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Essai sur les causes du dégoût
Revue des Deux Mondes3e période, tome 22 (p. 644-673).
ESSAI
SUR
LES CAUSES DU DEGOUT

Il y a, pour exprimer les états divers de l’âme et du corps, des mots simples que tout le monde comprend aussi facilement que le sentiment psychologique qu’ils sont destinés à traduire : voilà pourquoi une définition des termes tels que plaisir, douleur, goût, dégoût, serait non-seulement inutile, mais encore dangereuse, en introduisant dans la définition même une première hypothèse qui ne ferait qu’obscurcir la question. Il n’y a donc pas lieu de définir le dégoût. Remarquons toutefois que l’expression, prise d’abord dans son sens propre, a été employée ensuite au figuré. Du monde matériel, elle a passé dans le monde moral, en sorte qu’il y a d’une part un dégoût tout physique, une répulsion du goût, caractérisée par des symptômes physiologiques particuliers, et d’autre part une sensation analogue, d’ordre moral, que le langage, exprimant le sentiment universel, a assimilée au dégoût physiologique en lui conservant le même nom. Notre intention est d’étudier la nature même de cette sensation, aussi bien dans le domaine du corps que dans le domaine de l’esprit, et surtout de chercher suivant quelles causes elle vient à naître, et s’il faut voir dans la répugnance physique ou morale des hommes pour certains objets un effet du hasard ou le résultat d’une loi cachée. Un instinct humain, pour être étrange et inexpliqué, n’en est pas moins digne d’attention, et le fameux précepte de Socrate, qui engage l’homme à se connaître lui-même, ne fait pas de partage entre les sentimens nobles et les sentimens bas.

I.

La sensation gustative n’est pas une sensation simple, ou du moins elle se compose de plusieurs élémens que l’analyse permet de démêler. Ainsi l’odorat se confond avec le goût, en sorte que la plupart des substances sapides deviennent insipides", si on empêche la muqueuse nasale d’être excitée par les émanations volatiles de ces substances. Le beurre, le lait, le vin, paraîtront dénués de saveur, et on ne pourra plus guère distinguer que des saveurs sucrées et des saveurs amères. A vrai dire, c’est à cela que se borne le sens du goût proprement dit, car les autres sensations gustatives sont des sensations tactiles ou des sensations générales : par exemple, quand on met sur la langue une goutte d’ammoniaque, on éprouve une sensation de cuisson et de chaleur qui relève de la sensibilité générale de la muqueuse linguale; de même, si on prend du sucre pulvérisé, la sensation de pulvérulence est une sensation tactile, et la saveur sucrée appartient seule au goût proprement dit. Placé ainsi à l’entrée du canal alimentaire, le sens du goût a une importance fondamentale dans les fonctions digestives. C’est une sentinelle vigilante qui, selon qu’elle sera satisfaite ou mécontente, permettra ou refusera l’entrée des alimens.

En effet, par le contact avec certaines substances, les nerfs du goût sont excités de telle sorte qu’ils provoquent une action réflexe immédiate qui expulse violemment les alimens ingérés. Il y a, dans le vomissement provoqué par la gustation d’une substance qui répugne, plusieurs actions nerveuses dont la conséquence est l’expulsion brusque, involontaire, réflexe de tout aliment nauséabond; cependant cette action instinctive est accompagnée d’une perception. Une fois parvenue dans la moelle épinière, il semble que l’excitation nerveuse suive un double sens : d’une part elle descend dans la moelle pour faire naître la contraction des fibres musculaires de l’estomac, d’autre part elle monte dans le cerveau et y provoque une sensation particulière, qui est le dégoût. Tel est donc le sens physiologique du mot dégoût. C’est la perception d’une excitation qui agit sur le nerf pneumogastrique de manière à amener le vomissement; toutefois, si l’excitation est faible, il peut n’y avoir ni nausée ni vomissement, mais il y a encore du dégoût. Le langage a gardé le même terme pour toutes ces perceptions qui ne diffèrent que d’intensité. — Si l’excitation est plus forte, au lieu de se limiter au pneumogastrique, elle s’irradie, et porte sur presque tout le système de la vie organique. La face pâlit, les muscles lisses de la peau se contractent, la peau se couvre d’une sueur froide, le cœur suspend ses battemens; en un mot, il y a une perturbation organique générale consécutive à l’excitation de la moelle allongée, et cette perturbation est l’expression suprême du dégoût.

Le dégoût est donc une perception provoquée par les nerfs du goût; mais les nerfs du goût ne sont pas les seuls capables de la faire naître. Ainsi l’olfaction agit de même, quoiqu’il n’y ait pas de rapport anatomique étroit entre les nerfs de l’olfaction et le nerf pneumogastrique. C’est bien du dégoût que fait naître l’odeur d’un cadavre ou d’une matière putride, et nous ne connaissons pas assez les centres psychiques des sensations diverses pour nous étonner de trouver une même sensation provoquée à la fois par une excitation olfactive et une excitation gustative. De fait l’odorat est comme le goût : s’il est désagréablement affecté, la sensation qu’on éprouve est du dégoût, c’est-à-dire une sorte de douleur, de répugnance, d’aversion. La fonction est la même au fond pour ces deux sens, qui, l’un et l’autre, veillent sur nous; mais celui-ci nous sert quand nous mangeons, celui-là quand nous respirons. La digestion et la respiration sont donc défendues et protégées par ces deux sens : le goût et l’odorat. Dès qu’ils sont excités par des substances mauvaises ou dangereuses, nous éprouvons la perception de dégoût, cette perception étant liée intimement à l’excitation des nerfs moteurs de l’estomac.

