Filles de la pluie/Un amateur de pittoresque






I



Elle lui souriait, en caressant son cheval blanc couvert de sueur, face à la grève, devant sa maison du Naoulou, voisine de Paraluc’hen, d’où le paysage, à la fois champêtre et marin, révélait les quatre coins d’Ouessant.

Et Soley, pensif, l’observait avec une tendresse amusée. Car par moments elle était farouche et brutale, et on ne pouvait pas la considérer seulement comme un joujou, tandis qu’en cet instant, elle paraissait aimante et douce.

— Curieuse petite femme, remarquait-il, et indéchiffrable...

Cependant il n’avait pas les loisirs de pénétrer l’énigme. Une préoccupation hantait son esprit, depuis des jours. C’est ce qui le rendait morose et inquiétait Juliana. Elle croyait qu’il s’ennuyait dans l’île. Elle redoutait qu’il ne se décidât à partir. Alors, tout en dételant sa bête, elle se détourna encore pour donner à l’homme étranger le réconfort de sa beauté qu’illuminait un clair regard.

Mais sans même lui répondre par un signe, il pensa :

— Comme elle est loin de soupçonner le chagrin immense que j’éprouverais si j’avais du cœur...

La veille au soir, il avait reçu de Marseille une lettre longtemps attardée aux bureaux de Brest et du Conquet ; une lettre dans laquelle une femme teinte et couverte de fards, avec une vilaine âme misérable et tourmentée, lui criait sa détresse morale et le conjurait de reprendre la vie commune. — Et il s’était promis de résister.

Une femme neurasthénique et faible, incohérente, et qu’on lui avait jetée dans les bras. Un être inquiet et artificiel dont l’inconduite avait ruiné le bonheur, et qu’un jour de dégoût tragique, il avait laissée entre les mains d’une mère détraquée et en butte aux pires influences de l’entourage de rastaquouères auquel la condamnait sa vie oisive et déréglée, elle qui portait son nom.

Alors, quand un éclair de raison l’avertit, elle supplia Soley — l’homme naïf — de pardonner ses torts et d’oublier — le supplia avec des larmes et la voix décomposée. Mais il était trop tard. Il pensait qu’on ne doit pas revenir sur le passé.

Une fois de plus, Soley avait enfoui sa lettre dans sa poche, sans même la parcourir jusqu’au bout. Et maintenant, avec un pli douloureux sur les lèvres, il se réjouissait d’être sans haine et superbement détaché — il le croyait !... Qu’importait aux vagues majestueuses qui battaient à ses pieds les rochers impassibles ?... Que lui importait, à lui ? Car il s’était sauvé vers la fougueuse indépendance qu’il avait jusque-là connue, avant le jour honni de son mariage, au long de sa vie simple de marin...

Et il se félicitait d’être venu si loin, loin des complications sentimentales, loin des civilisations hypocrites, trouver une maîtresse qui ne baiserait jamais son front brûlant en lui demandant: « À quoi penses-tu ? » une maîtresse sans artifices, sans parfums, sans gants, sans corset, sans mensonge...

Alors, comme elle l’avait rejoint, il prit la pâle et noire Julia et, l’asseyant sur ses genoux, il l’embrassa violemment. Mais, surprise, elle lui appliqua sur la nuque une tape à assommer un bœuf, en lui criant :

— Sauvage, va !

Et c’était si comique et si délicieux, ce mot, dans sa bouche, qu’il l’embrassa plus fort encore.




II



Elles étaient plusieurs, dans l’île, à s’étonner de voir Juliana aimer depuis tantôt un mois. Elle ne sortait presque plus. C’était à peine si elle apparaissait, à présent, dans ces débits où elles entrent toutes, même les plus vertueuses, pour sourire au péché mignon de quelque liqueur un peu raide et qui réchauffe, après les longs travaux sous la pluie.

Même, quand, on l’appelait de l’intérieur des cafés, en frappant aux carreaux, le verre en main, elle n’arrêtait plus son char qu’elle conduisait debout, au grand trot, pendant la traversée du bourg. On ne la voyait point davantage dans ces veillées sans hommes qui se prolongent tard dans la nuit.

Aussi, profitant d’une absence de Soley, Jeannic et Bibiane se glissèrent au Naoulou, intriguées par ce sentiment qu’elles considéraient comme une anomalie. Elles voulaient savoir le secret de tant de sagesse.

— Mais qu’es-tu devenue, Julia ?... Je croyais que tu étais morte ! fit Jeannic.

— Et moi, j’affirmais qu’elle vit toujours, reprit Bibiane, et qu’elle est heureuse. Car je savais que Julia n’a plus rien à envier, puisqu’elle aime.

— Hoppela !... je n’ai pas entendu, dit Julia.

— Ah ! ne nous conte pas d’histoires. Tu es folle de ton kouer (homme étranger). Et tu n’as pas tort. Mais ce n’est pas une raison, Julia, pour t’enterrer et lui montrer trop d’attachement. Parce qu’ainsi tu n’en obtiendras rien.

Julia se mit à siffler.

— Et n’oublie pas, reprit Jeannic, que rien n’est sot comme de se dévouer entièrement à un homme. C’est toujours se préparer du chagrin.

Alors, Julia, dans le cœur de qui personne n’avait jamais su lire, jura que son ami était, en tout, semblable aux autres hommes. Et que certainement il pourrait la tromper, comme, sans doute, il en avait déjà trompé d’autres, et comme elles, Bibiane et aussi Jeannic, avaient déjà été trompées.

Les deux bonnes âmes soupirèrent.

— Je comprendrais encore, fit Jeannic, si tu étais mariée — ou, si, vieille et laide, tu avais eu le bonheur de retenir quelqu’un. Mais tu es jeune encore, Juliana, et tu es jolie. Et beaucoup envient ton étranger ; il y en a plus d’un qui pense à toi, ici.

— Beaucoup qui t’aimeraient si tu étais moins sauvage, approuvait Bibiane. — Et voilà des chances dont il faudrait tirer parti.

« Mais toi, Juliana, qui ne t’es jamais affichée avec un homme, puisque tu t’es décidée, enfin, à choisir un ami, pourquoi tant de retenue, dès lors, et au point d’en être ridicule ?... N’oublie pas que tu seras quittée comme les autres !

Or Juliana demeurait indifférente a ces discours tendancieux. Pourquoi Bibiane, moqueuse, ajouta :

— Juliana du Naoulou est restée vierge — je le dis, parce qu’elle le dit, mais qui le croit ?... — est restée vierge longtemps. Mais un jour, enfin, lassée de sa vertu, elle s’est avisée du proverbe ouessantin : « Si tu vois un homme, dépêche-toi de le prendre : il n’y en aura pas un pour chacune... » Et elle éclata de rire : « C’est bien, on ne te l’enlèvera pas, ton kouer ! »

— C’est une sotte, disaient-elles en se gaussant, une fois sorties, tandis qu’elles rattrapaient la route.

Et Julia, qui entendit leurs sarcasmes, demeura longtemps rêveuse.




III



Par les soirs calmes d’été, quand la mer unie comme un miroir se retire des côtes sans un murmure, on aperçoit au large, dans ces parages tourmentés, des rochers à demi découverts. La vaste solitude leur prête une étrange fantasmagorie, l’éloignement les formes les plus inattendues. Quelques-uns, allongés sur les eaux, semblent, avec leurs découpures hérissées, de longues embarcations chargées de rameurs.

Il vient parfois alors, porté par le vent, un bruit de voix mystérieux et lointain, comme une conversation haletante dont on recueille seulement les accents... peut-être les paroles de l’équipage de quelqu’un de ces vaisseaux d’autrefois, fantômes errants qui échappent, le jour, aux vigies modernes dans les immensités océaniques, peut-être encore, s’oublie-t-on à penser, ces barques sont-elles montées par des hommes venus du large après quelque dramatique aventure.

