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Études sur l’histoire d’Allemagne - L’entrée en scène de la papauté

Études sur l’histoire d’Allemagne - L’entrée en scène de la papauté
Revue des Deux Mondes3e période, tome 78 (p. 842-880).


Études
sur
l’histoire d’Allemagne

L’ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ.


I. Le Liber pontificalis, édité par M. l’abbé Duchesne, dans la Bibliothèque des écoles françaises d’Athènes et de Rome. Paris, 1881-86[1]. — II. Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, 4e édit. Stuttgart, 1886. — III. Geschichte der Angel-Sachsen bis zum Tode Kœnig Alfreds, par Ed. Winkelmann. Berlin, 1883. — IV. Geschichte der Byzantiner und des oströmischen Reichs, par G.-F. Hertzberg. Berlin, 1882. — V. La Politique de saint Grégoire le Grand, par L. Pingaud. Paris, 1872.


Dans les dernières années de son principat, Charles Martel fut sollicité par le pape Grégoire III de descendre en Italie pour y combattre les Lombards. Ainsi commencèrent entre l’évêque de Rome et la famille carolingienne des relations qui devinrent bientôt très étroites. Les Carolingiens y gagnèrent, non pas la royauté qu’ils auraient obtenue par leurs propres forces, mais la consécration solennelle de leur autorité ; ils durent au pape le titre d’empereur et le rang de chefs temporels de la chrétienté. Le pape acquit, pour sa part, le droit de disposer des couronnes et le moyen de jouer un grand rôle dans les affaires de l’Occident. L’histoire de l’Europe aurait été toute différente, nos ancêtres auraient trouvé d’autres conceptions politiques, connu d’autres sentimens et d’autres passions, si l’église et la papauté ne leur avaient proposé un idéal qui les a dominés par un effet de cette séduction qu’un système d’idées toutes faites exerce toujours sur des ignorans.

Supprimez la papauté : du même coup disparaissent la communauté de la civilisation ecclésiastique et chrétienne où les peuples sont demeurés longtemps confondus, la prédominance de la théologie dans l’école et de la religion dans l’art, l’union intime de l’état et de l’église. Point de pontifes qui semblent être des empereurs et des rois ; point d’empereurs ni de rois qui semblent être des pontifes. Ni sacre, ni droit divin. Le roi de France ne guérit pas les écrouelles ; Aristote n’est point transformé en père de l’église, ni Virgile en prophète de la venue du Christ. L’histoire du monde ancien est oubliée : Charlemagne n’est point le successeur des Césars, Otton ne fonde pas le saint-empire de la nation germanique. La querelle du spirituel et du temporel, qui fut la grande guerre civile du moyen âge, n’a pas de raison d’être, non plus l’accord du monde chrétien contre l’Infidèle ; l’épée du chevalier n’est pas bénite par le prêtre, et l’histoire ne racontera pas le poème des croisades. Sans la papauté, nous ne savons ce que serait devenue l’Allemagne ni quelle route elle aurait frayée a ses destinées, car ce pays a été converti par l’ordre des papes, honoré mais aussi accablé par eux de la charge de l’empire, rivé à Rome, exploité par elle à outrance, jusqu’à la révolte du XVIe siècle. Comme César, comme Aristote et comme Godefroi de Bouillon, Luther s’évanouit.

Au moment où nous rencontrons la papauté dans cette histoire des origines de l’Allemagne, il nous faut donc apprendre d’où elle vient et ce qu’elle veut. Voyons d’abord d’où elle vient.


I

La papauté vient de l’ancien monde. Elle est, à de certains égards, une institution romaine.

Le jour où l’église est entrée dans l’état, l’empereur a des officiers d’une sorte nouvelle : les évêques. Il ne les institue point, comme les autres, par un acte simple et direct de sa toute-puissance, mais il confirme leur élection après qu’elle a été faite par le peuple et le clergé ; il y intervient même, et, plus d’une fois, pourvoit à la vacance des grands sièges. Il préside les conciles, ou délègue des commissaires pour l’y représenter. De même qu’il fait publier les lois civiles par les préfets du prétoire, qui les transmettent à leurs subordonnés, de même il adresse les lois ecclésiastiques « aux très saints patriarches ; » ceux-ci les font connaître « aux très religieux métropolitains, » et les métropolitains aux « pieux évêques ; » les évêques les « annoncent dans leur église, afin que personne ne les ignore dans notre empire. » L’empereur a prétendu davantage : faire la loi elle-même. Un jour, Constance, parlant à un concile auquel il imposa un formulaire de foi, prononça cette parole : « Ce que je veux est canon. » C’est la paraphrase du principe fameux : « Tout ce qui plaît au prince est loi, » et la revendication par César de sa qualité imprescriptible de lex viva. Tout le conviait à demeurer ce qu’il avait été avant la conversion de Constantin, c’est-à-dire le maître. Même après qu’il eut déposé sa divinité et abdiqué son titre de souverain pontife, l’immensité de son pouvoir le portait au-dessus de l’humanité. Les chrétiens estimaient d’ailleurs que toute puissance vient de Dieu ; ils disaient que le Christ avait reconnu le droit de l’empire en daignant être compté dans le recensement ordonné par l’empereur, et en commandant de donner à César ce qui lui appartient. Et comment l’église aurait-elle pu récuser une autorité à laquelle elle recourait sans cesse ? Elle était dans la joie de la victoire, recevait des dons, enregistrait des privilèges. Sous sa dictée, Théodose plaisante les dieux, et prend contre eux la défense des animaux, qu’il appelle « d’innocentes victimes. » Il proscrit les rites du culte domestique, éteint le feu sacré du foyer, exproprie les dieux lares, ces vieux maîtres de la maison. L’église prêche, déclame et raille dans les lois. Après qu’elle a consommé sa victoire sur le paganisme, c’est à l’empereur encore qu’elle demande de mettre les hérétiques à la raison. Une loi de Théodose, dirigée contre les ariens, dispose « que tous les peuples régis par sa clémence croiront en une seule divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, unis en une égale majesté sous une trinité sainte. » Le princeps de qui l’on implore et qui rend de pareils services ne s’est pas donné la peine de plier l’église sous le joug : elle s’y est placée.

Cependant l’absolue confusion du temporel et du spirituel n’était plus possible. L’église avait eu beau adopter par nécessité autant que par ambition les cadres et les mœurs de l’empire, se laisser transformer en une hiérarchie officielle, s’habiller de romanisme et si rapidement vieillir que, cinquante années après Constantin, les écrivains chrétiens se lamentent sur sa décrépitude : la religion du Christ avait apporté des nouveautés qui devaient durer. Le divin maître avait signifié à l’ancien monde sa fin, le jour où il avait fait la distinction entre Dieu et César ; par ces quelques mots en apparence très simples, il avait posé un problème qui préoccupe aujourd’hui encore les hommes d’état, grands et petits, et que ces derniers seuls trouvent facile. Au reste, l’église fut préservée contre l’asservissement total par l’existence même d’un clergé. Certes la constitution d’un ordre ecclésiastique supérieur au commun des fidèles a eu des effets redoutables : l’ordre est devenu bientôt une caste, qui a supprimé la liberté de l’amour divin et confisqué la propriété des promesses éternelles, pour en tirer des honneurs et des rentes, qui n’étaient pas prévus par l’évangile ; mais la milice des prêtres sut garder du moins le tabernacle, où l’empereur n’entra jamais. Païen, César sacrifiait aux dieux ; il était même le grand sacrificateur de la cité. Chrétien, il est tenu à l’écart du culte : il ne peut recevoir tous les sacremens et il n’en confère aucun. L’imposition des mains, qui fait le prêtre, n’est point pour lui ; il ne porte pas la tonsure, cette « couronne sacerdotale ; » il n’est pas habillé de vêtemens liturgiques. Ce n’est pas lui qui est debout à l’autel, lorsque s’accomplit le plus grand des mystères : l’étrange et immense pouvoir du prêtre chrétien est hors de la portée du maître du monde. Si la dignité impériale vient de Dieu, la personne de l’empereur est profane ; il siège parmi les évêques et les préside, mais il se nomme lui-même un « évêque du dehors ; » il a « le droit autour des choses sacrées, Jus circa sacra ; » il n’acquerra jamais complètement « le droit sur les choses sacrées. » Le clergé chrétien est une nouvelle tribu de Lévi, l’autel une arche sainte, l’empereur un roi d’Israël ; or un roi d’Israël pouvait bien approcher de l’arche sainte et danser devant elle, mais non point la toucher, fût-ce pour la soutenir dans les cahots de la route, car l’arche savait se conduire et elle revint un jour toute seule du pays ennemi en Israël. Alors même que le clergé convie l’empereur aux discussions dogmatiques et provoque sa décision, il se considère comme le dépositaire de la vérité divine, et toujours il s’est rencontré des évêques qui ont protesté contre les sentences rendues par un César hérétique, en lui rappelant « qu’il n’avait pas d’ordre à donner dans les choses de la foi. » Ainsi le clergé maintint la distinction des deux pouvoirs ; il sauva le for intérieur, mais il demeura pris et engrené dans la machine impériale. Pour marquer avec exactitude la situation des choses aux ive et Ve siècles, il faut dire que, si l’empereur n’est pas homme d’église, l’évêque chrétien est personnage d’empire.

Telle fut jusqu’à la fin du VIIIe siècle la condition de l’évêque de Rome. Il est en relations continuelles avec les empereurs qui règnent en Occident et avec ceux qui gouvernent l’Orient. Avec les premiers s’établit une grande intimité au temps de Valentinien III et de Léon le Grand. Prince et pape semblent être deux collègues, au moins deux associés. Valentinien organise légalement la primauté de Pierre : il ordonne aux évêques « de tenir pour loi tout ce qu’a sanctionné, tout ce que sanctionnera le siège apostolique,.. afin qu’il ne naisse aucun trouble, même léger, dans l’église. » Le pape sera juge de tous les évêques, et si un de ces justiciables, mandé par lui, refuse de comparaître, il y sera contraint par le gouverneur. L’empereur se donnait ainsi l’air de protéger le pape ; en réalité, lorsque dans cet Occident recouvert par l’invasion, il prétendait imposer l’autorité du siège de Rome aux évêques de provinces où sa propre autorité était comme interceptée, il usait du seul moyen qui lui restât de prolonger la vie de l’empire. Léon le Grand, qui a réglé la capitulation de Rome avec Genséric et contribué à la sauver d’Attila, est plus grand que son maître, l’empereur de Ravenne ; mais il lui faut compter avec les Augustes byzantins : ceux-ci ont la force et un avenir de mille années. Il négocie continuellement avec eux pour les affaires de la foi, et il est très humble devant la majesté impériale. Il a pour ses maîtres et pour ses maîtresses, car il écrit souvent aux Augustœ, les plus douces paroles et des louanges immodérées où il fait intervenir sans discrétion le nom de Dieu. Il « vénère, » en les recevant, s les lettres de la clémence impériale, toutes pleines de la vertu divine et de la lumière de la vérité. » Appelé par l’empereur à Constantinople, il regrette de ne pouvoir, quelque envie qu’il en ait, se rendre au désir de « sa piété ; » il sait « combien lui serait profitable l’aspect de sa splendeur ; n il va même jusqu’à lui reconnaître « une âme sacerdotale et apostolique. » En un mot, il parle la langue et prend l’attitude d’un homme qui s’adresse à plus haut que lui.

