Essai sur les mœurs/Chapitre 42

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CHAPITRE XLII.

Conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie.

Tandis que les enfants de Tancrède de Hauteville fondaient si loin des royaumes, les ducs de leur nation en acquéraient un qui est devenu plus considérable que les Deux-Siciles. La nation britannique était, malgré sa fierté, destinée à se voir toujours gouvernée par des étrangers. Après la mort d’Alfred, arrivée en 900, l’Angleterre retomba dans la confusion et la barbarie. Les anciens Anglo-Saxons, ses premiers vainqueurs, et les Danois, ses usurpateurs nouveaux, s’en disputaient toujours la possession ; et de nouveaux pirates danois venaient encore souvent partager les dépouilles. Ces pirates continuaient d’être si terribles, et les Anglais si faibles, que, vers l’an 1000, on ne put se racheter d’eux qu’en payant quarante-huit mille livres sterling. On imposa, pour lever cette somme, une taxe qui dura, depuis, assez longtemps en Angleterre, ainsi que la plupart des autres taxes, qu’on continue toujours de lever après le besoin. Ce tribut humiliant fut appelé argent danois : dann geld.

Canut[1], roi de Danemark, qu’on a nommé le Grand, et qui n’a fait que de grandes cruautés, réunit sous sa domination le Danemark et l’Angleterre (1017). Les naturels anglais furent traités alors comme des esclaves. Les auteurs de ce temps avouent que quand un Anglais rencontrait un Danois, il fallait qu’il s’arrêtât jusqu’à ce que le Danois eût passé.

(1041) La race de Canut ayant manqué, les états du royaume, reprenant leur liberté, déférèrent la couronne, premièrement à Alfred II, qu’un traître assassina deux ans après ; ensuite à Édouard III, un descendant des anciens Anglo-Saxons, qu’on appelle le Saint ou le Confesseur. Une des grandes fautes, ou un des grands malheurs de ce roi, fut de n’avoir point d’enfants de sa femme Édithe, fille du plus puissant seigneur du royaume. Il haïssait sa femme, ainsi que sa propre mère, pour des raisons d’État, et les fit éloigner l’une et l’autre. La stérilité de son mariage servit à sa canonisation. On prétendit qu’il avait fait vœu de chasteté : vœu téméraire dans un mari, et absurde dans un roi qui avait besoin d’héritiers. Ce vœu, s’il fut réel, prépara de nouveaux fers à l’Angleterre[2].

Au reste, les moines ont écrit que cet Édouard fut le premier roi de l’Europe qui eut le don de guérir les écrouelles. Il avait déjà rendu la vue à sept ou huit aveugles, quand une pauvre femme attaquée d’une humeur froide se présenta devant lui ; il la guérit incontinent en faisant le signe de la croix, et la rendit féconde, de stérile qu’elle était auparavant. Les rois d’Angleterre se sont attribué depuis le privilège, non pas de guérir les aveugles, mais de toucher les écrouelles, qu’ils ne guérissaient pas[3].

Saint Louis en France, comme suzerain des rois d’Angleterre, toucha les écrouelles, et ses successeurs jouirent de cette prérogative. Guillaume III la négligea en Angleterre ; et le temps viendra que la raison, qui commence à faire quelques progrès en France, abolira cette coutume[4].

Vous voyez toujours les usages et les mœurs de ces temps-là absolument différents des nôtres. Guillaume, duc de Normandie, qui conquit l’Angleterre, loin d’avoir aucun droit sur ce royaume, n’en avait pas même sur la Normandie, si la naissance donnait les droits. Son père, le duc Robert, qui ne s’était jamais marié, l’avait eu de la fille d’un pelletier de Falaise, que l’histoire appelle Harlot, terme qui signifiait et signifie encore aujourd’hui en anglais concubine ou femme publique[5]. L’usage des concubines, permis dans tout l’Orient et dans la loi des Juifs, ne l’était pas dans la nouvelle loi : il était autorisé par la coutume. On rougissait si peu d’être né d’une pareille union, que souvent Guillaume, en écrivant, signait le bâtard Guillaume. Il est resté une lettre de lui au comte Alain de Bretagne, dans laquelle il signe ainsi. Les bâtards héritaient souvent ; car dans tous les pays où les hommes n’étaient pas gouvernés par des lois fixes, publiques et reconnues, il est clair que la volonté d’un prince puissant était le seul code. Guillaume fut déclaré par son père et par les états héritier du duché ; et il se maintint ensuite par son habileté et par sa valeur contre tous ceux qui lui disputèrent son domaine. Il régnait paisiblement en Normandie, et la Bretagne lui rendait hommage, lorsque, Édouard le Confesseur étant mort, il prétendit au royaume d’Angleterre.