C’est par l’association des idées et un phénomène analogue au souvenir qu’on peut, sinon expliquer, au moins comprendre comment la vue d’un objet repoussant provoque encore le dégoût. Il y a un travail cérébral, un jugement, une association d’idées, qui font d’une excitation visuelle une sensation nauséeuse; en un mot, la perception de dégoût est, dans un grand nombre de cas, la conséquence d’un travail cérébral qui aboutit à la nausée : le souvenir même ou l’imagination peuvent provoquer une impression pareille ; de sorte qu’il y a au dégoût même physique une cause tantôt physiologique, comme le contact de la langue avec une substance nauséabonde ou de la muqueuse nasale avec un gaz fétide, tantôt psychologique, comme le seul souvenir d’une substance semblable. On peut donc dire d’une manière générale que le dégoût physiologique est produit par le contact de certains alimens désagréables avec les papilles de la langue, et que c’est par une juste assimilation entre le phénomène physiologique de la nausée et d’autres phénomènes psychiques, amenant une sensation analogue, qu’on a étendu le sens du mot dégoût; mais c’est insister assez longtemps sur ce sujet, et nous allons maintenant chercher à établir quelles sont les substances qui produisent le dégoût. Remarquons d’abord qu’à un examen superficiel toute détermination de ce genre pourrait paraître impossible. Ne voit-on pas entre les divers individus des différences telles que tout classement doit sembler factice? Un proverbe banal dit que tous les goûts sont dans la nature, et qu’il ne faut pas discuter le goût d’autrui. Quelques personnes éprouvent pour certaines substances regardées comme alimentaires par presque tout le monde un dégoût insurmontable. D’autre part, ne voit-on pas chez quelques individus des objets dégoûtans n’éveiller aucune sensation pénible? On sait que Laplace mangeait des araignées et qu’un roi de France se trouvait mal en sentant l’odeur des fraises. Une jeune femme, d’une intelligence remarquable, m’a dit souvent avoir mangé des vers à soie sans répulsion. N’est-ce pas le contraire de ce que le goût unanime a accepté? Avec les races et les climats, les goûts se transforment comme les mœurs. Les sauvages se nourrissent d’alimens qui nous répugneraient, et ils auraient peut-être beaucoup de répulsion pour les plats divers qui composent notre nourriture. Un voyageur raconte quelque part qu’étant en Chine, il vit des indigènes se repaître avec délices de poissons pourris enfouis sous terre depuis plusieurs semaines, et que, ce festin lui paraissant odieux, il se mit en mesure de manger un canard qu’il venait de tuer, et qu’il avait fait rôtir. Aussitôt les Chinois interrompirent leur repas de poissons pourris, et, à la vue de ce canard rôti qu’on osait manger, témoignèrent énergiquement leur répulsion. Quelques-uns d’entre eux eurent même des nausées de dégoût. Entre tous les auteurs qui ont traité ce sujet, Montaigne s’étend avec complaisance sur ces contradictions et ces bizarreries des sociétés humaines. « Il est des peuples, dit-il, où, quand le roi crache, la plus favorite des dames de la cour tend la main. Il en est où on fait cuire le corps du trépassé, et puis piler jusqu’à ce qu’il se forme comme en bouillie, laquelle ils mêlent à leur vin et la boivent. Où l’on mange toutes sortes d’herbes sans autre discrétion que de refuser celles qui semblent avoir mauvaise senteur. Où l’on ne coupe en toute la vie ni poils, ni ongles, ailleurs où l’on ne coupe que les ongles de la droite, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Ici on vit de chair humaine, là c’est office de piété de tuer son père en certain âge. » Selon l’âge, selon l’état de santé ou de maladie, selon les dispositions morales, les goûts varient à l’infini, de sorte que l’on pourrait regarder toute classification comme arbitraire et nécessairement entachée d’erreur.

Certes il en serait ainsi, si on avait la prétention chimérique de donner aux sciences naturelles la même rigueur inflexible qu’aux sciences mathématiques ; mais pour la connaissance des lois de la nature, cette précision absolue n’est ni possible, ni désirable : nous ne savons pas assez les causes dernières pour déterminer tous les phénomènes et expliquer toutes les anomalies sans rencontrer d’exception aux lois que nous avons posées. Quelque générale que soit telle ou telle loi, il est bien invraisemblable que çà et là on ne la trouvera pas, en apparence au moins, contredite par des faits exceptionnels qu’on s’explique mal, et nous devons être satisfaits, si elle comprend dans sa formule la presque totalité, non l’universalité des phénomènes. Il y aurait d’ailleurs, pour le sujet qui nous occupe ici, bien des inconvéniens à considérer les fous, les malades, les sauvages, les enfans comme les représentans de l’humanité. Certes, pour étudier un instinct, il est utile d’avoir des termes de comparaison, et de voir, à côté de la pensée humaine développée et cultivée, la pensée humaine incomplète et altérée, mais il ne faut pas que la première soit obscurcie par l’autre, et il faut donner aux sentimens de l’homme adulte, civilisé et intelligent, une part prépondérante. Aussi, tout en tenant grand compte des singularités individuelles que l’on est exposé à rencontrer, nous attacherons-nous surtout à décrire l’instinct humain, tel qu’il existe le plus souvent, sans prétendre affirmer une loi absolue et ne comportant nulle exception. Ce serait d’ailleurs une erreur de confondre les instincts de l’homme sauvage et les instincts de l’homme civilisé. Depuis six ou huit mille ans que l’homme vit en société, il a fini par acquérir certaines habitudes qu’il apporte en naissant, et qui sont devenues presque des instincts. Je serais tenté de croire que le dégoût est souvent un instinct acquis, et acquis par l’homme civilisé, en sorte qu’à l’étudier chez les nègres du centre de l’Afrique ou les indigènes de la Malaisie, on n’en aurait qu’une notion imparfaite. Un jour peut-être la science, qui s’enrichit quotidiennement d’observations anthropologiques précieuses, arrivera à faire la part des instincts fondamentaux de l’homme, et des instincts accessoires, développés postérieurement, et propres à une race ou à une civilisation.


II.

Parmi les différens objets qui nous entourent, examinons d’abord les objets inanimés, les substances inorganiques. Il est très remarquable que ces substances, pourvu qu’elles ne soient mêlées à aucune parcelle de matière organisée, n’excitent d’ordinaire aucun dégoût. Ainsi le chlore gazeux et l’acide sulfureux, dont une légère quantité suffit pour rendre l’air irrespirable, produisent de la suffocation, mais non une répulsion nauséeuse. De même une gorgée d’acide sulfurique ou de potasse caustique provoquerait une douleur intense et une brûlure affreuse, mais sans causer de dégoût proprement dit. Il y a une distinction fondamentale à faire entre la douleur aiguë, intense, que produisent des substances caustiques, et la sensation de nausée et de dégoût provoquée par des substances qui nous répugnent. D’autres corps minéraux sont inertes; ainsi les gaz, tels que l’azote, l’hydrogène, l’acide carbonique, ne nous inspirent ni goût ni dégoût, et pourtant ce sont les élémens dont se composent tous les corps organisés. Supposez un objet aussi dégoûtant que vous voudrez l’imaginer, on pourra, en le calcinant à une haute température, au contact de l’air, le réduire aux élémens simples qui le composent, et en faire de l’azote, de l’hydrogène, de l’acide carbonique et de l’eau; mais ces corps élémentaires ne nous inspireront plus le dégoût qu’ils avaient inspiré lorsqu’ils étaient combinés dans de certaines proportions. Réduits à l’état de gaz purs, tels que l’azote ou l’hydrogène, il n’agissent plus sur nos sens d’une manière pénible, et, quelle que soit leur origine, ils n’excitent plus aucune répugnance.