La chute de l’empire en Occident et l’occupation de la Péninsule par les barbares, Hérules d’abord, Ostrogoths ensuite, n’affranchit point la papauté. Au temps de Théodoric, comme au temps d’Odoacre, Rome demeure ville impériale ; elle a son sénat, ses consuls et la statue du prince dans le forum. L’idée n’est pas même venue au puissant roi des Ostrogoths qu’il pût régner sur la Ville : la majesté du nom protégeait cette ruine, et les Romains ont eu jusqu’à nos jours le privilège de n’être gouvernés que par les maîtres temporels ou spirituels du monde, par des empereurs ou par des papes. D’ailleurs aucun établissement barbare ne pouvait pleinement réussir sur cette terre italienne, imprégnée de grands souvenirs. Justinien la ressaisit au VIe siècle, après que les Ostrogoths eurent été détruits, et les écrivains du temps, pauvres esprits, froids et secs, s’échauffent pour célébrer la joie de l’Italie redevenue province impériale. Il est vrai que les Lombards l’envahirent bientôt après, mais des territoires, parmi lesquels était celui de Rome, leur échappèrent et furent gouvernés par un officier byzantin, l’exarque résidant à Ravenne. Alors se resserra le lien qui attachait le pape à l’empereur. On ne peut lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l’humilité des plus grands papes descend jusqu’à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa cour aux impératrices en même temps qu’aux empereurs ; il les charge de présenter au maître des doléances qu’il n’ose exprimer ; d’autres fois, par un artifice de rhétorique, c’est Dieu lui-même qu’il fait parler à Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce personnage qui est très mal élevé, car il a un jour qualifié le pape de sot en toutes lettres. Grégoire a relevé l’injure, mais doucement. Il a tout supporté de l’homme dont il se dit le sujet, et duquel il reconnaît tenir sa dignité épiscopale. Mais voici qu’un aventurier du nom de Phocas a soulevé l’armée du Danube ; il est entré dans Constantinople ; la populace l’a acclamé, le patriarche l’a couronné : il a tué Maurice et massacré toute la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier : « Gloire, s’écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux ! » Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme « dont la générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine. » Il se réjouit que la bonté, la piété soient assises sur le trône impérial. Il veut qu’il y ait « fête dans les cieux, allégresse sur la terre ! » En même temps, il présente à la femme du parvenu, Léontia, ses félicitations : « Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu, » et il invite « les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le Créateur. »

Comme ses prédécesseurs, comme ses successeurs, Grégoire est soumis à cette puissance du passé qui perpétue le culte des vieilles idoles. Chose étrange, l’église a cru à la promesse d’éternité que les dieux avaient faite à l’empire ; ou du moins, puisqu’elle sait que les cieux et la terre passeront, elle croit que l’empire durera jusqu’à la fin du monde. Les papes n’ont pas même le pressentiment de l’avenir. Grégoire est un des fondateurs de la puissance pontificale ; il a tout préparé, pouvoir temporel et pouvoir spirituel, et pourtant ses lettres, ses sermons, ses dialogues donnent l’impression d’une fin, non d’un commencement ; il est triste, malade et las. Descendant des Anicii qui avaient donné à Rome des consuls et des préfets, destiné lui-même aux offices publics (il s’était rapidement avancé dans le cursus honorum avant que la vie contemplative l’attirât au monastère), ce patricien n’admet point que Rome puisse décliner sans entraîner le monde. Il tourne et retourne les prophéties où sont énumérés les signes du dernier cataclysme ; quelques-uns se sont déjà produits, guerres des nations entre elles, tremblemens de terre, pestes, famines : il les note avec joie ; mais il faut aussi que des marques apparaissent dans le soleil, la lune et les étoiles : « Nous ne les voyons pas encore clairement, dit-il ; mais la preuve qu’elles ne sont pas loin, c’est le changement qui se produit dans l’atmosphère ; » il faut enfin que la mer et les fleuves soient confondus : cela viendra, car « beaucoup des choses annoncées étant accomplies, il n’y a pas doute que le peu qui reste suivra. » Un jour, il interrompt son commentaire sur Ezéchiel, à la nouvelle d’une attaque des Lombards, et il écrit une homélie qui est une véritable oraison funèbre : « Où est le peuple ? Où est le sénat ? Les os sont desséchés, les chairs sont consumées, tout le faste des dignités du siècle est éteint. Le sénat n’est plus, le peuple a péri ! » Hélas ! il se trompait ! En lui vivaient ce peuple et ce sénat, qui, après avoir investi l’empereur de la majesté romaine, adoraient cette majesté même chez les indignes et s’inclinaient devant le premier monstre venu qu’une sédition militaire portait au trône. Grégoire, né sujet, demeure sujet. Il ne peut se passer d’un maître ni s’empêcher d’être un courtisan : six siècles de servitude pèsent sur lui.

À tout propos, l’empereur fait acte de souverain à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à Constantinople pour faire part au prince de son élection. L’ordination « ne peut être célébrée qu’au su de l’empereur et par son ordre. » Le pape paya même un certain tribut jusqu’au jour où le βασιλεὺς en eut fait gracieusement remise à l’église romaine. Les ordres qui viennent de la « ville royale » sont appelés « divins » par les papes, qui les sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monumens anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église ; un autre empereur permet à Honorius d’enlever les tuiles dorées qui recouvraient le temple de Rome. Le successeur d’Auguste est le propriétaire du passé, les ruines sont à lui. Il lui est toujours loisible de venir s’établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place. Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle, voulut quitter Constantinople, où il n’était pas aimé, et qui, plusieurs fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé, alla au-devant de lui jusqu’à six milles. Il lui fit les honneurs du sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi. Constantin s’aperçut vite que Rome n’était plus une capitale d’empire, et il partit ; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d’une nouvelle.

Le pape avait aussi à compter avec l’exarque de Ravenne. Il lui donne les marques du plus profond respect. Il va au-devant de lui en grand appareil quand cet officier visite Rome, où il ne parait guère que pour faire du mal, piller le trésor de l’episcopium, enlever un pape, essayer d’en assassiner un autre ou se faire payer la ratification d’une élection. Depuis l’année 685, en effet, ce n’est plus l’empereur qui permet l’ordination, c’est l’exarque. Nous avons encore les formules par lesquelles l’élu sollicitait la confirmation : elles sont très humbles, et la papauté n’a rien gagné à ce changement ; le voyage de Ravenne était moins long que celui de Constantinople, mais le maître était plus proche et faisait mieux sentir son autorité. Ce ne peut être par hasard que, de l’année 685 à l’année 741, dans une série de huit papes, un seul se trouve être un romain, pendant que les sept autres sont des orientaux, grecs ou syriens. Si obstinée pourtant est la fidélité du pape envers l’empire, qu’il supporte sans se plaindre cette dépendance étroite. Au commencement du VIIIe siècle, le pape Constantin reçoit une « lettre sacrée » par laquelle Justinien II « lui ordonne de monter vers la ville royale, » et le très saint homme, nous dit son biographe, « obéissant aux ordres de l’empereur, fait aussitôt préparer des navires. » Il va jusqu’à Nicée chercher le βασιλεὺς, qui lui prodigue les démonstrations de sa déférence et les effusions de sa tendresse ; les deux personnages « se précipitent dans un embrasseraient mutuel. » Ce Justinien II était un détestable prince. Battu par les Arabes, auxquels il avait manqué de parole, haï à cause des excès d’une tyrannie néronienne, il était tombé entre les mains d’un révolté, Léontius, qui lui avait fait couper le nez et l’avait envoyé en exil. Il erra dans le pays des Khazares, où il prit femme, puis chez les Bulgares, qui lui fournirent quelques milliers d’hommes. Il reparut devant Constantinople : Léontius n’y régnait déjà plus ; Tibère III lui avait coupé le nez, — c’était la mode à Constantinople, — et l’avait enfermé dans un monastère. Justinien, rentré dans son palais, se fit amener Léontius et Tibère, et il célébra sa restauration par une grande fête donnée à l’hippodrome : il y parut assis sur son trône, un pied sur le cou de Léontius, l’autre sur le cou de Tibère. Après quoi, il se maintint par un régime de terreur. Bref, c’était un monstre ; mais le pape n’en a cure. Justinien est « l’Auguste, » et il traite, comme il convient, l’évêque de Rome ; c’en est assez pour que le Liber pontificalis, assez avare d’épithètes, le traite de « bon prince, d’empereur très chrétien, » et se lamente sur sa mort.

Ainsi la papauté arrivait à la grande crise sans l’avoir souhaitée, sans même l’avoir prévue. Pas plus que Grégoire le Grand cent années auparavant, le pape ne voit l’avenir. Son esprit habite le passé, où il se trouve bien. L’episcopus Romanus n’imagine pas qu’il puisse avoir un autre domicile que l’imperium Romanum. Nous avons donc en raison de dire, — et il importait de le montrer, — que ce pouvoir pontifical qui va préparer, de concert avec les Francs, l’Europe moderne, vient du passé.


II

Pourquoi la papauté s’est-elle détournée de l’Orient, et quelles ont été les causes de la rupture avec le vieil empire ? La réponse à cette question nous dira ce que voulait et ce que ne voulait pas l’évêque de Rome, et elle nous révélera le secret des ambitions qu’il saura satisfaire un jour en Occident.

Le pape revendiquait la qualité de chef de l’église universelle ; l’empereur a permis qu’elle lui fût contestée. Voilà un des griefs de la papauté.

Nous avons dit comment une hiérarchie s’était établie dans l’église : les sièges métropolitains s’étaient élevés au-dessus des sièges épiscopaux ; parmi les métropoles, le concile de Nicée avait attribué une place éminente à Rome, Alexandrie et Antioche ; enfin l’institution des patriarcats avait marqué un nouveau degré ; mais toute hiérarchie conduit à un sommet et veut un chef. L’église, modelée sur l’état, ne pouvait se soustraire à l’imitation de la monarchie impériale : à elle aussi il fallait un princeps, mais quel serait-il ?

Le premier rang fut disputé par Rome et par Constantinople. Constantinople, il est vrai, ne faisait que de naître ; ni le Christ, ni les apôtres n’avaient connu son nom ; aucun martyr n’y avait répandu son sang, mais elle avait été chrétienne dès sa naissance, et, tandis que l’ancienne Rome défendait, au IVe siècle, tout ensemble les reliques de sa gloire et celles du paganisme, la nouvelle était la vraie capitale de l’empire chrétien. Rome subissait tous les affronts. Désertée par les derniers empereurs réfugiés dans Ravenne, « celle qui avait pris le monde fut prise à son tour, » comme dit saint Jérôme, prise deux fois et pillée tranquillement par le Goth Alaric et le Vandale Genséric. Peu à peu la population diminuait et la richesse s’épuisait. Cependant Constantinople étouffait dans l’enceinte de Constantin et la débordait. Elle était située admirablement pour être belle, mais aussi pour être forte et commander aisément à un empire assis sur trois continens. Pendant des siècles, elle tiendra tête à ses ennemis : Slaves, Touraniens, Arabes. Ce n’est pas la nature seule qui la protégera, c’est aussi son gouvernement, et les rhéteurs à qui le bas-empire a fourni des thèmes d’éloquence, lui devraient tenir compte de sa durée, de l’habileté de ses hommes d’état, de la science et du courage de ses hommes de guerre. Une décadence qui a duré mille ans mérite quelques égards. Mais la vie politique et militaire des Byzantins ne nous intéresse pas ici. Considérons seulement la très singulière et très active vie intellectuelle qu’on y menait derrière l’abri des remparts, des flottes et des légions. Constantinople, héritière de Rome et d’Athènes, ne continue pas servilement l’histoire ancienne : elle fait du nouveau. Ce nouveau est le byzantinisme, un curieux phénomène, dont le caractère principal est l’application des habitudes et des procédés de la culture antique à l’étude des problèmes de la religion. Nombre d’esprits, qui ne sont pas vulgaires, se donnent avec passion à la théologie, au droit canon, à l’éloquence de la chaire. Ils y emploient, — car l’intelligence byzantine est un confluent, — la dialectique serrée des Sémites et leur mystique théosophie, l’esprit philosophique et l’imagination métaphysique des Hellènes. Toujours en travail, ils cherchent sans cesse de nouvelles questions ; ils sont si ingénieux, qu’ils intéressent à leurs discussions quiconque sait penser. Les débats de ces parlemens tumultueux qu’on appelle les conciles distraient l’attention même des dangers publics. La ville semble appartenir aux clercs et aux moines : ils y fourmillent ; ils sont les orateurs, les écrivains, les professeurs. Ils travaillent dans les bibliothèques, où sont accumulés les monumens des lettres. Près de l’église de Sainte-Sophie est domiciliée une université ; on y étudie, en même temps que l’écriture, Homère, Hésiode, Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Ménandre, Théocrite, Lycophron, Thucydide, Démosthène, Strabon, Plutarque et Lucien. La philosophie y est dressée au métier de servante de la théologie, et la grande passion du moyen âge pour Aristote a commencé là.

