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Essais et Notices/Les Traditions populaires de l’Islande


ESSAIS ET NOTICES
TRADITIONS POPULAIRES DE L'ISLANDE.


Isländische Volkssagen der Gegenwart, vorwiegend nach mündlicher Ueberlieferung gesammelt und verdeutscht, von Dr Konrad Maurer, Leipzig, 1860.


On sait avec quelle ardeur, dans son active enquête des élémens d’une histoire philosophique de l’esprit humain, l’Allemagne recherche et publie en d’innombrables volumes les légendes, les traditions, les chants et usages de tous les peuples. Il n’est pas en ce moment de province ni de vallée allemande, si petite qu’elle soit, qui n’ait été l’objet d’une pareille étude, et parmi les nations voisines de l’Allemagne proprement dite sur qui semblable examen a été fait, celles que lui désignait une communauté d’origine ont d’abord attiré et retenu son attention. C’est ainsi que, dans les derniers temps, les publications germaniques sur les chants et légendes des Slaves et des Scandinaves se sont multipliées, soit que des interprètes comme les Grimm, comme MM. Kuhn, Mannhardt et Simrock, rendissent compte de quelque mythe commun à toute une race, soit que des recueils comme la Revue mythologique, fondée par M. J.-W. Wolf, s’appliquassent à fixer enfin par l’imprimerie ce que la tradition orale avait seule transmis jusqu’à nous.

L’Islande ne pouvait échapper à cette recherche, elle qui joue un si grand rôle dans l’histoire générale de la race Scandinave. L’Islande, république florissante de 874 à 1264, a été pendant ces quatre siècles l’asile des institutions, des idées, des traditions et des mœurs Scandinaves. Sa langue, dans laquelle on a voulu, par des conjectures téméraires, retrouver le vieil idiome celtique, semble avoir été la langue primitive de tous les peuples de l’extrême Nord, qui l’ont parlée certainement jusqu’au XIVe siècle. Elle est restée ensuite langue savante, et après avoir servi à écrire les monumens législatifs, historiques et poétiques de ces peuples, elle s’est pliée à la traduction de nos poèmes français du XIIe et du XIIIe siècle, qu’on retrouvera sous cette étrange enveloppe comme on retrouve Aristote sous la poussière des manuscrits arabes. Elle vit encore aujourd’hui, si bien qu’un paysan islandais comprend sans étude le style des anciennes sagas, difficilement intelligibles à tout le reste du Nord. On peut dire sans paradoxe que l’Islande a été l’un des berceaux de la civilisation moderne : nous espérons le démontrer prochainement ; il ne s’agit aujourd’hui que d’une récente publication de M. Konrad Maurer qui se rapporte à ce sujet d’étude et qui nous paraît très digne d’une attention particulière.

M. K. Maurer, professeur de droit germanique à la haute école de Munich, est un des plus zélés parmi les savans allemands qui étudient avec ardeur l’ancien nord Scandinave. Son Histoire de la Conversion de la race norvégienne au Christianisme est un beau monument, et on attend avec impatience la suite de ses études sur les sagas et sur l’histoire du droit islandais. Son livre sur les Traditions populaires de l’Islande du présent est le résultat d’un séjour de six mois dans cette île, pendant lesquels il a écouté tous les récits, noté les chants populaires, recueilli les traditions. On a bien rassemblé en trois gros volumes les souvenirs du Groenland, qui est aujourd’hui, peu s’en faut, un glacier ; à plus forte raison pouvait-on faire un tel travail sur l’Islande, qui n’a pas subi de si dures destinées. Le gulf-stream, en se rapprochant d’elle, répand sur ses côtes une certaine chaleur qui corrige les effets de sa latitude ; pendant les mois d’été, un brillant soleil inonde encore la plaine célèbre de Tingvellir, où se tenaient les assemblées nationales de la république islandaise. Il y a eu là des orages populaires, des sentimens et des passions, un développement d’idées politiques, morales, religieuses, dont les échos subsistent aujourd’hui.

