Ouvrir le menu principal

Essais et Notices - Une Bibliothèque historique arménienne

ESSAIS ET NOTICES.
Une Bibliothèque historique arménienne[1].

La littérature arménienne se recommande par le nombre et la valeur des monumens historiques qu’elle a produits. Depuis le commencement du IVe siècle jusqu’à nos jours, ces monumens se continuent par une succession non interrompue, véritable chaîne d’or qui rattache le monde ancien à celui où nous vivons. Antérieurs de près de cinq siècles aux écrivains musulmans, les auteurs arméniens sont les meilleurs guides, et l’on pourrait dire les seuls, que nous présente l’Orient pour l’étude des faits accomplis dans l’Asie occidentale à une époque où elle obéissait presque tout entière aux princes de la dynastie des Sassanides de Perse (226-651 après Jésus-Christ). Ils appartiennent en effet à une nation qui, d’abord soumise à la suzeraineté de ces puissans monarques, et ensuite, après avoir lutté pour défendre un reste d’indépendance, absorbée dans leur vaste empire, fournit des contingens et des généraux à leurs armées, des employés à leurs chancelleries, des alliances aux plus illustres familles de la Perse et à celle des Sassanides elle-même, tandis que ses chefs, ses patriarches et ses évêques ne cessaient de fréquenter la cour de Ctésiphon. De ce contact entre les deux royaumes, encore plus intime dans les âges antérieurs, sous les Arsacides, lorsque les deux branches principales de cette famille s’étaient partagé la Perse et l’Arménie, résulta une communauté de civilisation et pendant longtemps de croyances religieuses dont plus d’un souvenir se retrouve dans les auteurs arméniens primitifs. Lorsqu’au IIIe siècle de notre ère une scission s’opéra dans cette unité de croyance par la restauration en Perse de l’ancien culte de Zoroastre à l’avènement des Sassanides et par la conversion de l’Arménie à la foi de l’Évangile, ce dernier pays tendait à s’unir plus que jamais politiquement à la Perse par l’incorporation définitive dans la monarchie des Sassanides de toute la partie orientale de son territoire.

Si, d’un côté, l’Arménie se rattachait à l’Orient, de l’autre elle fut en communication non moins étroite avec le monde occidental. Dans le siècle qui précéda la naissance de Jésus-Christ, triomphante et glorieuse un instant sous son souverain Tigrane le Grand, elle ne tarda pas à être entamée par les armées romaines et forcée de payer un tribut aux césars. Le christianisme, qui lui vint de l’école de Césarée de Cappadoce, l’entraîna à la culture et à un amour passionné des lettres grecques. On la vit dès lors flotter entre ces deux influences, orientale et occidentale, pencher entre les deux dominations, perse, romaine ou byzantine, qui s’en disputaient la possession. Sa littérature à cette époque reflète l’action de ce double mouvement et l’influence de ces deux courans d’idées opposées. Orientaux par leur position géographique et leurs traditions, les Arméniens furent alors transformés et imprégnés d’hellénisme par leur éducation littéraire et religieuse. Dans leurs annales apparaissent plusieurs des noms les plus célèbres de l’histoire romaine et byzantine, Lucullus et Pompée, Mithridate et Tigrane, Antoine et Corbulon, et plus tard Héraclius, Chosroès le Grand, Yezdedjerd, et autres sur lesquels il n’est pas moins précieux de pouvoir les interroger. C’est chez les Arméniens, soumis pendant près de six cents ans aux Parthes (qui leur donnèrent une longue suite de souverains, leur apôtre national, saint Grégoire l’Illuminateur, et leurs premiers et plus glorieux patriarches, et de qui descendaient les plus illustres familles de l’Arménie), que la tradition de ce peuple, dont le passé est si obscur pour nous, s’est conservée vivante bien au-delà du temps où la puissance des Arsacides était déjà écroulée.