Cependant la question est assez complexe, car nous trouvons dans le domaine inorganique des substances qui semblent exciter le dégoût : ainsi par exemple l’hydrogène sulfuré et l’ammoniaque. Ces deux gaz prennent naissance dans la plupart des décompositions cadavériques; or, par une association d’idées immédiate, ils éveillent la sensation de la putréfaction, même lorsqu’ils sont respirés purs, et que leur provenance est tout autre. C’est qu’en effet un instinct tel que le dégoût est involontaire et irréfléchi. Il ne peut pas aller au fond des choses, et séparer l’acide sulfhydrique produit par le sulfure de fer de l’acide sulfhydrique qui se dégage d’un œuf pourri. Je serais cependant tenté de croire que, dans un laboratoire de chimie, l’hydrogène sulfuré est toujours une odeur fétide et désagréable, mais n’éveille plus de dégoût proprement dit, tel qu’il en produirait sur-le-champ chez une personne étrangère aux manipulations chimiques. C’est que peu à peu l’idée qu’on a affaire à une substance organique a disparu, et on s’est rendu compte que c’est un composé minéral, tout aussi bien que l’hydrogène ou l’acide sulfureux. Réciproquement, quand une substance animale, conservant toujours ce caractère, a été travaillée de telle sorte qu’elle a perdu les apparences de l’animalité, elle n’excite plus aucune répugnance. L’ivoire, la corne, l’écaille, le corail, sont dans ce cas; des objets faits avec ces matières, loin de nous répugner, nous plaisent par leur couleur, leur texture, leurs propriétés, comme le marbre ou l’agate. Si on avait considéré ces produits, alors qu’ils étaient vivans et attachés à l’animal qui leur a donné naissance, on n’aurait certes pas éprouvé le même sentiment; mais peu à peu, par le travail, le polissage et les préparations artificielles qu’ils ont subies, ils ont fini par perdre l’apparence de tissus organisés, et l’instinct, impropre aux distinctions trop subtiles, les traite comme des substances minérales.

Cherchant maintenant à tirer la conclusion de ces premières observations, nous verrons qu’un objet ne nous paraît dégoûtant que lorsqu’il appartient à une substance organisée et ayant conservé des vestiges de son organisation, que le dégoût provient non pas des corps simples, inorganiques, tels que le carbone ou l’oxygène, mais des composés multiples produits dans la nature par les êtres vivans, plantes ou animaux.

Pour ce qui est des plantes, il est difficile de trouver celles dont la vue ou l’odorat excitent le dégoût; mais un grand nombre d’entre elles ont des saveurs si acres et si insupportables qu’il faut pour en avaler même de petites quantités un effort de volonté très pénible et désagréable. Aussi n’est-il pas hors de propos de voir à quel point les sensations d’amertume ou d’âcreté se rapprochent du sentiment du dégoût.

Nous disions en commençant que la sensation gustative proprement dite, dégagée des sensations tactiles de la langue et des odeurs perçues dans les fosses nasales, se bornait à l’appréciation des saveurs sucrées, amères, acides, salées. Il y aurait peut-être quelques réserves à faire sur ce sujet, aussi bien que sur l’opinion généralement adoptée que la base de la langue perçoit les saveurs sucrées et la pointe de la langue les saveurs amères. Toujours est-il que les substances non dissoutes n’agissent pas sur les papilles gustatives. C’est pourquoi beaucoup de substances minérales, étant insolubles, sont aussi dépourvues de saveur, tandis que la plupart des substances minérales solubles affectent désagréablement les organes du goût. Je ne parle ni des acides ni des bases dont l’action est caustique, mais seulement des sels. Les seuls sels que nous goûtons sans déplaisir sont les sels de sodium et de potassium, qui en réalité entrent dans l’alimentation et font partie intégrante des élémens de nos tissus. Les autres sels solubles exerceraient une action nuisible, et le goût nous en avertit. Ainsi les sels de magnésium sont d’une amertume insupportable, les sels de cuivre, de fer, ont une saveur métallique odieuse et presque nauséeuse. Les sels de plomb sont presque sucrés, mais leur saveur sucrée est aussi astringente et en somme très désagréable, de sorte que l’on ne pourrait en prendre une quantité nuisible sans faire un effort violent pour vaincre le dégoût qu’ils nous inspirent.

Nous pouvons donc regarder comme démontré ce fait très important que, pour les substances minérales solubles, le goût nous avertit de celles qui peuvent nous nuire. Il y a un rapport étroit entre la toxicité des corps et leur saveur, et il en résulte que les substances toxiques nous répugnent, et qu’il faudrait faire un effort pour s’empoisonner par ce moyen. Pour les gaz, cette loi comporte en apparence quelques exceptions; ainsi l’oxyde de carbone, que chacun sait être un poison, n’a aucune odeur nous avertissant de sa présence. Il peut être répandu en quantité notable dans l’atmosphère sans être reconnu, et nous serions tentés de croire à un oubli de la nature, qui ne nous permet pas de nous mettre en garde contre un gaz toxique sans odeur; cependant cette appréciation serait erronée. En effet, quand nous parlons de la prévoyance de la nature, nous voulons seulement dire que, par une prodigieuse série d’habitudes transmises par l’hérédité, nous sommes devenus aptes à reconnaître instinctivement quelles sont les substances nuisibles à notre organisme. Or l’oxyde de carbone, produit par la combustion incomplète de l’acide carbonique, ne se trouve jamais dans la nature à l’état de liberté. Il y a du carbone, il y a de l’acide carbonique, mais ce n’est que dans les laboratoires ou dans certaines conditions factices, comme celles de l’industrie minière, que l’on pourrait trouver de l’oxyde de carbone. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si un gaz, que certainement bien peu d’êtres vivans ont eu l’occasion de respirer, ne provoque chez leurs descendans aucune sensation pénible et paraît complètement inodore.

Cette distinction nous permettra de généraliser notre première remarque et de dire que le goût et l’odorat nous avertissent de l’action nuisible des substances minérales naturelles, c’est-à-dire répandues dans la nature à l’état de liberté.