Soley, assis sur la grève, guettait ce spectacle indécis. Il attendait Julia, à l’écart du bourg peu à peu noyé d’ombres où perçaient seules, maintenant, les lumières de certains débits. Des coloniaux bruyants y jouaient de l’accordéon et de la mandoline.

Elle tardait à venir :

— C’est curieux, pensait-il, que la chère enfant ne m’ait pas donné lieu, depuis mon arrivée, de soupçonner la moindre peccadille dans sa conduite. Comment quelque visiteur pressé d’amour n’a-t-il pas frappé à sa porte, imprudemment ?... Parce qu’enfin, je persiste à croire que je ne suis pas le premier !

Cette idée lui avait déjà traversé l’esprit. Un soir, notamment, qu’après s’être attardé à l’hôtel, il avait rallié le Naoulou vers dix heures, il avait trouvé porte close : Julia n’était pas là. — Découcherait-elle ? s’était-il demandé. Ou bien, comptant sur son absence, n’allait-elle pas rentrer plus tard — et point seule ? Dans l’obscurité, il s’était étendu contre une meulette de paille : position reposante et narquoise pour la voir apparaître sans défiance, suivie d’un homme. Mais au bout de quelque temps, elle était arrivée, les mains dans les poches de son tablier, en chantant. Elle s’était attardée chez une amie.

— Voilà une clef, avait-elle fait, gardez-la. Une autre fois, vous entrerez tout de suite.

Les tentations sont grandes, songeait-il, et le sexe est facile, ici. Aimable pays ! Il l’avait bien vu, maintenant qu’il passait ses jours au Naoulou, que des filles rôdaient autour de la maison pour épier les sorties de Julia. Quelques-unes, coiffées du chapeau de paille des moissonneuses, les cheveux gris de poussière, car les fléaux battaient du matin jusqu’au soir, dans les aires, s’étaient enhardies au point d’apporter du poisson ou des œufs au Naoulou, exactement pour lui parler à lui, l’homme étranger qu’une des leurs avait su retenir.

Mais ce soir, Julia ne se hâtait décidément pas. Il se sentit capable d’en éprouver un peu — oh, très peu — de mauvaise humeur. Alors pour couper court à toute sensiblerie, il s’avisa de partir sans plus attendre et de ne point aller au Naoulou,

— Je verrai bien ce qu’elle dira.


Et le lendemain, elle lui demanda sans un accent de reproche, avec tant de naturel et si peu de coquetterie piquée :

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu, j’ai veillé pour vous jusqu’à minuit ?

— Pourquoi ?.. Ah ! chère petite, toi, la perle de l’île, tu me demandes pourquoi ?.. Et je ne sais même pas si tu attaches un plaisir quelconque à ma visite... vois, tu ne me tutoies seulement pas !

— Plus tard !

- Plus tard ? fit-il, pour la taquiner, quand des lieues et des lieues nous auront séparés ?... Plus tard ! Tu crois donc que je vais rester des mois dans ce pays, à roucouler avec une mignonne en sabots qui sent le goudron comme un mousse, dans l’espoir que sa voix caressante m’appelle enfin va chalounic’h? (mon petit cœur).

Alors, Julia pâlit car il avait parlé de son départ. Mais Soley ne s’en aperçut pas. Et cette crainte, elle devait la taire, car son orgueil était immense. Pourtant une colère passa dans ses yeux et elle dit :

— Je ne pourrai jamais aimer un homme comme vous. Vous riez toujours ! Et elle ajoutait tout bas : c’est dommage...

Elle ne savait pas la lutte ardente qui étreignait son cœur à lui, à certains moments, quand il pensait à la créature qu’une obstination têtue l’avait fait fuir — et quand il raidissait sa volonté contre la folie de courir la rejoindre.

Ils s’étaient tus. À la brise marine se mêlait l’odeur des javelles qui jonchaient l’île. L’Océan était si assoupi qu’on l’oubliait ; et, de toute cette campagne livrée aux occupations rustiques, s’élevait, comme une chanson douce et pleine de rythme, le bruit des centaines de fléaux que des belles gaillardes en sueur brandissaient.

L’été, les travaux des champs occupent les îliennes dès les premières heures du jour. Elles quittent les hameaux légèrement vêtues, les cheveux flottants, sans bonnet ou recouverts d’un large chapeau de jonc, pieds nus et tenant en main la faucille, la falz, l’antique instrument des Druides, dont elles se servent pour couper les gerbes de blé.

À cette heure matinale, fin de juillet, quand le ciel tout radieux s’échauffe, l’île s’étend sur l’azur placide des eaux comme un long caillou gris et blond. Une brume légère en rend indécis les contours. Et dans les criques exposées au soleil qui s’élève au-dessus du continent, vers l’Aber, des vapeurs striées montent. Les travailleuses se hâtent par petits groupes vers les champs disséminés dans l’île et dont elles ont des sillons çà et là. Souvent, ils sont entourés de ces muretins de pierre, à hauteur d’épaule, qui donnent, quand on les voit d’ensemble, un aspect si particulier au pays. Beaucoup de ces champs sont réduits au point que leur superficie, parfois, n’excède pas cinq mètres. Quelques-uns de ces lopins sont même partagés en morcellements qui appartiennent à des familles différentes.

Jusqu’à la Révolution, les indigènes dont les terrains étaient entourés de clôtures ne payaient pas de redevance : il en résultait une sorte de plus-value et c’est à cela, sans doute, qu’il faut attribuer une si grande division de la propriété.

Dans de telles conditions, la moisson est longue à faire, surtout avec les outils primitifs dont elles disposent. Chose curieuse, la faux fut un instant employée à Ouessant. À l’exception de quelques étrangers, venus de la côte et établis dans l’île, on y a complètement renoncé aujourd’hui pour reprendre la faucille.

Quand les épis ont jonché les sillons, les voitures chargées de récolte courent à travers le pays. Tous les sentiers, les haies vives en bordure des chemins se dorent de paille et dans les cours, les meules s’élèvent lentement. Car la contrée, dès lors, a retenti d’un bruit scandé et que le vent promène, adouci, monotone, irritant, le bruit des petits fléaux, qui semble tantôt s’éteindre et tantôt s’éloigner pour revenir encore, comme le pas sautillant, inlassable d’un marcheur fantastique qui résonnerait très loin, très près, à droite, à gauche, sur les routes ou dans les grèves ou dans les nuées.

Il est des cours où, sur le sol en terre bien unie, cinq à six femmes, la gorge libre sous un châle d’été entrouvert, les bras nus dans les chemises lâches, battent le blé ; et d’autres où une îlienne est seule à travailler, s’aidant quand même du rythme des fléaux environnants.

Ç’avait été le cas de Juliana qui, déjà, avait fini son labeur. Elle s’en réjouissait, car à ces moments de grosse fatigue succède une période de loisirs qui va se prolongeant jusque vers le milieu de l’automne, et dont elle profitait en tricotant aux côtés de Soley, en silence.

— J’ai reçu, dit-elle enfin, une invitation à dîner pour demain, jour de courrier, chez Paulette.

Paulette Locronan — Paulette tout court, comme on l’appelait — avait fait fortune aux pays chauds. Cocotte vieillie, qu’une prédilection bizarre avait amenée dans l’île, elle s’y était fait construire une maison. Elle y aurait donné, si elle avait été encore assez jeune, l’exemple fâcheux de l’exploitation tarifée de ses charmes. Mais l’endroit était bien mal choisi. D’abord négligée de tous, elle s’attira, enfin, par le luxe de sa table, les grâces des plus jolies îliennes ; des invités mâles, et qui payaient, formèrent le clou de ces fêtes intimes. Quand des étrangers ou des officiers voulaient s’amuser — vite — Paulette était leur providence.