C’est en 874 que les principaux chefs de famille de Danemark, de Suède et de Norvège, fuyant l’autorité monarchique, dont l’unité s’établissait alors dans chacun des trois pays et menaçait leur indépendance, vinrent se fixer en Islande avec leurs femmes, leurs enfans, leurs serviteurs et leurs esclaves. L’émigration se composait en grande partie des représentans des hautes classes de la nation Scandinave, de ceux qui aimaient la liberté et qui se dévouaient généreusement pour une idée. On ne trouve pas cependant qu’elle ait apporté dans sa nouvelle patrie un ensemble de dogmes religieux acceptés avec une foi entière et vivante dans les cœurs. L’ancienne religion Scandinave, sans aucun doute issue de l’Orient, après avoir fleuri pendant quelques siècles dans la péninsule septentrionale, semble avoir subi, à l’époque où s’est faite la colonisation islandaise, une transformation qui devait amener sa décadence. C’est Thor, dieu de la force, et non plus Odin, ni Balder, ni Frey, que les nouveaux Islandais préfèrent, et le livre de M. K. Maurer témoigne que les traditions léguées par l’ancienne religion à l’Islande actuelle sont beaucoup moins nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui même dans les autres états Scandinaves.

En tête des annales du singulier pays qui nous occupe se présente un épisode mémorable : la rencontre du génie celtique et du génie Scandinave ; celui-ci jeune et inaugurant ses futures destinées, celui-là vieux et caduc, et dont la décrépitude s’était ranimée en se pliant aux nouvelles ardeurs du christianisme. Les premiers livres du Nord, comme les Schedae d’Arius Polyhistor et le Landnama-Bok, racontent en effet que les premiers colons en Islande trouvèrent dans cette île une petite population d’Irlandais chrétiens qui s’enfuit à leur approche et disparut aussitôt, en laissant pour seules traces de son passage quelques objets relatifs à son culte, des anneaux et des crosses et des livres de liturgie. Bien que la rencontre eût été courte et rapide, le souvenir s’en est transmis pendant tout le moyen âge, et jusqu’à nos jours, avec un visible sentiment de répugnance et d’horreur. Le Landnama-Bok raconte déjà mainte histoire de colons qui trouvèrent la mort pour s’être établis dans les mêmes lieux où avaient habité ces Irlandais. On les avait surnommés papar ou prêtres, et une petite île voisine de la côte orientale avait pris d’eux le nom de Papey. On voit pendant tout le moyen âge cette île passer tantôt pour un séjour de bienheureux où la mort ne pénètre pas, tantôt, et plus souvent, comme si un sentiment de jalousie venait s’ajouter à celui d’une haine instinctive, pour une terre à jamais redoutable et protégée par les malins génies. On dit encore aujourd’hui proverbialement en Islande de celui qui d’une manière inexplicable a de l’argent dans sa poche qu’il porte des chausses de Papey, et les recettes abondent pour fabriquer un si précieux vêtement. Il y faut d’ordinaire la peau d’un mort et une pièce d’or qu’on aura volée, et si un autre avare n’en dépouille pas volontairement le premier possesseur avant sa mort, celui-ci y perdra son âme.

Aux premières explorations de l’île succéda le landnam, c’est-à-dire la prise de possession du sol, qui est racontée dans le Landnama-Bok, récit important et mémorable parce qu’il reproduit indubitablement le tableau de l’établissement primitif des peuples du Nord dans la péninsule Scandinave. Il est intéressant de constater que le souvenir des premiers chefs de l’émigration islandaise, loin d’être effacé aujourd’hui, s’est augmenté de traditions et de légendes. — Hrafna-Floki, c’est-à-dire Floki-aux-Corbeaux, est le troisième Norvégien qui visita l’île, et dont le Landnama raconte que, n’ayant ni boussole ni compas, il se servit, pour diriger sa navigation et trouver la terre, du vol des corbeaux qu’il avait dressés par des moyens magiques. La légende en fait aujourd’hui un immense géant dont une seule enjambée franchit un fiord large d’une lieue ; deux localités qui portent son nom attestent ce fameux pas de Floki. — Ingolf Arnarson est le premier qui établit sa demeure en Islande ; un énorme rocher porte aujourd’hui son nom, et sur ce rocher, situé au point même où l’on rapporte qu’il aborda jadis, on voit un tertre en pierres et en gravier sous lequel le premier landnamer s’est fait ensevelir ; il a choisi ce haut lieu pour surveiller de là perpétuellement l’île qu’il a jadis peuplée. Tous les principaux héros du Landnama et des sagas ont de la sorte encore aujourd’hui leur histoire.

