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Payot & Cie (p. 172-181).

Réflexions dans un gymnase

Janvier 1911.

On ne cause plus dans les gymnases. C’est un tort. L’habitude était excellente. Elle s’est perdue. Il faudra la reprendre. Les Anciens l’avaient établie et ainsi le gymnase se présentait comme un véritable foyer de culture humaine. À vrai dire on y parlait souvent de choses oiseuses et sans doute les potins y tenaient quelque place. L’inconvénient n’a plus la même portée et les sujets peuvent être aujourd’hui plus nombreux et plus variés. Et puis il y a l’art, les chants. Il est certain qu’en premier lieu on devrait réformer l’architecture du lieu. Nous avons fait du gymnase, qui fut naguère un si bel édifice, quelque chose de généralement hideux, sorte de hangar à bon marché, resserré et déformé. Comment oser prendre la parole ou entonner un chant dans un tel cadre ? Ne verrons-nous pas dans cette génération renaître le véritable gymnase, vaste, lumineux, à la fois grandiose et joyeux ainsi qu’il convient à un temple de la jeunesse ?

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En attendant, je suis rentré dans mon vieux gymnase témoin de mes débuts d’enfant. Positivement c’est un des moins laids de la ville ; ses proportions sont heureuses. Mais surtout c’est un des plus confortables et ce confort est dû pour une bonne part à la couche de sciure de bois et de liège qui recouvre le sol. Des hygiénistes (que Dieu les confonde !) ont découvert un beau jour que cette sciure de bois était malsaine ; elle recueillait et entretenait les microbes, elle dégageait des poussières néfastes aux bronches, etc., etc… Ils ont exigé son remplacement par un parquet de salle de danse avec des petits matelas caillouteux. Le parquet est plus propre… en théorie. Dans la pratique, c’est lui qui en entretient, des microbes et en fait de la poussière ! ! Mais qu’importe ! La Science est satisfaite ! Quant aux petits matelas, non seulement ils vous reçoivent durement aux fins de culbutes, mais ils paralysent parfois vos élans par la frousse instinctive que vous éprouvez de leurs vilains contacts. Enlevez votre parquet, cher maître, et allez quérir de la bonne sciure, de quoi adoucir la chute de mes os…

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…après le rétablissement. Encore une victime de la mode et du soi-disant progrès. On a proscrit le plus indispensable de tous les exercices, le rétablissement. Mais voyons donc ! un homme qui ne peut pas se rétablir n’est pas un homme, car il ignore l’A B C du sauvetage. Le rétablissement, c’est le passeport de la virilité. Jadis on se moquait de qui ne sait « lire ni nager ». Il faudrait étendre le sarcasme à qui ne sait « lire, nager ni se rétablir ». Et l’on y viendra. Seulement là, il faudra abandonner les demoiselles. Le rétablissement n’est pas de leur domaine. C’est justement ce qui l’a fait proscrire. Nos pontifes orthodoxes obéissent à une formule réellement prodigieuse. L’homme et la femme devant être égaux et la femme ne pouvant faire autant que l’homme… eh bien ! l’homme ne fera pas plus que la femme. On dirait que la gymnastique moderne est basée tout entière sur ce précepte. Allons, Messieurs, rétablissez-vous… Les médecins grimaceront, mais les dames applaudiront.

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J’ai dit à l’aimable professeur : je viens ici pour me reposer, pour reposer mon cerveau, s’entend. Aussi ne mettrai-je à votre disposition que juste la dose d’intelligence nécessaire à saisir et à exécuter les ordres que vous me donnerez. Je suis un soldat ; je n’ouvrirai pas la bouche. Commandez. J’obéirai. Et une heure durant, j’ai passé sans arrêt du trapèze volant aux barres parallèles, du cheval à la barre fixe, des poids au saut, de la corde lisse à l’espalier. Miracle ! Je n’étais jamais parvenu en aucun sport à isoler si complètement le cérébral du musculaire. Cette fois la pierre philosophale était trouvée. Mes idées dormaient ; mes membres seuls remuaient comme automatiquement actionnés par la volonté d’un autre. Cette leçon et les suivantes m’ayant fait l’effet de l’hydrothérapie la plus douce et la plus calmante, je me mis à réfléchir sur un pareil phénomène.

