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Le retour à la vie grecque

Février 1907.

Du tréfonds de notre civilisation trépidante et compliquée, monte par instants comme la protestation d’un instinct comprimé. Ses manifestations d’abord isolées et sans suite vont de jour en jour se multipliant. On veut y voir le besoin d’un « retour à la vie primitive, à la nature ». La formule est d’un usage courant. Nous croyons qu’on l’emploie à tort. Ce « retour à la vie primitive » consiste en général à dormir les fenêtres plus ou moins ouvertes, à substituer les légumes ou les pâtes à la viande comme base d’alimentation, à faire un usage plus fréquent et plus complet de l’hydrothérapie, enfin à exécuter chaque matin quelques mouvements gymnastiques. Les plus entreprenants vont jusqu’à la « cure du soleil », laquelle consiste à s’exposer sans vêtements aux rayons de l’astre. Il n’y a en tout cela rien qui rappelle la vie primitive. Les primitifs, s’ils avaient possédé des fenêtres, se fussent gardés de les ouvrir. Ils ignoraient l’agrément d’une julienne ou d’un macaroni Lucullus, et leur eussent immanquablement préféré une bosse de bison. L’hydrothérapie et la gymnastique étaient bien le cadet de leurs soucis et leur ingéniosité s’employait à confectionner des abris ou des tissus propres à les préserver des ardeurs solaires. Le culte de la nature nous enjoindrait d’aller dormir dans les bois et d’y vivre du produit de notre chasse ou de notre cueillette. Encore conviendrait-il de nous séparer au préalable de nos pensées, de tout le lourd bagage intellectuel que nous traînons après nous ; et le moyen d’opérer cette séparation n’apparaît pas clairement. La vérité est qu’il y a impossibilité absolue pour les hommes du xxe siècle de retourner, même partiellement, à la vie primitive en admettant qu’ils en éprouvent réellement le désir. Il est non moins vrai que ces hommes se rebellent contre leur existence présente en ce qu’elle a de proprement anti-humain. Cela étant, on est fondé à prévoir qu’ils retourneront fatalement — ou tout au moins chercheront à retourner — vers la conception grecque, de toutes la plus humaine.

Quelle était au juste cette conception ? Il nous semble qu’elle reposait sur de quadruples assises qu’on pourrait ainsi définir : le calme, la philosophie, la santé, la beauté. On entend bien que nous parlons ici de la vie individuelle, la seule dont, en définitive, chaque homme demeure quelque peu le maître. La vie sociale dépend de conditions d’ensemble qui sont elles-mêmes des résultantes et contre lesquelles il serait oiseux de se soulever. Aussi bien ne le tente-t-on point. Certains déplorent l’organisation actuelle de la société. Ils n’ont pas pour cela la prétention d’y apporter de sérieuses modifications, sentant qu’une telle besogne passerait leurs moyens. Au contraire, en dedans de leur propre hégémonie, tous se préoccupent plus ou moins d’opérer les changements répondant aux besoins nouveaux qu’ils ressentent. C’est donc au seul point de vue de l’individu que nous nous plaçons ici.

Des quatre bases de la vie individuelle des Grecs, la première est probablement l’une des plus essentielles et en même temps des plus complexes à réaliser. Le calme, ce n’est point l’immobilité ni même le repos. L’homme peut demeurer calme au milieu des occupations les plus agissantes comme en face du péril le plus imminent. À quelques-uns, il est donné d’atteindre cet idéal sans effort et sans labeur par la seule perfection de son équilibre. Ils sont l’extrême minorité. Pour les autres, il faut s’y élever par une pratique voulue. Le calme interne n’est pas le seul qui importe. L’homme jouit aussi du calme extérieur, du calme des choses qui l’environnent, du calme qu’il sait installer à son foyer ; l’un influe d’ailleurs sur l’autre. La première condition pour pratiquer cette utile vertu, c’est de la comprendre et de l’aimer. Le xixe siècle en avait totalement obscurci la notion. Le monde a connu des périodes pendant lesquelles régna le culte du calme et d’autres qui n’en firent aucun cas. Il est certain que l’empire romain et l’empire byzantin ne le comprirent guère, alors que l’Angleterre moderne lui a rendu quelque hommage. Le tumulte du forum impérial et le silence du dimanche britannique se placent d’eux-mêmes aux antipodes.

Les Grecs, qui aspiraient au calme et s’y entraînaient avec persévérance en dépit de leur vivacité naturelle, y ajoutaient aussitôt l’aspiration philosophique. La philosophie dont il s’agit ici n’est point la recherche spéculative de la Vérité ou la construction d’un système général de causalités ; c’est cette vertu pratique d’une acquisition difficile mais d’une utilisation quotidienne à laquelle les peuples heureux doivent assurément une grande part de leur bonheur. S’il était permis de la décomposer, de donner de ce remède bienfaisant la recette pharmaceutique, nous dirions qu’il y entre trois sixièmes de résignation, deux sixièmes d’espérance et un sixième de bonne humeur.

Trop de résignation et nous obtenons la philosophie arabe, inactive et molle ; point de bonne humeur, et c’est la philosophie anglaise, sombre et anti-altruiste. Tout espérance, et c’est l’absence de philosophie qui caractérise le peuple français, toujours trop prompt aux illusions et trop sensible aux déceptions. Les Grecs s’efforçaient de réaliser la juste mesure en cela comme en tout le reste. Ils sentaient fort bien que cette mesure correspond au maximum des forces préservées, que la philosophie en un mot doit être pour l’homme une cuirasse assez forte pour le mettre à l’abri, pas assez lourde pour l’entraver. Ils ne tombaient point dans cette erreur de croire que la philosophie ne convient qu’aux cas exceptionnels, aux situations tragiques, aux conflits profonds ; au contraire, ils la jugeaient apte à servir d’auxiliaire dans les minuties déprimantes aussi bien que dans les grandes épreuves de la vie. Les plus sages n’avaient garde de perdre la moindre occasion de s’y exercer.

