Festons et astragales/Néera

Festons et astragalesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 23-24).
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Néera


 





Corydon le pasteur, assis au bord de l’onde,
Un soir chantait cet hymne à Néère aux longs yeux :

« — Tout aime, ô Néera, tout aime dans le monde,
Et l’homme a su l’amour par l’exemple des dieux !
L’atelier des sculpteurs est plein de cette histoire ;
Les marbres ont manqué pour l’étaler au jour.
Cachant son front divin sous des cornes d’ivoire,
Jupiter, près d’Europe, a mugi son amour.
Au fond des antres frais où croît l’algue salée,
Parmi les galets blancs et les rouges coraux,
Thétis abandonna, dans les bras de Pelée,
Sa gorge humide encor de l’écume des eaux.
Tout aime, ô Néera, jusqu’à Phébé la blonde,
Phébé, qui liait l’hymen, et qu’on croit vierge encor ;
J’ai vu, sur les buissons que sa lumière inonde,
Pendre son blanc cothurne avec son carquois d’or.
Ses pieds nus, en silence, effleuraient la bruyère,
Sans réveiller la biche ou le faisan vermeil,
Car elle allait trouver, près de la source claire,
Le jeune Endymion, qu’a surpris le sommeil.
Latmus ! tes noirs sommets que le cèdre domine,
Tes rochers ont frémi quand, belle de pudeur,

La déesse des nuits dont la tête s’incline,
Argenta d’un baiser les lèvres du pasteur.
Vierge ! il est temps d’aimer quand on est jeune et belle ;
Ne sens-tu rien bondir dans ta poitrine en feu ?…
— Berger, dit Néera, mon cœur n’est pas rebelle,
Et j’attends, pour faiblir, qu’il me descende un Dieu ! »