— Demain soir, répéta lentement Juliana. Mais.. je n’y irai pas.

Soley ne broncha point. Fermant à demi les les yeux, il l’observait.

Comment ! Oser décliner cette invite flatteuse ! pensait-il, diverti. Car Paulette, méprisée d’abord, étonnait maintenant. Elle était habillée en dame et portait de lourds bracelets. Être reçu chez elle constituait une distinction. Et Salomé Thorinn et Angèle et Jeannic étaient, avec Mme Caïn, qui amenait ses deux filles, dont elle cachait l’âge, adroitement, des habituées du lieu.

— Alors tu as refusé ?.. s’étonnait-il.

— Refusé.

— Et c’est très bien, mon joli petit corbeau, très gentil à toi, car elle a dû être forte, la tentation ?..

Il est très difficile, je m’en doute, de dire « non » à Paulette, quand on sait qu’on pourra manger chez elle du mauvais homard en boîte, beaucoup plus appréciable à vos yeux que ces langoustes fraîches que vous dédaignez, et des légumes en conserve, et des fruits, poires, pommes, prunes, choses inconnues dans l’île, et des oranges, des ananas, des confitures. Tout cela, préparé à point par un cuisinier qui rit en montrant ses dents blanches, comme une fille,un trop joli garçon amené tout exprès de Paris pour les nuits vides de la patronne — à ce qu’on dit.

— Bien sûr, approuva Julia, et pas pour autre chose.

— Mais, vois, ma chérie, ton ami est bon et généreux. Il souffre à la pensée que tu n’auras point ta part de ces agapes, que le vin coulera à flots sans que tu y goûtes, et qu’on videra sans toi le contenu mousseux de quelques bouteilles d’or. — Tu peux y aller !

C’est refusé, répéta Juliana : n’êtes-vous point là avec moi ?..

Soley s’émut de ce sacrifice :

— Tiens, fit-il avec tendresse, je t’aime. Juliana ne parut pas avoir entendu.




IV



Or, Le Bastard, un conducteur des Ponts et Chaussées, qui depuis huit ans, vivait à Ouessant où il s’était marié, venait parfois échanger quelques propos avec Soley.

Et il lui dit enfin, parce qu’il croyait avoir surpris chez l’amie de Juliana les marques d’un attachement inconsidéré et une foi candide dans la vertu des îliennes :

— Croyez- moi, si votre intrigue est autre chose qu’une fantaisie passagère, prenez garde à l’emballement : vous seriez vite désillusionné.

« Pardonnez si je vous parle ainsi. Mais vos allures, votre goût de la solitude, sont des symptômes assez révélateurs du « grand trouble d’aimer » décrit par les poètes. Vous êtes nouveau ici et tout s’offre à vous sous couleur de rêve. Le cadre et ses à-côtés ont flatté vos regards. Ne dites pas non, vous y êtes sensible : j’en ai connu plusieurs comme vous, tous amateurs de pittoresque, attirés par la splendeur des lieux, retenus par la nouveauté d’une liaison qui les sortait de leurs habitudes, et qui pensaient s’être transformés en mettant le pied dans l’île... Écartez ça... N’oubliez-pas (et il songeait sans doute à son propre ménage), qu’à la longue votre caractère affiné se révoltera contre tant de rudesse. C’est un sophisme que de vouloir oublier son éducation pour vivre selon la nature.

« Et puis, vous êtes venu trop tard pour l’idylle, dans un pays perdu. Les temps sont révolus, mon cher, de l’âge d’or de l’Ouessant d’autrefois... ouvrez les yeux : déjà des plaies nouvelles, et quelles plaies !... s’étendent sur l’ancienne terre sainte de la piraterie.

« Quelque jour, chez cet objet qui vous paraît si aimable, la bête ardente reprendra le dessus, dans une frasque énorme. Vous serez brusquement poussé dehors, par dégoût ou par force, comme Lieutard, comme Armalin, comme tant d’autres, maris aimants et appréciés, jusqu’au moment où leurs femmes les chassèrent de leurs foyers, parmi la déconsidération générale, car ils avaient trop longtemps vécu d’elles, et n’étaient plus que des mâles vieillis.

« J’ai vu Lieutard, usé et rongé de phtisie, dire adieu à ses enfants en pleurant et s’embarquer sur la Louise sous les sarcasmes des îliennes, avec en main le mouchoir des émigrants où il avait plié tout son avoir — peu de chose. Il retournait sur la grande terre où il ne comptait plus de famille, plus personne, pour y « chercher du travail », pour y mourir. Et le soir, sa femme célébra ce départ avec des coloniaux.

— Ah ! fit Soley, les conditions ne sont pas les mêmes !

— Sans doute. Vous êtes riche. Et ils se turent. Mais Soley, au bout d’un instant, ajouta en souriant :

— Vous verrez, je tiendrai bon.

Et il affirmait ainsi sa volonté, sans crainte. Parce qu’il sentait que tout ça n’était qu’un jeu pour lui. Et qu’un autre attachement, plus fort, le gardait de se laisser entraîner trop avant. Il ignorait qu’au fond de son cœur une image redoutée était sur le point de s’affaiblir, tandis qu’une autre se substituait à sa place.

La gracieuse sauvagesse ! pensait-il de cette femme qu’il n’avait jamais pu surprendre se regardant dans une glace, autrement que pour admirer l’arrangement naïf de sa triple rangée de châles aux couleurs crues, fixées par des épingles de verroterie. Une raie divisait en deux parties sa chevelure courte ; elle posait là-dessus son bonnet et sa coiffure était faite. Il fallait encore la voir, torse nu, se débarbouillant dans un seau en plein air, riant aux éclats sous la morsure de l’eau savonneuse.

Était-ce assez nature ?

Et n’est-elle point souverainement estimable, la femme capable d’apprécier l’homme sans sentimentalité, pour lui-même ? En sorte que l’être chéri ne puisse attribuer, en toute humilité, qu’à sa qualité d’homme, les faveurs qui lui sont imparties... Depuis un mois, elle n’avait manifesté son inclination que par la fidélité de son hospitalité nocturne. Si elle était peu démonstrative, c’est qu’elle ne jouait pas la comédie d’aimer. Ah ! non, pas de serments, et pas de grands mots, non plus. Un vieux dicton ne recommande-t-il pas : « Si tu aimes, n’en laisse rien paraître » ?

Parfois, pour la taquiner, il l’embrassait correctement sur les joues. Alors, elle s’irritait de l’insaveur de ce baiser. Elle ne disait rien sur le moment. Et, enfin, se sentant « volée », elle entrait en colère :

— Vous embrassez comme un ploug !

Ainsi, elle avait profité des raffinements de la civilisation. Les îliens ne savaient pas embrasser. Des étrangers voluptueux avaient introduit cet art. Elle discernait la qualité d’un baiser mais elle n’avait pas le génie de le provoquer. Il fallait qu’il vienne de lui-même. Et toute sa séduction était uniquement dans son corps sculptural et sain et dans la jeunesse inapprêtée de son esprit.

« Vous embrassez comme un ploug ! »

C’était risible et c’était délicieux, cette indignation. Et, assez curieusement, pourquoi donc, à cet instant précis où il se rappelait ce mot, pourquoi donc revinrent aussi à sa mémoire ces paroles de la douce Jeanne, leur amie, auxquelles il n’avait pas attaché d’importance, d’abord, car elle vivait, cette Jeanne, dans une région d’idéal éthéré : « — Vous avez Juliana, elle vous aime — soyez sûr qu’elle ne demanderait qu’à vous aimer encore davantage. »

Il méditait ces choses en se rendant au Naoulou, à travers l’adorable paysage de Porz Gwen, un vallon en miniature, avec des horizons grands comme la main, rocailleux et couverts d’ajoncs. Un ruisseau qui se perd dans ses prairies marécageuses entourées de muretins gris, semble renoncer à courir vers la mer. Au sommet des deux collines se profilent, très au ras du sol, les toits de plusieurs maisons ; la vague chante à quelques pas, sur les plages blondes du Corce et du Cajou.