Il était juste que Saemund le Sage eût une large place dans les souvenirs populaires de la postérité islandaise. Né en 1056 et mort en 1133, Saemund fut un des plus savans hommes du moyen âge Scandinave, et c’est à lui qu’on attribue le recueil de l’Ancienne Edda et la belle saga de Nial. Il avait étudié à l’université de Paris. Aussi le renom de magicien lui fut-il acquis de son vivant. La saga de l’évêque Jean, écrite au commencement du XIIIe siècle, suivant M. Maurer, raconte que Saemund s’était mis dans l’école d’un maître célèbre, y avait appris toutes les sciences, puis avait tout oublié, jusqu’à son propre nom. L’évêque, qui voulait le sauver, le détermina à fuir, à quitter les pays du midi et à revenir en Islande. Ils choisirent pour réaliser leur projet une nuit obscure, pendant laquelle ils marchèrent sans être poursuivis ; mais au milieu de la seconde nuit, le ciel étant sans nuage, le maître put lire dans les étoiles où ils en étaient de leur course, et il se mit à leur poursuite. Saemund lut lui-même le danger dans les astres : « Mon maître est en chemin, dit-il à l’évêque, et voit où nous sommes. Prends mon soulier, remplis-le d’eau, et mets-le-moi sur la tête. » Au même instant, le maître s’arrêta dans sa route et dit à ses compagnons, en regardant les astres : « Mauvaise nouvelle, mes amis ! Celui que nous poursuivons vient de se noyer ; je vois le signe de l’eau sur son étoile, et nous pouvons maintenant retourner au logis. » Délivrés de ce péril, les deux fuyards continuent à marcher en avant. La nuit suivante, le maître regarde encore le ciel, et il est tout étonné de retrouver l’étoile de son élève nette et brillante, comme s’il ne lui était rien arrivé. Il remonte à cheval avec tous ses gens et part en grande hâte ; mais Saemund aperçoit ce nouveau péril : « Voilà derechef l’astrologue en route, dit-il à l’évêque ; vite, prends mon soulier, tire ton couteau et blesse-moi à la cuisse ; mets-moi ensuite sur le haut de la tête mon soulier plein de sang. » L’évêque fit ainsi, et aussitôt l’astrologue, qui, tout en chevauchant, ne cessait d’observer les cieux, s’arrêta et dit à ses hommes : « Cette fois je vois du sang sur l’étoile de celui que nous cherchons ; assurément il vient d’être tué par celui qui l’entraînait dans sa fuite, et le voilà puni de m’avoir abandonné. » Cela dit, il tourna bride, lui et les siens, et ils rentrèrent au logis. L’astrologue cependant, inquiet de sa première méprise, monta à sa tour : quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant que l’étoile de Saemund avait recouvré tout son éclat ! Il en conclut, mais un peu tard, que son élève en savait autant et plus que lui, qu’il avait eu tort de vouloir le retenir et qu’il fallait désormais lui laisser faire son chemin dans le monde sans maître ni leçon : sage raisonnement qui rendit le repos à l’astrologue, et permit à l’évêque et à Saemund de retourner sans encombre en Islande et d’y aborder heureusement.

Voilà l’ancienne légende sur Saemund le Sage, celle du XIIIe siècle ; voyons la légende moderne, celle d’aujourd’hui : la comparaison nous fera mesurer les progrès et le travail de l’imagination populaire.

On raconte aujourd’hui, quand on parle de Saemund, qu’il y avait autrefois à Paris une école de magie noire ; les leçons s’y donnaient dans une chambre souterraine où nul rayon de lumière ne pénétrait. Les écoliers restaient enfermés dans cette salle pendant tout le temps de leur éducation, de trois à sept ans, sans voir le jour et sans monter une seule fois à la surface de la terre. Une main noire et velue leur présentait chaque jour leur nourriture. Ils n’apprenaient que dans des livres écrits avec des caractères de feu qui brillaient dans les ténèbres ; il n’y avait qu’un maître, qui restait invisible et secret : c’était le diable en personne. Pour seul profit de ses leçons, le diable revendiquait corps et âme, quand à la fin de chaque année une promotion quittait l’école, celui des disciples qui sortait le dernier ; chacun espérait bien être alerte ce jour-là et laisser quelqu’un de ses camarades en arrière. Le jour où Saemund dut sortir, ses études étant achevées, deux autres Islandais se trouvaient avec lui. Craignant pour ses compatriotes un sort funeste et comptant sur sa propre habileté, il s’engagea à sortir le dernier. Il jeta sur ses épaules un grand manteau blanc sans l’attacher ni le nouer d’aucune façon : quand ses deux amis eurent passé, il se glissa rapidement, laissant entre les griffes du démon qui s’abaissaient sur lui le manteau seul ; mais la porte de fer de la salle souterraine se ferma cependant si vite par derrière qu’elle lui écorcha un talon. La mésaventure s’appliqua proverbialement depuis à quiconque ne sortait pas assez promptement pour son honneur de quelque louche entreprise. Selon un autre récit, quand Saemund quitta la prison, il avait le soleil en face, et le diable ne prit que son ombre, qu’il retint ; on reconnaît la légende germanique dont s’est inspiré Chamisso.