Pour les végétaux, nous retrouverons ces mêmes précautions de la nature. Dans un champ du Nouveau-Monde, où croissent des herbes toxiques que ni lui ni ses ancêtres n’ont connues, le cheval de l’ancien continent ne s’empoisonnera jamais, comme si l’instinct l’avertissait de la funeste action de ces substances; mais il n’y a là rien de merveilleux ni de spécial aux chevaux ou aux autres animaux, et il en est à peu près de même pour l’homme.

Prenons pour exemple ces substances organiques complexes, si bien étudiées aujourd’hui, et qu’on appelle des alcaloïdes. La plupart des plantes vénéneuses renferment un ou plusieurs alcaloïdes, et ce sont ces principes qui donnent à certaines plantes des propriétés toxiques et médicinales si actives. Les alcaloïdes sont des corps ayant une constitution chimique analogue à l’ammoniaque, et susceptibles de se combiner aux acides pour former des sels cristallisables ressemblant aux sels ammoniacaux, Il me suffira d’énumérer quelques plantes, dont chacune renferme un alcaloïde caractéristique, lequel donne à la plante ses propriétés particulières : le quinquina (quinine), la noix vomique (strychnine), la ciguë (conicine, cicutine), le pavot (morphine, thébaïne, etc.), la belladone (atropine), le tabac (nicotine), le colchique (vératrine), et bien d’autres encore. Or toutes ces substances sont des poisons redoutables qu’on peut, avec les cyanures métalliques et les sels arsenicaux, regarder comme les plus dangereux de tous; comme de plus ils sont à l’état de sels dans les plantes, et par conséquent n’ont aucune action caustique, un instinct spécial devait nous avertir de leur danger, surtout si on songe que certaines plantes vénéneuses ressemblent à des plantes alimentaires et que cette confusion serait funeste. On sait que Parmentier eut beaucoup de peine à faire accepter aux Parisiens l’opinion que la pomme de terre n’était pas une substance vénéneuse, tellement la pomme de terre paraissait semblable à la belladone et au tabac.

Heureusement le goût est là pour nous avertir du danger. Tous les alcaloïdes sans exception ont une saveur amère insupportable extrêmement développée. Il suffit d’un centigramme de quinine pour donner à un verre d’eau une amertume notable. Est-ce à dire cependant qu’on ne pourrait être empoisonné par un alcaloïde? Non sans doute, car avec des substances à saveur très accentuée on arrive à masquer plus ou moins l’amertume des alcaloïdes. Tout le monde sait que le fameux Lapommerais a empoisonné une femme avec l’alcaloïde de la digitale; il est vrai que cette curieuse substance a la propriété d’accumuler ses effets, de sorte qu’au bout d’une semaine la même dose de poison produit deux ou trois fois plus d’effet que le premier jour ; on peut donc en donner chaque jour de petites quantités, dont la saveur amère passe inaperçue, et qui, s’accumulant de jour en jour dans le sang, finissent par entraîner la mort. Toutefois il est permis de dire que l’amertume des substances toxiques végétales est telle que, dans la plupart des cas, elle nous met en garde assez à temps et nous empêche de nous empoisonner. Si la substance est très active, si sa saveur est masquée par des principes sucrés et aromatiques placés dans la plante à côté de la substance vénéneuse, il pourra bien y avoir empoisonnement, mais, je le répète, ces conditions sont exceptionnelles, et n’infirment pas la loi générale.

On pourra objecter aussi que les alcaloïdes, à dose modérée, ne sont pas toxiques et que, dans un grand nombre de cas, ils ont sur l’organisme des effets salutaires. Voici par exemple un homme atteint de fièvre intermittente grave; il doit mourir infailliblement, s’il ne prend pas une forte dose de quinine, et cependant la saveur de la quinine lui paraîtra toujours amère, et, quelque utile que lui soit cet alcaloïde, le goût ne fera pas d’exception en sa faveur. C’est que l’instinct n’est pas la science. Il est aveugle, irréfléchi, ne considérant les choses qu’en gros et d’une manière générale. Il n’établit pas de distinction subtile entre les doses, et ne dit pas, comme la science doit le dire, qu’une dose modérée de quinine est médicatrice, tandis qu’une dose plus forte est toxique. Il semble que la nature n’ait considéré que le fait essentiel, à savoir que tout alcaloïde est un poison, et qu’il faut empêcher ce poison de paraître agréable. C’est là l’utilité du sens du goût, on ne peut lui demander d’apprécier l’opportunité ou la dose de telle ou telle substance, ordinairement toxique, mais qui devient salutaire dans des conditions spéciales. Aussi, loin d’être choqués de cette apparente inconséquence de la nature qui nous donne de la répulsion pour un médicament utile, devons-nous plutôt reconnaître sa prévoyance, puisqu’elle nous inspire du dégoût pour un poison, lequel n’est médicamenteux qu’à faible dose et dans des circonstances particulières.

Je sais bien qu’il y a des exceptions nombreuses à cette loi générale. Par exemple, les champignons vénéneux sont souvent impossibles à distinguer des champignons alimentaires, et nul dégoût particulier ne nous met en éveil pour nous prémunir contre le danger. De même, l’acide cyanhydrique, le poison peut-être le plus actif de tous, se forme quelquefois dans les végétaux, tels que le laurier-cerise, les amandes amères de l’abricot et de la pêche, etc. Or l’odeur n’en est pas franchement désagréable : elle est plutôt parfumée et analogue à celle du kirsch. A la vérité, l’acide cyanhydrique existe dans le règne végétal en si petite quantité que l’on ne pourrait s’empoisonner avec une seule plante; il en faudrait des quantités considérables. C’est pour cela peut-être que nous n’avons pas de dégoût pour l’acide cyanhydrique, qui est trop dilué à l’état naturel pour être un véritable poison. Un instinct ne pouvait prévoir que, par la distillation d’un grand nombre de plantes, on parviendrait à en extraire un poison actif.

Les substances alimentaires sont précisément l’inverse des subtances toxiques, et pour celles-là notre goût est très vif. Le sucre, les parfums des fruits, flattent agréablement nos sens : il ne saurait en être autrement. Pourrait-on comprendre qu’il y eût chez nous de l’aversion pour les substances qui doivent nous nourrir ? Le fait est trop naturel pour qu’il soit même besoin de le remarquer, tandis que la proposition inverse, c’est-à-dire le dégoût pour les substances toxiques, avait besoin d’être étudiée de près, n’ayant encore jamais fait l’objet d’une recherche même superficielle.