Il méditait ces choses, simplement, et pour la première fois, une émotion singulière l’envahit, à laquelle s’associait, sans doute, la pure beauté des lieux.

— Est-ce que j’aimerais ? s’étonna-t-il.

Et il sourit victorieusement. Car il crut bien, en cet instant, avoir dépouillé le vieil homme. Depuis un mois, il portait là, sur lui, sans même les avoir regardées, ces lettres et ces souvenirs de la femme qu’il avait fuie, tant de choses qui auraient dû lui ronger la poitrine comme un cilice... Ce fardeau lui semblait bien léger.


Alors, très fier de dédaigner le passé, il arriva chez son amie, l’esprit enjoué, l’âme libre.

Juliana, un peu morose ce jour-là, surveillait, en retenant par une corde deux moutons accouplés, l’air décidément victorieux de Soley.

- Agréable fermière, dit-il, comme tu ferais le bonheur d’un homme !

« Je n’ai jamais compris pourquoi tu n’étais pas entourée de bébés roses, pourquoi un légitime époux n’était pas à tes côtés, remerciant le ciel d’avoir pu assurer l’embargo d’une aussi charmante compagne.

« Voyons, pourquoi ne te maries—tu pas ?

Or elle lui répondit avec aigreur :

— Est-ce que je ne me suffis pas à moi-même ?

— Mais tu as vingt ans !

— La belle affaire, si j’épouse un matelot ! M’embarrasser d’un mari que je verrai à peu près tous les quatre ou cinq ans, comme c’est le cas de Jeanne Le Gwen, de Barbe Le Meur, de Rose Iliou et de tant d’autres !...

— Alors prends un étranger !

— Travailler pour un homme, non pas ! Vous n’avez rien à faire ici, pas de pêche, pas de commerce, et nous, femmes, l’agriculture est notre lot. — Et puis, réfléchit-elle, se marier est devenu bien difficile... elle insista lentement, appuyant sur les mots, presque impossible pour celle qui a connu quelqu’un d’autre qu’un Ouessantin. Les gens d’ici sont trop grossiers. Bon pour celles qui n’ont jamais rien appris de l’amour...

Et Juliana avait raison. Ne sont-ce pas les filles, à Ouessant, qui de tout temps, ont dû faire les avances aux gars très puissants, mais timides et pleins de froideur indolente et qu’elles ont tant de peine à retenir, malgré leurs charmes, désarmées contre cet atavique instinct, leur unique passion, celle qui les entraîne irrésistiblement vers la mer ?

— Trop sauvages, en vérité ?

— Oui, répéta-t-elle, avec une moue dédaigneuse. Et elle crispait sa volonté pour paraître indifférente et insensible.

Il y eut un silence. Un silence qui était lourd de pensées qu’ils n’osaient point échanger et qui se rapportaient à eux-mêmes. Peut-être à leur mutuel amour inavoué.

Et n’était-ce point cela qu’il aurait fallu lire entre les lignes, la preuve de son attachement, dans cette incapacité de pouvoir supporter un autre homme après lui ?

Or Soley était-il aveugle ou indifférent ou simplement maladroit, quand il fit :

— Bast ! tout s’oublie !...

... ou bien se mentait-il à soi-même ?

Enfin, il s’aperçut que le soleil, sur la fin de sa course, allait disparaître derrière les rochers de Pern. Il entraîna Julia vers ce glorieux spectacle. Longtemps, tous deux marchèrent sans mot dire dans la direction de l’Ouest, sur un doux tapis de gazon, jusqu’a l’ancienne sirène. Et quand ils furent rendus en cet endroit extrême de l’île, parmi le désordre tragique des colosses de pierre accumulés, Soley porta la main à la poche de son veston.

Alors, dans la joie de son âme, il dit à Julia :

— Tiens, prends ces papiers et prends aussi ces photographies. Et maintenant ! détruis-les, jette, jette tout !

Elle n’eut pas même la curiosité de regarder. De sa main qui aurait déchiré trois jeux de cartes assemblés, elle réduisit les feuillets en pièces et les dissémina au gré du vent.

— Et toi, fit-il, dans un transport d’enthousiasme dont il voilait l’accent sincère sous un lyrisme affecté, tu es ma déesse sauvage, ma petite déesse noire, Juliana la brune, et je t’élève un temple d’amour parmi ces rocs où jadis les druidesses sacrées, tes ancêtres, adoraient Heussa !


Mais le soir, la déesse s’était grisée — abominablement.




V



Ce fut de la faute de Thirion, un matelot en congé, et puis d’Adèle Berthelé, et de Maryvonne Lamour, qui, très tardivement, étaient venus frapper aux volets de Juliana, si fort qu’ils faillirent réveiller les morts du Cimetière des Anglais.

La nuit était splendide : ils proposaient d’aller faire un tour à Kergoff, à l’autre bout de l’île, chez Marzin.

On se mit en route.

La maison Marzin, spacieuse et bien éclairée, s’encombrait de marchandises qui avaient débordé jusqu’à la buvette. C’étaient des fûts, des barils, des caisses de biscuit de mer, des ballots de toile à voile. Une odeur d’alcool et de goudron, mêlée à celle des épices, flattait les narines quand on arrivait du dehors. Marzin était un gaillard solide et râblé, l’œil vif, avec une barbiche en pointe et une large ceinture de flanelle rouge autour de la taille. Pêcheur de la pointe du Raz, il avait épousé une Ouessantine maigre, au grand nez, au cheveu luisant et noir, et « riche ». À eux deux, ils dirigeaient un de ces comptoirs comme il y en a trois ou quatre dans le pays et qui monopolisent tout le commerce.

Sans tarder, on se mit a prendre l’apéritif. Car Thirion, l’instigateur de cette petite fête, avait, dans l’après-midi, porté à Kergoff un superbe mulet à la cuisson duquel Mme Marzin avait mis tout son art. On s’installa : les Marzin s’étaient joints à la bande, en amis.

Or, le vin du Vesper, expressément réclamé, fut servi fumant dans les bols. C’étaient, annonça Marzin, et il ne mentait pas — les dernières bouteilles de ce vin piraté, devenu la cause de tant de drames.

Un matin — il y avait plusieurs années de cela — des centaines de barriques furent aperçues en dérive sur la mer embrumée. Les îliens allèrent en chercher quelques-unes avec leurs canots. Mais bientôt le flux les amena de lui-même au rivage et, toutes les grèves, du Créac’h à Loqueltas, et sur l’autre versant, les plages du Corce et du Cajou et toutes les criques, jusqu’à Porz Goret, en furent remplies. Le Vesper, venait de se crever sur la pointe de Pern.

Et cette aubaine ne s’était pas arrêtée là : la côte Nord-Ouest, Niou-i-zella, Yusinn et Gwalgrac’h, Cadoran, et le Stiff, Porz Ligodou et Pen ar lan avaient eu leur part de ces épaves ruisselantes, entraînées par le Fromveur très généreux, tandis que d’autres voguaient jusqu’à la grande terre, du Conquet à Portsall, où elles étaient accueillies avec des cris de joie.

