Fachoda (Freycinet)

La Revue de Paristome 2, Mars-Avril (p. 673-688).


FACHODA[1]

Au moment de l’arrivée des Anglais en Égypte, le Khédive exerçait sa domination sur les vastes territoires situés entre la Haute-Égypte et le lac Victoria-Nyanza. Le cours entier du Nil lui appartenait, depuis sa source jusqu’à son embouchure. Dans l’étendue du Soudan se trouvaient compris l’Ouganda, l’Équatoria, l’Harrar, le Bahr-el-Ghazal, le Darfour, le Kordofan, la Nubie, Khartoum, Fachoda, Berber, Dongola. Ces possessions étaient le fruit des conquêtes de Méhémet-Ali et d’Ismaïl Pacha. Les plus récentes, le Bahr-el-Ghazal, l’Équatoria et l’Ouganda, dataient de 1870 à 1874. Elles avaient été régularisées par des firmans impériaux, notamment ceux de 1873 et 1875, qui en avaient confié l’administration au Khédive, à titre héréditaire. Cet ensemble, grand quatre fois comme la France, était donc placé, aussi bien que l’Égypte, sous la souveraineté du Sultan et faisait partie de l’empire ottoman. Les puissances n’en ignoraient pas, puisque les firmans leur avaient été officiellement communiqués et étaient acceptés par elles.

L’autorité du Khédive, représentant du Sultan, était reconnue dans le Soudan non moins qu’en Égypte. La sécurité avant 1880 y était complète. Un très faible contingent de troupes maintenait dans l’obéissance ces populations naturellement douces et pacifiques. La situation commença à se modifier vers la fin de 1881. On se mit alors à parler du mahdi et du fanatisme religieux. Mais les vraies causes des soulèvements qui éclatèrent en 1882 et qui prirent tout leur développement l’année suivante, sont d’une autre nature. On en a signalé trois : l’abolition de l’esclavage, les exactions dont les indigènes étaient victimes de la part des autorités et enfin le rappel d’une partie des troupes au moment même où les deux premières causes produisaient leurs effets. L’abolition de l’esclavage avait ameuté contre le gouvernement les négociants influents qui, en trop grand nombre, vivaient de la traite des noirs, pratiquée en grand et de la façon la plus cynique. Quant aux exactions, il faut renoncer à les décrire. Il n’y avait plus de sûreté pour les biens ni pour les personnes des Indigènes. Leur rare patience avait fini par se lasser et ils appelaient de tous leurs vœux un changement de condition. Longtemps soumis et résignés, ils étaient prêts maintenant pour la révolte. C’est alors que le mahdi, jusque-là presque inaperçu, entra en scène et apparut comme l’auteur de cet état d’esprit dont il n’était en réalité que le bénéficiaire. On l’a dit avec raison, le mahdisme fut « une explosion de désespoir ».



Au cours de l’année 1881, le mahdi, Mohammed Ahmed, attira l’attention par ses démonstrations religieuses. Réouf Pacha, gouverneur du Soudan, voulut employer vis-à-vis de lui le procédé simple qui avait déjà réussi dans des occasions analogues : il résolut de le supprimer à l’aide d’une embûche. Son délégué Abou-Saoud ayant échoué dans cette mission et ayant, même perdu sa propre escorte, Réouf assembla une plus forte troupe et l’envoya à la recherche de Mohammed. Celui-ci s’était réfugié dans les montagnes du Djebel-Gédir, au sud du Kordofan, où il réunissait de nombreux partisans. La rencontre se produisit le 9 décembre 1881. La troupe du gouverneur, engagée sur un terrain mal connu, fut taillée en pièces. Quelques mois plus tard, le 7 juin 1882, 6 000 hommes, commandés par Yussuf Pacha, éprouvèrent le même sort, dans les mêmes lieux. Dès ce moment la puissance du mahdi était fondée. L’insurrection s’étendit rapidement sur de vastes régions. Mohammed, confiant dans ses forces, alla mettre le siège devant El-Obéid, centre du Kordofan, tandis que ses lieutenants obtenaient des avantages en divers points, au Darfour, au Sennaar, au Bahr-el–Ghazal.