Suivent cent histoires des bons tours joués au diable par Saemund, qui s’est mis en possession de la meilleure cure d’Islande, à Oddi. — Une fois Saemund a pris le malin à gages comme valet d’écurie. Le service va bien jusqu’au printemps ; mais le jour de Pâques, pendant que le curé est en chaire, voilà que l’insolent valet apporte tout le fumier à la porte de l’église, de sorte qu’après le sermon la procession ne peut sortir. Saemund, à qui reste toujours la victoire, force le démon à venir incontinent réparer son insulte en effaçant avec sa langue jusqu’aux dernières traces du fumier, et le démon vaincu, se résignant avec rage, enlève de sa langue une partie de la pierre qui sert de seuil à la petite église d’Oddi, comme chacun le peut voir encore de nos jours. — Voici un des moyens par lesquels Saemund obtenait un si grand ascendant sur les puissances des ténèbres : il demanda un jour au diable s’il pouvait se faire très petit, et il le défia de se changer en un moucheron capable de passer à travers un trou fort étroit qu’il pratiqua dans un mur avec une vrille. Le diable aussitôt de se transformer comme on le demandait et d’entrer en bourdonnant dans le mince corridor. Saemund l’y attendait ; il bouche les deux extrémités, et voilà le diable en sa puissance : il ne le délivra, comme on pense, que sous bonnes conditions, mais non pas telles et si complètes que Saemund renonçât à payer de sa personne, car Saemund était homme d’esprit. Il défie un jour le démon de lui citer un vers en latin ou en islandais, sans obtenir immédiatement, dans les mêmes langues, une réponse avec la rime correspondante. À quelque temps de là, le diable, à cheval sur le toit de l’église, crie à Saemund : Haec domus est alta ! A quoi Saemund répond sans se déconcerter : Si vis descendere, salta / Le lendemain, le diable voit le curé prendre en main une corne à boire ; il lui crie aussitôt : Nunc bibis ex cornu !… La rime était difficile à trouver ; mais Saemund, sans s’émouvoir, lui répond : Vidisti quomodo for nu, mêlant fort à propos l’islandais au latin. — De pareils dialogues se présentent plus d’une fois dans le livre de M. Maurer, et souvent ils montrent à découvert l’intention de tourner en ridicule le mauvais langage dont se servait le clergé du moyen âge.

Il ne faut pas croire d’ailleurs que l’Islande se soit montrée, à l’endroit des magiciens et des sorciers, beaucoup plus superstitieuse que certains autres pays de l’Europe civilisée. Si l’Islandais Svein Soelvason, auteur d’un jus criminale imprimé à Copenhague en 1776, traite encore au sérieux le crime de sorcellerie, il a soin de rappeler que depuis la fin du XVIIe siècle il n’y avait eu en Islande aucune poursuite judiciaire à ce sujet. En effet, on avait encore brûlé un sorcier en 1685, un autre, condamné en 1690, avait été gracié ; seulement de tels scandales judiciaires ne s’étaient pas renouvelés. C’est de quoi faire honneur à l’Islande, surtout si l’on juge par comparaison. Les Islandais à la vérité n’ont pu croire que leur île fût condamnée à subir de si nombreux et de si cruels fléaux sans l’intervention spéciale de quelques funestes puissances. On a dressé pour deux ou trois siècles la liste effrayante des éruptions de volcans, des froids extrêmes et des famines de ce malheureux pays, et, comme si ce n’était pas assez des maux de la nature, il a fallu ajouter à ce martyrologe les désastres causés par les hommes : ici viennent se ranger les excursions meurtrières par lesquelles les pirates des nations mêmes du midi venaient désoler au XVIIe siècle les côtes de l’Islande. La principale de ces expéditions doit être celle qui amena en 1627, sous la conduite d’un chef nommé Abdul, des pirates algériens. Je regrette à ce propos de n’avoir pas trouvé dans le livre de M. Maurer la plus petite explication du mot singulier que je rencontre dans le Dictionnaire islandais-latin de Bicern Haldorsen : Gassgonslaeti, avec cette explication : « insolence et brutalité des Gascons ou Biscaïens, qui, en l’année 1616, dans la partie occidentale de notre île, expièrent par la mort leurs rapines et leurs méfaits de toute sorte. » Évidemment le mot et la tradition font allusion à quelque expédition de nos courageux Basques, et il serait curieux de retrouver cet épisode de leur histoire en si lointain pays.