La santé était aux yeux de tous un bien essentiel. Ils le sentaient mieux que nous, d’abord parce qu’on le leur répétait davantage ; ensuite pour cette raison que leur civilisation rendait à la fois l’état de santé plus parfait et l’état de maladie plus pénible que ce n’est le cas chez les générations présentes. Notre existence est à tel point contraire à l’hygiène que nous ne parvenons presque jamais à jouir de nous-mêmes aussi complètement que le pouvaient les Grecs ; et d’autre part leurs ressources en vue de l’atténuation de la souffrance et du bien-être relatif des mal portants demeuraient extrêmement limitées. Enfin, ils considéraient le mal physique comme une déchéance et c’est là un point de vue que le christianisme d’abord, l’humanitarisme ensuite, nous ont voilé peu à peu. Un retour offensif de cette notion se dessine actuellement, mais elle a beaucoup de peine à se faire admettre, tant elle est contraire aux sentiments qui dominèrent depuis des siècles dans l’âme occidentale et aux enseignements qui l’ont façonnée. Les Grecs cherchaient la santé dans un dosage avantageux de l’exercice et du repos — et ainsi que nous l’expliquions dernièrement, si nous avons ressaisi le mécanisme de l’exercice, il n’en est pas de même de celui du repos dont nous ne savons guère faire un usage intelligent. Par la disposition même du vêtement grec et par la promptitude à se dévêtir, cette question ne se posait pour ainsi dire pas ; quant à celle de l’alimentation, ses aspects évidemment demeuraient rudimentaires et peu variés. Restait l’hydrothérapie dont le principe était proclamé et reconnu, dont les applications toutefois étaient certainement moins fréquentes et moins parfaites que nous ne nous plaisons à le croire.

En tous les cas, rien ne nous manquerait de ce dont les Grecs se servaient pour s’entretenir la santé — rien que cette foi intense, ce désir absolu qui les animaient. Quand nous aurons à notre tour découvert à nouveau que la santé étant le bien suprême, l’effort vers elle est de tous le plus nécessaire, les moyens ne nous feront pas défaut pour y accommoder notre vie et y subordonner nos autres soucis.

Le rôle de la beauté dans la vie grecque a été fort exagéré. Pour un peu, on voudrait nous persuader que le dernier des Athéniens possédait une sorte de sens Ruskinien, c’est-à–dire d’habileté spontanée à draper une étoffe ou à disposer un objet avec élégance. Ce n’est guère croyable. À travers l’honnête effort de Ruskin se révèle quelque chose d’apprêté, d’artificiel, qui ne répond en rien à ce que nous savons de la Grèce antique. Mais il est certain pourtant que le sens de la beauté en général y était beaucoup plus développé qu’il ne l’est nulle part de nos jours. Un accord plus ou moins parfait mais indiscutable existait entre le paysage et l’architecture, entre l’architecture et l’homme. Là était le véritable secret de la beauté grecque ; aujourd’hui l’incohérence la plus parfaite règne entre ces trois éléments ; l’artiste ne conçoit presque jamais son œuvre en raison du site au centre duquel elle doit se trouver placée et quant à l’individu qui fréquente l’édifice une fois élevé, l’idée ne lui viendrait même pas que ses mouvements puissent s’harmoniser avec les lignes dans lesquelles elles s’encadrent. Les Grecs savaient assurément monter un perron ; nous ne le savons plus. Ils n’avaient pas en pénétrant dans l’Acropole la même démarche qu’en traversant une place publique ; leur attitude au stade n’était point la même que dans leur demeure. De cette coordination des silhouettes prépondérantes — celle de l’être, celle du monument et celle du paysage — naissait une impression de beauté qui agissait doucement et puissamment, suaviter et fortiter, sur la foule, même la moins raffinée. Cette beauté, nous ne la connaissons plus et pourtant nous commençons à en éprouver le regret. Quand, par hasard, quelque ensemble vraiment eurythmique se dresse devant nous, un frisson de joie nous secoue. Il y a là l’embryon d’une renaissance, le point de départ d’un mouvement qui ira s’accentuant rapidement.

Ainsi achèvera de se dessiner le « retour à la vie grecque ». Au lieu de quelques excentricités dites naturalistes et qui difficilement s’imposeraient à l’ensemble, un courant général se formera poussant à la recherche du calme, à la pratique de la philosophie, à l’effort passionné vers la santé, à la jouissance du beau. Notons-le, il n’y a rien là qui soit le moins du monde en contradiction avec le règne des principes démocratiques. Bien au contraire, ces bases de la vie antique s’accommoderont à merveille d’une certaine simplicité et d’un égalitarisme relatif. Mais lorsque sur de telles bases la civilisation moderne aura retrouvé son équilibre, combien apparaîtront laids, désolés et absurdes les siècles antérieurs. Nos fils admireront non pas que nous ayons vécu sous un tel régime, mais que nous en ayons longtemps témoigné notre satisfaction ; ils s’extasieront devant l’agitation malsaine, le dérèglement mental, le mépris du bon fonctionnement animal et l’incompréhension de l’harmonie qui si longtemps auront dominé une humanité se vantant d’être éclairée et se comparant orgueilleusement à ses devancières.