Essais et Notices, 1863/Du caractère des femmes au XVIIIe siècle

Du caractère des femmes au XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (p. 487-496).


Du Caractère des Femmes au siècle dernier[1]


La littérature joue parfois de mauvais tours à l’histoire. Qu’un siècle nous laisse à profusion des correspondances intimes, des mémoires secrets, des libelles, des détails de toute sorte sur ses habitudes, ses mœurs, ses costumes, des renseignemens sur les futilités de la vie de tous les jours ; qu’un curieux ou un érudit, négligeant les grandes lignes, s’ingénie à rassembler et à combiner ces traits extérieurs d’une époque : il en fera une image exacte à première vue, et dont l’ensemble sera cependant faux et trompeur. C’est à cet imparfait résultat, c’est à cette ressemblance incomplète que sont arrivés deux jeunes écrivains dans le portrait minutieusement étudié de la femme au XVIIIe siècle qu’ils viennent de publier. MM. de Goncourt connaissent sans doute mieux que personne les moindres particularités de cette époque brillante et troublée qui commence à la mort de Louis XIV, qui se termine à la révolution. Ils s’y sont cantonnés, ils l’ont étudiée avec passion ; mais ils me paraissent l’avoir comprise comme on ferait d’une pièce de théâtre dont on verrait les costumes et les décors, dont on n’entendrait pas les paroles. Les futilités de ce siècle, à tout prendre le plus sérieux de notre histoire, ne doivent pas voiler son caractère, et le libertinage élégant, l’esprit, les grâces mignardes, ne donnent à coup sûr qu’une idée très insuffisante d’un temps qui a fait de grandes choses et qui en a préparé d’immortelles.

Si le but avoué du livre était de nous initier aux modes, aux costumes, aux usages, même aux particularités des mœurs du XVIIIe siècle, nous ne songerions pas à relever les mille riens dont est surchargé ce volume. L’histoire anecdotique ne manque ni d’intérêt ni d’agrément. Les patientes et minutieuses restitutions du passé excitent en nous un sentiment de curiosité qui n’a rien de coupable assurément. MM. de Goncourt nous expliquent dans leurs détails les plus minimes la forme, la couleur des voitures et des meubles, l’étoffe des habits, la coupe des livrées, les heures et le menu des repas, le cosmétique à la mode, le marchand en renom, la bonne faiseuse, la manière de saluer, de s’éventer, de s’asseoir, le ton de la voix, le geste. Ils savent toutes les variétés de mouches et de rouge, toutes les espèces de coiffures, le nom des petits chiens de ces dames, et bien autre chose encore, tout le bric-à-brac du temps, tout l’extérieur de la vie. L’être humain disparaît sous cet amoncellement de choses, sous ces puérilités réalistes, et ce n’est pas la première fois qu’une méthode qui paraît cependant jugée a compromis des efforts très réels, et qui, mieux dirigés, eussent pu produire de tout autres résultats. Le manque de proportion, tel est le défaut capital de cet essai d’histoire anecdotique, où il y a de tout, même de l’esprit et du bon sens.