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La cause de ce repos, c’était la discipline. La discipline est elle reposante en soi ? Non. Elle ne l’est que sous quatre conditions : il la faut volontaire, totale, inhabituelle et brève. Ces caractères s’enchaînent ; le second, par exemple, dépend des trois autres. Le Perinde ac cadaver ne délasse qu’à condition de ne point tourner en servitude et il n’y a de harnais aisé au porter que le harnais qu’on se passe à soi-même. Encore faut-il ne pas vivre dedans et pouvoir le déposer fréquemment. À la longue il meurtrit les épaules et les flancs. On l’aime rapide et passager. Enfin la discipline doit être totale : cela signifie que l’abdication de l’individu ne peut pas être consentie à moitié. Dès qu’il en est ainsi, une collaboration s’établit entre sa propre volonté et celle de qui lui commande. Un élément de fatigue s’introduit immédiatement dans ce duo et l’effet cherché ne peut plus s’obtenir. Les essais de discipline gymnastique que je raconte participaient bien du quadruple conditionnel énoncé ; ils étaient absolument volontaires, très nouveaux pour moi ; ils ne duraient pas plus d’une heure et, pendant cette heure, l’abdication était complète en moi. Alors j’ai tenté ce qu’on appelle en mathématique la preuve par l’inverse. À la séance suivante, j’ai renvoyé le professeur ; je suis demeuré seul dans le gymnase avec un papier sur lequel il avait écrit les exercices à exécuter dans l’ordre voulu ; je me suis mis à la besogne. Au bout d’une heure j’étais fourbu.

Pourquoi ?… en récapitulant mes prouesses, j’ai constaté que je les avais toutes disséquées et discutées en mon for intérieur. Mon regard appréciait, comparait, supputait l’effort à faire, les distances ou les hauteurs à franchir ; d’où hésitation et résolution. Les autres fois, quelle différence ! La voix du professeur disait : « C’est mal fait pour telle ou telle raison ; recommencez. » Il n’y avait ni à hésiter ni à se résoudre, mais seulement à obéir en rectifiant légèrement. Je savais qu’avec lui je ne risquais point de me casser en exécutant un ordre imprudent ; cette confiance était un matelas suffisant.

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Et maintenant, à cheval sur les barres — ce qui est une position tout aussi commode pour penser que d’avoir les pieds sur la cheminée, à l’américaine — j’analyse l’ensemble de mon expérience. Il m’apparaît tout à coup que j’ai oublié un élément : l’âge. En esprit je mets mon fils à ma place et je m’aperçois que les choses se seraient passées tout autrement. Ce qui m’a apporté un délassement lui aurait procuré un surcroît de fatigue. Il serait sorti du gymnase beaucoup plus reposé y ayant agi à sa guise qu’y ayant obéi aux ordres stricts du professeur. Sans doute il y a la question d’habitude. La discipline, il en a soupé, ce garçon ! Il la rencontre partout et cette brave dame ne peut exercer sur lui la moindre séduction… Oui, mais il y a encore autre chose. Même fût-il à l’abri de son fréquent contact, il ne saurait pas s’y soumettre volontairement comme je l’ai pu, moi. Alors ?… Le mot me revient à la mémoire, de ce général qui disait : « Avec des soldats de trente ans, que ne ferait-on pas ! ». À trente ans et au-delà, la vigueur est plus durable, plus générale et plus obéissante, parce qu’elle est mieux contrôlée.

N’embrouillons-nous pas les périodes en matière d’exercices physiques ? Nous commençons par la discipline et ensuite nous ne connaissons plus que la liberté. Évidemment, pour les tout-petits, la discipline, genre Kindergarten, rend d’excellents services ; elle les façonne, les pétrit, leur donne de bonnes habitudes d’animaux domestiques. Mais ensuite la santé réclame son dû et satisfaction ne peut lui être donnée que par les jeux libres. Les jeux libres, ce n’est pas seulement le tennis et autres « esbats », ce sont encore la natation, la bicyclette, les sports de combat. Interviennent alors deux sports disciplinés : l’aviron et le football, puis, sur le tard, la discipline totale du gymnase a son été de la Saint-Martin ; voilà ce que j’ignorais jusqu’ici et ce que, j’en jurerais, ceux qui me lisent ignorent tout aussi bien.

vi

Suum cuique. En cette circonstance, j’ai appliqué les préceptes contenus dans un article de la Revue Olympique intitulé : Savoir dételer. Eh oui, parbleu ! La raison du caractère reposant de la leçon de gymnastique qu’à quarante ans j’ai été chercher dans le vieux gymnase de mon enfance, c’est le dételage qui s’y est opéré. Des deux chevaux, le cérébral et le musculaire, qui traînent ma personnalité à travers la vie, j’ai dit au premier : « Va-t-en, Coco. Rentre à l’écurie. C’est ton camarade dont j’ai besoin. Tu peux somnoler en paix. »

Et Coco a somnolé.