L’activité de cet atelier théologique, avec laquelle contraste l’inertie intellectuelle de l’ancienne Rome, ne donnait-elle pas au patriarche byzantin des droits au gouvernement de l’église ? D’autre part, l’empereur est là, servi par une administration très forte, entouré d’une cour solennelle où il est littéralement adoré, gardien de la tradition de l’union de l’église et de l’état, de la subordination de l’église à l’état. Il ne s’est point fait lui-même souverain pontife, mais il ne peut admettre que le chef de la hiérarchie ecclésiastique ne soit point près de lui, sous sa main, et il estime que le voisinage de sa personne sacrée communique à l’évêque de sa capitale une dignité particulière. Aussi l’ambition des patriarches de Constantinople se manifesta-t-elle de très bonne heure. Dès le IVe siècle, au second concile œcuménique qui fut tenu en 381, il fut établi « qu’après l’évêque de Rome la primauté d’honneur appartiendrait à l’évêque de Constantinople, qui est la seconde Rome. » Soixante-dix ans après, le concile de Chalcédoine mettait les deux évêques sur le même rang. À la fin du VIe siècle, le patriarche Jean le Jeûneur prenait le titre d’évêque universel. L’usurpation aurait été consommée si Rome ne s’était vaillamment défendue.

Le pape dut une partie de sa fortune à la Rome de Romulus, de César, d’Auguste, de Virgile et des grands législateurs. Supposez que l’église, méprisant tout le passé, ait voulu ne dater que d’elle-même : le centre du monde chrétien aurait été là où les prophètes ont annoncé le Messie et où le Messie est mort sur la croix. La chose était si naturelle que le siège de la ville sainte fut longtemps considéré, même en Occident, comme le plus sacré de tous : l’évêque gallo-romain Avitus, écrivant au « pape de Jérusalem, » lui dit en propres termes « qu’en vertu d’une primauté concédée par Dieu, il occupe la première place dans l’église. » C’eût été une nouveauté extraordinaire, une belle victoire de l’esprit sur la force, si Jérusalem, cette ville longtemps ignorée de Rome, puis combattue par elle, vaincue, détruite, dont les habitans avaient été dispersés et jusqu’au nom aboli, avait prévalu sur la reine de l’ancien monde ; mais un évêque de Jérusalem aurait été aussi impuissant à régir la chrétienté qu’un calife de La Mecque à gouverner l’empire de l’islam. Le christianisme n’aurait pas conquis le monde, s’il ne s’était rendu maître de Rome, et la tradition qui veut que saint Pierre y soit venu pour mourir après avoir établi la papauté, est un premier hommage inconscient de l’église à l’empire. En échange, la ville impériale sut communiquer à ses évêques la vertu de commandement qui était en elle. On pourrait montrer par des preuves précises que les papes des IVe et Ve siècles ont profité d’une certaine assimilation qui s’est faite entre l’autorité de l’empereur et la leur, et citer telle lettre pontificale dont les termes sont empruntés à la législation impériale ; mais les textes ne disent pas tout sur cette question, pas plus que sur aucune grande question historique. Depuis des siècles, les hommes étaient habitués à chercher aux bords du Tibre le maître du monde, et lorsque les chrétiens distinguèrent entre Dieu et César, entre la cité humaine, qui était l’empire, et la cité divine, qui était l’église, ils reconnurent sans difficulté pour la capitale de l’église la capitale de l’empire. Une alliance mystique fut conclue entre la Rome ancienne et la nouvelle, comme entre l’ancienne et la nouvelle Jérusalem. Les chrétiens détestaient l’empire, persécuteur des saints et le peuple juif, meurtrier du Christ ; mais, de même que la Bible était, à leurs yeux, la préparation de l’évangile, qu’elle annonçait par des symboles, de même la domination de Rome païenne semblait être la figure de l’empire que Rome chrétienne devait exercer sur le monde par la religion. Ajoutez que les évêques romains ne pouvaient s’empêcher de vouloir égaler les succès de la foi à ceux des armes et de la politique. Les monumens, même en ruine, le souvenir à demi effacé, ou, si l’on veut, la parodie des institutions anciennes, la lecture des poètes et des historiens, les noms des lieux et des hommes, ces vieux noms nobles que portaient parfois les pontifes, tout les conviait à prendre la place de l’empereur absent. « Il est, dit un poète romain du VIe siècle, de l’honneur de la ville que le monde obéisse a sa foi. » Virgile avait dit :

Tu regere imperio populos, Romane, memento

Fides a remplacé imperium, mais le disciple de Virgile a comme son maître l’ambition que la ville commande à l’univers.

Pourtant le glorieux souvenir de Rome ne fut point l’arme dont se servirent les papes dans la lutte contre les patriarches : c’est dans l’histoire de l’église des premiers jours, persécutée et martyrisée, qu’ils cherchèrent et trouvèrent des titres à la primauté. Les Byzantins prétendaient mesurer l’importance d’un siège ecclésiastique au rang de la ville où il était établi. À ce compte, Constantinople, capitale de l’empire, passait sans conteste capitale de l’église. Le pape soutint que la provenance apostolique seule faisait la dignité des églises. Ainsi, tout en gardant le bénéfice de la grandeur profane de Rome, il s’assurait à jamais contre les hasards et les accidens de la politique. La primauté du siège romain reposait sur la pierre même où le Christ a établi son église, et la Rome nouvelle avait comme l’ancienne « sa roche immobile. »

Nul mieux que Léon le Grand ne s’est entendu à mettre en valeur, si je puis ainsi dire, saint Pierre et ses mérites. Un jour, il écrivait aux pères d’un concile : « Quand le Seigneur demanda : « Que disent les hommes du Fils de l’homme ? » les disciples rapportèrent les opinions diverses, mais comme ils cherchaient ce qu’eux-mêmes devaient croire, Pierre exprima par quelques mots la plénitude de la foi en disant : « Tu es le Christ, fils du Dieu vivant. — Tu es bienheureux, repartit le Seigneur, car ce que tu viens de dire, ce n’est pas le sang ni la chair qui le l’a révélé, c’est mon père qui est au ciel. Et moi je te dis : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. » — Pierre est donc le témoin par excellence de la divinité du Christ. Où les autres hésitaient, il a parlé ; il a proclamé le grand mystère, et mérité par là d’être institué le chef perpétuel de l’église. Pour comprendre l’extraordinaire puissance de ce passage de l’écriture, il faut se représenter l’autorité qu’avaient sur la raison des hommes de ce temps les paroles d’évangile. Personne n’en contestait l’authenticité. Elles n’étaient pas seulement la foi et la vérité : elles étaient, dans la ruine et l’oubli de la sagesse antique, toute la science et toute la philosophie. On disputait sur leur sens, et ces querelles pouvaient mettre le monde en feu. Evêques, docteurs, princes, peuples vivent dans la lettre, sinon dans l’esprit de l’écriture : ils alimentent leur esprit avec des mots et des paraboles. De tel mot, comme d’un axiome, ils déduisent des conséquences qui, appliquées à la vie réelle, y produisent les effets les plus considérables. Ainsi, des paroles de saint Pierre au Christ et du Christ à saint Pierre, Léon le Grand conclut tout naturellement que « celui qui ne prend pas la confession de Pierre se sépare du fondement de l’église. » Ce n’est rien moins que l’infaillibilité de l’évêque de Rome ; car, en vertu d’une fiction qui acquiert force de réalité, saint Pierre est réputé présent à perpétuité sur son siège. Des évêques parlent au pape comme à l’apôtre lui-même, et un évêque du Ve siècle, Ennodius, n’hésite pas à dire que l’impeccabilité du plus grand des disciples de Jésus a été transmise à ses vicaires. Comment le pape n’aurait-il pas le sentiment que sa dignité n’a pas d’égale dans le monde ? Aussi Léon, invité par l’empereur à un concile, s’excuse de ne pas s’y rendre en personne : « Cela, dit-il, ne m’est permis par aucun précédent ; » il estime que sa grandeur l’attache aux rives du Tibre ; mais, en même temps, il écrit aux pères du concile que le siège apostolique sera représenté par deux évêques et deux prêtres : « Je serai présent parmi vous dans la personne de mes vicaires. Votre fraternité pensera que je suis là et que je préside. Au reste, je n’ai pas failli à la prédication de la foi catholique. Vous ne pouvez ignorer ce que je crois, moi qui suis fidèle à la tradition antique, ni douter de ce que je désire. Donc, mes très chers frères, rejetez loin de vous cette audace de disputer contre la foi ; ne permettez pas que l’on défende des opinions qu’il n’est pas permis d’avoir, puisque, m’appuyant sur l’autorité de l’évangile, sur les déclarations des prophètes et sur la doctrine apostolique, j’ai déclaré, en toute plénitude et en toute clarté, la vraie doctrine. » Voilà comment dans quelques lignes de l’évangile, Léon trouve un droit positif de l’évêque de Rome à présider les conciles, dont il devance les jugemens en sa qualité de dépositaire de la vérité doctrinale. L’église se soumet à la volonté d’un homme si sûr de lui-même ; mais le pape pouvait élever de si hautes prétentions sans tomber dans le péché d’orgueil, car il a, pour ainsi dire, absorbé sa personne dans celle de l’apôtre ; il est le représentant visible et passager de l’invisible et perpétuel évêque saint Pierre.

Rome n’était pas le seul siège apostolique. Antioche se glorifiait d’avoir eu saint Pierre pour premier évêque, et l’église d’Alexandrie avait été fondée par saint Marc. Les papes se gardent bien de méconnaître la dignité de ces grandes églises orientales. Ils leur témoignent une grande déférence. Avec une habileté de politiques et de diplomates, ils savent tout à la fois les intéresser à leurs griefs contre leur rival byzantin, et leur rappeler doucement la primauté du siège romain. « Il faut, écrit Léon à l’évêque d’Alexandrie, que nous soyons d’accord dans nos sentimens et dans nos actes. Puisque le bienheureux Pierre a reçu de Dieu le principat et que l’église de Rome garde fidèlement ce qu’il a établi, comment serait-il permis de croire que son saint disciple Marc, premier évêque d’Alexandrie, y ait formé une autre tradition et décrété d’autres règles ? Assurément un même esprit, coulant de la même source, anime le maître et le disciple, et celui-ci ne peut transmettre que ce qu’il a reçu de celui-là. » Du même coup, l’évêque d’Alexandrie, successeur de Marc, est placé tout près de l’évêque de Rome, successeur de Pierre, mais averti qu’il tient le lieu de disciple, tandis que le pape a succédé au maître. « Il faut, mon très cher fils, dit le même pape Léon à l’évêque d’Antioche, que la dilection considère attentivement la grandeur de l’église au gouvernail de laquelle tu es assis par la volonté de Dieu. Souviens-toi de la doctrine que Pierre a fondée par la prédication dans le monde entier, mais en particulier à Antioche et à Rome, où il a été investi d’un office spécial. » Ainsi les églises d’Antioche et de Rome, fondées toutes les deux par le prince des apôtres, sont sœurs ; mais si Pierre a commencé par Antioche, il a fini par Rome, où il a trouvé le martyre, et le pape a soin d’ajouter que l’apôtre « domine dans ce lieu de sa glorification. » Du même coup, l’évêque d’Antioche est placé très haut, comme l’évêque d’Alexandrie, mais, comme celui-ci, au-dessous du très cher frère de Rome.