Chose singulière, sous un titre beaucoup trop général (car nous n’avons ici que l’histoire de deux ou trois cents femmes qui formaient au XVIIIe siècle ce qu’on nommait la bonne société), on a cru bien sincèrement nous donner une apologie de la femme à cette époque. « L’étude, à première vue, nous dit-on, discerne dans le XVIIIe siècle ce caractère général, constant, essentiel, cette loi suprême d’une société qui en est le couronnement, la physionomie et le secret : l’âme de ce temps, le centre de ce monde, le point d’où tout rayonne, le sommet d’où tout descend, l’image sur laquelle tout se modèle, c’est la femme. La femme au XVIIIe siècle est le principe qui gouverne, la raison qui dirige, la voix qui commande. Elle est la cause universelle et fatale, l’origine des événemens, la source des choses. Point de catastrophes, point de scandales, point de grands coups qui ne viennent d’elle dans ce siècle qu’elle remplit de prodiges, d’étonnemens et d’aventures, dans cette histoire où elle met les surprises du roman. » J’ai à peine besoin de dire que je ne partage nullement cette opinion sur le rôle qu’aurait joué la femme au XVIIIe siècle ; mais il est permis de s’étonner que ce soit en insistant sur toutes les fadaises et les frivolités de ce temps qu’on prétende motiver de si exorbitantes prétentions. Ce livre, écrit en l’honneur du XVIIIe siècle, lui fait injure. De ces femmes, vous nous montrez les légèretés, les grâces, les attraits, et, tout en leur donnant une importance et une puissance qu’elles n’eurent jamais, vous méconnaissez leur grandeur et leur beauté. Si j’avais le moindre droit à les défendre, si je ne craignais peut-être un peu d’être désavoué en montrant trop de zèle pour leur cause, je demanderais pour elles moins d’adoration et plus de justice, de discrétion et de respect. Les femmes du XVIIIe siècle ont besoin que l’on mette en lumière des qualités qu’elles avaient et qu’elles ne montraient guère, plutôt que de recevoir des louanges pour des vertus qu’elles ne possédaient point. Elles ne sont que trop affichées ; leur réputation est faite. On sait où trouver leurs indiscrétions sur elles-mêmes. Pénitentes d’un nouveau genre, elles se sont calomniées par effronterie, comme d’autres l’ont fait par humilité.

Nous ne songeons pas à contester l’importance du rôle qu’ont joué les femmes au XVIIIe siècle, mais nous reprochons à MM. de Goncourt d’avoir tellement dénaturé et faussé ce rôle, que si le portrait qu’ils ont tracé était fidèle, il faudrait leur refuser non-seulement la prépondérance qu’on leur attribue, mais encore l’action très considérable, très légitime, et à bien des égards très heureuse, qu’elles ont exercée sur leur temps. Je crains qu’en écrivant ce livre MM. de Goncourt n’aient beaucoup trop cédé au goût bien connu de notre époque pour les commérages littéraires, pour les anecdotes équivoques, pour toutes ces friandises scabreuses dont le XVIIIe siècle offre une ample moisson. Ou bien croiraient-ils que la femme « est une religion, » pour me servir de l’expression d’un éloquent écrivain dont je ne parlerai pas sans respect, et auraient-ils écrit sous l’influence de la préoccupation maladive qui a dicté ces pages étranges où je ne sais quelle physiologie mystique se mêle à chaque ligne aux élans d’un grand cœur et aux plus nobles aspirations ? Déjà ils ont publié sur le temps qu’ils affectionnent un certain nombre de volumes, dont les principaux ne se recommandent ni par beaucoup de sérieux au fond, ni par ce goût, ce tact, cette mesure, toutes les qualités extérieures que le XVIIIe siècle a eu soin de mettre jusque dans ses débordemens. Dans ce nouveau volume encore, malgré un ensemble plus sérieux de recherches, le même défaut de goût et de méthode se retrouve trop souvent ; on y remarque des expressions comme celles-ci : « une prière qui tend un baiser, » — « prier le succès à deux genoux, » — « baiser un souvenir comme on baise un portrait. » C’est du galimatias tout pur. Que dire de cette imitation d’un morceau célèbre de Mme de Sévigné à propos de je ne sais quelle mode de coiffure : « imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode ingénieuse jusqu’à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise, du salam, de l’allusion, de l’à-propos, du rébus et du portrait de famille ; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du XVIIIe siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l’imagination de six cents coiffeurs de femmes, par l’imagination des coiffeuses, par l’imagination de la boutique des traits galans, par l’imagination ?… » Je m’arrête, car cela continue assez longtemps encore sur le même ton. Si je cite ces quelques lignes, si j’insiste autant sur la question du style, ce n’est certes pas pour me donner le facile plaisir de prendre MM. de Goncourt en faute de redondance et de prétention ; mais c’est de l’histoire qu’ils veulent écrire : ils annoncent même une « histoire de la société française au XVIIIe siècle, » et ils ne sauraient bien remplir une pareille tâche qu’à la condition d’exprimer leur pensée dans une langue plus sobre et plus simple. Je suis toujours étonné que les adeptes d’une école qui vise au relief, à la couleur, à la vérité, à la vie, ne s’aperçoivent pas enfin de l’inanité de leurs efforts et de l’inutilité de tant d’intempérance et de fracas. Je voudrais aussi que MM. de Goncourt ne dédaignassent pas autant à l’avenir les routes suivies avant eux par d’excellens esprits, et en particulier par le critique éminent qui a lui-même accueilli leur livre avec une excessive bienveillance. Leurs sources sont insuffisantes. La singularité, la nouveauté hors de propos, n’ont rien de commun avec l’originalité : quand tout te monde à raison de dire blanc, il faut dire blanc avec tout le monde. Les auteurs qu’ils consultent de préférence les égarent en ne leur fournissant que les minuties et les miettes de l’histoire de la société française à cette époque. Des pamphlets, des brochures, des gravures de modes, des caricatures, des livres tels que ceux de Marmontel, de Crébillon, de Laclos, ne sauraient donner qu’une idée très incomplète de ce grand XVIIIe siècle, qu’il nous importe de connaître, et qui n’est tout entier, tant s’en faut, ni dans les Contes moraux ni dans les Liaisons dangereuses. MM. de Goncourt connaissent sans doute à merveille la grande littérature de ce temps. Parmi les livres qui donnent des renseignemens sur la vie intime et la société au XVIIIe siècle, ils ont lu et relu les Mémoires de madame d’Épinay, les Lettres de mademoiselle de Lespinasse, Grimm et Diderot, les Confessions de Rousseau ; mais ils ont trop parcimonieusement puisé à ces vives et grandes sources, et pour éviter les chemins battus, ils se sont égarés souvent dans des sentiers qui ne méritaient pas d’être explorés.