L’année 1883 fut désastreuse pour les Égyptiens : El-Obéid, Bara, capitulèrent ; le mahdi se dirigea sur Khartoum pour s’en emparer. Le nouveau gouverneur du Soudan, Abd-el-Kader, compta quelques succès partiels après lesquels il fut remplacé, on ne sait pourquoi, dans son commandement. Une armée de 10 000 hommes fut formée à Khartoum et placée sous les ordres du colonel anglais Hicks, officier brave et instruit. Encouragé par les premières escarmouches, il résolut, à la fin d’avril, de livrer une bataille décisive. À la tête de toutes ses forces, il se mit en marche le 9 septembre, avec l’intention de débarrasser le Kordofan et de reprendre El-Obéid. Épuisée par un trajet des plus pénibles, harcelée par de continuelles attaques, trompée par les émissaires de Mohammed, l’armée arriva le 5 novembre à Khasghil, où elle se trouva tout à coup enveloppée par les bandes du mahdi, qui en firent un affreux carnage. Quelques centaines d’hommes à peine s’échappèrent ; Hicks et tous ses officiers furent massacrés ; l’artillerie entière et les munitions tombèrent aux mains de l’ennemi. Dans le Soudan oriental, Osman Digma, principal lieutenant du mahdi, remportait d’éclatants succès et le 4 février 1884 anéantissait une colonne de renfort de 4 000 hommes, envoyée du Caire.

Ces deux victoires donnèrent au mahdi une puissance et un prestige extraordinaires. Le gouvernement britannique jugea que la répression de la révolte entraînerait trop de sacrifices et, pliant devant l’orage, il décida l’évacuation complète du territoire. Le Khédive refusa d’abord de s’y prêter ; ses ministres donnèrent même leur démission, plutôt que d’encourir une semblable responsabilité. Toutefois, livré à ses seules forces, Tewfik ne pouvait tenter rien de sérieux ; il se résigna, donc et constitua un cabinet Nubar pour exécuter les volontés anglaises. Mais il ne suffisait pas de décider sur le papier l’évacuation ; il fallait la réaliser et ce n’était pas une tâche facile, principalement à Khartoum, capitale du Soudan, où se trouvaient beaucoup de troupes, et de nombreuses maisons de commerce appartenant aux Européens. Le général Gordon fut chargé, le 18 janvier 1884, d’accomplir cette mission périlleuse, qui exigeait autant de tact et d’habileté que de courage.

Tout le monde connait la tragique histoire de ce Gordon, héros mystique, martyr du devoir, et victime de l’indifférence de ceux qui avaient fait appel à son dévouement sans bornes. Après une année de luttes continuelles contre les innombrables hordes qui l’entouraient et contre une partie de la population elle-même, trahi par des misérables qui livrent les portes de la ville, il se voit, le 26 janvier 1885, aux premières heures du jour, cerné dans le palais du gouvernement et bientôt il tombe sous le fer des assassins. L’armée de secours, dont il réclamait vainement la venue depuis des mois, apparut devant Khartoum le 28 janvier, deux jours trop tard pour sauver Gordon. Son chef, apprenant que la ville était prise et Gordon massacré, jugea inutile d’engager les hostilités et reprit la route de l’Égypte.

À la suite de ces événements, le cabinet de M. Gladstone annonça officiellement à la Chambre des communes, le 11 mai 1885, que la frontière de l’Égypte était ramenée à Ouadi Halfa, à la deuxième cataracte du Nil.

On a cru voir dans cette grave détermination le résultat d’un calcul profond et vraiment machiavélique. Les Anglais auraient fait partir les Égyptiens du Soudan, afin d’y prendre leur place à l’heure favorable. Les entreprises dirigées par eux, quelques années plus tard, vers l’Ouganda et l’Équatoria semblent donner quelque consistance à cette version. J’ai, pour ma part, beaucoup de peine à admettre une politique aussi compliquée. Le cabinet britannique a simplement reculé, j’imagine, devant une tâche très difficile, dont il n’apercevait pas les avantages immédiats. Les populations soudanaises étant incapables de se constituer en un État solide et durable, il pouvait nourrir l’espoir que le mouvement fanatique s’éteindrait de lui-même et que la reprise du Soudan s’effectuerait un jour dans des conditions moins onéreuses. Le caractère de M. Gladstone exclut d’ailleurs les combinaisons artificieuses. Il a renouvelé l’acte de prudence qu’il avait déjà accompli dans l’Afrique du Sud quand, après la défaite de Majuba-Hill, il préféra reconnaître l’indépendance des Boers plutôt que de prolonger une lutte meurtrière. Le sacrifice dut même lui paraître moins pénible au Soudan, car il ne se compliquait d’aucun traité engageant l’avenir.