Lorsque les Arabes, animés de l’enthousiasme religieux et militaire que le prophète avait su leur inspirer, s’élancèrent du fond de leurs déserts sur les empires qui leur servaient de barrière au nord ; lorsque après eux les Turcs seldjoukides et ensuite les Mongols se précipitèrent du fond de leurs steppes sur l’Asie occidentale, l’Arménie fut un des premiers pays qu’ils envahirent et qui subit leur joug, et ses historiens, en nous racontant les désastres et les bouleversemens dont leur patrie fut alors le théâtre, nous apprennent une foule de détails dont on chercherait vainement la mention ailleurs. Il y a plus, les mêmes faits rapportés par les auteurs musulmans et arméniens fournissent, en rapprochant ces auteurs entre eux, un terme de comparaison rendu piquant et curieux par le point de vue religieux et social si opposé, par la condition d’oppresseurs et de vaincus où les uns et les autres sont placés. Inspirés par un sentiment très vif de nationalité, les écrivains arméniens affectent un caractère non moins original lorsqu’ils nous peignent les révolutions de l’empire grec, qui pesa toujours d’un si grand poids sur les destinées de leur patrie, lorsqu’ils nous retracent les croisades, la part active qu’y prirent leurs compatriotes de la Cilicie, et le goût dont ceux-ci s’éprirent pour la langue, les constitutions féodales et chevaleresques des Franks. À portée de connaître parfaitement les événemens qui, à l’époque des guerres saintes, eurent pour théâtre la Cilicie, le nord de la principauté d’Antioche et le comté d’Édesse, contrées habitées par des populations arméniennes, ils viennent ajouter leurs travaux comme un complément nécessaire à ceux des historiens latins, grecs, arabes et syriens contemporains.

Dans des temps plus rapprochés de nous, lorsque l’Arménie était l’objet de l’ambition rivale des sofis de la Perse et des sultans ottomans, le règne de Schah-Abbas Ier, l’émigration des Arméniens, arrachés en masse de leurs foyers et transportés à Ispahan par ordre de ce prince, les développemens de leur colonie de Djoulfa, l’impulsion donnée par leur industrieuse activité au commerce et à la prospérité financière de la Perse sous Abbas et ses successeurs immédiats, ont inspiré à Arakel de Tauris des pages écrites avec une élégance digne de servir de modèle. Enfin plusieurs des sultans des derniers siècles ont eu parmi les Arméniens, leurs sujets, des biographes dont les ouvrages, encore peu consultés, pourraient l’être avec profit, et mériteraient d’être mis en lumière.

Jusqu’ici, la littérature arménienne n’avait été étudiée que dans un ordre de monumens qu’elle a produits aussi avec abondance, et souvent avec une supériorité incontestable : les livres de prières et de liturgie, et les traités ascétiques et de théologie. Ses richesses historiques avaient été laissées de côté au milieu des investigations qui, depuis un demi-siècle, ont reculé si loin les limites de l’érudition orientale. M. Dulaurier s’est imposé la tâche de séculariser en quelque sorte cette littérature, et de la faire entrer dans le cercle où s’exercent les recherches actives de la science moderne. C’est dans cette intention qu’il publie le recueil inauguré par la traduction de la Chronique de Matthieu d’Édesse. Quoique Matthieu ait commencé son récit en 952, plus d’un siècle et demi avant le départ des croisés pour la Terre-Sainte, sous la conduite de Pierre l’Ermite, il appartient cependant à l’histoire des croisades. En effet, cette histoire ne saurait être comprise sans la connaissance des événemens qui préparèrent la scène où nos ancêtres vinrent jouer un rôle si glorieux : les invasions des Turks seldjoukides, avec lesquels ils eurent tant de fois à se mesurer, l’origine des principautés que ceux-ci fondèrent en Perse, dans le nord de la Syrie et dans l’Asie-Mineure, les tentatives des empereurs grecs pour arracher les saints-lieux aux mains des infidèles, et l’établissement du royaume chrétien de la Petite-Arménie. Ce royaume, dont la création remonte à la fin du XIe siècle et fut l’œuvre d’un chef émigré de la Grande-Arménie nommé Roupên, prit rang en peu de temps dans la grande confédération que formèrent les colonies latines de l’Orient. À peine les croisés eurent-ils traversé l’Asie-Mineure et la chaîne du Taurus, que les Arméniens qui habitaient ces montagnes accoururent à eux comme vers des frères venus de l’Occident, leur prodiguèrent des secours pendant les rigueurs de la famine au siège d’Antioche, et dès lors ne cessèrent de combattre dans leurs rangs sur presque tous les champs de bataille. Des alliances mêlèrent le sang des descendans de Roupên à celui des familles françaises les plus illustres. Sous le règne de l’un d’eux, Léon II, dit le Grand, qui épousa en premières noces une princesse de la maison d’Antioche et ensuite Sibylle, fille d’Amaury, roi de Chypre, les Latins étaient déjà établis en nombre considérable dans la Cilicie ; on y voyait affluer les marchands de Gênes, de Venise et de toutes les villes commerçantes de l’Italie, ceux de la Catalogne et de la Provence. Le clergé frank y possédait des monastères, et les trois ordres de Saint-Jean-de-Jérusalem, du Temple et Teutonique, de riches commanderies. Des seigneurs français occupaient de grandes charges à la cour des Roupéniens. Lorsque, vers 1342, les rois de race arménienne eurent fait place à des princes d’une branche des Lusignans de Chypre, la Cilicie fut envahie plus que jamais par les Latins et soumise à leur influence. L’existence du royaume de la Petite-Arménie comme frontière de la Syrie et donnant accès dans ce pays fut toujours considérée comme indispensablement liée au maintien des colonies chrétiennes d’outre-mer tant qu’elles furent debout, ou à l’espérance de les recouvrer lorsqu’elles furent perdues. C’est pour cette raison que les papes firent tant d’efforts pour soutenir ce royaume contre les Égyptiens, et appelèrent tant de fois à son secours les souverains de l’Europe ; mais leur zèle resta impuissant au milieu de la tiédeur qui avait succédé à l’enthousiasme des croisades. Leur voix ne fut pas écoutée ; la Petite-Arménie succomba sous les coups réitérés et terribles des infidèles, et perdit à jamais son indépendance avec son dernier roi, Léon VI. Ce prince infortuné, tombé entre leurs mains, vint, après une longue captivité, finir ses jours à Paris, à la cour de Charles VI, en 1393.