Pendant la régence et la première moitié du règne de Louis XV, la société française présente un spectacle peut-être sans exemple dans l’histoire. C’est presque subitement que, par une réaction extrême contre la domination morose de Mme de Maintenon, un peuple chez qui toute croyance était sapée depuis longtemps, et qui n’avait gardé de l’époque précédente que l’élégance extérieure et le vernis, trouve, comme un fleuve qui rompt sa digue, une liberté qu’il n’avait les moyens ni de contenir ni de diriger. Une licence effrénée succède à l’ennui des dernières années. Le pouvoir n’inspirait ni amour ni terreur. Il se rendit d’abord méprisable : l’exemple venait d’en haut, et c’est du trône que la lèpre descendit sur la société. La conscience était morte, le cœur vide et desséché. Cette période est horrible. C’est à peine si l’on voit se détacher de ce tourbillon roulant sur un océan de fange quelques figures pures et touchantes, Mme de Lambert, Mlle Aïssé, et, comme un rocher dans cette plaine souillée, l’âme et le génie stoïques de Montesquieu. Ce sont ces traits de la conscience, de l’esprit et du cœur que j’eusse désiré voir trier et rechercher avec soin dans cette débâcle des caractères et des mœurs. J’en conviens néanmoins, à prendre les choses en général, cette première moitié du siècle est bien telle que MM. de Goncourt l’ont dépeinte avec trop de complaisance. Ce qui domine, c’est un épicurisme froid, un goût effréné pour les plaisirs, pour l’intrigue, pour tout ce qui est bruit et mouvement. C’est le temps où Mme de Prie « faisait rouler les affaires avec les amans. » Ces mêmes caractères se retrouvent dans le siècle entier, et Marmontel n’a pas craint de nous donner la théorie honteuse des mœurs de cette époque. « On parle du bon vieux temps. Autrefois une infidélité mettait le feu à la maison ; l’on enfermait, l’on battait sa femme… En honneur, je ne conçois pas comment dans ces siècles barbares on avait le courage d’épouser… Aujourd’hui voyez la complaisance, la liberté, la paix régner au sein des familles. Si les époux s’aiment, à la bonne heure, ils vivent ensemble, ils sont heureux. S’ils cessent de s’aimer, ils se le disent en honnêtes gens, et se rendent l’un à l’autre la parole d’être fidèles. Ils cessent d’être amans ; ils sont amis. C’est ce que j’appelle des mœurs sociales, des mœurs douces. » Les femmes étaient partout, disposaient de tout, et Montesquieu a pu dire : « Il n’y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris ou dans les provinces, qui n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire. » Tout cela est vrai, mais cela n’est pas tout, et je crois que sous ces frivolités, au milieu de cette corruption et de ce dévergondage affichés, les grands traits du caractère féminin, l’amour, le sentiment maternel, l’amitié et l’instinct des relations sociales se trouvent dans ce siècle comme dans tout autre.

