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Payot & Cie (p. 211-215).

Fauchez donc vos prés

Juillet 1911.

Faites les foins, Messieurs, faites les foins. Vous y prendrez un plaisir extrême et vous en tirerez — si vous n’êtes ni bancal ni souffreteux — un profit certain. Ce n’est pas un simple exercice que nous vous recommandons-là, mais bien un sport véritable, le seul ou à peu près — le premier en tous cas — du domaine agricole. Labourer, herser, semer, constituent des formes de travail manuel. Il n’en va pas de même du maniement de la faux, lequel participe des charmes de l’aviron et de l’escrime.

L’homme qui tient la faux, en effet, manie une arme redoutable, biaisée et lourde, mais bien en mains. Il a conscience d’être devenu un homme armé. Il sait que des batailles se sont livrées avec cette arme-là et qu’elles ont été sanglantes et définitives. Ce n’est point une copie inoffensive qu’il tient, mais bien l’arme même toute prête à l’action meurtrière, et il a dû apprendre à en maintenir le tranchant très effilé en la repassant de ses mains fréquemment. L’escrime à laquelle il se livre, il est vrai, ne dresse point en face de lui un adversaire de chair et d’os mais, par contre, elle exige un rythme gymnastique comme celui qu’impose au rameur la manœuvre de son aviron. Ce rythme est indispensable. N’est point bon faucheur, ni même faucheur du tout, celui qui ne l’« attrape » pas et ne s’en rend pas maître.

La position est fatigante, d’accord. Mais quoi ! tous les bons sports supposent la fatigue. Elle en est un élément essentiel. La position de l’escrimeur et celle du rameur sont-elles exemptes de toute contrainte ? Ces contraintes sont une des joies physiques du sportsman. Le faucheur, du reste, quand il est bien équilibré, bien planté sur ses jambes, et fait exactement le geste nécessaire et suffisant — sans plus — ne se fatigue pas si vite. Ce sont d’ordinaire la gaucherie de l’attitude, la maladresse de ses mouvements, et surtout la raideur de ses reins qui le privent d’une partie de ses moyens. Pas de meilleur entraînement pour les reins d’un homme déjà souple que cette « élasticité centrale » indispensable pour bien donner le coup au ras du sol avec une jolie allonge en forme de croissant. C’est un spectacle artistique, qu’un parfait coup de faux ! Mais si les reins ne sont point du tout assouplis et si le corps pivote tout d’une pièce, l’aisance disparaît ; il n’y a plus de beauté ; il n’y a plus d’agrément non plus. La courbature est prompte et le spectateur s’en aperçoit… l’acteur aussi.

Toutes sortes de variantes interviennent. On peut faucher sur une pente en se plaçant face à la pente. Si l’homme regarde la montée, il fauche alors tout à fait au-dessus de lui ; il doit se redresser et ses bras travaillent très dur pour maintenir la faux parallèle au sol qui monte. S’il fauche au-dessous de lui en regardant la descente, il se penche beaucoup, au contraire, pour obtenir le même parallélisme par rapport à un sol qui descend. La difficulté et la contrainte sont alors très fortes. Lorsque le faucheur se place dans le sens de la pente, il dépense moins de force, mais plus d’adresse pour bien frôler le terrain, soit tourné à droite, de bas en haut, soit tourné à gauche, de haut en bas. Sur les pentes raides, l’équilibre n’est pas commode à garder.

Est-il nécessaire d’insister sur le cachet poétique d’un tel sport, au plein air, avec les arômes que dégage l’herbe haute semée de fleurettes multicolores ? C’est dans la montagne qu’il faut aller faire les foins pour jouir pleinement de ce sport exquis. Vous prenez bien, citadins emmurés, un vol de quatre jours pour aller, l’hiver, courir en skis sur la neige, et vous en rapportez une provision de force et de joie physique. Rien ne vous empêche, en été, de faire de même. Montez, muni d’un léger bagage alpestre, vers quelque coin perdu choisi au hasard, où vous trouverez une bonne faux bien tranchante et des prairies drues, prêtes pour la moisson parfumée. Ce sera aussi bon pour votre santé qu’une visite aux plages à la mode… et tellement meilleur pour votre porte-monnaie !