M. Maurer a enregistré un grand nombre de légendes sur les fléaux naturels de l’Islande et sur les excursions maritimes qui ont désolé ses rivages. De même qu’on invoquait en France au moyen âge Dieu contre les Normands : libera nos a malo et a furore Normannorum, prière qui se récitait il y a trois ou quatre ans, qui se récite peut-être encore aujourd’hui (curieux exemple de la perpétuité des traditions) dans un couvent voisin de Paris qu’on pourrait nommer, de même, jusque vers la fin du XVIIIe siècle, l’Islande faisait célébrer un certain jour chaque année un office « contre les Turcs. » En divers endroits de l’île, on montre des champs de bataille avec de grands tertres sous lesquels ont été ensevelis ces ennemis extérieurs vaincus : ici le Spanskanof, nom qui rappelle l’incursion et la défaite de pirates espagnols, là le Danski holl ou tombe des Danois, etc.

Aux pirates et corsaires qui pillaient les habitations le long des côtes répondent les brigands de l’intérieur ; l’un des plus curieux chapitres du livre que nous étudions est assurément celui qui contient les récits populaires et les légendes traditionnelles concernant les utilegumenn. On reconnaît la composition du mot ; il s’agit des outlaw, des hommes hors la loi. On appelait ainsi en Islande les hommes que l’althing avait condamnés à l’exil, et qui, plutôt que d’aller à travers les mers chercher une nouvelle patrie, aimaient mieux s’enfoncer dans le centre du pays, à peu près inhabité, pour y vivre, affamés et misérables, des seules ressources que bien souvent le vol et le crime, mais quelquefois aussi des industries habiles à exploiter le merveilleux, leur pouvaient procurer. Le centre de l’île était devenu aux yeux des Islandais une redoutable contrée de laquelle ils répétaient aux veillées mille étranges récits ; le suivant porte l’empreinte d’une certaine finesse de sentiment et exprime assez bien la terreur qu’inspiraient aux familles de paysans islandais les mystères de ce nouveau et immense border.