Les auteurs du livre qui nous occupe en ont fait eux-mêmes la remarque, la légèreté n’est que la surface et le masque de ce temps. Ils auraient dû nous montrer le visage qui se trouve sous ce masque, et c’est cette judicieuse intention qu’ils ont eue d’écrire l’histoire morale et psychologique du XVIIIe siècle que nous leur reprochons de n’avoir pas exécutée. Séduits par ce masque et cette surface, ils s’y sont arrêtés. Cependant la valeur morale de l’homme se compose d’élémens bien distincts et d’une valeur très inégale : les uns, qui constituent le fond même de notre personnalité, les passions, les sentimens, les instincts qui nous sont naturels et qui nous appartiennent réellement ; puis ceux qui forment notre être extérieur et pour ainsi dire apparent, l’éducation que nous recevons, le milieu dans lequel nous sommes forcés de vivre, toutes ces circonstances où la volonté n’a point de part, et dont l’historien et surtout le moraliste doivent tenir compte, tantôt pour atténuer, tantôt pour aggraver leur jugement. Les grandes lois de la morale sont écrites avec une telle clarté dans le cœur humain que toutes les époques et toutes les civilisations nous présentent de ces héros qui les ont suivies sans faiblir, même au milieu des circonstances les plus contraires, et qui ont su résister par leur force seule aux sollicitations de l’exemple et à la contagion de leur temps ; mais ce qui est vrai pour quelques-uns ne s’applique pas à la foule, et, pour être juste envers le commun des hommes, il faut s’efforcer de discerner ce qui leur appartient en propre de cet amas d’idées, de sentimens, d’habitudes que la mode nous impose, et qui sont d’autant plus facilement accueillis que l’éducation nous a mal préparés à leur résister. Or quelle était l’éducation que recevait la femme au XVIIIe siècle, et, cette éducation terminée, quel était le milieu social où elle était jetée sans transition ?

Au XVIIIe siècle, dans la haute société tout au moins, la naissance d’une fille n’est pas une joie pour la famille, mais une déception, car c’est un fils qu’on attendait. La fille ne sert à rien ; elle ne perpétue pas le nom, et il faut la doter. On la met en nourrice, la mère ne s’en occupe pas. De retour à la maison, on la livre à une gouvernante qui lui apprend à lire, à écrire et à faire la révérence. Le père est à Versailles ou aux armées, la mère ne voit son enfant qu’un instant, le matin, pendant sa toilette. Puis vient le couvent. L’éducation que la jeune fille y reçoit est peu propre à la fortifier contre les assauts qui l’attendent dans le monde. Une instruction assez futile, quelques leçons d’agrément, la danse, le clavecin, la harpe, un peu de chant, c’est tout. Les bruits du monde qui entrent de toutes parts irritent les curiosités non satisfaites de la vie du cloître. Le couvent n’est pas seulement une maison d’éducation, c’est un lieu d’asile pour tous les blessés de la vie. Mme de Choiseul s’y retire pour acquitter les dettes de son mari, Mme de Créqui pour y refaire la fortune de ses enfans, Mme Du Deffand et Mme Doublet viennent y chercher la vie à bon marché. Les femmes séparées de leurs maris s’y réfugient ; on y enferme les maîtresses des princes qui vont se marier. Tout ce monde ne vivait sans doute pas habituellement avec les pensionnaires ; cependant les rapports avec l’extérieur étaient fréquens. À seize ou dix-huit ans, la jeune fille sortait du couvent pour se marier. À l’ordinaire, tout était convenu depuis longtemps entre les deux familles ; son goût n’était presque jamais consulté, et on ne lui demandait son consentement que pour la forme. Elle avait hâte d’entrer dans ce monde dont elle avait de sa cellule entendu tout le bruit. « Je me mariai, dit Mme d’Houdetot, pour aller dans le monde et voir le bal, la promenade, l’opéra et la comédie. »