Alors, ce fut une orgie somptueuse. Des plus lointains villages, on venait à la grève pour emplir de ce vin tout ce qui tombait sous la main, les brocs, les ribauds pour faire le beurre, les seaux, les bidons et les marmites : on en versa jusque dans les citernes vides. Sur place, les énormes fûts étaient défoncés à coups de sabot, parmi les rocs glissants de goémon ; des fleuves sanguinolents couraient sur les sables d’or, regagnant la mer. Les buveurs, la bouche épaisse, dansaient autour des tonneaux ; d’autres, après s’être rassasiés, se dégorgeaient pour avaler encore, abandonnant leurs travaux, leurs maisons, hommes et femmes oublieux des vaines contraintes, buvant encore le soir, à la lueur des torches, tant qu’ils pouvaient, buvant jusqu’à l’aube où toute l’île s’endormait enfin sur les plages, dans une vaste fraternité.

Le syndic avait été impuissant à retenir les pillards. La gendarmerie mit trois jours à venir. Elle battit en retraite devant l’attitude des îliens et l’on dut réquisitionner la troupe. Les soldats, baïonnette au canon, devaient empêcher l’accès des plages. Mais la nuit, les femmes se glissaient à travers le cordon des troupes, les militaires fermaient les yeux, et comme la mer apportait toujours son tribut, ils passaient aux séductrices des savons, des étoffes, des verroteries.

Même spectacle sur la côte. On citait à Plouguerneau telle famille qui resta pendant un mois plongée dans l’ivresse, ne se soutenant que de boisson. Un enfant y mourut de faim. Un mois durant, aussi, Ouessant fut noyée sous ce vin noir et fort. Marzin pouvait montrer le costume de treillis blanc qu’il portait alors et qui, teint de rouge, ne put jamais, malgré des lavages répétés, redevenir blanc.

On n’évoquait pas ces histoires, parce que tout le monde les connaissait et parce que chacun y avait été plus ou moins compromis. Mais ce soir même, en buvant ce vin, plus d’un espérait que la fête recommencerait un jour et l’on bénissait ces saladiers brûlants d’où s’exhalait un violent arôme qui, peu à peu, échauffait les têtes.

Juliana, si calme d’habitude, était la plus excitée. Elle riait maintenant aux éclats, sans motif. Puis, en défi aux objurgations de Soley, qui apprit alors qu’elle était passée dans la soirée chez Mme Naour où les boissons sont généreusement servies, elle se mit à avaler coup sur coup des pleins verres de rhum, tandis que, pour témoigner sa joie, elle dansait, bousculant tout sur son passage, les tables et les consommateurs, et poussait des cris rauques.

Soley, dans l’animation grandissante, eut le tort de vouloir la calmer. La fièvre gagnait les convives : amusés, ils taquinaient Julia. Pour affirmer sa vigueur, elle prétendit enfin lutter avec Marzin, et, déjà, homme et femme s’étaient enlacés. Un instant, Soley se sentit isolé au milieu de ces indigènes parlant une langue inconnue et qui, peut-être, le tournaient en ridicule. Une colère le prit contre cette fille indomptée qu’il n’aurait su battre. À lui aussi, le vin du Vesper communiquait un dangereux vertige. Seulement, contre qui assouvir sa mauvaise humeur ?

L’occasion se présenta bientôt. Un entrepreneur du Conquet et un sergent de la coloniale venaient d’entrer. On les avait servis dans une pièce voisine. Mais l’endroit était sans gaîté et, attirés par le bruit, ils s’étaient mêlés aux îliennes. Soley prit ombrage de leurs agaceries.

— Julia, cria-t-il, arrive donc !

Julia se retourna et avança de quelques pas. Sans doute, essayait-on de la retenir car elle ne se hâtait point.

— Julia ! appela-t-il encore.

Alors elle vint. Mais elle était suivie du sous-officier qui marcha vers Soley :

— De quel droit Monsieur prétend-il m’interdire de causer avec...

— Quel droit ?.. nargua Soley. Ah ! c’est embarrassant... sourit-il. N’importe ! Parce que je suis le plus fort.

Et dédaignant la garde, d’une détente du bras gauche, il l’envoya rouler à cinq pas.

Il avait éprouvé une joie bizarre à être brutal. Maintenant, il souhaitait de les voir se mettre à quatre ou cinq contre lui. Mais tout le monde s’était levé. Les îliens, navrés de cette affaire, discutaient en breton. Poliment, ils démontraient au colonial, affalé dans un coin, et qui essuyait sa mâchoire en sang, qu’il aurait gagné beaucoup à rester tranquille. Juliana, soumise, se plaça aux côtés de Soley.

Ils sortirent.


Une fois chez elle, Juliana s’était assise sur le banc, auprès du lit, calmée, lasse, sans dire un mot. Elle avait arraché son bonnet qu’elle avait jeté dans un coin de la pièce, au hasard. Et maintenant, elle attendait l’explosion des reproches. Elle n’eut point lieu. Soley était fâché contre elle, contre tous, contre soi-même surtout. Sotte histoire. Pourquoi s’être aventuré dans ce caboulot ? Pourquoi s’être rincé la bouche de cette vinasse ? Il se taisait. Et Juliana, voyant que, décidément, il ne gronderait pas, se remettait peu à peu à sourire, béate, comme après une douche qui l’aurait apaisée.


Une seule chose aurait pu la troubler. En rentrant, elle avait jeté un coup d’œil dans sa crèche, et profitant du clair de lune, avait compté ses poules. — Il m’en manque encore une, ce soir, avait-elle constaté.

— Volée ?..

— Elles y passeront toutes.

— Mais qui donc peut venir les enlever ?

Juliana demeurait muette, hochant la tête. Et puis :

— La grande Angèle, parbleu ! Elle doit envoyer chez moi ses gosses ou des soldats pendant que je suis absente... Quand j’ai pris cette maison qu’elle avait habitée avant moi, le jardin était plein de têtes de moutons capturés pendant la nuit, dans la lande, et qu’elle dépeçait avec les marsouins, déchirant les peaux, sacrifiant la moitié de l’animal pour faire cuire un gigot ou deux... Mais comment la chiper sur le fait ?..

La grande Angèle, son amie...

..........

— Ah ! cette île, tout de même, pensa Soley. Et il n’y avait pas une gaîté considérable dans cette exclamation.




VI



Le temps avait changé soudain et, successivement, de fortes bourrasques assaillirent l’île, série de chocs semblables à des coups de bélier, avec des trêves, des accalmies suivies d’attaques désespérées où tout semblait devoir céder ; enfin, la mer s’apaisait à nouveau dans un armistice mensonger.

Quand l’ouragan faiblissait, apparaissait la brume. Et puis, des vents s’établissaient Nord-Est, dressant contre les falaises du Stiff l’effort des vagues. L’écume sautait par-dessus l’obstacle altier des quarante-cinq mètres de roche, se collait aux vitres des phares dont on s’étonnait de ne point voir les lanternes osciller avec toute leur ossature ; elle blanchissait de sa bave le toit du sémaphore, pendant que de lourds flocons s’envolaient vers l’intérieur du pays, comme des papillons ivres.

Alors les barques de pêche de Porz Ligodou et de Pen ar Roc’h venaient chercher un abri dans la baie de Lan Pol, tandis que les petits canots de Gwalgrac’h se réfugiaient à Yusinn. Le vent passait au Nord, et, subitement, descendait Nord-Ouest, obligeant les bateaux à fuir sur la côte opposée où, solidement ancrés, ils dansaient dans les criques d’Arlan et de Kernas. En rafales, le vent remontait vers le Nord. Ce souffle instable semblait les oscillations d’une aiguille qui n’arrivait pas à se fixer. Et chaque jour, chaque heure, il s’imposait avec une clameur différente, tantôt molle, tantôt exaspérée, balayant l’îlot d’embruns, charriant des nuages sombres qui donnaient aux flots des couleurs puissantes et métalliques, escamotant ces nuages en un instant, pour disposer un ciel radieux qui refaisait la mer souriante à son image, et tantôt, mêlant tout au point qu’on ne distinguait plus le ciel de la mer dans une brouillasse laiteuse, aux reflets d’un jaune verdâtre, paysage enrhumé où n’apparaissaient que des balafres d’écume.