Il y avait une fois un paysan nommé Sigurd, homme honnête et respecté. Il avait une fille appelée Helga, belle et vertueuse. Helga était fiancée à un serviteur de Sigurd nommé Olaf, un brave et courageux jeune homme. Un jour elle sort de chez son père pour aller surveiller les femmes au lavoir, et elle ne revient pas. On la cherche, le lendemain et les jours suivans dans tout le voisinage sans la retrouver. Sigurd pleurait, mais Olaf était en proie à une douleur plus vive encore ; la vie lui devenait insupportable. Une nuit cependant, comme il avait succombé au sommeil, il eut un songe, et crut entendre une voix qui lui disait, après lui avoir reproché son désespoir : « Lève-toi, prends des souliers neufs, mets des vivres dans ton sac, et va-t’en vers le midi jusqu’à ce que tu rencontres un tertre entouré de pierres ; un ruisseau coule au pied, tu le franchiras ; tu verras ensuite un sentier que tu suivras ; confie-toi en Dieu seul, et ne te laisse arrêter ni détourner par aucun obstacle ni par aucun conseil. » A peine éveillé, Olaf se rappela son rêve : il fit aussitôt ses préparatifs, et malgré les larmes de Sigurd, qui l’appelait son fils et son dernier espoir, il partit. Après avoir longtemps marché, toujours dans la direction du midi, il aperçut le tertre désigné, puis le ruisseau, puis le sentier. Cela lui donna du courage. Bientôt il aperçut un jeune homme de haute taille qui gardait un troupeau de brebis ; cet homme, bizarrement vêtu, avait une hache sur l’épaule. « Je te connais, dit-il à Olaf, tu viens chercher Helga, qu’on t’a enlevée ; elle est près d’ici, mais elle ne te sera pas rendue. Retourne chez Sigurd au plus vite, ou je serai forcé de te fendre la tête avec cette hache. » A peine Olaf a-t-il entendu ces paroles qu’il saisit adroitement son adversaire, le force à jeter loin de lui son arme et le terrasse ; toutefois il lui laisse la vie à la condition qu’il deviendra son serviteur dévoué ; l’inconnu s’y engage par un serment, puis lui raconte que son père et sa mère, qui sont des outlaw, habitent près de là avec ses deux frères et ses sœurs ; c’est son père qui a enlevé Helga. Un de ses frères veut l’épouser, mais elle s’y refuse ; elle passe les jours et les nuits dans les larmes, elle est pâle et amaigrie : Olaf sera reçu comme un ennemi, mais son nouveau serviteur, Kari, lui sera dévoué jusqu’à la mort. Tous deux se mettent en marche. On arrive le soir, par une petite et étroite vallée, à la cabane des outlaw. Le père, la mère et les deux fils sont d’un aspect hideux et repoussant, tandis que les deux filles semblent au contraire douces et jolies. Olaf cherche en vain du regard Helga, sa fiancée ; il voudrait parler, mais l’accueil sinistre qu’il reçoit arrête sa parole : Kari le fait asseoir, se place à côté de lui, et lui apprête un frugal repas, tandis que le père et les frères s’entretiennent à part et à voix basse. Bientôt le père déclare qu’il est temps qu’on s’aille coucher. Kari prend Olaf par la main et le conduit à la chambre qui lui est destinée. À peine y est-il entré qu’une jeune fille vient, suivant l’ancienne coutume islandaise, pour lui ôter ses habits. Il la voit à peine, tant la chambre est obscure. Elle ne dit pas un mot ; seulement, pendant qu’elle lui essuie les pieds, il sent tomber ses larmes, et quand elle va sortir, elle lui dit à l’oreille, de sa voix la plus basse, de prendre garde à lui. Kari lui-même vient ensuite ; il veut passer la nuit auprès d’Olaf, qui se contente de lui emprunter sa hache, et attend l’événement. Le vieil outlaw ne tarde pas en effet à entrer, il est suivi des deux frères ; mais Olaf ne se laisse pas surprendre : il fend la tête au vieillard, il blesse mortellement un des fils, et, de concert avec Kari, il force l’autre à se rendre et à lui jurer fidélité. Pendant ce tumulte, Helga est plongée dans les larmes et la prière ; Kari l’amène en toute hâte et la remet aux bras de son fiancé. C’était elle qu’on avait envoyée le soir pour le servir, mais on veillait aux portes et on épiait sa parole ou son regard. — Dès le lendemain, après avoir enseveli les morts, Olaf mit le feu à la cabane des outlaw ; tous le suivirent chez le vieux Sigurd, excepté celui des deux fils qui survivait ; celui-là préféra encore au commerce des hommes la sauvage et inquiète liberté du désert.

Ce n’est pas le moindre charme de ces légendes islandaises que d’y retrouver, grâce à l’identité constante du cœur humain, quelques fleurs de cette poésie qui s’épanouit plus librement sans doute sous de moins rudes climats. La nature particulière de l’Islande n’exclut pas d’ailleurs la poésie ; tout au moins doit-elle ébranler et exciter l’imagination. Qu’on lise non pas seulement la spirituelle relation du trop court voyage de lord Dufferin en Islande, mais par exemple le journal d’Olafsen et Paulsen pendant leur longue et savante visite de cinq années dans cette Ile à la fin du XVIIIe siècle, et on admirera les singuliers phénomènes de cette terre et de ces cieux : ici les sources intermittentes, les eaux minérales de toute sorte, celles qui endorment et celles qui enivrent ; là des aurores boréales ou des éclats de foudre de toutes les nuits (comme pendant tout l’été de 1718), des lacs comblés en une heure par la lave des volcans, les feux souterrains, les jets de sources chaudes, les météores, les nuages colorés et aux formes diverses qui s’élèvent sur la surface des eaux, les mers de sang, les mirages, les apparitions célestes. Quelles imaginations humaines seraient restées insensibles à ces magnifiques spectacles ? Même à côté des explications que donne la science, il y aura toujours en présence de ces manifestations étonnantes de la nature d’autres commentaires qu’inventera l’esprit humain. Tout un chapitre du livre de M. Maurer contient les nombreuses légendes islandaises qui cherchent à expliquer chacun de ces phénomènes.