C’est ainsi préparée que la jeune fille entrait dans le tourbillon. Sans amour pour un mari qui n’en avait point pour elle, n’ayant pour se garder aucune de ces convictions, pour ainsi dire provisoires, que donne une éducation sérieuse, et qui tiennent lieu de conscience et de raison jusqu’au moment où l’âme, se possédant, trouve en elle-même la force de sentir justement et de résister, elle se voyait livrée sans défense aux influences malsaines d’une société dépravée. Ce serait miracle qu’elle eût échappé à la contagion de ce cynisme élégant, de cet épicurisme raffiné. Dans la frénésie de destruction qui, en emportant toutes les vieilles croyances, avait également atteint le vrai et le faux, le respect du mariage n’avait pas été plus épargné que le reste, et le mépris des liens conjugaux était regardé par beaucoup comme une marque d’affranchissement et une preuve de goût. Toutefois dans les bonnes, mais trop brèves pages que MM. de Goncourt ont consacrées à la bourgeoisie, on entrevoit que les classes moyennes avaient conservé dans ce temps, plus peut-être qu’elles ne le firent dans aucun autre, la régularité de la vie, l’honnêteté, la décence, le culte des devoirs sérieux et sévères de la famille, les vertus modestes qui ne se rencontrent que rarement et à l’état d’exceptions dans la société. C’est là qu’étaient la sève pure et l’honneur. C’est dans les rues obscures de l’ancien Paris, dans ce peuple occupé de négoce et d’industrie, que naissait, que s’élevait la race puissante qui se trouva mûre en 89 pour les plus grands projets. Des exemples d’unions assorties, de bonheur domestique, se rencontrent d’ailleurs plus fréquemment qu’on ne le croirait dans la haute société. On cite à bon droit les Beauveau, les Vergennes, les Chauvelin, les Necker, Mme de Choiseul, dont l’affection tendre, patiente, inébranlable, ne se ralentit pas un seul instant ; Mme de Maurepas, qui s’écriait à la mort de son mari « qu’ils avaient passé cinquante ans sans s’être quittés une journée ; » Mme de Périgord, qui s’exile plutôt que de céder au roi. Dans bien des cas, c’est la femme qui reste attachée, dévouée, fidèle malgré les désordres du mari. C’est Mme de Richelieu qui vient d’être confessée par le père Ségaud, « et comme Richelieu lui demandait si elle était contente : — Oh : oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant les mains, car il ne m’a pas défendu de vous aimer… Et tout près d’expirer, elle rassemblait ses forces et sa vie pour l’embrasser, pour essayer de l’étreindre, en lui répétant d’une voix déchirée et mourante qu’elle avait désiré toute sa vie mourir dans ses bras. » Ah ! nous sommes bien loin, avec de pareilles femmes, de la « poupée, » de la « caillette, » dont vous nous avez dépeint trop longuement les frivoles plaisirs, les élégantes souillures. Malgré leurs affectations, leurs minauderies, leurs exaltations à froid, je sens chez elles palpiter le cœur humain. Elles sont tombées dans le vide et se rattachent à tout, même à des fantômes. Elles veulent vivre, et vivre d’amour. C’est la pure Mme de Choiseul disant : « Quoi qu’on aime, c’est toujours bien fait d’aimer, » et en plein Palais-Royal la sage et prudente Mme de Blot s’écriant, après une lecture de la Nouvelle Héloïse, « qu’il n’existait pas une femme véritablement sensible qui n’eût besoin d’une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d’en être aimée passionnément. » Il y a là sans doute un ton d’emphase qui met en garde ; mais on était bien près encore des attachemens sérieux du grand siècle, et il paraît impossible que, dans cette période qui sépare la Princesse de Clèves de Paul et Virginie, des affections fortes et chastes ne se soient pas rencontrées fréquemment.