III.

Venons maintenant à ce qui concerne les animaux. Les êtres vivans qui pullulent autour de nous sont innombrables, et excitent en nous des sentimens divers. Une huître, un papillon, un crapaud, un lion, éveillent des idées qui ne sont pas comparables; cependant par l’analyse psychologique on arrive à reconnaître une même cause à nos sentimens vis-à-vis de ces êtres.

Nous pouvons, avant d’en donner la démonstration, formuler nettement une loi très générale, analogue à celle que nous venons de démontrer pour les substances minérales et pour les plantes, c’est que les animaux nuisibles et inutiles nous inspirent du dégoût, et que la répulsion qu’ils éveillent en nous est en rapport avec les lois de la finalité.

Ainsi les animaux qui constituent notre nourriture ne peuvent vraiment pas nous paraître répugnans : souvent, il est vrai, à les voir dans l’étable, la bergerie, le poulailler, ils ne présentent pas un spectacle bien réjouissant à l’œil ; néanmoins, par eux-mêmes, le bœuf, le mouton, la poule, n’ont rien qui excite la répulsion. Par une assimilation toute simple, nous étendons à tous les mammifères et à tous les oiseaux ce sentiment, de sorte qu’en général nous n’avons de dégoût pour aucun de ces animaux. Il y a cependant quelques exceptions qu’il est facile d’expliquer. Ainsi les porcs, qui se nourrissent de matières abjectes, les rats, qui vivent dans la vermine, les oiseaux de proie, qui se repaissent de charognes, sont l’objet d’une vive répulsion. Mais on peut expliquer ces sentimens par une association d’idées très simples et primesautières, et il est à remarquer que les rats et les oiseaux de proie ne peuvent que rarement faire l’objet de notre nourriture.

Pour les reptiles, le sentiment est tout autre : ils sont peut-être de tous les animaux ceux qui nous inspirent le plus de dégoût. Le contact de la peau gluante et visqueuse d’un crapaud nous donne une sensation pénible, mélange de terreur et de dégoût, qu’il est difficile de surmonter. La nature, qui est aveugle, a étendu ce même sentiment à tous les animaux semblables, en sorte que la grenouille, qui est inoffensive, nous dégoûte presque autant que le crapaud, qui est venimeux, et que, livrés à notre seul instinct, nous n’établirions pas de différence entre une vipère dangereuse et une innocente couleuvre. Ici, comme pour les plantes, les distinctions subtiles n’existent pas : les reptiles et les animaux à peau nue, froide et visqueuse sont en général dangereux pour l’homme, et l’homme a pour eux de la répulsion sans se demander si tel ou tel serpent a ou non des crochets remplis de venin. C’est une vue d’ensemble qui ne peut pas tenir compte des exceptions que présente la famille des reptiles. Certains caractères primordiaux suffisent pour nous faire horreur. On ne peut demander à l’instinct d’être assez éclairé pour classer les serpens; il ne fournit que des données élémentaires, et c’est à la science, à l’éducation, qu’il appartient de les corriger.

On objectera, il est vrai, que, parmi les animaux qui ne nous répugnent pas, il en est de très dangereux, comme le lion, le tigre, le loup et bien d’autres : certes personne n’éprouverait du dégoût à caresser un tigre, tout au plus serait-il permis de n’avoir qu’une médiocre confiance et de ressentir quelque terreur. Mais il est facile de voir qu’on ne peut comparer le danger d’un lion au danger d’une vipère. Le lion annonce sa présence par sa taille, ses rugissemens; on n’est pas exposé à mettre par mégarde le pied sur lui, comme c’est le cas pour une vipère qui se blottit sous un amas de feuilles sèches. Tout chez le lion nous inspire le respect, et personne ne risque de se montrer trop familier avec lui, tandis qu’avec un infime serpent, il faut une méfiance instinctive, que l’aspect humble et rampant de l’animal ne pourrait pas nous inspirer. Avertis par l’effroi que nous cause ce contact avec la peau froide et gluante, nous retirons immédiatement notre main, brusquement, sans réflexion, avant que le jugement soit intervenu pour nous annoncer qu’il y a un danger : de même en touchant une barre de fer chauffée, avant d’avoir songé que la chaleur pourrait désorganiser nos tissus, la douleur de la brûlure nous force à retirer vivement notre main. En un mot, l’instinct veille sur nous-mêmes, et nous protège contre une confiance qui serait funeste.

On pourra dire aussi que quelques reptiles sont des substances alimentaires. Ainsi en Egypte et en Cochinchine on mange certains lézards. En Amérique, les tortues sont un mets très recherché. En France, quelques personnes mangent des grenouilles, ce qui, paraît-il, excite l’étonnement des nations voisines; mais ces exceptions ne prouvent rien, et on peut dire que les reptiles ne servent pas à l’alimentation, et qu’un grand nombre des animaux de cette classe sont venimeux et dangereux. Cette double particularité fait que les animaux rampans à peau froide et visqueuse nous inspirent un dégoût souvent insurmontable. Nous allons même jusqu’à étendre cette répulsion à tous les animaux qui par ce caractère ressemblent aux reptiles. Ainsi les poissons, qui sont pour l’homme une ressource alimentaire des plus précieuses, ont une peau froide et gluante dont le contact nous paraît répugnant. Leur vue n’a cependant rien de pénible. Loin de là, les peintres aiment à reproduire les formes bizarres et les couleurs éclatantes de plusieurs poissons, et ce spectacle, au lieu d’être répugnant, comme la représentation d’un crapaud ou d’un caméléon, est très agréable à l’œil, et n’éveille que des idées plaisantes.

Si nous passons des animaux vertébrés aux animaux sans vertèbres, nous trouverons encore la même loi ; mais pour bien comprendre comment elle s’applique, je voudrais insister sur un sentiment général commun à tous les êtres vivans, et dont les conséquences au point de vue psychologique n’ont peut-être pas été assez sérieusement étudiées.

Il semble que les êtres animés disséminés sur la surface terrestre aient deux grandes fonctions à remplir, la conservation de l’individu et la conservation de l’espèce. Autour de ces deux tendances également puissantes, également irrésistibles, les différens instincts viennent se grouper, en sorte que, dans la diversité inouïe et en apparence inextricable de tous ces sentimens instinctifs, on peut démêler un sens profond, souvent caché, et une merveilleuse harmonie. Nulle part peut-être la grande loi naturelle de l’unité dans la variété n’apparaît avec tant de puissance. Donc on peut jusqu’à un certain point admettre que tout s’explique par ces deux lois, à savoir, que l’être vivant s’efforce de résister à la mort et de perpétuer son espèce.