Tout ce que nous savons de la vie de Matthieu d’Edesse, historien de ce royaume mi-partie arménien et latin, est ce qu’il nous révèle lui-même dans les prologues de sa deuxième et de sa troisième partie. Il s’attribue le surnom ethnique d’Ourhaïetsi, c’est-à-dire habitant ou plutôt natif d’Edesse (Ourha), et en effet il ajoute immédiatement que cette cité,lui avait donné le jour. Quelques lignes plus loin, il se qualifie de vanérêts ou supérieur de couvent. L’époque de sa naissance et de sa mort nous est inconnue. Ce qui est indubitable, c est que son existence dut se prolonger au-delà de 1136, année où se termine son récit, et lorsque Édesse appartenait à Josselin le Jeune. C’est dans cette ville qu’il en rassembla les élémens ; la rédaction des deux premières parties lui coûta, à ce qu’il nous dit lui-même, quinze années d’un travail persévérant.

La biographie de Grégoire, son continuateur, ne nous est pas mieux connue. Il nous apprend qu’il était prêtre séculier (érêts), c’est-à-dire, suivant la discipline de l’église arménienne, non engagé dans l’état monastique, et marié. Les deux expéditions de l’empereur Jean Comnène en Cilicie et en Syrie (1137-1143), la prise d’Édesse sur les chrétiens par l’atabek Emad-Addin-Zangui, le père du fameux Nour-Eddin (1144), les relations tantôt hostiles, tantôt bienveillantes, des sultans seldjoukides d’Iconium avec les princes de la Petite-Arménie, les démêlés et les guerres de ces sultans avec les émirs de Cappadoce, de la famille de Danischmend, la fin de la dynastie des comtes d’Édesse de la maison de Courtenay, les entreprises des croisés contre Nour-Eddin, celles des rois de Géorgie sur le territoire arménien, tels sont les faits principaux dont il s’est occupé.

Après avoir donné une idée d’un ouvrage qui voit le jour traduit pour la première fois dans une langue européenne, je voudrais dire quelques mots du travail de M. Dulaurier. En s’imposant la tâche de reproduire cet ouvrage en français avec une fidélité rigoureuse, et de faire ressortir dans tout leur relief les traits de la physionomie des deux chroniqueurs, il a eu à vaincre plus d’une difficulté : leur style est inculte et leur langage vulgaire ; on y retrouve l’empreinte d’un siècle où les lettres arméniennes étaient en pleine décadence, où la barbarie avait remplacé à Édesse cette culture de l’esprit perfectionné, cette civilisation élégante et raffinée dont la métropole de l’Osrhoëne avait été jadis le foyer. Dans ces pages, tracées d’une main rude et inexpérimentée, les mêmes tournures, les mêmes images reviennent à chaque instant. Dissimuler ce que ces répétitions ont de fatigant pour nous et en même temps conserver les allures du récit arménien, c’était un problème que le traducteur a cherché à résoudre en employant toutes les ressources de notre langue, si souple et si variée. Je ne voudrais point cependant affirmer qu’il y ait toujours réussi ; mais cette monotonie de style disparaît en quelque sorte par l’intérêt dramatique de la narration, par la mobilité de la scène où le lecteur est transporté, et par l’étrangeté des appréciations que suggèrent à Matthieu et à Grégoire leurs préjugés nationaux.