Mais c’est hors du mariage et dans les liaisons si nombreuses alors que l’opinion relâchée tolérait et légitimait en quelque sorte, que l’on rencontre à chaque pas cette vitalité du cœur que rien n’a pu étouffer, et qui se traduit par une agitation fiévreuse, par des ardeurs incohérentes, fougueuses, excessives. L’air est chargé d’orages dans ce siècle nerveux. On boit à toute source, et Mlle de Lespinasse, la plus grande peut-être de ces âmes égarées, fait entendre ce cri terrible : « Si jamais je pouvais devenir calme, c’est alors que je me croirais sur la roue ! » Je ne connais pas de spectacle plus poignant que celui de cette femme, possédée et dévorée par son amour, répondant à l’indifférence de M. de Guibert : « Ne m’aimez pas, mais souffrez que je vous aime et vous le dise cent fois, » et qui, mourante, écrit : « Les battemens de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n’est plus que l’effet de la passion. Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, non qu’elle soit plus forte, mais c’est qu’elle va s’anéantir, semblable à la lumière qui revit avec plus de force avant de s’éteindre pour jamais ! » Comme contraste à cette passion tragique et absolue, on trouverait des attachemens plus calmes et non moins fidèles, ceux de l’idole du temple, Mme de Boufflers, pour le prince de Conti, de Mme d’Houdetot pour Saint-Lambert. Ici je ne crains pas d’en croire Rousseau, puisqu’il s’agit d’une femme qui dédaigna son amour, et dont il ne parle cependant qu’avec le respect le plus tendre et le plus ému dans les pages brûlantes qu’il lui a consacrées. Quelle amitié douce et sévère, que de naturel, de grâce, d’agrément, quelle sûreté de caractère et quelle sincérité, quelle fermeté de cœur ne lui fallait-il pas pour affronter sans péril, et avec cette tranquillité enjouée qui lui était naturelle, les plaintes et les transports d’un pareil amant ! Et si l’on veut compléter le tableau, qu’on ouvre cet impur roman de Laclos, les Liaisons dangereuses. N’est-ce pas dans ce même monde où vivent Valmont et l’odieuse marquise de Merteuil que gémit cette infortunée présidente de Tourvel qui expie sa faute dans les larmes et dans la mort ? Ces grands traits du cœur humain que je signale ne sont pas oubliés dans le livre dont nous parlons, mais ils y sont noyés dans un océan de futilités, et perdent ainsi l’importance et la signification qu’il fallait leur attribuer.

Cependant vers le milieu du siècle, et lorsque déjà l’on avait pris goût à l’étude des sciences exactes et aux spéculations de l’esprit, un élément nouveau, une passion encore, l’amour, le sentiment de la nature et du dieu vague qu’elle révèle, apportèrent la fraîcheur et l’élévation dans ces cœurs secs et inquiets. C’est une bouffée d’air pur qui vient renouveler et vivifier une atmosphère viciée et dilater les poitrines oppressées. On reçut non pas avec admiration, mais avec une sorte d’adoration les pages magiques où Rousseau dévoilait un monde jusqu’alors inconnu. La révolution qui s’opère à ce moment est immense et presque subite. Les femmes particulièrement accueillirent les idées du philosophe avec l’intempérance et l’exaltation qui leur sont habituelles et les poussèrent jusqu’au sentimentalisme et à l’absurdité. On n’a pas oublié les bergeries, les laiteries et les autres fadaises de Trianon. Il n’en est pas moins vrai qu’un horizon nouveau s’est ouvert, et que, puisque la littérature n’exprime pas seulement les idées personnelles d’un écrivain, mais qu’elle est encore le fidèle écho de celles de ses contemporains, nous sommes en droit de penser que ce sont aussi les sentimens de son époque auxquels Rousseau prêtait le langage le plus sublime peut-être qui soit sorti jamais d’une bouche humaine.