Cent ans après Léon, Grégoire le Grand procédera de même façon, avec autant d’habileté, avec plus de modestie encore. S’il proteste contre le titre d’évêque universel que s’arroge l’évêque de Constantinople, il se garde bien de le revendiquer pour lui. Il défend qu’on le lui donne. « Arrière, s’écrie-t-il, ces mots qui, enflant la vanité, blessent l’amour fraternel. » Il gronde l’évêque d’Alexandrie qui a cru lui être agréable en lui adressant « cette appellation superbe, » et, dans une lettre à l’évêque d’Antioche, il traite, comme faisait Léon, la délicate question de la hiérarchie entre les églises apostoliques : « Votre sainteté m’a dit beaucoup de choses qui m’ont été douces sur la chaire de Pierre, prince des apôtres ; elle a même ajouté qu’il y préside toujours en la personne de ses successeurs. J’ai volontiers écouté tout cela, car celui qui me parle ainsi du siège de Pierre occupe, lui aussi, le siège de Pierre, et moi qui n’aime point les honneurs qui ne s’adressent qu’à moi, je me suis réjoui, car vous vous donnez à vous-même, très saint frère, ce que vous m’attribuez. Bien qu’il y ait eu plusieurs apôtres, le seul siège du prince des apôtres a obtenu la primauté, ce siège d’un seul qui est établi en trois lieux, car Pierre a exalté (sublimavit) le siège de Rome, où il a daigné se reposer et finir sa vie terrestre ; il a honoré (decoravit) le siège d’Alexandrie où il a envoyé son disciple saint Marc l’évangéliste ; il a établi (firmavit) le siège d’Antioche où il est demeuré sept ans. C’est donc sur un seul siège et sur le siège d’un seul que sont assis trois évêques de par la volonté divine. Aussi je prends pour moi tout le bien qui est dit de vous, et, si vous entendez dire quelque bien de moi, attribuez-le à vos mérites, car nous sommes une seule et même personne en l’apôtre Pierre. » Il est impossible de mieux cacher sa propre grandeur sous de plus ingénieux artifices de mots ; la hiérarchie n’est indiquée que par des nuances dans l’expression : établi, honoré, exalté, marquent les trois degrés du siège triple et un du haut duquel le vicaire du Christ gouverne la chrétienté.

Cette modestie même et cette prudence permettaient au pape de repousser nettement les prétentions de Constantinople : « Que Constantinople garde sa gloire, écrit Léon le Grand à l’empereur après le concile de Chalcédoine, je suis le premier à le désirer ; mais les choses divines ne se règlent pas sur les mêmes principes que les séculières. Il n’y aura point de construction stable hors de la pierre que le Seigneur lui-même a placée au fondement… Que l’évêque de Constantinople se contente d’habiter une ville royale, mais qu’il ne s’imagine pas qu’il en fera jamais une ville apostolique. » Regia urbs, urbs apostolica : l’antithèse est expressive, elle met en présence les deux théories, mais elle explique aussi qu’elles sont inconciliables et qu’il n’y a pas d’autre solution au conflit que la séparation. Les papes réussirent à contenir leurs rivaux ; ils obtinrent plus d’une fois la reconnaissance de leur droit, mais ils ne furent jamais assurés qu’il ne se produirait pas de retours offensifs. Tantôt l’empereur tient pour l’évêque de la ville royale ; tantôt il donne indifféremment la qualité de « tête de toutes les églises » à l’évêque de Rome et à celui de Constantinople, ou bien il feint de ne pas s’intéresser à cette querelle de prêtres. Il exprime un jour à Grégoire son étonnement qu’une « appellation frivole » puisse engendrer une telle discorde. « Il y a des frivolités inoffensives, réplique Grégoire, il y en a de dangereuses. Quand viendra l’Antéchrist et qu’il dira : « Je suis Dieu, » ce sera une frivolité ; ne sera-t-elle pas dangereuse ? » Et la question lui parait si grave qu’il compare l’orgueil de Jean le Jeûneur à celui des mauvais anges qui se sont révoltés à l’origine des temps. Ainsi l’évêque de la vieille Rome était engagé dans une lutte sans fin avec l’évêque de la Rome nouvelle ; il était exposé à voir méconnaître son autorité suprême et cette dignité de saint Pierre, qui était toute sa raison d’être ; mais ce n’était là que le moindre des dangers qui lui vint de l’Orient : la foi elle-même était perpétuellement en discussion dans l’empire avec la complicité de l’empereur.


III

Le concile de Nicée en l’année 325 avait condamné l’arianisme, mais ne l’avait pas détruit. L’hérésie persista sous des formes adoucies. Nombre de théologiens illustres et de chrétiens sincères se refusèrent à confesser l’absolue égalité du Père et du Fils, et à croire que le Christ fût « Dieu né de Dieu, lumière née de lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non créé, consubstantiel au Père. » À l’identité de substance, inscrite dans le symbole, les uns substituaient la similitude de substance ; d’autres se réfugiaient dans l’équivoque des formules et disaient seulement que le Fils était semblable au Père. Après vingt conciles contradictoires, beaucoup de persécutions et de violences, le dogme de Nicée fut confirmé à Constantinople en 381, et la pleine divinité du Verbe reconnue ; mais l’esprit d’examen se prit tout de suite à un autre problème : Quelles sont, dans la personne du Christ, les relations du Verbe divin avec la nature humaine ? Nestor, patriarche de Constantinople, enseigna que le Verbe n’a fait qu’habiter dans le Christ et que les deux natures sont demeurées distinctes. Eutychès, archimandrite à Constantinople, confondit les deux natures, mais absorba l’humaine dans la divine au point de faire disparaître la première. D’autres admettaient l’union et la coexistence des deux natures, mais voulaient qu’elles n’eussent qu’une seule volonté. La dispute dura plus de trois siècles et bouleversa l’état et l’église. Les empereurs et les impératrices y prennent parti. Quelques princes plus sages rédigent des formules conciliatrices, ou bien, en désespoir de cause, défendent sous les peines les plus sévères de prononcer les termes sujets à controverse, mais les formules d’union attisent la discorde et l’ordre de se taire excite toutes les langues. Les églises d’Orient s’acharnent les unes contre les autres, et chacune d’elles est affligée par les plus grands scandales. À Constantinople, Éphèse, Alexandrie, Jérusalem, Antioche, des patriarches sont déposés par des factions théologiques. Dans les conciles éclatent des scènes sauvages. À Éphèse, en 449, la doctrine d’Eutychès est en discussion. Flavien, patriarche de Constantinople et Eusèbe de Dorylée tiennent pour la distinction des deux natures, mais les partisans d’Eutychès sont en nombre, et leur chef Dioscure, patriarche d’Alexandrie, a pris les mesures nécessaires pour faire triompher son opinion. Lorsqu’Eusèbe veut parler, des cris s’élèvent : « À la porte ! Brûlez-le ! Coupons-le en morceaux, celui qui coupe le Christ en deux natures ! » Chaque séance est remplie d’un pareil tumulte ; un jour enfin, Dioscure, prié de mettre fin à ce désordre, fait ouvrir la porte de l’église où siège le concile ; des soldats, des moines et la populace se précipitent ; des évêques sont enchaînés, et le patriarche de Constantinople assommé. À Chalcédoine, où furent condamnées en 451 les doctrines de Nestor et d’Eutychès, les commissaires impériaux furent obligés pour faire taire les hurlemens de dire qu’à leur avis il était « inconvenant à des évêques de beugler comme une populace. » Après le concile, les moines de la Palestine se répandirent en troupes, saccageant et massacrant.

Dans ces saturnales théologiques intervint l’église de Rome. Elle eut aussi des défaillances, mais rares et courtes, et si la conduite de tel ou tel pontife peut être attestée contre les partisans de l’infaillibilité perpétuelle des papes, il est certain que Rome a soutenu avec constance la même doctrine et donné ainsi au christianisme l’esprit et la forme qu’il a gardée à travers les âges. J’ai déjà marqué au cours de ces études l’opposition qui éclate entre l’esprit hellénique de l’Orient et l’esprit latin de l’Occident. C’est la différence de l’esprit philosophique jamais satisfait, se dérobant aux solutions par des propositions nouvelles, et l’esprit juridique qui accepte des principes une fois posés et en déduit les conséquences. Le pape est un théologien législateur, au lieu qu’un philosophe survit en tout théologien oriental. Le contraste se marque d’autant mieux à partir du Ve siècle, que l’Orient s’hellénise de plus en plus, car il ne reste plus de romain à Constantinople que le nom Ῥωμαῖοι, transporté là comme une épave de l’histoire, et quelques titres de dignités, qui font singulière figure sous leur vêtement grec. L’Occident, au contraire, oublie le grec. Léon le Grand n’est pas capable de comprendre le texte des actes du concile de Chalcédoine. Il demande à un de ses correspondans habituels, l’évêque de Cos, d’en faire « la traduction latine exacte, sans termes ambigus, pleinement intelligible. » Il le prie une autre fois de traduire en grec une lettre où il a exposé la doctrine catholique. Grégoire le Grand avoue sans ambages qu’il ne sait pas le grec. C’est le cas de presque tous les papes, excepté bien entendu de ceux qui sont nés dans les pays helléniques. Or la langue que les Romains n’entendent plus était seule capable d’exprimer, et, par conséquent, de produire les nuances des discussions dogmatiques, les raffinemens de la controverse. Seule elle pouvait par divers procédés rendre immédiatement saisissable la différence des opinions. Lorsque le patriarche Nestor enseigne que les deux natures sont demeurées distinctes dans le Christ et que le Verbe, pour avoir habité le corps d’un homme, ne s’est pas fait homme, il dit que Marie doit être appelée non pas Θεοτόϰος (Theotokos), c’est-à-dire Mère de Dieu, mais seulement Χριστοτόϰος (Christotokos), c’est-à-dire mère du Christ, et que l’enfant de Marie n’est point Θεός (Theos), Dieu, mais Θεοφόρος ou Θεοδόϰος (Theodokos), qui porte Dieu, qui a reçu Dieu. Voilà toute une doctrine expliquée par le jeu de mots composés. La querelle de l’arianisme a porté sur quelques lettres : les orthodoxes veulent que le Fils soit de même substance que le Père, ὁμοούσιος (homoousios), les ariens qu’il soit de substance différente, ἑτερούσιος (heterousios), les semi-ariens, de substance semblable, ὁμοιούσιος (homoiousios) ; les sages enfin, pour éviter tout conflit, se contentent de dire que le Christ est semblable à Dieu, ὅμοιος (homoios). Selon qu’on emploie le mot simple ou le mot double, que l’on ajoute ou supprime une lettre, on s’engage dans tel ou tel parti. Le latin était inhabile à ces subtilités. La différence entre ces deux langues, qui expriment deux génies opposés, est telle que les traductions sont périlleuses. Léon le Grand se plaint qu’une lettre de lui, traduite en grec, le fasse passer pour un partisan de Nestor dont il est l’adversaire décidé. Ne point savoir le grec, c’était donc être prémuni contre l’hérésie. Les hommes, a dit Montesquieu, font d’abord les institutions ; ensuite, ce sont les institutions qui font les hommes ; de même, l’esprit d’une race façonne d’abord la langue ; ensuite, la langue façonne l’esprit.