Dans sa préface, M. Dulaurier a esquissé le tableau politique de l’Orient pendant la période qu’ils ont embrassée, et qui comprend le temps où Édesse fut sous la domination française. En discutant les sources où ils ont puisé, il montre que leurs informations proviennent des archives des anciens souverains bagratides d’Ani, de la tradition orale, et sans doute aussi d’anciens mémoires écrits en arménien et que nous ne possédons plus aujourd’hui. Pour un ouvrage émané d’une littérature aussi peu cultivée que l’a été jusqu’à présent celle de l’Arménie, et où sont racontés des faits nouveaux, peu connus ou présentés sous un jour particulier, un commentaire était indispensable. Les auteurs contemporains, chrétiens ou musulmans, ont été consultés pour éclaircir, rectifier et compléter les récits de nos deux chroniqueurs. Dans les notes, qui ont été rejetées à la fin du volume, et qui en forment environ le tiers, le traducteur s’est attaché à fixer toutes les positions géographiques indiquées dans le texte, à discuter toutes les questions qui touchent à l’histoire des populations arméniennes, alors disséminées dans la Grande-Arménie, la Mésopotamie et la Cilicie, et à celle pareillement des nations avec lesquelles elles furent en rapports de guerre, d’alliance ou de sujétion, et principalement des Franks de la Syrie.

Une entreprise aussi considérable que la publication du corps entier des historiens arméniens n’a point effrayé M. Dulaurier ; mais je crains que son zèle ne lui ait fait illusion sur le poids du fardeau dont il s’est chargé. Que de soins et de peines pour la recherche seulement des matériaux à mettre en œuvre ! La plupart de ces historiens sont encore inédits, et les bibliothèques de l’Europe n’en renferment qu’un très petit nombre ; il faut se les procurer en Orient, souvent à grands frais, et lorsqu’un possesseur jaloux refuse de s’en dessaisir, se résigner à la tâche longue et ingrate de les copier soi-même. Cependant, quelle que soit la longueur de la course que fournira M. Dulaurier dans la carrière où il s’est engagé, la reconnaissance du monde savant lui sera due pour l’initiative qu’il a prise dans des études fécondes et négligées avant lui, et que l’avenir doit développer et agrandir. Nous ajouterons que, pour tirer parti de ces documens, les premières notions à acquérir sont celles du système chronologique d’après lequel les dates y sont énoncées et de la manière dont elles concordent avec notre calcul usuel des années de Jésus-Christ. Le calendrier arménien, qui est très certainement celui de l’antique Orient, antérieur à toutes les corrections qu’il a reçues depuis, est fondé sur l’année solaire vague de trois cent soixante-cinq jours, sans fraction. Par conséquent il anticipe d’un jour tous les quatre ans sur le calendrier julien, et tout l’ensemble de sa corrélation change de cette même quantité par une évolution qui parcourt une période de 1461 années vagues = 1460 années juliennes. Le point initial de cette grande période n’ayant jamais été déterminé avec une suffisante précision, il était impossible de calculer exactement les dates arméniennes qui s’offrent à chaque pas, et qui sont indiquées ordinairement avec un très grand soin. Outre ce mode de supputation, les Arméniens se sont servis d’une foule d’autres méthodes, empruntées aux calendriers des autres nations ou au comput ecclésiastique. Enfin, leurs annales étant souvent en connexion avec celles de l’empire byzantin et des nations slaves, l’étude de la chronologie d’après laquelle elles sont réglées ne saurait être séparée de celle qui a guidé les chronographes grecs et slavons. Un volume destiné à traiter ces divers points de la science des temps peut être considéré comme le préambule obligé- de la collection que M. Dulaurier s’est donné la mission de mettre en lumière. Il nous annonce dans la préface du volume aujourd’hui publié que ce second ouvrage ne tardera pas à sortir des presses de l’Imprimerie impériale. Ce sera un précieux secours pour donner à l’histoire d’une partie considérable de l’Orient, dans l’antiquité et au moyen âge, une précision et une certitude qu’elle n’a point eues jusqu’à présent, et pour la rattacher plus étroitement à l’histoire générale, lorsque la littérature arménienne aura fourni cette masse de documens nouveaux qu’elle possède, et dont la Chronique de Matthieu d’Édesse peut déjà faire sentir l’importance et l’intérêt.


A. DE WICKERING.


V. DE MARS.


  1. Bibliothèque historique arménienne, ou Choix des principaux Historiens arméniens, traduits en français et accompagnés de notes historiques et géographiques, par M. Edouard Dulaurier, — Chronique de Matthieu d’Edesse (962-1136), continuée par Grégoire le Prêtre jusqu’en 1162, d’après trois manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris. — Durand, libraire-éditeur, rue des Grés, 7.