Fabliaux et Contes du Moyen Âge 1913/Introduction

Traduction par Louis Tarsot.
Fabliaux et Contes du Moyen ÂgeHeath (p. 11-14).
Tarsot - Fabliaux et Contes du Moyen Âge 1913-15.png
Introduction


Vous êtes-vous parfois demandé, mes enfants, comment vivaient nos aïeux ? Je parle de l’ancien temps, des arrière-grands-parents de nos arrière-grands-parents. Les voyez-vous confinés dans leurs villes ou leurs villages, que joignaient — je devrais dire : que séparaient — des routes à peine tracées, où l’on enfonçait dans la poussière en été, dans la boue en hiver, que des bandes de malandrins infestaient. Croyez bien qu’ils n’étaient pas tentés de voyager, sauf dans des cas extraordinaires. Il y avait des Parisiens qui n’étaient jamais allés à Saint-Cloud. Songez que j’ai connu, vers 1868, des indigènes de Marly qui n’avaient jamais vu Paris. Tous ces gens-là vivaient, cependant, et n’étaient pas aussi malheureux que certains le prétendent. Certes, ils ne connaissaient ni journaux, ni revues. Ils ne recevaient pas, à leur lever, l’instantané des événements de la veille. Ils s’en passaient, voilà tout. Il n’y a pas si longtemps que nous nous en passions — et nous ne nous en portions pas plus mal. J’ajoute, concession dernière aux détracteurs du passé, qu’ils n’avaient pas, nos chers aïeux, beaucoup de livres à leur disposition et que même un grand nombre d’entre eux avaient oublié d’apprendre à lire…

Voilà des gens, allez-vous me dire, qui vivaient bien tristement. Ne pas voyager ! Ne pas recevoir de journaux ! Ne pas lire ! Alors, à quoi pensaient-ils ? De quoi causaient-ils ? Mais n’avez-vous donc jamais entendu parler des veillées ? Quand arrivait le soir, quand on ne pouvait plus s’occuper de la boutique, du jardin ou des champs et qu’on avait mangé la soupe, ce mets national de la vieille France, vieux et jeunes, garçons et filles, maîtres et valets, se réunissaient pour la veillée ; chacun offrait l’hospitalité à son tour et fournissait le feu et la chandelle fumeuse. On se serrait autour de l’âtre, les femmes filaient, les hommes se reposaient, tous écoutaient et racontaient tour à tour les histoires, contes, légendes, fables, récits de voleurs et de revenants, aventures de chevalerie qu’ils avaient entendu raconter à leurs aïeux et dont ils n’étaient jamais rassasiés. Chacun y ajoutait un détail, une variante. On riait, on frissonnait aux mêmes endroits. Et le temps passait sans ennui, et l’on se séparait avec le désir de se réunir le lendemain.

Dans les châteaux, dans ces vieux châteaux ceints de tours et couronnés de créneaux que vous aimez tant, on veillait comme dans les chaumières et dans les arrière-boutiques. La veillée se passait dans la grande salle aux voûtes de pierre, autour de la vaste cheminée sculptée ou flambaient des troncs de chêne entiers. Châtelains, pages, gens d’armes écoutaient les récits que leur faisaient les fins conteurs de l’assemblée, et parfois, chance inespérée, un jongleur de passage que l’on hébergeait au château pour quelques jours et qui payait son écot en histoires de haut goût et de beau langage…

S’il fallait, mes enfants, faire le recueil de ces histoires que l’on a répétées tant de fois de l’Océan jusqu’au Jura et des Flandres jusqu’au pays basque, s’il fallait simplement en faire l’inventaire, la patience d’un bénédictin ne suffirait pas à cette tâche. Et puis ce recueil ne serait pas pour vous. Nos bons aïeux étaient gens sans malice ; un mot gras, un récit un peu leste n’étaient pas pour les effrayer. Ils en riaient ingénument et sans arrière-pensée. La civilisation nous a rendus plus scrupuleux. Aussi de tant de bons contes que nous a légués le passé, un petit nombre seulement est resté dans le répertoire courant. Et par exemple ceux qu’ont recueillis Perrault, Mme d’Aulnoy, Mme de Beaumont, quelques fragments aussi du Roman de Renart. D’autres auraient mérité de rester populaires qui ne sont plus connus que des érudits ou des liseurs de profession. Tels l’histoire de Griselidis et celle d’Aucassin et Nicolette que vous trouverez tout à l’heure. C’est parmi ces récits injustement oubliés que je me suis efforcé de faire un choix. Vous y trouverez des légendes, des fabliaux, des aventures de chevalerie qui sont de vrais contes de fée. Quelques-uns vous rappelleront — de loin — ce merveilleux Huon de Bordeaux qu’un grand érudit, Gaston Paris, a fait revivre avec un art si exquis. Vous rencontrerez des bourgeois avisés, des paysans matois, des commères au verbe sonore. À côté d’eux, pèle-mêle, des chevaliers sans peur et sans reproche, des damoiselles, fleurs de vertu et de beauté, des rois débonnaires, des jongleurs, que sais-je encore ? J’espère que vous prendrez plaisir à faire connaissance avec ces personnages qui vont ressusciter pour vous, et que vous leur devrez d’agréables moments.

Ne cherchez, dans ces récits, du moins dans la plupart, ni morale, ni leçon profonde. Ce sont de simples amusettes, sans autre prétention. Seule l’histoire de Griselidis, si doucement attendrissante, s’élève au-dessus du commun niveau. Et encore ne voudrais-je pas vous conseiller, mesdemoiselles, d’être un jour des épouses aussi soumises que cette vertueuse héroïne. Il y a des bornes à tout. À vouloir trop prouver, on ne prouve rien. Et, à mon avis, les longues épreuves de la pauvre Griselidis nous portent moins à admirer sa patience qu’à détester L’inlassable cruauté de son persécuteur.

Et maintenant lisez mes histoires. Si elles vous plaisent, nous irons en chercher d’autres dans le riche répertoire du passé.

L. Tarsot