Nous n’avons pas à envisager ici quelle est la nature des instincts qui servent à la reproduction de l’espèce : ne considérons que la tendance à la conservation individuelle. Il est certain que tout ce qui vit, dès que la conscience arrive, a horreur de la mort. La mort est l’ennemi : c’est le mal, et, pour lui résister, les animaux luttent sans relâche à l’aide des forces que la nature leur a données. Cette horreur de la mort est un instinct irrésistible, farouche, tenace, auquel l’homme civilisé lui-même ne peut guère opposer sa raison. Malgré lui, il en éprouve toute la force, quand, accablé par de cruelles tortures physiques ou morales, il essaie de mettre fin à son existence. Le suicide est un acte contre nature, qui, pour être accompli, a besoin d’une énergie formidable et d’un véritable courage, bien plus rare qu’on ne le croit. Pour vaincre cet amour instinctif et profond de l’existence, il faut, ou une passion féroce, ou une intelligence supérieure, qui, se dégageant des limites étroites d’un instinct aveugle, considère une finalité plus haute. Tous les actes d’héroïsme que l’histoire a enregistrés, et dont on voit chaque jour rapportés de nouveaux exemples, ne sont que le triomphe de l’intelligence sur l’instinct. Il semble que notre existence soit protégée de toutes parts par des instincts conservateurs, veillant sans cesse sur nous, pour éloigner la mort, le mal suprême et irrémédiable.

L’amour de la vie et l’horreur de la mort sont deux sentimens presque identiques, et c’est l’amour que nous avons pour l’existence qui nous fait envisager avec tant d’épouvante, tant de dégoût, tout ce qui concerne la mort. La vue d’un cadavre est un spectacle repoussant qui nous remplit d’un vague effroi. Un naturaliste philosophe dont le nom m’échappe, peut-être Ch. Darwin, raconte qu’il allait souvent au bord d’une rivière, à un endroit où on retirait quelquefois des noyés, et qu’il cherchait à voir les sentimens éprouvés par les jeunes enfans jouant sur la rive à la vue des cadavres qu’on retirait de l’eau. Or chez les plus jeunes, qui n’ont pas encore compris ce qu’est la mort, il n’y avait que de l’indifférence. Au contraire ceux qui étaient plus âgés semblaient se détourner avec une sorte de répulsion. En tout cas, pour les adultes, un cadavre est toujours un odieux spectacle. Bientôt, à mesure que la vie s’éloigne, la putréfaction s’empare de ce corps inerte, et les gaz qui se dégagent des liquides en putréfaction répandent une odeur fétide; mais pourquoi cette odeur est-elle fétide? En somme, la fétidité n’existe pas par elle-même. Suivant l’expression des philosophes, c’est un fait subjectif et qui n’a aucune réalité objective : ce sont nos organes qui sont disposés de telle sorte que les matières corrompues ont sur eux une action spéciale, nauséeuse, écœurante. On pourrait concevoir que leur action fût toute différente, cela ne changerait en rien les propriétés chimiques et physiques de ces corps. Ainsi, de même que précédemment pour les alcaloïdes, l’amertume, de même pour les gaz de la putréfaction, la fétidité, dépendent de nous-mêmes, de la structure de nos organes, soit des nerfs, soit des centres nerveux. En poursuivant la même comparaison, nous verrons qu’il faut reconnaître que cette sensibilité de nos organes olfactifs aux gaz fétides a la même origine que la sensibilité gustative de la langue à l’amertume des alcaloïdes. La mort est absolument antipathique à la nature des êtres vivans, et les êtres vivans éprouvent du dégoût pour tout ce qui est la mort ou la conséquence de la mort. Un cadavre fétide, des matières animales corrompues et putréfiées, les gaz de la décomposition cadavérique, provoquent un sentiment d’horreur et de dégoût invincibles contre lequel tous les raisonnemens du monde seraient impuissans à lutter.

Il faut remarquer aussi que la plupart du temps ces matières putréfiées sont nuisibles à l’organisme. Le meilleur moyen, si ce n’est le seul, pour donner expérimentalement la fièvre à des animaux consiste à leur faire des injections de liquides putréfiés. Ce sont les matières animales ou végétales décomposées qui sont l’origine des miasmes et de ces poisons infectieux redoutables dont les fièvres intermittentes et les fièvres dites infectieuses, le typhus, le choléra, etc., sont la conséquence. Il y a donc un accord complet entre la toxicité de ces substances et le dégoût qu’elles inspirent, et il est possible que la répulsion que provoque la putréfaction soit produite aussi bien par le danger que les matières putréfiées présentent pour les êtres vivans que par l’aversion instinctive des êtres vivans pour tout ce qui, de près ou de loin, touche à la mort.

Ces observations ne pourraient probablement pas être appliquées à tous les animaux. Cependant les animaux qui ne se nourrissent pas de chair témoignent souvent de la frayeur devant un cadavre. Chacun sait combien les chevaux sont sensibles à ce spectacle. Pour presque tous les animaux, carnassiers ou non, la vue d’un individu de leur espèce étendu sans vie sur le sol a quelque chose qui les épouvante. Toutefois, quand la faim les presse, il peut se faire qu’ils en fassent leur nourriture : un proverbe dit que les loups ne se mangent pas entre eux, mais le contraire est quelquefois vrai. Certains carnassiers ne se nourrissent que de cadavres, l’hyène et le chacal par exemple. Les oiseaux de proie ne s’attaquent guère qu’aux charognes. Quant aux invertébrés, un grand nombre de mouches et de vers ne vivent que de matières organiques décomposées. Pour eux la mort est devenue la vie, et il serait absurde de supposer qu’une mouche qui va déposer ses œufs dans une matière pourrie, et s’en repaître, éprouve du dégoût pour ce qui fait sa nourriture et celle de sa descendance. A des distances prodigieuses, elle est attirée par ces odeurs, qui nous paraissent odieuses, et qui sont pour elle un parfum agréable qu’elle cherche à rencontrer. Il y a là une contradiction qui n’est qu’apparente. Pour nous, un cadavre corrompu est un objet mort, sans utilité, nuisible même, outrageant notre amour pour l’existence, tandis que ce même cadavre est pour une mouche une nourriture délicieuse; en sorte que la même force, c’est-à-dire la conservation de l’individu, produit deux instincts absolument opposés, le moyen est le même, le résultat est différent. C’est ainsi que se vérifie pour les grandes fonctions physiologiques des êtres cette loi que M. Milne Edwards a si judicieusement développée en zoologie. La nature, avare de moyens, est prodigue de résultats.

