dieu lui-même, l’élu des êtres, était immuable.

Misérable reste-en-place, je ne voyais que mieux autour de moi ce mouvement des choses ; plus je voyais tout marcher, plus je voyais avec le soleil s’éveiller tous les matins un nouvel univers.

Dumesnil me confiait, il y a quelques jours, le manuscrit de son volume des correspondants de Lamartine. J’en commençai toute de suite la lecture et lui envoyai mon impression des premières années, et sans retard il m’écrivit :

« Cher Confrère,

» Nous causerons de votre lettre ; vous appréciez parfaitement la raison du succès de Lamartine dans la société d’alors. Vous dites très bien que de Maistre fut un homme léger, paradoxal, un hâbleur ; je vous le prouverai péremptoirement.

» Quant à Chateaubriand, il est percé à jour dans sa pose de rénovateur du christianisme. Sainte-Beuve a été son cerceris. Chateaubriand n’a jamais pardonné à Lamartine d’avoir été sincère, quand lui-même l’était si peu. »

Paul, hier, s’aperçut qu’une de ses ruches d’abeilles françaises était en souffrance du côté de la nourriture. Il fit acheter du miel qu’il mit à leur disposition. Les mouches italiennes, leurs voisines, crurent avoir droit à cette aubaine ; une lutte s’ensuivit, lutte furibonde, acharnée, impitoyable. Les italiennes, plus nombreuses, mieux nourries, plus fortes, finirent par entrer victorieuses dans la ruche française, tuèrent leurs rivales au nombre de plusieurs milliers.

Le combat, paraît-il, fut des plus curieux. Paul et ses préparateurs en étaient émerveillés.

La vie est un phénomène si grand, que la saisir en son ensemble ne nous est pas possible. Toute notre science ne va qu’à en limiter étroitement les horizons infinis en beauté, en profondeur.

Chacun leur donne pour cadre son petit système, ou, pour en atténuer l’éclat, s’applique à barbouiller en jaune, en vert, en bleu, même en noir, les verres de sa lunette.

Filer du coton à Rouen, filer des livres à Paris, c’est tout un. On file la science, on met l’histoire en petites bobines patriotiques dont les lycées sont les dévidoirs. On file la morale, on file finement la philosophie, on file tout, et de nos jours, ô merveille, on a réussi à réduire la main-d’œuvre. C’est parfait.

Vacances à Vascœuil, où nous trouvons, entre autres visiteurs, Ladislas Mickiewicz, venu pour y puiser dans nos archives des renseignements sur le professorat de son père au Collège de France. Il cherche et trouve de précieux renseignements pour la nouvelle biographie qu’il doit publier en trois volumes.

Je ne connaissais pas la première, publiée en 1888, et j’y vois avec plaisir plusieurs pages reproduites de Michelet et ses enfants.

Je suis étonné des détails sur cet étrange Towiauski dont les doctrines et les miracles indiqués il y a cinquante ans au Collège de France, par Adam Mickiewicz, produisirent sur son auditoire, en grande partie composé de Polonais, un enthousiasme si imprévu et si extraordinaire.

Les œuvres de Towiauski, publiées en deux volumes à Turin, en 1882, tirées à très petit nombre, sont conservées respectueusement par quelques disciples qui ne croient pas l’heure venue de les communiquer. Ladislas n’a pu obtenir cette faveur. On lui dit seulement que ces œuvres, réservées à de meilleurs temps, sont pleines de grandeur, d’inspiration prophétique.

Bonnes promenades et bonnes causeries avec Élie et Alfred. Je n’avais jamais aussi vivement éprouvé combien Vascœuil est un lieu doux et fort, selon le mot d’Élisée Reclus.

On est d’ailleurs toujours pris (et moi plus que personne) par la beauté du pays : cette fière et sérieuse Andelle, les jolis ruisseaux, les sources surtout m’y attirent.

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