L’imagination islandaise connaît aussi, cela se comprend, toute une faune et une flore symboliques et mystiques dont la connaissance fournirait sans nul doute d’utiles sujets de comparaison et peut-être des explications uniques aux commentateurs de certains ouvrages du moyen âge [1]. C’est encore aujourd’hui une croyance populaire en Islande que les corbeaux forment conseil au milieu de l’automne, et qu’on voit, au jour marqué, chaque couple se diriger vers la place convenue. En Islande comme partout ailleurs, le corbeau est de mauvais augure, et s’il vole avec persistance autour d’un toit, ceux que ce toit abrite sont menacés de mort. Les vaches parlent pendant la première nuit de chaque année, ou, suivant d’autres, pendant la nuit de la Saint-Jean. Un fermier qui n’en voulait rien croire s’alla coucher pendant cette nuit-là dans son étable. Au premier coup de minuit, il entendit une de ses vaches qui disait : « Il est temps de parler. » Sa voisine répondit : « Il y a un homme dans l’étable. » Une troisième ajouta : « Nous le rendrons fou avant le lever du soleil. » Le pauvre homme y perdit en effet la raison. — Nous ne nous arrêterons pas aux légendes qui concernent les monstres de la mer ; elles sont innombrables. Sans parler des hommes ou des femmes-poissons, les chiens de mer sont pour la tradition populaire les anciens soldats de Pharaon ; ils ont été engloutis avec leur maître et vivent misérablement au fond des eaux. Pendant la nuit de la Saint-Jean, ils reprennent pour quelques heures la forme humaine, et viennent sur les rivages jouer, chanter et danser comme les autres hommes. Si par hasard un d’entre eux ne retrouve pas son enveloppe aquatique qu’il a déposée sur le sable, il faut qu’il reste au milieu des hommes jusqu’à ce qu’il la recouvre. Une fois, par une telle nuit, un Islandais eut l’audace de dérober ainsi la dépouille d’un de ces êtres marins ; quand leur troupe se replongea dans les eaux, il en vit un rester errant sur la côte : c’était une femme ; il l’épousa, vécut heureux avec elle et en eut deux enfans. Il avait toujours sur lui la clé du coffre où il avait enfermé son enveloppe marine. Un jour cependant il l’oublia dans un de ses vêtemens, et à son retour il vit que la cassette était vide et sa femme partie pour jamais. Seulement, lorsque les deux petits enfans de l’Islandais s’allaient promener sur le bord de la mer, on voyait un de ces animaux marins élever fréquemment sa tête au-dessus des eaux, suivre leurs jeux et leur jeter sur la rive de beaux poissons dorés et de brillans coquillages.

Le livre de M. Maurer se termine par un certain nombre de contes populaires qu’il a recueillis en Islande. Je les ai lus avidement, curieux de savoir si j’y trouverais quelques souvenirs de l’ancienne littérature islandaise, dont une bonne partie, nous l’avons déjà indiqué, consistait en traductions ou imitations de nos poèmes et romans du moyen âge. Malheureusement ce dernier point de vue ne paraît pas avoir préoccupé M. Maurer, et il est permis de le regretter. Son conte de Linus ne se distingue pas précisément de la généralité des contes inventés à plaisir. Dans celui de Maertholl, on peut bien reconnaître en effet, comme il le dit, quelques échos des anciennes croyances mythologiques du Nord, et par là le récit ne laisse pas d’être intéressant ; mais le plus curieux sans contredit est de retrouver dans l’histoire de l’insensé Brjan quelques-uns des traits que Saxo Grammaticus et Shakspeare ont empruntés à des traditions évidemment anciennes, lorsqu’ils ont écrit leur Hamlet. On va en juger.

Il y avait une fois un roi riche et puissant. Près de son château habitait, dans une pauvre cabane, un vieux paysan avec sa femme, trois enfans et une seule vache pour nourrir toute cette famille. Le roi, étant un jour à la chasse, aperçut la vache du pauvre homme et s’écria : « Oh ! comme ma vache est belle ! » On lui fit remarquer que la bête n’était pas à lui ; il ordonna donc de l’acheter. Aussitôt les gens du roi vont trouver le vieillard, et comme il refuse de vendre sa seule vache, on le tue. Cependant les meurtriers sont effrayés de leur action, et ils se demandent si, de ces trois enfans qui viennent d’assister au meurtre de leur père, il y aura un vengeur. Ils prennent l’aîné et lui demandent s’il a ressenti quelque part la mort de son père. L’enfant montre son cœur, et ils le tuent ; même réponse du second fils, qui a le même sort ; le plus jeune montre grossièrement une autre partie de sa personne, et il est sauvé. On comprend que celui-là sera le vengeur ; mais il faut qu’il grandisse sans danger, et qu’il attende l’occasion. Brjan, c’est son nom, reste chétif et pauvre auprès de sa vieille mère, et simple d’esprit aux yeux de tous. Quelques-unes de ses réponses offrent une ressemblance frappante avec celles de Jean l’Avisé dans les contes de Grimm. Sa mère l’envoie un jour faire une commission au château du roi ; il rencontre des ouvriers qui apportent du pur or pour dorer la chambre de la fille du roi, et il leur dit : « Je souhaite que la charge vous soit moins lourde, mes amis ! » Et, la parole de cet enfant méprisé faisant des prodiges, à quelques pas de là les ouvriers perdent les trois quarts de leur riche fardeau. De retour à la maison, sa mère lui demande ce qu’il a vu et ce qu’il a dit ; elle le gronde. « Ce n’est pas là ce que tu devais dire, mais plutôt : Je vous souhaite, mes amis, une charge trois fois plus lourde ! — Je dirai ainsi la prochaine fois, ma mère. » Le lendemain, il rencontre un enterrement, et, s’adressant aux porteurs : « Je vous souhaite une plus lourde charge, mes amis ! » Et voilà que le corps devient si pesant que les porteurs ne peuvent plus continuer leur marche. De retour à la maison, Brjan est grondé. « Il fallait dire : Que Dieu ait en paix l’âme du défunt ! » Le lendemain, Brjan voit le bourreau qui pend un voleur, etc.