Toutefois, malgré cette distinction fondamentale, il reste encore beaucoup de points obscurs. Ainsi les chiens, quand ils rencontrent dans leur chemin une charogne infecte, se roulent sur elle avec frénésie : cet instinct, commun à tous les chiens, n’est guère explicable. Peut-être est-ce pour guérir les affections cutanées dont ils sont atteints? Pour l’homme même n’est-ce pas une singulière aberration du goût que de manger du gibier faisandé, c’est-à-dire ayant éprouvé un commencement de putréfaction, et avons-nous le droit d’être révoltés en voyant les Chinois exagérer encore cette étrange aberration et faire usage pour leur nourriture de matières absolument corrompues? Heureusement, ainsi que je le disais en commençant, les exceptions ne doivent pas faire oublier une règle générale. Or la loi générale est celle-ci : toutes les fois qu’une matière animale est putréfiée et qu’elle ne peut plus servir à notre nourriture, elle nous inspire un profond et insurmontable dégoût.

Revenons maintenant aux animaux sans vertèbres et aux sentimens de goût et de dégoût qu’ils nous inspirent. L’horreur que nous avons de la mort s’étend aux animaux qui vivent de la mort, à toute cette infecte vermine qui se repaît des cadavres décomposés, et, par une généralisation immédiate, instinctive, pour tous les animaux rampans, pour tous les vers, nos sentimens sont les mêmes. Parmi ces vers, il en est qui nous répugnent plus encore que les autres, ce sont les animaux parasitaires : c’est que ceux-là sont en outre dangereux pour nous. Souvent la douleur qu’ils causent est nulle, et si un instinct puissant ne nous commandait de nous débarrasser d’eux, leur présence deviendrait un véritable danger. Comme toujours, l’instinct est aveugle et enveloppe d’une même réprobation les animaux nuisibles et ceux qui leur ressemblent. Ainsi la chenille est un être parfaitement inoffensif, mais comme elle ressemble à un ver, elle nous inspire de la répugnance. Dès qu’elle est devenue un papillon, elle nous séduit par sa forme et sa couleur, et le même animal, sous deux formes différentes, provoque en nous des sentimens tout différens : tantôt il nous plaît, tantôt il nous répugne. C’est à peu près ce que nous avons vu au début pour les matières organisées, qui, décomposées en leurs élémens, nous sont devenues indifférentes, alors qu’étant combinées dans de certaines proportions elles étaient insupportables. En somme, nos sens et nos instincts ne sont frappés que par la forme de la substance, et non par la substance même, par la forme d’un être et non par l’être lui-même.

Parmi les insectes, les plus dangereux pour l’homme sont évidemment les araignées, qui souvent ont un venin redoutable. Ces animaux, malgré certaines exceptions bien connues, sont un objet d’aversion, et nous ne pouvons distinguer les araignées venimeuses de celles qui ne le sont pas.

Les myriades d’êtres vivans disséminés dans la mer n’offrent aucun danger pour notre existence. La plupart d’entre eux peuvent même nous servir de nourriture. Aussi ne nous inspirent-ils de répulsion que si, par leurs formes, leurs caractères physiques, ils ressemblent aux vers ou aux reptiles que nous voyous près de nous, qui sont en rapport avec nous, et contre lesquels nous sommes forcés de nous défendre. Au contraire, les animaux vivant dans l’eau douce, par exemple les sangsues, sont l’objet de notre dégoût.

Ainsi tous ces sentimens étranges de répulsion ou de sympathie, que les objets extérieurs et les êtres vivans nous inspirent, ne sont pas livrés au hasard, et on peut en découvrir la raison d’être et la cause efficiente. Ce qui existe dans la nature, ce qui nous touche de près, agit sur nos sens de manière à provoquer des sentimens variés, tandis que les substances produites artificiellement, ou les êtres qui vivent dans d’autres milieux que nous, n’agissent plus sur nos instincts. Cela signifie que tout ce qui vit près de nous, tout ce qui se rapproche de nous, et ce que nous sommes exposés à rencontrer, ne peut nous être indifférent. L’explication en est facile et vraisemblablement inattaquable. Les instincts sont produits par l’hérédité : l’origine est plus ou moins ancienne, peu importe; mais la transmission successive de sentimens auxquels chaque génération ajoutait sa part, augmentant, par son observation personnelle, la somme des observations antérieures, a fini par donner à certains instincts une force souveraine, en sorte qu’ils paraissent faire partie intégrante de nous-mêmes.

Aussi pour les objets nuisibles éprouvons-nous du dégoût ou de la répulsion. La strychnine, la vératrine, la quinine, sont des poisons redoutables, et il ne serait pas scientifique de regarder comme un effet du hasard cette coïncidence entre l’amertume de toutes ces substances et leur action toxique puissante. C’est bien plutôt une conséquence de notre organisation, acquise par l’hérédité, ou existant par une création surnaturelle, selon les dogmes cosmogoniques qu’on voudra admettre. Quoi qu’il en soit, l’amertume, comme la fétidité, ne sont pas des propriétés réelles des corps. C’est une manière d’être relativement à nous, qui n’existe pas en dehors de nous. On pourrait, jusqu’à un certain point, comparer le dégoût à la douleur; c’est une douleur de nature spéciale, il est vrai, mais en somme une douleur, c’est-à-dire une impression pénible, désagréable, qu’on cherche à fuir, et qui nous protège contre un danger. Or la douleur n’existe qu’en nous, et non dans les corps qui la provoquent en nous : l’amertume n’existe pas plus dans la strychnine que la douleur dans le tranchant d’un couteau ou dans un fer rouge. Cependant la strychnine nous parait amère et le fer rouge douloureux, et, dans l’un et l’autre cas, ce sentiment instinctif est un véritable bienfait que la nature nous a imposé et qui nous défend contre nous-mêmes, car, si nous n’étions pas avertis par cet instinct, nous pourrions laisser tranquillement la strychnine nous empoisonner, et le fer rouge désorganiser nos tissus. En poussant plus loin la comparaison, on arrive donc à reconnaître que, parmi les êtres vivans, ceux qui nous sont nuisibles nous répugnent, et que leur vue, ou leur contact, ou leur odeur, nous font éprouver un sentiment de dégoût et d’aversion, qu’il est très légitime de comparer à la douleur.