Le droit de succession ne paraissait alors établi dans aucun État de l’Europe. La couronne d’Allemagne était élective, l’Espagne était partagée entre les chrétiens et les musulmans, la Lombardie changeait chaque jour de maître ; la race carlovingienne, détrônée en France, faisait voir ce que peut la force contre le droit du sang. Edouard le Confesseur n’avait point joui du trône à titre d’héritage : Harold, successeur d’Edouard, n’était point de sa race ; mais il avait le plus contestable de tous les droits, les suffrages de toute la nation. Guillaume le Bâtard n’avait pour lui ni le droit d’élection, ni celui d’héritage, ni même aucun parti en Angleterre. Il prétendit que dans un voyage qu’il fit autrefois dans cette île, le roi Edouard avait fait en sa faveur un testament, que personne ne vit jamais ; il disait encore qu’autrefois il avait délivré de prison Harold, et qu’Harold lui avait cédé ses droits sur l’Angleterre : il appuya ses faibles raisons d’une forte armée.

Les barons de Normandie, assemblés en forme d’états, refusèrent de l’argent à leur duc pour cette expédition, parce que, s’il ne réussissait pas, la Normandie en resterait appauvrie, et qu’un heureux succès la rendrait province d’Angleterre ; mais plusieurs Normands hasardèrent leur fortune avec leur duc. Un seul seigneur, nommé Fitz-Othbern[6], équipa quarante vaisseaux à ses dépens. Le comte de Flandre, beau-père du duc Guillaume, le secourut de quelque argent. Le pape Alexandre II entra dans ses intérêts. Il excommunia tous ceux qui s’opposeraient aux desseins de Guillaume. C’était se jouer de la religion ; mais les peuples étaient accoutumés à ces profanations, et les princes en profitaient. Guillaume partit de Saint-Valery-sur-Somme (le 14 octobre 1066) avec une flotte nombreuse ; on ne sait combien il avait de vaisseaux ni de soldats. Il aborda sur les côtes de Sussex ; et bientôt après se donna dans cette province la fameuse bataille de Hastings, qui décida seule du sort de l’Angleterre. Les anciennes chroniques nous apprennent qu’au premier rang de l’armée normande, un écuyer, nommé Taillefer, monté sur un cheval armé, chanta la chanson de Roland, qui fut si longtemps dans la bouche des Français, sans qu’il en soit resté le moindre fragment. Ce Taillefer, après avoir entonné la chanson, que les soldats répétaient, se jeta le premier parmi les Anglais, et fut tué. Le roi Harold et le duc de Normandie quittèrent leurs chevaux, et combattirent à pied : la bataille dura six heures. La gendarmerie à cheval, qui commençait à faire ailleurs toute la force des armées, ne paraît pas avoir été employée dans cette journée[7]. Les troupes, de part et d’autre, étaient composées de fantassins, Harold et deux de ses frères y furent tués. Le vainqueur s’approcha de Londres, portant devant lui une bannière bénite que le pape lui avait envoyée. Cette bannière fut l’étendard auquel tous les évêques se rallièrent en sa faveur. Ils vinrent aux portes, avec le magistrat de Londres, lui offrir la couronne, qu’on ne pouvait refuser au vainqueur.

Quelques auteurs appellent ce couronnement une élection libre, un acte d’autorité du parlement d’Angleterre. C’est précisément l’autorité des esclaves faits à la guerre, qui accorderaient à leurs maîtres le droit de les fustiger.