Les pêcheurs opposaient aux éléments leur mobilité constante, les phares, l’obstination têtue de leurs feux, la masse de leurs pierres et la clameur de leur trompe.

Par moments, la pluie tombait sans discontinuité, transformant Ouessant en bourbiers, des plaines entières en lacs immenses dans lesquels se miraient les petits moulins dont les ailes tournaient, inlassables.

Soley s’était fait chagrin à l’image du temps.

Il aurait voulu l’île telle qu’elle était autrefois, à ces époques si souvent évoquées et que les vieux avaient connues. Rêve irréalisable. La majorité des habitants applaudissaient aujourd’hui à toute nouveauté. C’était attristant et inéluctable. Seul, un sûr instinct du beau détournait encore les femmes de renoncer à leur costume.

Les meilleurs gardiens des traditions étaient représentés par les ecclésiastiques de la cure. Mais ils voyaient seulement dans leur immobilité une formule de réaction. Ils n’étaient pas, eux-mêmes, à l’abri des critiques, révoltants d’ostracisme, servant jusque dans le temple la politique de l’opulent marchand contre le pêcheur exploité, protégeant les cabaretiers, la plupart, empoisonneurs bien pensants, abaissant enfin la grandeur possible de leur apostolat à la poursuite de querelles mesquines.

Tout accepter en bloc ou fuir ?... se demandait parfois Soley. Ah ! ne pas songer, rompre avec toutes les perversités intellectuelles du civilisé, avec ses nerfs, ses délicatesses, y compris cette aberration de réclamer une femme pour soi tout seul, et d’ériger comme un dogme le droit aux jalousies ?... N’était-ce point là l’extrême sagesse ?

Il n’y parvenait pas.

Son visage, trop souvent, trahissait sa mélancolie.

— Tu souffres, mon ami ? lui demanda enfin Julia qui, depuis longtemps, l’observait.

Mais il l’écarta sans douceur : - « Allait-elle se piquer de psychologie, maintenant, la sauvagesse ? »

Il fut brutal quand il aurait dû ne l’être pas. Faute considérable.

Ah ! tant pis !

Il avait reçu, ce matin même, une supplique désespérée de celle qu’il croyait avoir oubliée. Et cet appel, sans doute, venait-il à son heure.

Or le démon devait s’emparer du cœur de Julia. Car, par désir de vengeance, elle déclara à Soley qu’ils n’étaient point mariés, après tout, et qu’elle s’estimait, en conséquence, aussi libre qu’il l’était lui-même. Et elle sortit.

Quelle mouche l’a piquée ? se demanda-t-il.

Hélas ! Comme il avait changé en si peu de temps ! Juliana pensait qu’il se détachait d’elle... Et cette conviction d’être abandonnée un jour, commune à toutes les îliennes, et qui abolit toute fidélité, elle la partageait à son tour.


Peu d’heures après, Yanne et Maryvonne Malgorn se rencontraient avec Juliana : un événement sensationnel s’était produit. Des gens du Stiff signalaient l’arrivée d’un grand vapeur, mouillé à l’entrée de la baie de Cadoran.

Elles partirent toutes les trois, empruntant les traverses. Il était six heures du soir. Dès Kermonen, on apercevait le navire dont les premiers feux étaient allumés. C’était la splendeur et la vie dans le domaine de la désolation et de la mort. C’était le progrès, des idées nouvelles. Pour les îliennes, un vaisseau représente toujours quelques miettes de plaisir.

Une centaine d’indigènes s’étaient rassemblés déjà sur la falaise. Des matelots du yacht, le Salvador, venaient de descendre à terre. Ils cherchaient de l’eau de source : on les conduisit à un petit douet parmi les roches. Et puis, un second canot se détacha du bord, et quatre gentlemen porteurs de longues-vues atterrirent. Ils jetèrent sur Ouessant un coup d’œil rapide : la vue de trois belles filles les intéressa beaucoup plus que le paysage. L’un d’eux s’approcha du groupe et, avec beaucoup de civilité, demanda si elles consentiraient à visiter le bateau. Yanne et Maryvonne saisirent avec empressement l’occasion. Juliana accepta sans défiance. On leur fit faire le tour du pont et on les entraîna dans les cabines.

Le vapeur était plein de choses admirables et bonnes. Elles goûtèrent des cakes parfumés comme des savons de toilette, des fruits exotiques, et burent de ces vins colorés d’Espagne qui sont pareils à du velours sur la langue et dont la force assez traîtresse ne se révèle pas sur-le-champ. Julia parlait de s’en aller : on lui rit au nez. Ce n’était là que le prélude. Le dîner aurait lieu ensuite. Depuis longtemps les hommes s’étaient faits entreprenants.

« Et Soley ! » songeait-elle...

Elle se défendait de son mieux contre un grand diable aux mains fines, au teint de lait, qui parlait à peine le français. Il pensa la convaincre par le champagne. Mais elle se défiait et buvait seulement du bout des lèvres. Yanne et Maryvonne, qui s’oubliaient tout à fait, étaient déjà très débraillées. Juliana supplia encore qu’on voulût bien la ramener à terre. Mais on ne l’écoutait plus. Alors elle se débattit rageusement. Ils se mirent à deux contre elle.

— Elle n’a pas assez bu, déclarèrent-ils. Et ils burent davantage. Mais, bien que ce sacrifice fût héroïque, Juliana vidait son verre sur les tapis du salon, au fur et à mesure qu’on le remplissait. Enfin, elle avala à grands traits une coupe pleine — elle se devait bien ça — et, profitant d’un instant de répit, elle s’échappa sur le pont.

Les hommes de l’équipage occupaient leur poste à l’avant. L’obscurité était si grande que l’on n’apercevait point la côte de Gwalgrac’h.

Juliana gagna l’arrière. Un canot y était amarré. Hardiment, elle enjamba le bastingage et se laissa couler sur la préceinte. Alors elle paumoya le bout qui retenait le canot, et lorsque son avant toucha le yacht, elle s’élança vers la frêle embarcation. Mais, dans sa hâte, son élan mal calculé la précipita à la mer. On entendit un clapotis, le bruit de l’eau battue. Pourtant, avant qu’on ait pu mettre une chaloupe à la mer, elle s’était hissée ruisselante dans le canot, elle avait détaché l’amarre, pris les rames, et déjà, elle s’éloignait dans les remous violents du courant.

— Où va-t-elle ?... Elle est perdue dit un matelot.

— Si elle pouvait doubler la pointe ??..

— et gagner le Stiff ?... avec ces vents qui rabattent sur les roches, elle n’y parviendra pas.

Le youyou avait disparu dans la nuit.


Et de la côte, Soley, lui aussi, avait vu les feux de la maison flottante. Il avait entendu les accords d’un piano et les rires que lui apportait le vent, par bouffées. Et Anne Naour, fillette de treize ans, lui avait dit, sans méchanceté, mais dans toute l’innocence de son cœur :

— Julia est là.

— Oui ? fit-il en cachant sa surprise.

— Elle a embarqué avec Yanne et Maryvonne et « ceux-là » du bateau. Et elle est restée.

— Et elle boit et elle mange de bonnes choses, faisant la fête. Et toi, Annic, tu es ici, applaudissant sans y participer aux plaisirs des autres ? Pourquoi n’es-tu pas avec elles, dans ce steamer du diable, à te réjouir de tout ton petit corps de gosse, de toute ton âme de maoutic ?

Mais l’enfant ne pouvait pas comprendre.

Elle ouvrit seulement de grands yeux. Et elle ajouta, souriant comme un ange :

— Vous savez bien que si j’aurais trouvé une barque pour m’envoyer là-bas, j’y serais moi aussi.