Personne ne s’inquiétait des réponses de Brjan ; on riait seulement de sa simplicité. Bien connu au château du roi, il entrait librement dans les cours et les salles ; on le vit s’établir un jour dans un coin de la salle du festin ; il avait un grand morceau de bois blanc et un couteau, et il taillait avec acharnement de petites chevilles, qu’il mettait ensuite dans ses poches. Quand on lui demandait à quoi il s’occupait, il répondait : « Je venge papa ! » Et comme il n’inspirait nulle défiance, comme on avait oublié d’ailleurs la mort du vieux paysan, nul n’y prit garde. Cependant c’était un jour de grande fête ; les gens du roi buvaient à l’envi. Ils s’enivrèrent à la fin, et tombèrent jusqu’au dernier dans le sommeil de l’ivresse. Brjan se leva alors, et, à l’aide de ses chevilles, il attacha les uns aux autres par leurs vêtemens tous les assistans engourdis. Les meurtriers de son père s’y trouvaient, et le roi lui-même. Bientôt quelques-uns d’entre eux se réveillèrent à moitié, voulurent se dégager, s’irritèrent, tirèrent leurs épées pour se débarrasser de leurs voisins, réveillèrent par leurs cris et leurs malédictions tous les convives ; ils se prirent d’une querelle générale, et finalement se massacrèrent les uns les autres, le roi compris. Ainsi fut vengée la mort du pauvre paysan père de Brjan. — On sait que, dans le récit de Saxo Grammaticus, ce sont des chevilles de bois ainsi taillées pendant sa folie qu’Hamlet emploie pour ensevelir les convives et le roi meurtriers de son père sous les tapisseries du palais, auquel il met ensuite le feu ; dans Shakspeare se retrouve, admirablement traitée, cette même donnée d’une folie moitié involontaire et moitié feinte. M. Maurer remarque au reste que le nom de Brjan est irlandais, qu’il se retrouve aujourd’hui sur la carte géographique de l’Irlande, aux traditions de laquelle cette légende pourrait bien avoir été empruntée soit par les Islandais et les Danois, soit par les Anglais du XVIe siècle.

Invariablement ainsi l’étude des légendes et des traditions populaires conduit à la même conclusion : c’est que le fonds d’idées nécessaire pour défrayer l’imagination des peuples n’a pas été bien considérable ni bien fécond. Ce n’est pas cette production spontanée, mais paresseuse des plus humbles esprits qui enfante des pensées neuves et originales augmentant la richesse commune du genre humain ; cet honneur est réservé au génie et à la méditation. À la tradition populaire et à la légende le privilège, — c’est bien assez, — de refléter naïvement et sûrement, avec les principaux traits des sentimens et des passions de l’humanité, celles des idées particulières au nom desquelles chacune des grandes races est appelée à faire son chemin dans l’histoire. À ce titre, elles méritent les laborieuses enquêtes de l’érudit et l’examen du philosophe. À ce titre seul et par les lumières infaillibles qu’elles recèlent, soit sur la nature et les procédés de l’esprit humain, soit sur les aptitudes intellectuelles et morales de chacune des nationalités, elles offrent, en retour des recherches ardues, des lectures souvent pénibles qu’elles imposent, une ample et riche récompense.


A. GEFFROY.


V. DE MARS.


  1. Voyez le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival (Aubry, 1860), que M. Hippeau, après avoir déjà donné le Bestiaire divin de Guillaume, clerc de Normandie, vient de publier avec beaucoup de soin et de netteté.


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