Guillaume ayant reçu une bannière du pape pour cette expédition, lui envoya en récompense l’étendard du roi Harold tué dans la bataille, et une petite partie du petit trésor que pouvait avoir alors un roi anglais. C’était un présent considérable pour ce pape Alexandre II, qui disputait encore son siège à Honorius II, et qui, sur la fin d’une longue guerre civile dans Rome, était réduit à l’indigence. Ainsi un barbare, fils d’une prostituée, meurtrier d’un roi légitime, partage les dépouilles de ce roi avec un autre barbare : car, ôtez les noms de duc de Normandie, de roi d’Angleterre, et de pape, tout se réduit à l’action d’un voleur normand, et d’un receleur lombard : et c’est au fond à quoi toute usurpation se réduit.

Guillaume sut gouverner comme il sut conquérir. Plusieurs révoltes étouffées, des irruptions de Danois rendues inutiles, des lois rigoureuses durement exécutées, signalèrent son règne. Anciens Bretons, Danois, Anglo-Saxons, tous furent confondus dans le même esclavage. Les Normands qui avaient eu part à sa victoire partagèrent par ses bienfaits les terres des vaincus. De là toutes ces familles normandes dont les descendants, ou du moins les noms, subsistent encore en Angleterre. Il fit faire un dénombrement exact de tous les biens des sujets, de quelque nature qu’ils fussent. On prétend qu’il en profita pour se faire en Angleterre un revenu de quatre cent mille livres sterling, environ cent vingt millions de France. Il est évident qu’en cela les historiens se sont trompés. L’État d’Angleterre d’aujourd’hui, qui comprend l’Écosse et l’Irlande, n’a pas un plus gros revenu, si vous en déduisez ce qu’on paye pour les anciennes dettes du gouvernement. Ce qui est sûr, c’est que Guillaume abolit toutes les lois du pays pour y introduire celles de Normandie. Il ordonna qu’on plaidât en normand, et depuis lui, tous les actes furent expédiés en cette langue jusqu’à Édouard III. Il voulut que la langue des vainqueurs fût la seule du pays. Des écoles de la langue normande furent établies dans toutes les villes et les bourgades. Cette langue était le français mêlé d’un peu de danois : idiome barbare, qui n’avait aucun avantage sur celui qu’on parlait en Angleterre. On prétend qu’il traitait non-seulement la nation vaincue avec dureté, mais qu’il affectait encore des caprices tyranniques. On en donne pour exemple la loi du couvre-feu, par laquelle il fallait, au son de la cloche, éteindre le feu dans chaque maison à huit heures du soir. Mais cette loi, bien loin d’être tyrannique, n’est qu’une ancienne police établie presque dans toutes les villes du Nord : elle s’est longtemps conservée dans les cloîtres. Les maisons étaient bâties de bois, et la crainte du feu était un objet des plus importants de la police générale.

On lui reproche encore d’avoir détruit tous les villages qui se trouvaient dans un circuit de quinze lieues, pour en faire une forêt dans laquelle il pût goûter le plaisir de la chasse. Une telle action est trop insensée pour être vraisemblable. Les historiens ne font pas attention qu’il faut au moins vingt années pour qu’un nouveau plant d’arbres devienne une forêt propre à la chasse. On lui fait semer cette forêt en 1080. Il avait alors soixante-trois ans. Quelle apparence y a-t-il qu’un homme raisonnable ait à cet âge détruit des villages, pour semer quinze lieues en bois, dans l’espérance d’y chasser un jour[8].

Le conquérant de l’Angleterre fut la terreur du roi de France Philippe Ier qui voulut abaisser trop tard un vassal si puissant, et qui se jeta sur le Maine, dépendant alors de la Normandie, Guillaume repassa la mer, reprit le Maine, et contraignit le roi de France à demander la paix.