Un vapeur ! Il ne s’étonnait plus, car il devinait trop l’enthousiasme et la fièvre que cette arrivée devait susciter chez les natives. Quelque chose comme l’apparition d’un schooner dans les eaux d’un atoll oublié du Pacifique...

Car, pour Ouessant, n’était-ce pas le seul incident possible, une date dans la vie, à tel point que l’on précisait une année par le nom du navire, naufragé ou apparu qui l’avait illustrée ? Il y avait l’année du Chincha, celle du Russe, de l’Uzumbee, de la Ville de Palerme, de l’Européen, etc. Le « Russe » n’était qu’un surnom. On avait attribué cette nationalité à ce bateau, à cause de la barbe fauve des hommes qui le montaient et à cause de leur noble endurance à boire. C’était là un souvenir légendaire et lointain. Les temps ne l’avaient pas effacé. On rappelait, dans les veillées, que cinq îliennes étaient allées à bord de ce navire mystérieux. Mais on précisait bien qu’aucune ne s’était hasardée à descendre dans les cabines. C’était en ces jours abolis et purs, où les mères recommandaient à leurs filles, si d’aventure, elles se risquaient à visiter un bateau, de rester toujours sur le pont.


Ce soir-là, Soley ne rentra pas au Naoulou : son parti était pris.

Le lendemain seulement, et dans l’après-midi, il se rendit chez son amie. Elle était pâle et défigurée. Elle s’émut dès qu’elle l’aperçut.

— Inutile de donner aucune explication, déclara-t-il.

Et il passa dans la salle voisine pour prendre quelques objets qui lui appartenaient.

Elle aurait pu lui montrer sa robe encore trempée d’eau de mer, et les plaies qu’elle s’était faites aux mains et aux genoux, contre les rochers, en gagnant péniblement la terre ; elle aurait pu lui apprendre cette fuite désespérée, au péril de sa vie. À quoi bon ?... Il ne croirait pas à sa résistance ni à sa fidélité...

Et une chose, qu’elle savait maintenant, la convainquait qu’il ne reviendrait pas sur sa décision.

— Je m’en vais, adieu ! fit-il, quand il traversa de nouveau la pièce.

Elle se détourna simplement et ne tenta point de le retenir.




VII



Et sous un ciel attendri d’automne qui rendait plus mélancolique encore son départ, Soley ne pouvait détacher ses yeux du rivage.

Vues de la mer, les côtes prenaient un aspect inattendu. Le pays lui redevenait étranger. Une émotion jaillit de cette constatation. Il regarda avec reconnaissance et regret cette terre où il avait été heureux.

« Si l’on doit, réfléchit-il pour s’affermir, endurer toujours les mensonges des femmes, ne sont-ils pas préférables, ceux qui naissent sous le charme d’une bouche artificieuse et raffinée ? Un cœur vraiment épris est parfois incapable de les découvrir. Mais les tromperies d’une fille inexperte sont un pain bis qu’un estomac fatigué digère mal. »

Et puisqu’ici, encore, il avait rencontré la désillusion, ne valait-il pas mieux retourner là-bas, à Marseille, vers celle qui l’appelait très sincèrement, en cette heure, il le savait bien ?

Faiblesse d’un instant, — et qu’il répudia vite.

Or, en fouillant dans son portefeuille, il s’aperçut de la disparition de sa dépêche. Il s’expliqua alors un mouvement furtif de Julia pour dissimuler un papier, le jour de l’arrivée du Salvador. C’était son télégramme, dont elle avait pris connaissance.

— Ah ! rit-il, les femmes sont bien les mêmes partout… Et comme un rien, si tôt qu’on les prend au sérieux, provoque donc les plus graves déterminations !

Car, maintenant, rebuté par sa double expérience, il allait partir vers des régions nouvelles, après un décisif coup de balai au souvenir et au passé, une liquidation de sa vie sentimentale, avec des larmes secrètes, peut-être, pour tout ce qu’il avait brisé dans ses doigts.


Il y avait sur le pont de la Louise un matelot du Salvador, congédié pour faute dans le service, et qui regagnait le continent.

Il était assis aux côtés de Soley et il racontait qu’il avait permis à une îlienne de s’enfuir du yacht où elle s’était refusée de céder aux exigences des patrons.

Alors Soley se mordit les lèvres jusqu’au sang. Parce qu’il avait fait une bêtise immense.




VIII



À Auckland, dix mois plus tard, Soley, l’indécis, causait, à bord du Happy Derelict, avec son vieil ami Lanark, le capitaine du clipper. Et il lui disait :

— Ai-je eu tort ?

Lors de leur précédente rencontre, il y avait trois ans, Soley, fatigué de rouler les cinq parties du monde, et parce qu’il estimait ses ressources suffisantes, avait annoncé son désir de quitter la navigation à un âge où l’on peut encore agrandir sa fortune. Ainsi avait-il fait. Et Marseille où il avait cru pouvoir trouver le repos, lui était apparu plus vaste que les mers du Sud, simplement à cause des grimaces d’une fillette. Il avait voulu se créer un foyer et cette poupée l’avait désemparé.

Et quand il eut raconté à Lanark ses déceptions conjugales et comment l’ennui l’avait poussé jusqu’à Ouessant, son séjour au Naoulou, et, enfin, ses intentions de reprendre les affaires, le capitaine s’était intéressé surtout à la sauvagesse blanche, à l’îlienne dont l’amour lui semblait appréciable dans ce coin de barbarie métropolitaine.

Après son départ, Soley avait échangé quelques lettres avec Julia. Et puis, les milles et les climats divers avaient affirmé l’inanité des correspondances. Une fois, pourtant, dans un port de l’Amérique du Sud, il avait reçu une carte postale, ornée d’une main de femme qui tendait une gerbe de roses et de pensées. Derrière ces fleurs se détachait un paysage puéril, une île toute rose dans l’azur du ciel ; et c’était signé Julia.

― Ai-je eu tort de la quitter ? demandait Soley, en qui cette conversation avait réveillé tant de souvenirs.

Et il se lança dans une dissertation profonde sur les mécomptes du jugement en matière d’amour. Mais Lanark ne l’écoutait plus, car il n’aimait pas les idées générales. Et quand Soley se fut tu, le très flegmatique capitaine lui répondit, dans son culte d’Anglais pour le home :

— Oui, vous avez eu tort, ô Français à tête chaude. Marseille n’était pas votre affaire, soit. Mais ailleurs, vous aviez mis la main sur ce que vous cherchiez — et vous n’avez pas compris.

« A quoi bon tenter maintenant, de doubler votre fortune, par sport ? Orientez donc votre volonté vers un but autrement profitable : assurer votre bonheur. Mais ici, vous n’avez à triompher que de vous-même et cette chose vous paraît si simple que vous en augmentez à plaisir les difficultés. Croyez-moi, avec le tempérament compliqué de votre race, elle est moins aisée que vous ne le pensez. Vous avez su faire de l’argent, essayez maintenant de vous faire une vie. À votre place, je me tournerais sans indécision vers cet endroit du globe où vous n’êtes peut-être pas tout à fait oublié... Je pense, en disant ces mots, à votre insulaire aux cheveux flottants.

— C’est juste, réfléchit Soley. Et il rompit, le soir même, les négociations qu’il avait entamées avec son ancienne firme. Un paquebot partait précisément le lendemain pour l’Europe, il courut y retenir sa place.

Quelques instants avant son départ, pour serrer la main de Lanark, il se hâta vers le Happy Derelict, seulement ancré à quelques encâblures du liner. Et comme, après ces adieux, il redescendait l’échelle du cargo :

— Et si elle était morte ?... avait crié Lanark.

Morte ? Il n’avait pas songé à ça.