C’est encore à Rousseau que le XVIIIe siècle doit la résurrection du sentiment qui plus que tout autre est naturel à la femme, celui de la maternité, sentiment tellement enraciné dans son cœur et dans ses entrailles qu’il survit d’ordinaire à tout autre, et que l’on nomme dénaturée celle qui l’a perdu. Il naît avec la femme et ne la quitte qu’à la mort. Toute jeune, la fillette joue avec sa poupée, c’est une mère déjà vieille, son dernier amour est pour ses petits-enfans. Il faut en convenir néanmoins, dans la haute société ce sentiment était alors singulièrement affaibli. La mère ne trouvait pas le temps de connaître sa fille. C’était d’abord la nourrice, puis le couvent. Durant les quelques années où elle l’avait auprès d’elle, ses habitudes mondaines, cette vie tout extérieure et dissipée l’empêchaient de s’y attacher. Ici encore j’ai peine à croire que l’oubli des devoirs maternels ait été aussi général et aussi absolu qu’il le paraît au premier abord. Mme de Sévigné n’est morte que tout à la fin du siècle précédent. Nous trouvons dès le commencement de celui-ci les Avis à son fils et à sa fille de Mme de Lambert, puis vient l’Emile de Rousseau, et avec lui une révolution complète. La modification qui se fait dans les idées est trop soudaine, il est vrai, pour qu’on puisse la croire bien sérieuse et profonde. Il faut se méfier beaucoup de ces changemens à vue. C’est un enthousiasme de tête plus qu’autre chose. L’affaiblissement du sentiment maternel à cette époque est dû à une cause palpable, le discrédit où est tombé le mariage, et par suite le relâchement des liens de la famille. Un livre, quelque éloquent qu’il puisse être, ne peut tenir lieu des mœurs et des convictions. On se passionne pour les idées de Rousseau comme pour les fantasmagories de Mesmer ou de Cagliostro. C’est avant tout du besoin d’agitation et de l’inquiétude d’esprit ; mais encore y a-t-il là quelques indications qu’il ne faut pas négliger. Du reste, ces sentimens de la famille s’étaient conservés très vifs dans le peuple et dans la bourgeoisie, comme en témoignent tant d’ouvrages de littérature et d’art de cette époque : le Père de famille de Diderot, la Bénédiction et la Malédiction de Greuze, et toutes ces compositions merveilleuses de Chardin, où le bonheur domestique s’exprime d’une manière si naïve et si touchante, et qui se résument dans son Benedicite, véritable perle de sentiment et d’expression.

Le XVIIIe siècle fut, avant tout, un siècle de sociabilité. Ses salons sont ses tribunes ; c’est là qu’est la vie, c’est là que s’agitent toutes les idées, toutes les passions qui l’occupent. C’est dans les réunions brillantes du Palais-Royal, du Temple, ou chez la maréchale de Luxembourg, que se forme cette société enjouée et polie, dont l’amabilité, le bon goût, la légèreté, les raffinemens sont l’exquise et dernière expression d’une civilisation qui finit. Les femmes jouent un rôle très important dans ces réunions ; elles en sont le motif et le lien. Elles ne s’associeront jamais peut-être autant qu’elles le firent alors à ces préoccupations sérieuses qui sont d’ordinaire le domaine presque exclusif des hommes. Leur témérité naturelle, leur imprudence généreuse, le mépris qu’elles ont du danger, les portèrent du premier coup aux extrêmes. Elles furent l’auditoire excitant qui exalte l’orateur par d’ardentes approbations, et qui lui renvoie sa parole centuplée par un sympathique écho. Leur influence fut immense, et, à tout prendre, salutaire ; mais est-ce une raison pour dire comme le font MM. de Goncourt : « Tout ce qu’une religion attire à elle d’illusions, de prières, d’aspirations, d’élancemens, de soumissions et de croyances, se tourne insensiblement vers la femme ?… La femme arrive à être pour le XVIIIe siècle non-seulement le dieu du bonheur, du plaisir et de l’amour, mais l’être poétique, l’être sacré par excellence, le but de toute élévation morale, l’idéal humain incarné dans un siècle de l’humanité ? » Comment ! ces femmes que vous nous avez représentées si futiles sont en même temps les inspiratrices et les divinités du siècle de Voltaire et de Montesquieu ? On croit rêver. Elles ne sont ni si grandes ni si petites que vous les faites, et il nous paraît inutile de traiter tout à fait sérieusement de pareilles imaginations.