Les prétentions de la cour de Rome n’éclatèrent jamais plus singulièrement qu’avec ce prince. Le pape Grégoire VII prit le temps qu’il faisait la guerre à la France, pour demander qu’il lui rendît hommage du royaume d’Angleterre. Cet hommage était fondé sur cet ancien denier de saint Pierre que l’Angleterre payait à l’Église de Rome : il revenait à environ vingt sous de notre monnaie par chaque maison ; offrande regardée en Angleterre comme une forte aumône, et à Rome comme un tribut. Guillaume le Conquérant fit dire au pape qu’il pourrait bien continuer l’aumône ; mais, au lieu de faire hommage, il fit défense, en Angleterre, de reconnaître d’autre pape que celui qu’il approuverait. La proposition de Grégoire VII devint par là ridicule à force d’être audacieuse. C’est ce même pape qui bouleversait l’Europe pour élever le sacerdoce au-dessus de l’empire ; mais, avant de parler de cette querelle mémorable, et des croisades qui prirent naissance dans ces temps, il faut voir en peu de mots dans quel état étaient les autres pays de l’Europe.

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  1. Ou mieux Knut. (G. A.)
  2. Ces quelques lignes sont insuffisantes pour donner une idée des événements. Voyez Aug. Thierry, liv. III.
  3. C’était, au temps de Louis XIV, la principale occupation du roi Jacques à Saint-Germain. (G. A.)
  4. Non-seulement Louis XVI a été sacré, ce qui, dans ce siècle, ne pouvait avoir d’autre avantage que de prolonger un peu parmi le peuple le règne de la superstition, et de valoir de gros profits aux fournisseurs de la cour, mais même il a touché des écrouelles suivant l’usage établi. Louis XV en avait touché à son sacre. Une bonne femme de Valenciennes imagina qu’elle ferait fortune si elle pouvait faire accroire que le roi l’avait guérie. Moitié espérance, moitié crainte, des médecins constatèrent la guérison. L’intendant de Valenciennes (d’Argenson) s’empressa d’en envoyer le procès-verbal authentique ; il reçut des bureaux la réponse suivante : Monsieur, la prérogative qu’ont les rois de France de guérir les écrouelles est établie sur des preuves si authentiques qu’elle n’a pas besoin d’être confirmée par des faits particuliers. Un siècle plus tôt, les bureaux eussent mis leur politique à paraître dupes ; un siècle plus tard, aucun intendant n’osera plus leur envoyer des procès-verbaux de miracles, quand même il serait capable d’y croire. (K.) —

    La sainte ampoule avait été brisée le 6 octobre 1793 ; mais des fragments de la fiole et une partie du baume s’étant retrouvés, en 1825, on en fit la transfusion dans le saint chrême que renferme une fiole nouvelle (voyez le Moniteur du 26 mai 1825). Le sacre de S. M. Charles X eut lieu le 29 mai ; et le surlendemain le roi alla à l’hôpital Saint-Marcoul : cent vingt et un malades scrofuleux avaient été réunis dans une salle, et furent présentés au roi qui, au lieu de les toucher, se contenta de leur dire, avec l’accent d’un tendre intérêt (voyez, le Moniteur du 2 juin) : Mes chers amis, je vous apporte des paroles de consolation ; je désire bien vivement que vous guérissiez. Voltaire avait déjà parlé de la sainte ampoule au chapitre xiii. Voyez ce qui est dit dans le Dictionnaire philosophique, au mot Écrouelles ; et dans la Correspondance, la lettre du roi de Prusse, du 27 juillet 1775. (B.)

  5. Robert la rencontra près d’un ruisseau, lavant du linge, et fit marché avec les parents. Quant à son nom, Aug. Thierry dit qu’elle s’appelait Arlète, nom corrompu en langue romane de l’ancien nom danois Herlève. (G. A.)
  6. Guillaume, fils d’Osbern, sénéchal de Normandie.
  7. C’est une erreur. Voyez le récit de la bataille dans Augustin Thierry.
  8. Les soixante paroisses que Guillaume fit détruire étaient situées entre Salisbury et la mer. M. Aug. Thierry se demande si Guillaume n’avait pas pour objet spécial d’assurer à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement sûr. (G. A.)