Un second reproche adressé aux Anglais et qui ne me semble pas plus fondé, c’est d’avoir méconnu les droits du Sultan en obligeant le Khédive à abandonner des territoires qui ne lui appartenaient pas et dont il n’était que le gérant. Mais le Khédive n’a pas « abandonné » le Soudan, au sens juridique du mot, il n’a pas déclaré qu’il y renonçait pour toujours il ne l’a ni cédé ni aliéné. En l’évacuant, il a obéi à des nécessités stratégiques, il a exécuté une simple opération militaire. Si le Sultan, qui n’ignorait pas ces conjonctures, estimait que le cas de force majeure n’existait pas, il pouvait comme souverain se substituer au Khédive et faire occuper le Soudan par ses propres troupes. C’est au cas seulement où l’Angleterre s’y serait opposée qu’il aurait eu lieu de se plaindre de la violation de ses droits. Mais la question n’a pas pris cet aspect et, si l’on reste dans la donnée officielle, le reproche manque de base. Tout au plus pourrait-on prétendre que le Soudan n’était pas indéfendable en 1885, et que dès lors le gouvernement britannique aurait dû le conserver au Khédive. Mais ce sont là des appréciations de fait, bien difficiles à justifier, et qui ne touchent pas au point de droit.



Les choses sont demeurées en l’état et le Soudan a été soustrait de fait à la domination égyptienne jusqu’en 1896, époque où fut résolue la marche sur Dongola.

Pendant cette période, intervinrent un certain nombre d’actes diplomatiques, dont l’examen donne la clef du conflit de Fachoda. En 1890, l’Angleterre entreprit de régler avec l’Allemagne la situation de leurs colonies respectives sur la côte orientale d’Afrique. La convention du 1er juillet réserve à la Grande-Bretagne le bassin du Haut-Nil « jusqu’aux confins de l’Égypte ». Cette clause, dans sa généralité, vise les territoires évacués dix ans auparavant. Mais à quel titre l’Angleterre traitait-elle ? Était-ce comme mandataire du Khédive, délégué lui-même du Sultan ? du Khédive maintenant ses droits sur une contrée, qu’il n’avait délaissée que temporairement et dans laquelle il se proposait de rentrer au moment favorable ? En ce cas, le gouvernement britannique devait le dire et le dire en termes formels. Or la convention est muette à cet égard. Donc l’Angleterre a dû, en traitant, considérer cette contrée comme définitivement perdue pour le Khédive et le Sultan, et comme étant devenue « la chose sans maître », res nullius. C’est à ce titre seul que le gouvernement britannique pouvait se prévaloir de la convention vis-à-vis des tiers. Mais alors cette convention ne valait elle-même que dans les limites où les territoires seraient effectivement occupés par les forces anglaises au moment où des tiers s’inscriraient contre elle. En résumé, la région réservée à l’Angleterre par le traité n’était réservée qu’à l’égard de l’Allemagne, qui s’y interdisait toute incursion. Mais elle n’était pas réservée à l’égard des autres puissances, puisqu’elle se trouvait, d’après l’Angleterre même, res nullius, et qu’elle appartiendrait dès lors au premier occupant, quel qu’il fût.

Cette remarque est capitale, car tout le reste en découle. Nous verrons bientôt avec quelle netteté elle a été formulée par le gouvernement français à l’occasion d’une seconde convention conçue dans le même esprit et présentant la même faiblesse. Le 12 mai 1894, le cabinet britannique, désireux — si l’on en croit le langage tenu à la Chambre des communes — de créer un État tampon entre le Nil et la France qui s’avançait sur le Haut-Oubanghi, conclut avec l’État indépendant du Congo un traité par lequel il s’assurait le fameux couloir nécessaire à son futur chemin de fer du Cap au Caire et, par contre, lui cédait à bail, sur la rive gauche du Nil, des territoires s’étendant depuis le lac Albert-Nyanza jusqu’à un point à déterminer au nord de Fachoda. Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’Angleterre n’avait pas plus le droit de céder ces territoires qu’elle n’en avait eu à se les attribuer. L’affaire souleva une grande émotion dans le Parlement français. MM. Étienne, Deloncle, Delafosse s’en firent les interprètes à la Chambre des députés, le 7 juin 1894. M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, établit à la tribune les saines doctrines. Après avoir rappelé qu’aux termes des traités internationaux et des firmans, le Sultan seul aurait eu le droit de disposer du Soudan, il formula cette déclamation catégorique : « La France, s’appuyant sur le fait que la convention anglo-congolaise est en contradiction manifeste avec les principes, les doctrines, le texte de l’acte de Berlin, qu’elle atteint ou menace l’intégrité de l’empire ottoman, la France, dis-je, considère cette convention comme contraire au droit et, jusqu’à plus ample informé, comme nulle et de nulle portée à ses yeux. » Un ordre du jour d’approbation fut voté à l’unanimité. Non content de cette vigoureuse protestation, M. Hanotaux adressa au cabinet de Londres et au ministre du Congo les plus expresses réserves.

