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Payot & Cie (p. 258-264).

Le sport et la guerre

Avril 1912.

Les guerres de jadis avaient souvent un caractère un peu sportif. À de certaines époques on vit des levées en masse, comme au temps où Napoléon luttait pour l’accomplissement de ses folles ambitions et où l’Europe défendait contre lui son indépendance et sa liberté menacées. Mais d’autres guerres, comme furent au xixme siècle la guerre de Crimée ou les campagnes françaises d’Afrique, ne revêtaient pas ce caractère national. Tandis que la plus grande partie de la jeunesse demeurait à ses fonctions pacifiques, il n’y avait à s’enrôler que les plus allants, les épris d’aventures, les sportifs dont en ce temps-là rien ne satisfaisait, en dehors de la guerre, les instincts musculaires.

Puis la civilisation occidentale évolua ; les « nations armées » prirent la place des armées de métier et il se répéta partout que l’ère des conquêtes, des agressions avait pris fin, que désormais les prises d’armes des peuples auraient pour seul objet la défense du sol et des droits essentiels de la patrie. Or, nous avons assisté, dès l’aurore du xxme siècle, à une série de guerres qui présentent toutes ce remarquable caractère qu’aucune n’a été entreprise pour la défense du sol et des droits essentiels des patries, à moins pourtant que par « droits essentiels » on n’entende l’annexion de la terre du voisin. Il n’y a eu à s’étonner de ces contradictions que les naïfs de l’humanitarisme ou les ignorants de l’histoire ; elles ont réjoui, par contre, la malice des vieux philosophes qui se divertissent à noter les contradictions éternelles entre les actes des hommes et leurs intentions.

Ces guerres récentes n’ont pas été des guerres de volontaires ; en la plupart des pays, sauf l’Angleterre, on n’a pas eu, pour les soutenir, recours à l’enrôlement. Pourtant elles ont déchaîné l’enthousiasme à un degré marqué et la jeunesse y a pris part avec un entrain évident. Il ne peut plus s’agir ici d’instincts sportifs non satisfaits. Les instincts sportifs, actuellement, trouvent abondamment de quoi se satisfaire dans les plaisirs de la vie civile. Mais le fait que le goût et la pratique des sports se sont développés avec tant d’intensité n’a-t-il pas influé sur le « bellicosisme » des jeunes gens, ou bien faut-il chercher la cause de leur ardeur au combat seulement dans la puissance du courant impérialiste, de ce courant dont il semble que tous les peuples du monde subissent l’un après l’autre l’âpre contact ?

Nous laisserons de côté ce dernier point de vue qui n’est pas de notre domaine, et nous nous contenterons d’examiner le premier. Une des causes de l’élan juvénile dont nous venons de rappeler la vigueur, pourrait être dans la préparation indirecte à la guerre que comportent les sports. Il est certain que les muscles ont été entraînés et certaines habitudes de vie physique contractées de façon à rendre l’homme beaucoup plus apte à affronter les fatigues d’une campagne. On dit parfois : « Nos pères étaient plus robustes ; leurs santés étaient meilleures que les nôtres. » Possible, encore que très discutable. Mais ils ne vivaient pas dans cet état de « demi-entraînement » qui résulte du sport, et si leur résistance, à la longue, s’affirmait supérieure à celle d’aujourd’hui, le contraste brusque entre la vie des camps et l’existence habituelle était pour eux bien plus grand et, partant, le changement plus pénible. Les sports ont fait fleurir toutes les qualités qui servent à la guerre : insouciance, belle humeur, accoutumance à l’imprévu, notion exacte de l’effort à faire sans dépenser des forces inutiles… Le jeune sportsman se sent évidemment mieux préparé à « partir » que ne le furent ses aînés. Et quand on se sent préparé à quelque chose, on le fait plus volontiers.

D’autre part, les sports ont contribué à répandre ce que nous appellerons : le sentiment du jeu. Dans une revue française, il y a quelques semaines, un publiciste bien connu, M. Pierre Mille, analysait en ces termes l’état d’esprit de ses jeunes compatriotes : « Ils considèrent assez fréquemment une guerre possible comme une partie qu’il faut jouer le mieux qu’on peut après s’y être entraîné scientifiquement. On tient le coup, on garde son sang-froid et son haleine jusqu’à la fin. Et si on gagne, on a gagné ; si on perd, on a perdu ; ça n’est pas déshonorant. Le jeu est le jeu, voilà tout. » Cet état d’esprit, croyons-nous, est assez général dans le monde aujourd’hui. S’il ne modifie pas la guerre en elle-même, il modifie singulièrement ses conséquences. Combien une telle façon d’envisager la bataille facilite les réconciliations ultérieures, les ententes apaisantes, les relations quotidiennes qui se renouent forcément, après un conflit, entre vainqueurs et vaincus ! Ajoutons qu’elle est assez joliment chevaleresque et, par conséquent, loin d’abaisser ceux en qui se manifeste ce sentiment, les ennoblit et les grandit.

Mais est-il juste de dire que cet état d’esprit ne modifie pas la guerre elle-même ? Si ; il la modifie parce qu’il tend à en atténuer la barbarie et les vilains aspects. Une armée de sportsmen sera plus humaine, plus pitoyable dans la lutte, plus calme et plus douce après. Il ne saurait y avoir de doute à cet égard. La guerre hispano-américaine l’a prouvé, et nul ne devrait plus oublier la sublime parole du chef américain calmant ses hommes dont les hourrahs saluaient l’enfoncement dans les flots d’un navire espagnol : « Don’t cheer ! they are dying ! » (N’acclamez pas ; ils meurent). Cette parole-là était une parole sportive, s’il en fut, et cette morale-là, qui sera, espérons-le, la morale de l’avenir, se trouvera grandement aidée dans sa diffusion par les sports.

Ce qui semble donc exact en ce qui concerne la question que nous traitons, peut être résumé comme suit. Les sports ne tendent pas à rendre la jeunesse plus belliqueuse, mais seulement plus militaire, c’est-à-dire qu’ils lui donnent le sentiment de sa force sans l’inciter davantage à en faire emploi. Ils n’ont donc pas accru les chances de guerre, mais ne les ont pas diminuées non plus. Ils tendent à donner à la guerre une fois déclarée des caractères d’offensive, de décision et de rapidité plus grands que précédemment. Ils tendent, d’autre part, à faire prédominer des coutumes plus douces et plus humaines et, une fois la paix rétablie, à atténuer les rancunes et les haines en résultant. Enfin, ces effets ne sont encore qu’esquissés, la renaissance de l’esprit sportif et sa généralisation étant des phénomènes de date relativement récente et qui n’ont pas eu le temps d’avoir leur plein effet.