Cependant ces femmes, qui n’étaient ni des poupées ni des divinités, avaient su conserver intactes, au milieu de l’agitation du scepticisme et du dévergondage de leur temps, quelques-unes de ces vertus humbles et bienfaisantes qui expliquent mieux que toute autre chose l’influence considérable et heureuse qu’elles ne cessèrent d’exercer. Elles ne se bornèrent pas à s’associer à cet ardent amour de l’humanité et à cet enthousiasme du siècle pour toutes les idées nouvelles et généreuses qui passionnaient alors les esprits : elles furent, pour ces hommes agités et desséchés par les luttes de la pensée, des amies tendres, sérieuses, fidèles et sévères à l’occasion. M. Sainte-Beuve a tout récemment relevé avec beaucoup de force et de vivacité ce trait de caractère chez Mme de Boufflers. Il faut suivre, dans toute sa correspondance avec Rousseau, l’affectueuse fermeté qu’elle met à répondre à ses hallucinations et à ses susceptibilités, et lorsque sa scandaleuse querelle avec Hume a éclaté, la sévère franchise dont elle use à l’égard des deux adversaires, avec qui elle était également liée. C’est encore la comtesse de Boufflers qui avait encadré dans sa chambre, pour les avoir toujours sous les yeux, des maximes empreintes d’une austérité toute virile comme celles-ci : « Lorsqu’il s’agit de remplir un devoir important, ne considérer les périls et la mort même que comme des inconvéniens, et non comme des obstacles. — Tout sacrifier pour la paix de l’âme. — Indifférent aux louanges, indifférent au blâme, ne se soucier que de bien faire, en respectant autant qu’il sera possible, le public et les bienséances. » Ce sont assurément là de mâles et sérieuses pensées, et, quels que fussent d’ailleurs les écarts qui, dans la pratique, contredisaient cet idéal de moralité qu’on se proposait, souvenons-nous que la société française avait été au plus bas dans ce siècle, et qu’on aurait pu croire un moment que le sort en était jeté, qu’elle périrait dans la fange. Il y avait chez ces femmes des qualités solides du cœur, une fermeté de raison, une force d’esprit, une rectitude de jugement qui ont autant de réalité que leurs défauts. Aussi, après les années frivoles, se trouvèrent-elles en état de supporter la vieillesse et les malheurs, et lorsque l’orage éclata, beaucoup d’entre elles subirent sans faiblesse la ruine et la proscription, d’autres virent l’échafaud sans pâlir. C’est à ces grands caractères des mœurs et du cœur humain, qui ne sont pas étrangers aux femmes du XVIIIe siècle, que j’aurais désiré qu’on donnât tout leur relief, plutôt qu’à des vertus et à une influence dominante qu’elles n’eurent jamais, ou à ces traits éphémères qui n’ont qu’une importance très secondaire, et qu’on ne doit pas trop disputer au temps qui les emporte.


CHARLES CLÉMENT.


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V. de Mars
  1. La Femme au dix-huitième siècle, par MM. Goncourt ; 1 vol. in-8o, Paris, 1863