Deux mois plus tard, le 14 août 1894, par un arrangement direct avec l’État indépendant, nous nous substituions à lui sur la rive gauche du Nil, dans les conditions fixées par l’acte du 12 mai. Cette convention ne pouvait évidemment nous créer de droit absolu, puisque le Sultan n’avait pas abdiqué sa souveraineté sur ces contrées et que, fidèles à nos principes, nous serions obligés de nous retirer devant lui s’il venait à reparaître. Mais elle avait le grand avantage de nous garantir du côté de l’Allemagne et de l’Angleterre, la première ayant renoncé au profit de la seconde et la seconde au profit de l’État du Congo. Nous avions donc la certitude, si nous y mettions quelque diligence, d’être « premier occupant » par rapport à toute autre nation. Mais il ne faut pas perdre de vue que notre droit restait précaire et conditionnel, en ce sens qu’il devrait s’évanouir dans le cas où le Sultan, soit par lui-même, soit par son délégué le Khédive, tenterait de reprendre le Soudan.

Tel est le point de vue duquel il faut considérer l’expédition organisée par le gouvernement français dans le but d’explorer nos possessions éventuelles et d’y faire reconnaître notre autorité provisoire. Le seul tort que nous eûmes alors fut de ne pas donner à nos intentions une suffisante notoriété. Le demi-silence que nous gardâmes put faire naître l’impression que nous avions des desseins fort supérieurs à la réalité et que nous méditions une sorte de conquête définitive, comme si une mission de deux cent cinquante hommes pouvait avoir pareille prétention ! À vrai dire, l’attitude du cabinet britannique n’a pas facilité les épanchements de notre part. Avant même qu’une marche eût été esquissée vers le Nil et tandis que M. Liotard, directeur du Haut-Oubanghi, se bornait à installer de modestes postes dans le Bahr-el-Ghazal, le gouvernement anglais, qui n’avait aucun droit de s’y opposer et qui, d’après les conventions du 12 mai et du 14 août 1894, pouvait le prévoir, crut opportun de faire entendre à notre adresse un langage comminatoire. Le 28 mars 1895, à la Chambre des communes, Sir Edward Grey, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, ayant à discuter une motion relative à nos soi-disant « empiètements sur le Haut-Nil », commença par rappeler les traités conclus en 1890 et 1891 avec l’Allemagne et l’Italie. Ces traités, d’après lui, n’avaient soulevé d’objection nulle part[2] et avaient porté à la connaissance des autres puissances la sphère d’influence réservée à la Grande-Bretagne. Quant aux revendications de l’Égypte, « dont nous sommes, dit-il, les tuteurs, elles sont hautement reconnues par la France, en sorte que les sphères d’influence anglaise et égyptienne[3] couvrent ensemble tout le cours du Nil. Cette opinion découle logiquement, continua-t-il, de ce qui s’est passé depuis un certain nombre d’années et de ce qui a été connu du monde entier depuis deux années. » Venant ensuite aux rumeurs mises en circulation, au sujet d’une expédition française qui se dirigerait de l’ouest de l’Afrique vers le Nil, Sir Grey engagea ses auditeurs à n’y pas ajouter foi légèrement et il termina par ces paroles peu diplomatiques :

J’irai plus loin : après toutes les explications dans lesquelles je suis entré relativement à nos prétentions fondées sur des arrangements antérieurs et relativement aux prétentions de l’Égypte dans la vallée du Nil, prétentions qui, ainsi que nos vues, sont clairement connues du gouvernement français, je déclare qu’il m’est impossible d’admettre que ces rumeurs méritent créance ; car la marche en avant d’une expédition française partie de l’Afrique occidentale et pénétrant en vertu d’instructions secrètes dans un territoire sur lequel nos droits sont notoires depuis si longtemps, ne serait pas seulement un acte inconsistant et inattendu ; mais il doit être parfaitement entendu du gouvernement français que ce serait un acte non amical (unfriendly) et qu’il serait considéré comme tel par l’Angleterre.