Il n’y a point de doute que la supériorité intellectuelle est du côté de Constantinople. Léon le Grand a vécu au temps où commençait la décadence de l’esprit en Italie : après lui, elle s’est précipitée. Grégoire le Grand a encore des lumières, mais son horizon est circonscrit par des ténèbres toutes voisines, et la plupart des autres papes vivent dans la misère spirituelle. Il semble qu’ils aient été tous de braves gens, occupés de soins très simples. Dans cette Rome où ils vivent sous les yeux du peuple et du clergé qui les a élus et sous la surveillance des magistrats impériaux, ils ne sont pas assez grands seigneurs pour avoir des vices. Ils font tous à peu près la même chose ; ils sont bâtisseurs : même Sisinnius, pauvre prêtre goutteux qui a passé quelques semaines sur le siège de Saint-Pierre, a eu le temps de « faire fondre de la chaux. » Ils construisent ou bien ils réparent des églises, remplacent des poutres vieillies, dont leur biographe donne le nombre, font faire des pièces d’orfèvrerie, des images peintes, des mosaïques ; ils recherchent les reliques des martyrs et les transportent en grande pompe dans le sanctuaire qui leur est destiné ; ils veillent sur les cimetières où dort la foule des saints, et ils y envoient le pain consacré, la burette et les cierges pour la célébration de la messe. S’il pleut trop longtemps ou que le Tibre déborde, ils conjurent les eaux par des processions. Ils contemplent avec terreur les éclipses pendant lesquelles la lune laisse voir « sa souffrance sur son visage sanglant. » Ils aiment les pauvres et font l’aumône. Ils distribuent les blés du grenier de Saint-Pierre à bas prix ou gratuitement et se font bien venir de leur clergé, auquel ils laissent toujours quelque générosité par testament. Bien qu’il ne faille point pour les juger s’en rapporter toujours à leurs biographes, ceux-ci nous donnent une impression générale qui doit être exacte. Justement parce que le Liber pontificalis signale avec force éloges les pontifes qui savent le grec, il nous montre que c’est là une exception. Exception encore si le pape est « éloquent » et capable « d’instruire son clergé. » D’ordinaire, son mérite est de connaître les psaumes par cœur avec leur interprétation mystique et de les savoir chanter. Être un maître en l’art du chant, un prœcipuus in cantilena, c’était un titre pour succéder à saint Pierre : les électeurs goûtaient et ils étaient capables de juger ce talent-là. On vit dans la sancta simplicitas, dans le paupertas spiritus, dans l’indigence d’esprit. Un pape, faute sans doute de trouver un serviteur à son gré, est obligé de se faire son propre caissier. Un autre, envoyant à l’empereur une légation de quelques personnes, s’excuse de n’avoir pu trouver dans la ville des gens instruits. Si l’on voulait comparer l’activité intellectuelle de Constantinople à celle de Rome, le contraste serait aussi grand qu’entre le jour et la nuit ; mais Rome, réduite à cette pénurie, sait du moins ce qu’elle veut ; deux idées remplissent les esprits de ses papes : ils croient à la primauté de l’apôtre Pierre et à la fixité de la foi. Nulle part la tradition n’a été plus forte que dans la Rome pontificale, qui en remontrerait sur ce point même à la Rome païenne des premiers siècles. Or la simplicité d’un esprit borné, mais constant et robuste, est une arme redoutable : c’est par elle que la papauté a vaincu.

Parmi ces débats interminables sur la nature du Christ, il y a deux momens décisifs ; le concile de Chalcédoine, en 451, se prononce pour l’union des deux natures ; le concile de Constantinople, en 680, pour les deux volontés : la sentence a été dictée à Chalcédoine par le pape Léon le Grand, à Constantinople par le pape Agathon. Léon s’était refusé d’abord à discuter, disant « qu’il ne fallait pas revenir sur ce qui a été une fois décidé, » que « la cause de la foi était évidente absolument, » que « l’audace de disputer devait être réprimée, » qu’il n’était point permis « d’affaiblir par une habileté vaine et fallacieuse ce qui a été au premier jour établi pour durer jusqu’au dernier. » À la fin, il avait parlé, mais pour condamner l’erreur avec l’assurance d’un apôtre, et proclamer que « le vrai Dieu a été vraiment homme, à la fois fils de Dieu et fils de l’homme, » et que « la chair a gardé dans le Christ la nature de notre genre humain. » La décision suprême du concile n’a été qu’une adhésion à la doctrine du pontife. De même, les pères de Constantinople n’ont fait que répéter, après Agathon, qu’il y a « deux natures, deux volontés naturelles et deux opérations naturelles en la personne unique de Notre-Seigneur. » Ces victoires donnaient à la papauté une grande autorité sur l’église, et, j’ajouterai, sur l’humanité. Pour que l’homme tourmenté par la souillure de la tache originelle se crût racheté, ne fallait-il pas qu’un Dieu eût purifié notre chair en souffrant par cette chair : « Il était nécessaire à notre salut, dit Léon, nostris remediis congruebat… que Jésus-Christ, à la fois homme et Dieu, pût à la fois mourir et ne pas mourir. » Quand l’hérésie est réduite, le pape pousse un cri de triomphe : « Nous sommes vainqueurs, mon très cher frère, écrit-il à un évêque d’Orient. Exulte en Jésus-Christ, fils de Dieu. Celui à qui l’on déniait une vraie chair a vaincu par nous et pour lui. Il a vaincu par nous et pour nous, Celui pour qui nous avons vaincu. Voici, depuis la venue du Seigneur, la seconde fête donnée au monde ! » C’était, en effet, retrouver le Christ et lui donner une nativité nouvelle que de lui restituer « la vraie chair. » Si les théologiens d’Orient l’avaient emporté, le Verbe aurait été une sorte d’abstraction et le christianisme une philosophie. Le christianisme a été une religion, parce que le Verbe, réellement incarné dans le Fils de Marie, a eu des larmes qui ont coulé et du sang qui a été répandu. Mais il faut méditer ces exultations où éclate l’orgueil magnifique du prêtre qui a combattu pour le Christ et par qui le Christ a vaincu. On dirait que ces querelles ont leur contre-coup dans le ciel, que les sentences rendues dans les conciles sont attendues là-haut, qu’elles peuvent modifier la nature divine, que l’existence de la Trinité dépendait de la défaite d’Arius, que le Christ enfin eût été diminué par le succès de Nestor ou d’Eutychès. Le pape confond sa victoire avec celle du Christ, la victoire du Christ avec la sienne ; il unit le ciel et la terre dans un commun effort, dont l’objet final est le salut de l’homme. Aucun pouvoir impérial ni royal n’a jamais habité région si haute. Aussi la papauté ne pouvait-elle se soustraire à la prétention de gouverner le monde. C’était l’accompagnement obligé de sa fonction même. Elle n’a point seulement charge d’âmes humaines ; elle a, pour ainsi dire, charge de Dieu. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre elle s’affranchît d’un pouvoir qui ne savait point défendre la vérité. Rien n’était jamais terminé à Constantinople. Une sédition militaire, une révolution de palais pouvait, du jour au lendemain, porter au trône un hérétique. Au commencement du VIIIe siècle, Philippe Bardane rejette les décisions de concile de Constantinople et remet en honneur la doctrine de l’unique volonté. Il était évident que la papauté, tant qu’elle serait sujette de l’empire, n’aurait pas la sécurité du lendemain.


IV

Entre l’empire et la papauté, le conflit était inévitable : de graves circonstances historiques en ont marqué la date.

Pendant tout le cours du VIIe siècle, l’état byzantin est en décroissance. Les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l’Égypte presque sans coup férir. En même temps qu’ils avançaient en Arménie, où la résistance fut plus longue, ils s’étendaient sur la côte africaine, et, maîtres de Tripoli, envoyaient dans les mers grecques des corsaires qui s’y rencontraient avec les flottilles parties des ports de la Phénicie. Chypre, la Crète et Rhodes étaient prises, et, vingt ans après la mort de Mahomet, Constantinople menacée. Au même temps, de grands mouvemens se produisaient parmi les barbares du nord : Bulgares et Slaves s’étendaient dans la Péninsule. L’empereur, impuissant à les exterminer, s’ingéniait à chercher une façon de vivre avec eux, comme avaient fait avec les Germains les derniers Césars de l’Occident. En Italie, enfin, les Lombards précipitaient leurs progrès. L’empire eut un moment de répit lorsqu’éclata en 656, à la mort du khalife Othman, la première guerre civile qui ait affaibli l’islamisme, mais, cinq ans plus tard, commence la dynastie des Ommiades. Un immense effort est dirigé contre Constantinople. Pendant huit années, de 672 à 678, elle est assiégée. Cyzique et la Crète, fortement occupées par les infidèles, sont leurs bases d’opération dans l’Égée et la Propontide. La grande ville, héroïquement défendue, résiste à toutes les attaques par terre et par mer, mois les Bulgares ont passé le Danube ; il faut traiter avec eux, traiter avec les Serbes et les Croates. Après le Danube, les Balkans sont franchis ! Le khan des Bulgares organise pour la vie sédentaire son peuple, qui commence à prendre la langue et les mœurs des Slaves. On dirait qu’en défendant la péninsule contre les Arabes, l’empire travaille pour ces nouveau-venus. Cependant la conquête musulmane, un moment détournée du Bosphore, s’avançait dans une autre direction. Carthage était prise en 698, l’Espagne soumise en 709. Alors l’attaque recommença contre Constantinople, plus formidable que jamais : en 712, l’ennemi, qui a franchi l’Hellespont, campe sous les murs ; une flotte arrive d’Egypte et de Syrie ; le siège dure deux ans, et il faut toute l’énergie et toute la science militaire de Léon l’Isaurien pour sauver la capitale ; mais c’en était fait du bel empire méditerranéen que Justinien avait reconstitué : une partie du littoral oriental et du littoral occidental, toute la côte méridionale du grand lac, étaient arabes.

Ainsi l’empire est réduit à la péninsule et à une partie de l’Asie-Mineure. Il n’a pas su défendre la chrétienté. Tout ce qu’a pu faire Héraclius pour Jérusalem a été d’aller y chercher avant l’arrivée du croissant la croix érigée par sainte Hélène. Antioche et Alexandrie, les deux grandes métropoles, sont musulmanes. Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les églises orientales, qui étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres, un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées ; mais ce n’est point tout : pendant que l’empire perdait des provinces, la papauté en conquérait deux : la Bretagne et la Germanie.

Un jour, dit la légende (c’était vers la fin du VIe siècle), un moine passant dans les rues de Rome, s’arrêta au marché des esclaves. Il y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une figure douce et blanche. Il demanda de quels pays ils étaient ; on lui répondit qu’ils venaient de Bretagne et qu’ils étaient païens. Le moine soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il apprit que c’étaient des Angles : « Des anges, dit-il, c’est bien cela ; ils ont visage d’anges, et il faut qu’ils deviennent les compagnons des anges au ciel ! » Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu’ils étaient nés dans la province de Daira ! « Bien, reprit-il, de la colère (de Irâ) de Dieu : il faut qu’ils soient délivrés par la miséricorde du Christ, mais comment s’appelle le roi de leur pays ? — Ella. — Alleluia ! s’écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume ! » Et le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine ; mais il fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n’oublia pas le pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c’est lui qui est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des missionnaires qui les convertirent.

En l’art 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d’un monastère romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de Kent. Un an s’était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il envoyait des présens, des reliques et d’admirables instructions où il recommandait à ses envoyés d’agir avec douceur, de ne brusquer ni les gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et même les temples des dieux, en les purifiant. « On ne monte point par bonds, disait-il, au sommet d’une montagne, mais peu à peu, pas à pas. » Quand l’œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui seraient les suffragans de son siège métropolitain ; York devait être la capitale d’une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête de l’Angleterre par l’église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de sitôt et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le paganisme se défendit pendant près d’un siècle dans les royaumes anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes. Au même temps, une lutte s’engageait entre la vieille église bretonne et la nouvelle église, lutte singulière et dont l’objet était de grande importance : on peut dire que tout l’avenir de la papauté en dépendait.

Entre ces deux églises, il n’y avait point de dissidence dogmatique, mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les Anglo-Saxons, n’étaient pas au courant des progrès de l’église romaine, ni de certaines modifications qui s’étaient introduites dans le culte et dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu’ils recevaient étaient dépensés en aumônes ; pour églises, ils avaient des chaumières ; ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l’écriture mieux que la tradition canonique ; l’épiscopat était chez eux une dignité pastorale, non point un office ; leurs évêques, qui étaient en même temps abbés de grands monastères, n’avaient pas l’idée de cette hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C’était là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme l’hérésie. Aussi, les deux églises, lorsqu’elles se rencontrèrent en Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur l’église bretonne comme sur l’église saxonne, le voulut prendre de haut avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une conférence où il les avait appelés ; quand ils arrivèrent dans la salle où il les attendait, l’archevêque ne se leva point : ils reprochèrent à cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef. Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion des Anglo-Saxons : les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de prêcher ces barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur point ménager l’entrée dans le royaume de Dieu ; après l’arrivée des Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint si violente, que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels deux surtout semblaient odieux au seconds ; ils célébraient la pâque à une autre date que l’église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux au-dessus du front, d’une oreille à l’autre. Les catholiques, — c’est ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons, — déclaraient que ces coutumes étaient « une perdition pour les âmes. » Le sujet de ces querelles nous parait misérable, mais au-dessus s’agitait la grande question de savoir si la vieille église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre. Le nom de l’apôtre revient à tout moment dans les polémiques : « S’il est vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clés du ciel, a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du cycle pascal et de la tonsure romaine, ne comprend-il pas qu’il mérite d’être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la clémence ? » La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne d’épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de Simon, l’inventeur de l’art magique, qui avait employé contre le bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne s’émouvaient point de ces anathèmes ; ils refusaient aux catholiques le salut et le baiser de paix ; jamais ils ne mangeaient avec eux ; s’ils s’asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient avec le feu les vases et les ustensiles. À tout Romain qui voulait entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de pénitence.

Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons semblèrent d’abord l’emporter ; au milieu du VIIe siècle, la majeure partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires. Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l’an 656, un grand triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L’objet propre de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d’autre, on se recommandait des plus hautes autorités. L’orateur catholique vint à citer la parole célèbre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église. » Le roi, se tournant aussitôt vers l’évêque breton Colman, demanda : « Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre par le Seigneur ? — C’est vrai, roi, répondit Colman. — Voyons, reprit le roi, êtes-vous d’accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à Pierre, et que les clés du royaume des cieux lui ont été remises par le Seigneur ? » Ils répondirent : « Oui. » Alors le roi conclut ainsi : « Et moi je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clés ne me tourne le dos et qu’il n’y ait personne pour m’ouvrir. » À cela, il n’y avait rien à répondre, et l’assemblée prononça en faveur des catholiques.

Depuis, l’église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l’ennemi sa dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore, accompagné d’un abbé du nom d’Hadrien. Le premier était né à Tarse, en Cilicie ; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme. Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces ecclésiastiques d’York et de Cantorbéry, établirent l’autorité du métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d’elles. Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité, l’évêque fut le chef de son clergé : nul ne pouvait faire fonction sacerdotale qui n’eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de l’église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le clergé, des écoles furent fondées. On y enseigna le trivium, c’est-à-dire la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium, c’est-à-dire l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la musique : l’enseignement était si bien donné que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur langue maternelle. On y pratiqua l’art de l’écriture ; de beaux manuscrits y furent copiés en lettres d’or sur parchemin de couleur. Les Bretons étaient égalés ; ailleurs ils étaient dépassés, car les évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des églises superbes, comme celle de Hexhorn dont les tours étaient si hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu’il n’y en avait point d’aussi belle au monde, disait-on, excepté en Italie. Comme leurs ancêtres, ces nouveaux Romains bâtissaient pour l’éternité.

La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. Les Anglo-Saxons étudiaient Tite Live et Virgile autant que la Bible et l’évangile. Autant que les subtilités du commentaire des textes sacrés, vils aimaient les jeux de la métrique. À voir leurs petits tours de force d’écoliers, les versiculi où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux qu’échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des élèves de rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent éclairés jusqu’au fond par la lumière antique. Tel fut Bède, le vénérable Bède, qui, après avoir étudié jusqu’à trente ans, composa une encyclopédie des connaissances, théologie, géographie, chronologie, métrique, rhétorique ; poète médiocre, mais prosateur de talent ; historien surtout et capable, comme il l’a montré dans son Histoire ecclésiastique des Anglais, de recueillir et de peser des témoignages, de grouper des faits, de comprendre et de faire comprendre la suite des événemens, de s’élever au-dessus des choses pour les juger. Ces disciples de l’antiquité goûtent les plaisirs intellectuels ; ils en savent le prix, et, bien que les grâces de quelques-uns d’entre eux soient vieillotes, il y a de la jeunesse dans la vivacité de cette joie qu’ils éprouvent à parler la langue antique. Aussi sont-ils pénétrés de reconnaissance envers la ville qui leur a donné ces bienfaits. La lutte contre les Bretons ennemis de Rome, et l’admiration des grands écrivains classiques ont engendré en Angleterre un sentiment singulier qu’on ne peut nommer autrement qu’un patriotisme romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque année, de nombreux pèlerins anglo-saxons se mettent en route, religieux et religieuses, prêtres, évêques et nobles. Arrivés en vue de la ville sainte ; ils s’arrêtent pour contempler et s’agenouiller. Leur première visite est pour le tombeau de saint Pierre. Les évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape ; ils se pénètrent de l’esprit de son gouvernement, s’informent de tous les usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux un Romain, qui va faire dans l’Ile une sorte d’inspection. C’est ainsi que l’abbé Benoit, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui visita les églises et enseigna le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on chantait à Rome. La science n’était jamais oubliée dans ces pèlerinages : évêques et abbés rapportaient, en même temps que des reliques, des manuscrits. L’attraction devint si forte que les rois mêmes y cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l’intention de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le loue d’avoir laissé trône, richesses, famille, florissant royaume, triomphes, dépouilles des ennemis, cour, murailles, forteresses, palais pour l’amour de Dieu, pour voir Pierre et le siège de Pierre

Ut Petrum, sedemque Pétri rex cerneret hospes…

Il est venu de l’extrémité du monde, à travers les nations diverses, à travers les terres et les mers pour contempler la ville de Romulus et porter des présens mystiques au temple vénérable de l’apôtre.

Urbem Romuleam vidit, templumque verendum
Adspexit Petri, mystica dona gerens.

Vingt ans après la mort de Kadwall, Conrad de Mercie et Otto d’Essex suivaient son exemple. Ainsi des rois estimaient que c’était une gloire suprême que d’aller mourir sous la robe monacale, là où cent ans auparavant un moine romain avait rencontré de jeunes Anglo-Saxons sur le marché aux esclaves. Un siècle avait suffi pour que la Bretagne, conquise par des prêtres, devint province pontificale romaine, comme il avait suffi d’un siècle pour que la Gaule, conquise par les légions, devint une des plus romaines des provinces impériales.

Bientôt de cette colonie papale sortirent des hommes qui portèrent en pays barbare les idées et les sentimens dont ils étaient animés. Des missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer ainsi l’œuvre commencée par les Bretons. L’antagonisme des deux églises se retrouve encore ici : tandis que les Bretons agissaient, comme nous avons vu, en toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils ne font pas un pas qui n’ait été permis par lui. Deux fois l’apôtre des Frisons Wilibrord s’est rendu à Rome : la première fois, pour demander l’autorisation de prêcher l’évangile aux païens ; la seconde, pour y être sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface. Le rôle de ce personnage est trop grand dans l’histoire de l’Allemagne et dans celle de l’Europe pour n’être point étudié à part, et je dirai seulement ici qu’il fut un serviteur passionné de l’église de Rome. En l’art 719, au moment d’entreprendre son apostolat, il va s’agenouiller au pied du successeur des apôtres : le pape le loue d’avoir a cherché la tête de ce corps dont il est le membre, de se soumettre au jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit sentier. De par l’inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui permet de porter l’un et l’autre testament aux infidèles qui les ignorent. » Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action, il vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque après avoir reçu de lui un serment qui le lie étroitement au siège de Rome. C’était le propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c’est-à-dire ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l’autorité directe du pape ; mais il a été fait au texte de la formule une modification importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale ; aussi juraient-ils « de révéler tout complot tramé contre l’état ou contre notre très pieux empereur. » Boniface ne connaît pas l’empereur ; il n’a point d’autre chef que le pape : ce qu’il promet sous la foi du serment, c’est, « s’il rencontre des prêtres rebelles aux règles anciennes des saints pères, c’est-à-dire à la tradition canonique romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur apostolique. » Voilà une variante qui intéresse l’histoire universelle. Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution. Le pape, sujet de l’empereur en Italie, n’a point à compter avec l’autorité impériale dans cette Bretagne, qui a été perdue pour l’empire dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie, que la Rome païenne n’a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle et, par le droit de cette conquête spirituelle qu’a faite sous ses ordres son légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range l’église germanique dans la condition d’une église de la Campagne romaine, et le légat apostolique, lorsqu’il part précédé d’une lettre où le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des compagnons et des guides, semble un proconsul d’une respublica nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dus jadis aux officiers romains.


V

Que se passait-il cependant en Italie et à Rome ? De grandes nouveautés encore : la Péninsule se détachait de l’empire, et la ville impériale se transformait en ville pontificale.

C’est faire tort à Rome que d’en détourner les regards au temps où elle cesse de conduire le monde par la politique et les armes, car c’est alors qu’elle se prépare à le subjuguer de nouveau. Plusieurs siècles durant, un double travail s’y accomplit ; l’ancienne Rome achève de mourir, mais elle enfante la nouvelle dans d’atroces douleurs. L’histoire ne connaît pas de scènes plus dramatiques que celles qui se jouent là au Ve et au VIe siècles.

C’est d’abord la ruine produite par des catastrophes successives : Rome trois fois assiégée par Alaric, prise à la fin, pillée, mais intacte encore, avec ses monumens debout, ses places et ses carrefours ornés de statues ; survivant même à la dévastation consommée par Genséric et les Vandales, se reprenant au goût des fêtes quand Cassiodore, ministre du Goth Théodoric, refait les théâtres et les cirques et semble la rajeunir pour une nouvelle éternité, mais bientôt broyée, comme entre l’enclume et le marteau pendant la lutte où Byzance extermina le peuple des Goths ; assiégée une première fois par Vitigès et défendue par Bélisaire, souffrant peste et famine, délivrée enfin, mais après que soixante-neuf combats ont été livrés sous ses remparts, que ses aqueducs ont été coupés par les Goths, murés par les Grecs, et les thermes, ce luxe de la vie antique, condamnés au dépérissement ; assiégée une seconde fois par Totila, travaillée de nouveau par la famine, évacuée par des milliers d’hommes, prise de nuit par le roi goth, qui fait sonner ses trompettes à grand fracas pour donner au reste le temps de s’enfuir ; pillée pendant quarante jours, puis abandonnée par le vainqueur, qui l’a démantelée et qui a chassé jusqu’au dernier Romain, si bien qu’il n’y demeure âme qui vive et que la capitale du monde « n’est plus habitée que par des bêtes ; » repeuplée quand Bélisaire a repris possession de cette solitude, mais aussitôt après assiégée, pour la troisième fois, par les Goths, réduite à se nourrir du blé que la garnison a semé dans son enceinte, prise encore par les barbares ; assiégée une quatrième fois et prise par les Grecs. Après cette série de désastres, la ville qui avait eu, au temps de sa splendeur, trois millions d’habitans, en garda quelques milliers. Les vieilles familles avaient disparu, et les Goths, lorsqu’ils massacrèrent, avant de périr, les otages qu’ils avaient rassemblés en troupeau, portèrent le coup de grâce à la noblesse romaine. Au temps de Justinien, il restait encore des sénateurs, des gloriosi et des magnifia ; à la fin du VIe siècle, le nom n’est plus prononcé que par ceux qui évoquent les vieux souvenirs. Les monumens n’ont point été détruits par système. Les temples, que les lois protègent contre les démolisseurs, dépérissent dans l’abandon, visités par le Tibre, délabrés par l’usure, ou bien dégradés par la main des papes avec la permission de l’empereur. Longtemps ils ont gardé des fidèles ; pendant un des sièges d’Alaric, des augures toscans avaient promis que la ville serait sauvée si le sénat sacrifiait au Capitole ; en plein VIe siècle, au fort de la guerre gothique, on apprit un matin avec stupeur que les portes du temple de Janus avaient été ébranlées : quelque brave homme, un fidèle de l’antiquité, avait jugé que, puisqu’on était en guerre, il était irrégulier que ces portes fussent fermées ; il s’était levé la nuit pour les ouvrir, mais la rouille les avait scellées. Ces attardés devinrent de plus en plus rares, puis ils disparurent ; les Romains gardèrent maintes coutumes et superstitions païennes, mais ils firent profession d’orthodoxie, et ce fut un sujet d’orgueil pour la cité que la foi constante, inviolée, intemerata fides, de son évêque. Ainsi peuple, monumens, religion, tout s’est évanoui ou demeure à l’état de fantôme.

