Essai sur les mœurs/Chapitre 11

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CHAPITRE XI.

Causes de la chute de l’empire romain.


Si quelqu’un avait pu raffermir l’empire, ou du moins retarder sa chute, c’était l’empereur Julien. Il n’était point un soldat de fortune, comme les Dioclétien et les Théodose. Né dans la pourpre, élu par les armées, chéri des soldats, il n’avait point de factions à craindre ; on le regardait, depuis ses victoires en Allemagne, comme le plus grand capitaine de son siècle. Nul empereur ne fut plus équitable et ne rendit la justice plus impartialement, non pas même Marc-Aurèle. Nul philosophe ne fut plus sobre et plus continent. Il régnait donc par les lois, par la valeur, et par l’exemple. Si sa carrière eût été plus longue, il est à présumer que l’empire eût moins chancelé après sa mort.

Deux fléaux détruisirent enfin ce grand colosse : les barbares, et les disputes de religion.

Quant aux barbares, il est aussi difficile de se faire une idée nette de leurs incursions que de leur origine. Procope, Jornandès, nous ont débité des fables que tous nos auteurs copient. Mais le moyen de croire que les Huns, venus du nord de la Chine, aient passé les Palus-Méotides à gué et à la suite d’une biche, et qu’ils aient chassé devant eux, comme des troupeaux de moutons, des nations belliqueuses qui habitaient les pays aujourd’hui nommés la Crimée, une partie de la Pologne, l’Ukraine, la Moldavie, la Valachie ? Ces peuples robustes et guerriers, tels qu’ils le sont encore aujourd’hui, étaient connus des Romains sous le nom général de Goths. Comment ces Goths s’enfuirent-ils sur les bords du Danube, desquels virent paraître les Huns ? Comment demandèrent-ils à mains jointes que les Romains daignassent les recevoir ? et comment, dès qu’ils furent passés, ravagèrent-ils tout jusqu’aux portes de Constantinople à main armée ?

Tout cela ressemble à des contes d’Hérodote, et à d’autres contes non moins vantés. Il est bien plus vraisemblable que tous ces peuples coururent au pillage les uns après les autres. Les Romains avaient volé les nations ; les Goths et les Huns vinrent voler les Romains.

Mais pourquoi les Romains ne les exterminèrent-ils pas, comme Marius avait exterminé les Cimbres ? c’est qu’il ne se trouvait point de Marius ; c’est que les mœurs étaient changées ; c’est que l’empire était partagé entre les ariens et les athanasiens. On ne s’occupait que de deux objets, les courses du cirque et les trois hypostases. L’empire romain avait alors plus de moines que de soldats, et ces moines couraient en troupes de ville en ville pour soutenir ou pour détruire la consubstantialité du Verbe. Il y en avait soixante et dix mille en Égypte.

Le christianisme ouvrait le ciel, mais il perdait l’empire : car non-seulement les sectes nées dans son sein se combattaient avec le délire des querelles théologiques, mais toutes combattaient encore l’ancienne religion de l’empire ; religion fausse, religion ridicule sans doute, mais sous laquelle Rome avait marché de victoire en victoire pendant dix siècles.

Les descendants des Scipion étant devenus des controversistes, les évêchés étant plus brigués que ne l’avaient été les couronnes triomphales, la considération personnelle ayant passé des Hortensius et des Cicéron aux Cyrille, aux Grégoire, aux Ambroise, tout fut perdu ; et si l’on doit s’étonner de quelque chose, c’est que l’empire romain ait subsisté encore un peu de temps.

Théodose, qu’on appelle le grand Théodose, paya un tribut au superbe Alaric, sous le nom de pension du trésor impérial. Alaric mit Rome à contribution la première fois qu’il parut devant les murs, et la seconde il la mit au pillage. Tel était alors l’avilissement de l’empire de Rome que ce Goth dédaigna d’être roi de Rome, tandis que le misérable empereur d’Occident, Honorius, tremblait dans Ravenne, où il s’était réfugié.

Alaric se donna le plaisir de créer dans Rome un empereur nommé Attale, qui venait recevoir ses ordres dans son antichambre. L’histoire nous a conservé deux anecdotes concernant Honorius, qui montrent bien tout l’excès de la turpitude de ces temps : la première, qu’une des causes du mépris où Honorius était tombé, c’est qu’il était impuissant ; la seconde, c’est qu’on proposa à cet Attale, empereur, valet d’Alaric, de châtrer Honorius pour rendre son ignominie plus complète.

Après Alaric vint Attila, qui ravageait tout, de la Chine jusqu’à la Gaule. Il était si grand, et les empereurs Théodose et Valentinien III si petits, que la princesse Honoria, sœur de Valentinien III, lui proposa de l’épouser. Elle lui envoya son anneau pour gage de sa foi ; mais avant qu’elle eût réponse d’Attila, elle était déjà grosse de la façon d’un de ses domestiques.

Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville, dans laquelle l’empereur Valentinien III était caché. L’accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu’il était accompagné de saint Pierre et de saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Église de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au xvie siècle sans interruption.

Bientôt après, des déluges de barbares inondèrent de tous côtés ce qui était échappé aux mains d’Attila.

Que faisaient cependant les empereurs ? ils assemblaient des conciles. C’était tantôt pour l’ancienne querelle des partisans d’Athanase, tantôt pour les donatistes ; et ces disputes agitaient l’Afrique quand le Vandale Genseric la subjugua. C’était d’ailleurs pour les arguments de Nestorius et de Cyrille, pour les subtilités d’Eutychès ; et la plupart des articles de foi se décidaient quelquefois à grands coups de bâton, comme il arriva sous Théodose II, dans un concile convoqué par lui à Éphèse, concile qu’on appelle encore aujourd’hui le brigandage. Enfin, pour bien connaître l’esprit de ce malheureux temps, souvenons-nous qu’un moine ayant été rebuté un jour par Théodose II, qu’il importunait, le moine excommunia l’empereur ; et que ce César fut obligé de se faire relever de l’excommunication par le patriarche de Constantinople.

Pendant ces troubles mêmes, les Francs envahissaient la Gaule ; les Visigoths s’emparaient de l’Espagne ; les Ostrogoths, sous Théodose, dominaient en Italie, bientôt après chassés par les Lombards. L’empire romain, du temps de Clovis, n’existait plus que dans la Grèce, l’Asie Mineure et dans l’Égypte ; tout le reste était la proie des barbares. Scythes, Vandales et Francs, se firent chrétiens pour mieux gouverner les provinces chrétiennes assujetties par eux ; car il ne faut pas croire que ces barbares fussent sans politique ; ils en avaient beaucoup, et en ce point tous les hommes sont à peu près égaux. L’intérêt rendit donc chrétiens ces déprédateurs ; mais ils n’en furent que plus inhumains. Le jésuite Daniel, historien français, qui déguise tant de choses, n’ose dissimuler que Clovis fut beaucoup plus sanguinaire, et se souilla de plus grands crimes après son baptême que tandis qu’il était païen. Et ces crimes n’étaient pas de ces forfaits héroïques qui éblouissent l’imbécillité humaine : c’étaient des vols et des parricides. Il suborna un prince de Cologne qui assassina son père ; après quoi il fit massacrer le fils ; il tua un roitelet de Cambrai qui lui montrait ses trésors. Un citoyen moins coupable eût été traîné au supplice, et Clovis fonda une monarchie.

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