Et cette idée le poursuivit pendant les longues semaines de la traversée.


Il revit Brest. Le bruit en flic-flac des sabots dans les rues, le relent graillonneux des coqueries, l’agitation des cols bleus dans la rue de Siam lui rappelèrent des sensations précédentes.

Au Conquet, par goût des traditions, il voulut descendre dans cette auberge du port où dînent et couchent tous les Ouessantins qui retournent au pays. Ils étaient cinq : deux jeunes filles, un ancien pilote et sa femme, puis un marin du commerce qui revenait du Brésil avec un perroquet et son sac plein de souvenirs exotiques. Après le repas, Soley se dirigea vers la falaise.

Le ciel était sans étoiles. Mais la lumière ruisselait des phares, tout à l’entour. C’était d’abord Kermorvan, une tourelle blanche et carrée qui offusquait la vue par sa flamme aveuglante et crue. De Saint-Mathieu, on n’apercevait que les projections. Mais un peu plus à l’Ouest, on distinguait l’éclat lointain d’Eckmühl, celui d’Ar Men, et, tout près, la tourelle du Vieux Moine ; plus loin, le feu tournant des Pierres Noires, et puis, la Grande Vinotière, une tourelle à éclat faible, jetée à l’entrée du Four, entre Béniguet et Kermorvan ; puis, indiquant le chenal, les Platresses, et derrière la pointe de Corsen, la lumière plus puissante du Four apparaissait. Et il y en avait d’autres, occultés par les terres, les phares de Trézien et de Corsen, et tout à fait à l’Est, celui de l’île Vierge, toute la ceinture brillante de la pointe du Finistère, tandis que, très au large, comme perdus dans l’immensité des eaux, se révélaient le feu à double éclat du Créac’h et le Stiff, moins visible, avec sa lueur en veilleuse, rouge et blanche.

Alors, entre ces deux points extrêmes, le Créac’h et le Stiff, il devinait la bande de terre invisible, « son île », et la chaumière de Juliana.

Serait-il le bienvenu, dans ce retour ?

Ces lueurs évocatrices, la caresse du vent et l’émoi de ce spectacle, qu’en cette heure tardive, il était seul à contempler, tant d’objets familiers, par delà les espaces mouvants et sombres, exaspéraient son besoin de tendresse. Et cette fois, il ne sourit plus de cet amour et de cette fièvre, bien qu’ils fussent provoqués par très peu de chose, en somme — une femme — là-bas, dans la mer.

— J’aime, fit-il, en s’éloignant, c’est idiot, idiot ! Pourtant son âme exultait d’habiter une enveloppe aussi stupide. Hélas ! le lendemain, en s’embarquant, il aurait embrassé le pont du bateau.


Mais la brume fut si intense qu’après trois heures de tentatives, le vapeur dut rebrousser chemin sans avoir pu atteindre Molène. Un canot de pêche allait a Pen ar Roc’h : le patron accepta Soley comme passager.




IX



Si l’on veut apprécier dans son entier l’horreur vraie des parages d’Ouessant, la bien nommée Heussa, l’île de l’Épouvante, il faut errer parmi les rocs dans les courants qui baignent l’archipel.

Un jour, profitant d’une grande marée, nous étions parti pour Bannec, avec Tual de Kernas, chercher de la pétisse, un gros ver, excellent pour la pêche aux vieilles, et que l’on ne trouve pratiquement que dans les sables de cet îlot.

Une assez longue absence nous avait rendu ces lieux moins familiers et l’on causait naturellement des événements qui s’étaient succédé.

Pendant ces quelques mois, la mer avait été formidable.

En décembre, une tempête d’une violence inouïe s’était abattue sur la côte. Des épaves de toutes sortes, vergues, bouts-de-hors, panneaux de rouffs, bordages de baleinières, dansaient sur les vagues. Cependant aucun sinistre n’était annoncé et l’on se demandait quel navire avait disparu quand on recueillit deux cadavres. L’un et l’autre avaient autour du corps une bouée portant l’inscription « Regina — Genoa ». Enfin, un pêcheur profitant d’un instant d’accalmie, se hasarda au large de l’île Vierge et reconnut à la hauteur du phare un petit mât de perroquet et des espars retenus au fond de l’eau par des cordages. Les sondages opérés permirent d’identifier le trois-mâts italien Regina.

En janvier, le steamer argentin Impératrice de Para passait au large du Créac’h, lorsqu’une explosion se produisit à bord. Le vapeur coula en quelques minutes. Le chalutier Gabriella put sauver les naufragés de l’Impératrice qu’il débarqua à Lan Pol.

En février, la Star, une goélette danoise, qui n’avait plus un lambeau de voile, errait, par une mer démontée, au nord de Molène. On lança le canot de sauvetage de l’île et quelques Molènais, montés à bord de la Star, dont plusieurs hommes avaient été blessés au cours des manœuvres, ramenèrent le voilier à Brest.

En mars, encore, terrible tempête du Nord-Ouest. Un goémonnier se brisa sur les rochers de Molène. De tous côtés, des navires de commerce venaient relâcher à Brest pour subir des réparations. Les ravages s’étendaient sur toute la côte. Les filets et les palanques de nombreuses barques de pêche furent détruits. Trois fois, la Louise, qui assurait le service d’Ouessant, dut ajourner son départ. À Molène on manqua de vivres. Le cotre Moïse, revenant d’Ouessant, fut jeté par une rafale sur la roche Courleau.

Deux jours plus tard, le pilote d’Ouessant donnait sur les récifs de Kermorvan ; la Porte du Ciel était abordée par un chalutier inconnu, et la Léonie, en route pour Swansea, recueillait, par une nuit profonde, trois hommes de la Volonté de Dieu, sombrée au large des Pierres Noires.

En mai, le vapeur Lina se perdit sur les écueils Menguen Arest ; en juillet, le steamer hollandais Noordwitch se brisa sur les Têtes de Chat ; peu après, le vapeur Fratelli Prinzi s’échouait sur les rochers de Karrec Hir ; enfin l’Augustine, de Molène, sombrait sur les Men Corn, près du Stiff. Noyés, ses hommes, comme furent noyés, peu après, Jean Miniou, d’Ouessant, et son fils Joseph, dont la barque, le Mutin, disparut dans les mêmes parages.

— Et c’est là, dit Tual, près d’Enès Nein, l’île aux Agneaux, que fut trouvé un des derniers cadavres.

« C’était, à ce qu’on raconte, celui d’un étranger qui avait habité quelque temps le pays. Comment son corps fut-il amené ici ?... Mystère ! On ne découvrit aucune épave qui pût servir d’indication.

« Vous avez peut-être entendu parler de cet homme ? demanda Tual. — Il passait pour très riche et avait été l’ami de Julia du Naoulou.

« D’ailleurs, Juliana fut seule à affirmer qu’elle le reconnaissait. La belle histoire !... Moi, je la crois un peu toquée. — Pensez donc : il était parti, dit-on, pour la Nouvelle-Zélande... À qui faire admettre que son corps serait revenu de si loin vers une pauvre Ouessantine ?...

« Mais, réfléchit Tual, très philosophiquement, elles ont leurs idées, ici !

« Pour moi, c’est bien son cœur qu’elle a mis en terre. Car, depuis, Juliana est morte pour tous dans l’île. Et je dis que tout, jusqu’à la dépouille de celui qu’elle aimait, a dû lui échapper. »


N’empêche que Juliana réclama le corps du défunt. Et elle voulut l’inhumer de ses propres mains, un jour que le soleil de novembre remplissait d’une joie pure comme le repos du Seigneur.

Mais, comme tous, sauf Julia, doutaient de l’identité du noyé, pour rester vrai sans blesser la douleur de l’îlienne, on écrivit sur sa tombe ces simples mots :

« Un Inconnu. »