Ce langage, qui de toutes façons aurait gagné à être plus mesuré, présentait le même défaut que les actes du 1er juillet 1890 et du 12 mai 1894. C’était toujours la même confusion entre les prétentions de l’Angleterre et les droits du Khédive ou du Sultan. On ne saurait trop le répéter. Si l’Angleterre parlait au nom du Sultan ou de son délégué le Khédive, il fallait le dire explicitement et en donner la preuve ; alors la France aurait dû s’incliner. Si au contraire l’Angleterre parlait en son propre nom, comme cela résulte du contexte du discours, la France n’avait à en tenir nul compte ; l’Angleterre n’avait pas plus de droits sur les territoires désignés que la France ou que toute autre nation. Nous ne pouvions donc pas nous laisser arrêter par de pareilles déclarations. Aussi reprîmes-nous le projet qui avait été formé en 1893 et que la convention avec le Congo du 14 août 1894 avait paru rendre inutile, à savoir la mission vers le Haut-Nil[4].

L’incident de la Chambre des communes eut son contre-coup naturel au Parlement français. Le 5 avril 1895, M. le sénateur de Lamarzelle demanda au ministre des Affaires étrangères quelles étaient les vues du gouvernement. M. Hanotaux répondit en termes d’une parfaite clarté. Il résuma ses explications dans cette phrase, qui ne laissait subsister aucun doute « Quoi qu’il en soit, la position prise par la France est la suivante : les régions dont il s’agit sont sous la haute souveraineté du Sultan. Elles ont un maître légitime, c’est le Khédive. » La conclusion, très applaudie du Sénat, est à retenir : « Quand l’heure sera venue de fixer les destinées définitives de ces contrées lointaines, je suis de ceux qui pensent qu’en assurant le respect des droits du Sultan et du Khédive, en réservant à chacun ce qui lui appartiendra selon ses œuvres, deux grandes nations sauront trouver les formules propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs communes aspirations vers la civilisation et le progrès. » Par ces mots : « à chacun selon ses œuvres », l’orateur officiel indiquait clairement que, sur les domaines non revendiqués par le Sultan, la France et l’Angleterre entreraient en partage selon le droit du premier occupant.

Il était dès lors logique, au moment où Sir Grey paraissait oublier l’existence de ce droit, que le gouvernement français ne se bornât pas au texte de la convention congolaise du l4 août 1894, devenue, semblait-il, insuffisante pour préserver l’avenir, mais qu’il procédât à une exploration effective des territoires énumérés dans cet acte diplomatique. Le colonel Marchand, alors capitaine Marchand, qui devait illustrer le nom français dans ces régions en partie inconnues, fut chargé d’atteindre l’objectif antérieurement assigné au colonel Monteil : la ville de Fachoda sur le Haut-Nil, à une centaine de kilomètres au nord de l’embouchure du Sobat. Il débarqua à Loango le 22 juillet 1896 et se mit à la disposition du gouverneur, M. Liotard, sous les ordres duquel il était placé. Il ne tarda pas à s’acheminer vers le Congo et l’Oubanghi et gagna la région où M. Liotard opérait. Déjà celui-ci avait planté le drapeau français à Tamboura, sur la lisière du Bahr-el-Ghazal, jalonnant ainsi une première route vers le Nil. Je ne retracerai pas les fatigues inouïes, les privations de toutes sortes qu’eut à supporter la petite colonne du capitaine Marchand, avançant à travers les cours d’eau et les marais sans nombre d’un pays absolument dépourvu de ressources. H fallut une admirable endurance chez les hommes et des prodiges d’énergie et de sang-froid chez le chef pour qu’une expédition aussi aventureuse ait pu être menée à bien. Enfin, le 10 juillet 1898, après deux ans d’efforts, Marchand amena sa colonne de deux cents Sénégalais presque intacte dans Fachoda et y fit apparaître le drapeau français pour la première fois. Il avait franchi 21 degrés en longitude et 15 degrés en latitude, c’est-à-dire, avec les détours, environ 4 500 kilomètres.



Pendant que Marchand et ses compagnons poursuivaient leur marche audacieuse, certains événements, qu’ils ne pouvaient soupçonner, allaient changer du tout au tout l’état des questions qui s’agitaient autour du Soudan.