Dans cette ruine poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques s’élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle prenait possession de quelque sanctuaire pour l’employer à son usage. La division de Rome en quatorze quartiers a disparu : sept quartiers se sont formés, dont chacun était la circonscription d’un des sept diacres de l’église romaine. Quand la population se réunit pour quelque manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des Saints Côme et Damien ; les moines, de la basilique des Saints Gervais et Protais ; les religieuses, de la basilique des Saints Marcellin et Pierre ; les enfans, de la basilique des Saints Jean et Paul ; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne ; les veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie ; les femmes mariées, de la basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun était conduit par les prêtres d’une des régions, se dirigèrent, vêtus de noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les fêtes d’autrefois et les triomphes. L’évêque, de qui procède toute la vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité : son élection en est la principale affaire. Sans doute, on voit apparaître les élémens vagues d’une constitution municipale. Les documens parlent d’une « armée romaine » à côté de laquelle on voit agir des magistrats (judices). L’armée, c’était d’abord une garnison impériale ; mal payée, ou même point payée du tout par l’empereur, elle oublie son chef lointain et devient la milice de la civitas Romana. Les chefs forment une sorte d’aristocratie militaire ; unis aux judices, ces officiers impériaux qui deviennent eux aussi des membres de la cité, ils sont le corps des optimates ; mais le pape tient une plus grande place que ces municipaux dans la ville, justement parce qu’il n’y est pas contenu tout entier et que son autorité se répand sur le monde. Dans les grandes journées, c’est lui qui paraît au premier plan. Il est allé au-devant d’Attila pour le détourner de Rome ; il a traité avec Genséric de la capitulation ; il a porté les clefs à Bélisaire ; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur ; au besoin même, il traite avec eux comme s’il était le prince de la ville. Les produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se croit si bien obligé de donner à manger aux Romains, qu’ayant appris qu’un misérable était mort de faim dans la rue, il n’osa de plusieurs jours monter à l’autel. D’ailleurs, l’unique industrie de Rome est la construction et l’ornement des églises, et les architectes, maçons, peintres, sculpteurs, orfèvres, sont les cliens du pape. Parmi les travaux revient souvent la mention de la « restauration des murs : » c’est le pape qui l’entreprend et qui la paie. Fortifier la ville et nourrir les habitans, n’était-ce point faire office d’état ? L’évêque, par ces bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l’autorité qu’il devait exercer un jour. Tout le servait : la ruine de l’ancienne Rome, la disparition des vieilles familles, la décadence de l’empire, l’invasion des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse ; car, même à l’origine de ce pouvoir sacré, se rencontre l’inévitable condition de toute puissance, la richesse matérielle, et saint Pierre n’aurait pas gouverné le monde si son successeur n’avait été un capitaliste.

En même temps que Rome, l’Italie cherchait les moyens d’une vie nouvelle. Les Lombards, en occupant une grande partie de la péninsule, avaient brisé l’ancienne division en dix-sept provinces, et rendu l’administration byzantine à peu près impossible. Comme ils enserraient les territoires demeurés grecs, ils les préparaient à l’indépendance par l’isolement. Des faits de toutes sortes révèlent la décomposition de l’ancien régime. C’est un officier qui se révolte ; c’est un aventurier qui veut se faire empereur ; c’est l’exarque lui-même qui essaie d’usurper l’empire ; c’est Rome qui pourvoit souverainement à sa propre sécurité ; c’est Ravenne enfin, qui tue l’exarque et subit un châtiment atroce, car une armée s’empare de la ville, pille, massacre et emmène à Constantinople nombre de prisonniers qui meurent dans des raffinemens de torture : parmi eux était l’archevêque, « à qui on brûla les yeux en les lui faisant fixer sur un bassin d’argent rougi au feu, dans lequel on versa du vinaigre. » De pareilles répressions accroissaient la haine du nom byzantin, et cette haine, au VIIIe siècle, n’est point dangereuse à qui la professe, car Byzance n’est plus en état de punir. Tout comme à Rome, apparaissent en Italie des êtres nouveaux : les principales cités ont leurs « armées ; » après le châtiment de Ravenne, George, fils d’un des suppliciés, arme ses concitoyens ; il est une sorte de capitaine du peuple et il réussit à faire une confédération de villes. Les écrivains contemporains parlent d’une « milice de toute l’Italie, » qui se réunit vers l’art 701 pour marcher contre l’exarque, ou bien « de la généralité de la province d’Italie, » même « d’une délibération de toute l’Italie, pour savoir s’il ne convient pas d’établir un empereur. Omnis Italia consilium iniit ut sibi eligerent imperatorem. C’est comme le début de la polyarchie italienne, avec le sentiment, qui se perdra plus tard, d’une communauté de patrie. La Péninsule n’en est pas encore à rêver la complète indépendance ; car, si elle voulait faire un empereur, c’était « pour le conduire à Constantinople ; » mais, tandis que les Byzantins la considèrent comme une province exploitable au même titre que les autres, elle se souvient de sa dignité de terre qui a produit et porté tant d’empereurs.

Dans ce pays qui se transforme comme sa vieille capitale, l’évêque de Rome semble déjà jouer le premier rôle. S’il a cessé d’être à la discrétion de l’empereur, c’est parce que les Italiens s’arment au besoin pour le défendre. En l’année 537, Bélisaire a pu enlever de Rome, après l’avoir laissé insulter par sa femme Antonine, le pape Silvère, qui avait encouru la disgrâce de l’impératrice Théodora. Un siècle après, lorsque Constant II voulut faire subir le même sort à Martin Ier, il y mit plus de façons : l’exercitus était déjà là, et il recommanda de grandes précautions à son égard ; il fallut que l’exarque s’y reprit à deux fois : pourtant il finit par exécuter les ordres qu’il avait reçus. Il se rendit à Rome en force ; le pape envoya le clergé au-devant de lui, mais resta au Latran, prétextant la goutte. Le lendemain, l’exarque trouve le palais gardé, l’investit et y pénètre ; Martin était couché dans son lit devant l’autel, où il s’était fait porter ; à la lecture d’un décret impérial qui ordonnait sa déposition, il répond par l’excommunication, mais les soldats éteignent les cierges avec leurs épées et emportent le pape au palais des Césars. De là Martin est conduit à Ravenne et à Constantinople ; ici, après avoir déclaré qu’il persistera dans la foi jusqu’à la mort, il est exposé, les vêtemens déchirés, dans le lieu où l’on livrait les criminels à la curiosité publique, et jeté dans une prison d’assassins ; transporté enfin à Cherson, il y est laissé dans le dénûment : « La faim habite cette terre, écrivait-il ; on ne connaît ici le pain que de nom. » Il mourut dans cet exil. Peuple et clergé avaient dû se soumettre une fois encore et procéder, après l’enlèvement de Martin, à l’élection de son successeur. Quarante ans après, tout était changé. L’empereur Justinien II envoyait à Rome son protospathaire Zacharie pour y saisir le pape ; mais une armée arrive « de Ravenne, de la Pentapole et des lieux environnans, résolue à ne point permettre que le pontife du siège apostolique soit transféré dans la ville royale. » Zacharie, tremblant pour sa vie, demande au pape de faire fermer les portes ; il le supplie avec des larmes d’avoir pitié de lui et de ne pas permettre qu’on attente à sa vie. Cependant l’armée de Ravenne est entrée au son des trompettes : elle se rend au palais de Latran et demande à voir le pontife, parce que le bruit s’est répandu qu’il a été embarqué nuitamment. Trouvant les portes closes, elle menace de les jeter par terre. Zacharie, éperdu, se cache sous le lit du pape. Celui-ci le réconforte de son mieux ; il sort, se montre au peuple et aux soldats, leur parle doucement, les apaise ; mais ils demeurent autour du palais jusqu’à ce qu’ils aient chassé le Byzantin de la ville en l’accablant d’injures.

Ce pape, qui lutte contre l’empereur avec le secours des milices « de Ravenne, de la Pentapole et des lieux environnans, » fait penser à ses successeurs, qui tiendront tête aux césars allemands avec les forces des cités guelfes. On dirait que Rome et l’Italie vont entrer dans une ère nouvelle. Des idées confuses s’agitaient dans les esprits des hommes de ce temps-là. Comme ils n’osaient les concevoir nettement, ils les exprimaient en des termes singuliers, où une grande ambition mal définie perçait à travers l’équivoque. Le mot respublica, par exemple, a une curieuse histoire. Seul, il signifie l’état, par conséquent l’empire, et lorsque le pape l’emploie dans cette acception, il fait acte de loyal sujet ; mais l’épithète sainte qu’il y ajoute n’est peut-être pas un simple terme de chancellerie : sancta respublica, c’est autre chose déjà que respublica tout court. Avec le temps, le terme s’enveloppe et se complique de plus en plus ; on trouve « sainte république romaine, » ou bien « sainte république des Romains, » ou bien encore « république romaine d’Italie. » Il serait téméraire de chercher ici des définitions exactes, car les hommes qui parlaient ainsi n’entendaient pas au juste ce qu’ils voulaient dire. Ils sentaient que quelque nouveauté allait se produire, mais ne la voyaient pas ; ils cherchaient leur route à tâtons dans l’obscurité ; leur langue était obscure comme les choses.


VI

Une chose était claire du moins : le pape était désormais capable de résister à l’empereur et, comme il n’arrive guère que l’on n’use point d’une puissance acquise, il en usa avec un grand éclat. L’occasion fut petite : il ne s’agissait point de défendre la foi, et l’empereur Léon l’Isaurien, contre lequel fut dirigée la révolte, n’avait remis en discussion ni la divinité ni la nature du Christ. Homme d’état, législateur, capitaine et administrateur de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de chrétiens et de catholiques sincères, qu’offensaient les superstitions du culte des images. Il estimait qu’on faisait acte d’idolâtrie en prenant des simulacres pour parrains ou marraines, en les touchant pour leur demander des miracles, en usant sous les baisers les pieds des saints et des saintes, en grattant les couleurs des statues pour les mêler à des breuvages, en mettant l’hostie dans la main du Christ pour la recevoir de lui. L’empereur savait d’ailleurs que cette adoration d’objets inanimés répugnait aux Juifs, qui étaient nombreux dans l’empire, et aux Arabes ; elle était un des plus grands obstacles à des conversions que l’on pouvait espérer. Peut-être la politique lui inspira-t-elle autant que la raison les décrets qu’il publia en 726 et en 728. Par le premier, il s’était contenté d’ordonner que les images fussent assez haut placées pour n’être point touchées ; mais aussitôt éclata une opposition violente, qui faillit le précipiter du trône. Le vieil esprit païen des pays italiens et helléniques protesta contre ce déplacement des idoles. Les femmes s’insurgeaient jusque dans le palais de l’empereur ; dans leurs ateliers, où ils sculptaient et peignaient les saintes images, les moines, dont l’industrie était menacée, criaient au scandale et à la profanation. Le patriarche, un nonagénaire, protestait obstinément, plus acharné à la lutte que n’avaient été ses prédécesseurs dans les grandes querelles théologiques. À l’armée même, un parti se forma qui proclama empereur un certain Cosmas, et une flotte de révoltés parut devant Constantinople au moment même où les Arabes menaçaient Nicée. Léon tint tête à tous ces insurgés ; Cosmas fut vaincu, pris, mis à mort, et un nouveau décret, solennellement délibéré en conseil d’empire, ordonna que les images fussent enlevées ou barbouillées. Il y eut alors un désordre inouï ; à la résistance répondit la persécution ; iconodules et iconoclastes en vinrent aux mains partout, et Léon passa pour un persécuteur plus odieux que Néron.

Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux, et il signifia par lettres sa désobéissance à l’empereur. Grégoire III fit davantage. En l’année 731, un concile tenu à Rome déclare « exclu du corps et du sang de Jésus-Christ et de l’unité de l’église quiconque déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images. » C’était, sous forme d’excommunication, une déclaration de guerre à Léon. Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II « s’était armé contre l’empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi. » La Péninsule se met encore une fois en mouvement ; les armées de la Pentapole et de la Vénétie entrent en campagne ; « partout en Italie on élit des chefs. » L’empereur rompt toutes communications diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le midi de l’Italie, qui lui est demeuré fidèle. À l’anathème il est tout près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et définitive.

Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu’il ait alors voulu pour toujours se détacher de l’empereur. Il était retenu par l’habitude, par le respect, mais aussi par l’inquiétude que lui donnaient certains événemens qui s’accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les iconoclastes et s’étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II ; ils s’étaient même unis aux Romains, dit le Liber pontificalis, « comme à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu’à subir une mort glorieuse en combattant pour le pontife ; » mais ils avaient mis la main sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi Liudprand avait la volonté arrêtée d’achever la conquête de l’Italie ; il lui fallait « Rome capitale ; » mais le pape était très déterminé à ne pas souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de l’empereur, et il n’avait pas oublié qu’Odoacre et Théodoric avaient exercé sérieusement leurs droits royaux sur l’évêché de Rome. C’est pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l’empereur, empêchait les révoltés d’élire un anticésar, et s’adressait au duc grec de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le « giron de la sainte république et dans le service de l’empereur. » S’il l’avait pu, il aurait pratiqué la politique des papes du XVe siècle, et pris la devise fameuse : « Hors les barbares ! » Ravenne fut reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome : le pape se rendit au-devant de lui, et il « apaisa son âme par une admonition pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de se retirer sans faire de mal à personne. » Grégoire le mena au tombeau de saint Pierre « et le mit par ses pieux discours en un tel état de componction, qu’il se dépouilla de ses vêtemens pour les déposer devant le corps de l’apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira. » Saint Pierre avait préservé son successeur de la fondation d’un royaume d’Italie, mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre visite, garder ses vêtemens et la place. Le pape chercha des alliés parmi les Lombards eux-mêmes ; il encourageait à la rébellion les ducs de Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l’indépendance. Liudprand vainquit le duc de Spolète, qui se sauva dans Rome. Il somma Grégoire III de livrer le fugitif ; sur son refus, il recommença la guerre. Après que le duc de Spolète eut été vaincu par le roi et se fut réfugié dans Rome, il refuse de se livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec Liudprand.

C’est dans ces conjonctures qu’il se tourna vers le duc des Francs. Nous ne savons au juste ni ce qu’il lui demanda, ni ce qu’il lui offrit. Les renseignemens qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un peu postérieurs à l’événement. Le Liber pontificalis ne parle que de la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de l’oppression des Lombards ; le continuateur de Frédégaire affirme qu’il lui promit « de se séparer de l’empereur et de lui donner le consulat romain. » Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre et parmi les présens dont ses légats étaient chargés, se trouvaient « les clés du vénérable tombeau de l’apôtre. » L’ambassade étonne le duc franc : il n’avait aucun sujet d’inimitié contre Liudprand, qui l’avait aidé peu de temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se contenta d’envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire écrivit alors deux lettres suppliantes : il se lamentait sur le pillage des biens de l’église, et il conjurait Charles « de ne pas préférer l’amitié d’un roi des Lombards à l’amour du prince des apôtres. » Aucun effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l’année d’après en 740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l’évêque de Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l’ambassade de Grégoire marque une des plus grandes dates de l’histoire universelle.

Représentant-nous bien la situation de la papauté dans le monde. La doctrine de la primauté de saint Pierre a fait de l’évêque de Rome le chef de l’église universelle. Elle l’a soutenu dans les conflits théologiques, elle l’a défendu contre les compétitions des églises apostoliques et du patriarche de la ville royale. En Occident, elle lui a donné des royaumes, car il faut rendre à saint Pierre la justice qui lui est due : il a été un victorieux et un conquérant. L’historien peut douter, il est vrai, s’il est jamais venu à Rome, mais voyons cette extraordinaire puissance d’une opinion, d’une idée, d’une légende (si légende il y a) ! Un pêcheur de Galilée, dont la vie et la mort sont passées inaperçues dans la Ville, l’a sauvée de la ruine et de cet ensevelissement dans l’histoire où dorment tant de capitales. Il lui a donné une autre existence plus longue, une autre grandeur plus noble, un autre empire qui survivra aux états dont nous admirons aujourd’hui la solidité, peut-être même à la société dont nous louons les mérites et la perfection. Saint Pierre, qui a ressuscité Rome, est un des fondateurs de notre Europe : au commencement de l’Angleterre, au commencement de l’Allemagne, il y a le prince des apôtres. Le pape, après qu’il a établi son autorité sur les deux pays, est un chef d’empire ; mais quelle situation singulière est la sienne ! C’est seulement dans ces provinces lointaines que s’exerce réellement son autorité. La Gaule, plus voisine, ne conteste pas la primauté de Pierre, mais le désordre où sont tombés l’état et l’église ne permet pas au pontife d’en pratiquer les droits. Depuis nombre d’années, les conciles provinciaux ne se réunissent plus, et l’office métropolitain par lequel les églises étaient rattachées à leur chef romain est tombé en désuétude. Plus près encore, en Italie, l’évêque de Rome n’a d’autorité directe que sur les églises suburbicaires ; car Milan, Ravenne, Aquilée ne sont point dociles ; Ravenne, cette résidence où se sont succédé l’empereur, les rois barbares et l’exarque, cherche et obtient pour un temps ce qu’elle appelle « l’autocéphalie ; » Aquilée n’a pas reculé devant le schisme. La Péninsule est d’ailleurs en état d’anarchie. Qui l’emportera des Lombards ou des Grecs ? Que deviendront ces commencemens de républiques municipales ? Tout est flottant et incertain. Le pape peut-il du moins s’appuyer sur Rome ? Mais, si grande figure qu’il y fasse, il n’y est légalement qu’un évêque. La milice et l’aristocratie ne le tiennent pas pour leur chef temporel ; elles peuvent se tourner contre lui, et il a déjà souffert de leur part quelques violences. Respecté, vénéré, presque adoré de loin, il n’a près de lui personne à qui se fier. La puissance dont il dispose est toute morale ; il est encore trop près de l’empire, c’est-à-dire d’un état bien réglé où les fonctions étaient nettement séparées, trop près aussi de l’évangile, pour qu’il puisse faire dessiner sur des cuirasses de soldats les clés de saint Pierre. Pourtant le monde n’est point alors capable d’obéir à un prêtre qui ne peut que bénir ou maudire. C’est pourquoi le pontife cherche une épée.

Il n’est pas étonnant que le duc des Francs et lui ne se soient pas accordés du premier coup. Ces deux hommes ne se ressemblent guère. Depuis qu’il a l’âge d’homme, Charles Martel est en campagne. Chef des Austrasiens, c’est-à-dire d’un nouveau ban de Francs qui se substitue à l’ancien définitivement épuisé, il recommence l’invasion. Son histoire est celle d’un barbare, d’un grand barbare. Les chroniqueurs qui la racontent sont de misérables écrivains, qu’une phrase met à bout de souffle, mais les mentions qu’ils font de ses combats et de ses victoires semblent des fragmens d’une épopée. À chaque printemps, une guerre : guerre en Saxe « avec des tueries, des pillages et des incendies ; » guerre en Frise et conquête d’une partie du pays ; nouvelle guerre en Saxe ; nouvelle expédition « contre le pays de l’aquilon ; » guerre en Bavière, où Charles conduit « la multitude serrée des bataillons, » et d’où il rapporte des trésors et des femmes ; nouvelle guerre en Bavière ; guerre dans le pays d’Alemannie, qui est réduit à une étroite dépendance ; guerre au-delà de la Loire contre le duc d’Aquitaine, qui s’est allié aux Arabes ; guerre pour défendre le même duc contre les Arabes, et bataille de Poitiers, « où la gent d’Austrasie, puissante par la force des membres, et, la main armée de fer, frappe rudement la poitrine des ennemis ; » guerre en Bourgogne, où Charles établit une colonie de ses soldats ; guerre en Frise a jusqu’à l’extermination, » et d’où il revient « chargé de dépouilles et de proies ; » guerre en Aquitaine, qui est, en partie, subjuguée ; guerre en Bourgogne et en Provence contre les grands et les Arabes venus à leur secours ; guerre en Saxe, et toujours ce refrain du retour avec les chariots chargés de dépouilles ; à la fin, Charles, « après avoir acquis tous ces royaumes, rentre vainqueur, personne n’étant plus capable de se rebeller contre lui. » Charles est donc un des grands acteurs du drame cinq fois séculaire de l’invasion. Que veut-il faire ? La guerre et des conquêtes. Son gouvernement est simple : il délibère avec les chefs de son armée et c’est tout le gouvernement central ; dans les comtés et les évêchés, il met des hommes à lui, des fidèles, et c’est tout le gouvernement provincial. Il n’est pas roi et n’en a cure ; il a interrompu la dynastie mérovingienne, puisqu’il a dédaigné à la fin de sa vie de faire des fantômes de roi ; pourtant il n’est pas roi : le pape, ne sachant quel titre lui donner, l’appelle sous-roi, prince, duc. Il n’a pas du tout l’âme sacerdotale. » Il a vaincu les infidèles à Poitiers, mais le martel n’aurait pas frappé moins vigoureusement sur la tête d’envahisseurs qui eussent été bons catholiques. L’aide qu’il a donnée à Boniface, légat apostolique en Germanie, se réduit à peu de chose, et le missionnaire se faisait scrupule de demeurer auprès de lui ; il craignait de commettre un péché mortel en s’asseyant à sa table, tant il jugeait pernicieuse la compagnie qu’on y rencontrait. Charles a des évêques cependant, mais quels évêques ! Des compagnons d’armes qu’il a pourvus d’évêchés et qui s’y sont installés avec leurs armes, leurs chiens et leurs femmes, « clercs seulement par la tonsure. » Ce n’est pas qu’il ignore que l’église est grande, puissante, vénérée ; il a, comme d’autres, fait des actes pieux et des donations ; mais il n’est point acclimaté dans l’église ; il n’est pas du tout l’homme des prêtres. Que savait-il de l’histoire du monde ? Il avait entendu parler de l’empire assurément et de Constantinople, mais il se faisait de l’empereur une idée bien moins précise que les Germains d’autrefois, les Alaric ou les Théodoric. Quel contraste avec le pape Grégoire ! « Syrien de nation, homme très doux, très savant, suffisamment versé dans les saintes Écritures, sachant et la langue grecque et la langue latine, retenant dans sa mémoire tous les psaumes sans en passer un, et rompu par de très subtils exercices à en comprendre le sens. » Ce prêtre a peu d’idées, mais il en a plus que le soldat, et ses rêves sont plus grands. Répétons le mot : « Il vient du passé, » de ce passé grandiose où le monde vivait sous un chef, dans la paix romaine ; mais le vieil empire décline et s’efface à l’horizon ; à sa place succède l’empire des âmes, régi par Pierre, au nom du Christ. Une immense ambition a pénétré peu à peu dans l’âme du successeur de l’apôtre ; il confond la respublica avec l’église, ou plutôt substitue l’église à la respublica. Bientôt il dira ou laissera dire qu’il est le vrai successeur de l’empereur à Rome, et que Constantin, se retirant à Constantinople, lui a laissé l’Occident. Et, de fait, si l’univers était devenu vraiment chrétien, si l’épée avait été, selon l’ordre du Christ, pour toujours remise au fourreau, si l’humanité s’était transformée en un troupeau d’âmes suivant le pasteur vers les pâturages éternels, pourquoi donc le pape n’aurait-il pas été l’empereur ? Mais l’homme était demeuré méchant ; les villes avaient gardé leurs murailles, les hommes leurs épées. Il fallait au pasteur un défenseur armé. Il l’alla chercher au-delà des monts, apportant avec lui dans l’alliance qu’il lui proposait ses idées et ses vagues rêveries, qui, mêlées à la force des Francs, vont entrer dans l’histoire et modifier le monde.

Ernest Lavisse.
  1. M. l’abbé Duchesne a montré l’importance de cette série de biographies pontificales dans la préface et dans l’introduction de son édition. Il a établi le texte de ces document), il en a discuté la valeur historique ; il les a éclairés et complétés par des notes philologiques, archéologiques, historiques. Son travail honore notre Jeune école de Rome et l’érudition française. On y trouve tout à la fois une science profonde, l’indépendance du jugement, la netteté d’un esprit qui voit et qui parle clair.