L’expédition sur Dongola, objet de si vives polémiques entre les cabinets de Paris et de Londres, s’était accomplie, grâce aux subsides de la Grande-Bretagne. Le 22 septembre 1896, l’armée du général Kitchener entrait dans la ville, après de faciles succès, et lançait des avant-postes sur le fleuve à une assez grande distance en amont. Mais ce n’était là qu’une première étape. Le gouvernement britannique avait conçu le dessein, encore ignoré de l’Europe, de reprendre les territoires délaissés en 1885 et de restituer à l’Égypte ses anciennes frontières, à l’exception de l’Ouganda et de l’Équatoria, que l’Angleterre avait conquises dans l’intervalle et qu’elle réservait pour son propre compte. De grands préparatifs furent faits pendant l’hiver de 1896 à 1897. L’armée égyptienne, renforcée et pourvue de cadres anglais, avec artillerie et cavalerie, fut portée au chiffre de 20 000 hommes. Les troupes anglaises mobilisables, empruntées aux garnisons d’Égypte et aux ports méditerranéens, comprenaient 8 000 hommes. Particularité remarquable et qui met en relief les talents d’organisateur du général Kitchener, un chemin de fer de campagne fut jeté dans le désert, entre Abou-Hamet et Berber, pour faciliter le transport de l’armée et les ravitaillements ; on renonçait à la voie du Nil, qui aurait exigé un trop grand nombre de bateaux et eût été fort lente. Tout fut prêt, vers le milieu de l’année 1897, pour un effort décisif. Le 7 septembre, Berber fut occupé sans coup férir, l’émir Mahmoud ayant évacué la place. Six semaines après, les canonnières anglaises, qui avaient eu le temps de remonter le fleuve, bombardèrent Métemmeh, où étaient rassemblées des masses ennemies. Toutefois, avant de livrer un combat, qui menaçait d’être sérieux le général Kitchener jugea prudent d’augmenter et de concentrer ses forces. L’hiver fut employé à ces préliminaires et la grande marche sur Khartoum remise au commencement du printemps de 1898.

Après la prise de Berber, le gouvernement anglais était entièrement fixé sur l’étendue, de ses plans et il n’avait aucun motif d’en faire mystère au cabinet de Paris. Il aurait dû, au moment où il négociait avec lui des arrangements au centre de l’Afrique, lui faire part de projets dont l’exécution imminente allait transformer la situation dans le bassin du Nil. S’il lui avait dit nettement : « Le Sultan revendique ses droits et avec la coopération des armes anglaises il s’apprête à remettre le Soudan sous l’autorité du Khédive », le gouvernement français n’aurait élevé aucune objection. Fidèle à sa doctrine, il n’aurait pu que répondre : « Si vous réussissez en effet à reconquérir pour le compte du Khédive les anciennes provinces égyptiennes, nous renoncerons à toutes les prétentions que nous pouvons tenir de la convention du 14 août 1894. Nous donnerons des instructions en conséquence à la mission Marchand, dès que nous pourrons correspondre avec elle, et nous lui enjoindrons de se renfermer dans un simple rôle d’exploration. »

Mais cette manière si naturelle de procéder ne fut pas employée. Il semble qu’on ait affecté d’en prendre le contre-pied. Le 10 décembre 1897, alors que la France ne pouvait savoir si l’Angleterre visait à rétablir l’autorité du Sultan sur le Soudan méridional, Sir Edward Monson, ambassadeur de Sa Majesté à Paris, prenant occasion d’une délimitation à l’est du lac Tchad, écrivit à M. Hanotaux :

L’autre point sur lequel il est nécessaire d’appeler l’attention est la proposition de la reconnaissance des droits de la France sur les rives nord et est du lac Tchad. Si d’autres questions sont réglées, le gouvernement de Sa Majesté ne fera pas de difficultés pour cette condition. Mais, ce faisant, il ne peut oublier que la possession de ce territoire peut, dans l’avenir, ouvrir une route vers le Nil ; et il ne faut pas comprendre que le gouvernement de Sa Majesté puisse admettre qu’aucune autre puissance européenne que la Grande-Bretagne ait un droit quelconque d’occuper aucune portion de la vallée du Nil. Les vues du gouvernement britannique sur ce point ont été exposées nettement devant le Parlement par Sir Edward Grey, il y a quelques années, pendant l’administration du comte de Rosebery, et ont été communiquées en due forme au gouvernement français à cette époque. Le gouvernement actuel de Sa Majesté adhère pleinement au langage employé à cette occasion par ses prédécesseurs.


Ce rappel, que rien ne provoquait, d’une parole agressive, ne permettait pas au cabinet français d’aller au-devant de confidences qu’on ne paraissait pas désireux de lui faire. Il ne pouvait que se cantonner sur le terrain précédemment choisi et constater à nouveau l’inanité des prétentions anglaises, s’affirmant en dehors de l’autorité légitime du Sultan. M. Hanotaux répondit le 24 décembre :

Le gouvernement français ne saurait, en la circonstance présente, se dispenser de reproduire les réserves qu’il n’a jamais manqué d’exprimer toutes les fois que les questions afférentes à la vallée du Nil ont pu être mises en cause. C’est ainsi notamment que les déclarations de Sir Edward Grey, auxquelles vient de se reporter le gouvernement britannique, ont motivé de la part de notre représentant à Londres une protestation immédiate, dont il a repris et développé les termes dans les entretiens ultérieurs qu’il a eus ensuite sur ce sujet au Foreign Office. J’ai eu moi-même occasion, au cours de la séance du Sénat du 5 avril 1895, de faire, au nom du gouvernement, des déclarations auxquelles je crois être d’autant plus fondé à me référer qu’elles n’ont amené aucune réponse du gouvernement britannique.


L’entretien en resta là pour le moment. Les opérations militaires suivirent leur cours. La concentration des troupes opérée, le général Kitchener se dirigea sur Métemmeh et fit donner l’assaut le 8 avril 1898. La ville fut emportée et l’émir Mahmoud fait prisonnier. Les pertes des derviches furent évaluées à trois mille hommes. Kitchener ne continua pas son mouvement, voulant tout d’abord recevoir de nouveaux renforts, afin de combler les vides dus au feu et surtout à la fatigue et aux maladies. Le 23 août il reprit sa marche ; le ier septembre il arriva devant Omdurman. Le lendemain fut livrée une bataille décisive, dans laquelle non seulement les soldats du mahdi, mais une multitude sans défense furent exterminés. Il est préférable de jeter un voile sur cette terrible journée, dont il est difficile d’apprécier toutes les circonstances. Mais la gloire du général en chef eût certainement été plus grande si un peu plus d’humanité avait présidé la victoire. Pourquoi ensuite cette scène de profanation de la tombe du prophète ? Pourquoi ce squelette mutilé et ces restes jetés au Nil ? De tels actes, qu’on aime à croire accomplis par de simples subordonnés, ne rehaussent pas leurs auteurs et ils laissent derrière eux des haines profondes. Une autre démonstration, d’un caractère plus noble, fait heureusement oublier la première : des honneurs militaires, exceptionnels furent rendus à la demeure où l’infortuné Gordon avait péri treize ans auparavant.



Ces événements livraient au vainqueur tout le cours du fleuve, car la résistance au sud de Khartoum ne pouvait plus être sérieuse. Le général Kitchener enleva, après une courte lutte, le camp des derviches à Renkh et put amener ses canonnières jusqu’à Fachoda. Lui-même parvint devant cette place le 19 septembre, escorté de 2 000 hommes et de quelques pièces légères d’artillerie. Il y trouva la mission Marchand installée, ainsi qu’il en avait reçu l’avis quelques jours auparavant. Il s’était fait précéder d’une lettre par laquelle il informait Marchand de la victoire d’Omdurman et de son arrivée à Fachoda. Le chef de la mission, accompagné du capitaine Germain, se rendit à son bord. « Rien ne peut surpasser, dit Kitchener, l’urbanité et la courtoisie des officiers français dans ces délicats pourparlers. » Il est juste de reconnaître que le général en chef, de son côté, se montra plein de tact et n’abusa pas de la supériorité de ses forces. Les Anglo-Égyptiens étaient dix contre un. Ils auraient pu, malgré la bravoure de la troupe française, l’expulser militairement et substituer le drapeau anglo-égyptien au drapeau français. Kitchener y était tacitement autorisé, car ses instructions portaient qu’aucun acte de sa part ou de la part de ses lieutenants ne devait impliquer une reconnaissance quelconque des prétentions de la France dans la vallée du Nil. Il se borna à arborer le drapeau anglo-égyptien dans le voisinage du drapeau français et il consentit à ce que la question fût déférée aux deux gouvernements. Le récit que le général Kitchener a donné de son entrevue avec Marchand honore également les deux officiers. L’estime que chacun d’eux ne pouvait s’empêcher de ressentir pour l’autre a singulièrement tempéré l’antagonisme des situations et a permis d’éviter des malheurs irréparables.

Dès le lendemain de la prise de Khartoum, nous ne devions plus nous faire d’illusions. Il était évident que le Soudan tout entier s’ouvrait aux armes anglo-égyptiennes. La mission Marchand perdait sa raison d’être, en tant que prise de possession. Nous n’avions aucun argument valable contre la restauration de l’autorité khédiviale. Quelque bien disposée que pût être – l’Angleterre et à ce moment elle ne l’était guère – nous ne pouvions raisonnablement lui demander de nous laisser une enclave sur le Nil ou même dans le Bahr-el-Ghazal. Elle aurait été en droit de nous répondre qu’il ne lui appartenait pas de disposer des domaines du Sultan et qu’en ce qui concerne particulièrement le cours du fleuve, il y avait un intérêt majeur à ne pas laisser s’interposer des tiers qui pourraient en modifier le régime, au préjudice de l’Égypte. Il en est des relations entre les peuples comme des relations entre les individus : il ne faut jamais demander l’impossible, quand on ne veut pas aboutir à une rupture. Les résultats de la mission Marchand étaient donc et devaient être dès à présent sacrifiés. Ceci montre combien étaient injustes les reproches adressés au ministre d’alors quand on le rendait responsable de l’évacuation de Fachoda et qu’on l’accusait d’« avoir tout abandonné ». M. Delcassé n’avait abandonné que ce qui ne pouvait pas être retenu, car ce n’était pas nous, mais bien le Sultan, représenté par le Khédive, qui était le maître légitime du territoire où nous aurions prétendu nous maintenir. À quelle personne de bonne foi fera-t-on dire que la France aurait voulu recourir aux armes pour une cause aussi peu défendable ? Comment, nous qui depuis 1890 ne cessions de déclarer que les arrangements de l’Angleterre avec l’Allemagne et avec l’État du Congo étaient sans valeur, parce qu’elle y disposait de domaines appartenant au Sultan, tout à coup, en 1898, nous nous serions retournés contre cette même thèse et nous aurions dénié au Sultan les droits que naguère nous réclamions pour lui ! Nous aurions soutenu cette nouvelle opinion jusqu’au point de nous mettre en guerre avec l’Angleterre !

Car c’était bien de guerre qu’il s’agissait. Qu’on relise la correspondance de cette époque et qu’on interroge les acteurs de la négociation qui s’est poursuivie depuis le mois de septembre 1898 jusqu’au mois de mars 1899. Durant cette période, nous avons été à deux doigts des hostilités. Un peu par notre faute, — puisque nous n’avions pas su aller au-devant de revendications fondées, — beaucoup par la faute des Anglais, qui n’ont pas pris vis-à-vis de nous le ton cordial qui aurait rendu la solution facile[5], la situation s’est tendue à un degré que ne justifiait pas un intérêt en somme secondaire. Les rapports amicaux qui règnent actuellement entre les deux peuples me font un devoir de passer sous silence les détails de ces pénibles pourparlers.


c. de freycinet
  1. La Revue a la bonne fortune d’offrir à ses lecteurs la primeur de ce chapitre du livre que M. C. de Freycinet va publier tout prochainement sur la Question d’Égypte.
  2. La convention de 1890, qui seule nous intéressait, ne nous avait pas été communiquée officiellement.
  3. Sir Grey avait dit — du moins les comptes rendus lui ont fait dire — « la sphère d’influence anglaise » seule ; il a rectifié par une lettre au Times le ier avril et a ajouté « égyptienne » ainsi que le mot « ensemble » qui en était la conséquence logique.
  4. Le 22 août 1894, le gouvernement, jugeant que nos intérêts étaient suffisamment défendus par la convention du 14 août, contremanda la marche sur Fachoda, primitivement décidée à Paris, et donna ordre au colonel Monteil, qui venait de débarquer à Loango, de se porter sur la côte d’Ivoire pour combattre Samory dans le pays de Kong. Il n’est pas douteux que la brillante personnalité du colonel Monteil avait dû augmenter, aux yeux des Anglais, l’importance de la mission ; mais ils ne pouvaient pas ignorer, au moment où Sir Grey tenait son langage provocant, que la situation du colonel était changée depuis sept mois.
  5. Il faut dire, à la décharge des Anglais, que chez nous la presse et parfois certains orateurs parlementaires ont excité leurs préoccupations légitimes. Nous parlions couramment de leur « barrer le Nil » et de les forcer, par ce moyen indirect, à « résoudre la question d’Égypte ». Ces menaces, succédant à une série de démarches où nous avions surtout paru désireux de gêner leur administration — ce qu’ils appelaient la « politique de coups d’épingles » — les avaient irrités et prédisposés à se montrer peu accommodants le jour où ils trouveraient une occasion favorable. Cette occasion, l’expédition Marchand et surtout l’obscurité que nous avions laissée planer sur elle, la leur a fournie.