IV.

Après avoir examiné comment nous recevons des êtres animés vivant autour de nous divers sentimens plus ou moins complexes, il sera plus facile de voir comment les tissus ou les organes, ou les produits de sécrétion agissent sur nos sens. Ici nous retrouverons une loi presque semblable à la première : c’est la loi que j’appellerais volontiers de l’utilité ; les matières utiles nous plaisent, les matières inutiles nous dégoûtent.

Prenons pour exemple le lait, cet aliment incomparable, nécessaire à l’existence de tous les mammifères nouveau-nés. Est-ce que sa vue et son odeur ne sont pas des plus agréables, et pourrait-on comprendre qu’il en fût autrement, et que la nature nous eût donné de la répugnance pour ce qui constitue notre première nourriture et l’aliment le plus sain qu’on puisse imaginer? Au contraire, d’autres sécrétions, qui sont le produit définitif et ultime du travail nutritif, nous inspirent du dégoût : il est tout naturel qu’il en soit ainsi. Les substances que l’organisme rejette comme inutiles et ayant terminé leur fonction nutritive ne peuvent plus être estimées par nos sens, qui s’occupent avant tout de la valeur alimentaire des choses. De là le dégoût que ces choses excitent et contre lequel on ne saurait lutter. On peut même aller plus loin encore : lorsque les liquides servant à la digestion sont détournés de leur fonction naturelle, alors que d’abord ils ne nous inspiraient aucune répugnance, ils deviennent pour nous un objet de dégoût. Ainsi la salive, par exemple, n’a rien qui nous répugne : mâcher un morceau de pain ou un bonbon est un acte qui nous semble plutôt agréable que désagréable; mais si on imagine cette même opération dans un verre, comme dans les expériences de digestion salivaire artificielle, ce qui était agréable est devenu répugnant. Il a suffi que la salive soit détournée de ses fonctions et ait abandonné la cavité buccale pour devenir un objet de dégoût. Un repas composé d’œufs, de lait, de viande, de vin, n’a rien que de fort agréable, et cependant l’odeur du suc gastrique et de ces matières à demi digérées est nauséabonde, et la vue en est odieuse : c’est que, dès que ces alimens ont quitté l’estomac, ils sont devenus impropres à remplir leur fonction nutritive, et nous avons instinctivement de la répugnance pour tout ce qui est inutile.

C’est de cette manière aussi qu’il faut expliquer les sentimens divers que la vue du sang fait naître en nous. Le sang est l’image de la vie ; mais il est aussi l’image de la mort. Circulant dans le cœur, dans les vaisseaux innombrables du corps humain, il représente la vie, le mouvement, l’activité, la santé. Les poètes ont de tout temps décrit avec complaisance la teinte rosée des joues et le vif incarnat qu’une émotion soudaine fait naître sur le visage, en amenant une ondée sanguine plus rapide et plus abondante, de sorte que le sang, quand il représente la vie, ne fournit que des images agréables. Mais, dès qu’il est sorti des vaisseaux qui doivent le contenir, dès qu’on le voit apparaître au dehors, il devient un objet, sinon de répugnance, au moins d’épouvante, et il représente la mort dans toute son horreur. Combien de personnes que la vue d’une goutte de sang suffit à émouvoir au point de produire la syncope! A vrai dire, jamais la vue et l’odeur du sang, alors qu’il n’est pas encore putréfié, ne deviennent absolument repoussantes : c’est plutôt un sentiment d’effroi et d’aversion que de dégoût proprement dit. Il est intéressant de comparer les idées que sa vue provoque à celles qui naissent de la vue du pus. Le sang est le liquide vital par excellence, tandis que le pus est un liquide impur, résultant de la maladie et rejeté par l’économie, comme étant une cause de trouble et de désordre. Aussi de tous les liquides animaux est-il le plus inutile et le plus nuisible, et un instinct profond nous avertit de cette inutilité et de ce danger, en nous inspirant pour le pus et les liquides sanieux un dégoût invincible.

Ainsi, plus nous avançons dans cette étude, plus nous trouvons qu’il y a un rapport étroit entre les objets extérieurs et les sentimens qu’ils nous inspirent. Ce qui est nuisible, ce qui est inutile est pour nous un objet plus ou moins répugnant, et nos dégoûts ne vont pas s’adresser au hasard, à tel ou tel objet, à tel ou tel animal, ils reconnaissent toujours une cause efficiente, et, malgré d’apparentes irrégularités, l’instinct ne se trompe jamais.

Cependant, pour ce qui est de l’homme, la volonté, l’imagination et l’habitude jouent un rôle prépondérant, et peuvent transformer bien souvent nos instincts. Si par exemple je vois devant moi un crapaud, évidemment j’éprouverai un sentiment de dégoût qui, selon mes dispositions morales, ira en augmentant ou en diminuant. Supposez en effet que je veuille étudier l’action de son venin, l’idée d’une recherche scientifique finira peut-être par dompter l’horreur qu’il m’inspire : si au contraire je suis dans une situation morale tout autre, et si je le vois inopinément là où je croyais cueillir une fleur, le dégoût que j’éprouverai sera infiniment plus fort que si j’allais dans un laboratoire le prendre pour étudier ses fonctions physiologiques. Ceci serait plus vrai encore pour la grenouille, qui généralement n’inspire plus de dégoût dès qu’on a pris l’habitude d’expérimenter sur elle.

L’habitude joue évidemment pour la plupart de ces instincts le même rôle que pour les fonctions nerveuses ou musculaires. On pourrait dire qu’elle agit principalement en changeant le point de vue des choses, et en forçant l’esprit à considérer non plus cette incertaine finalité dont l’instinct nous donne une sorte de conscience vague, mais une finalité plus précise, plus actuelle, mieux en rapport avec notre destination morale. Ainsi, pour prendre un exemple entre mille, le chirurgien qui porte ses mains dans une plaie infecte éprouve à peine du dégoût : c’est qu’il considère la maladie comme le mal qu’il faut guérir; dès ses premières études, il a été conduit à voir le mal physique sous le même point de vue, le point de vue thérapeutique ou scientifique, en sorte qu’il s’est fait sur ce point spécial une seconde nature, opposée à la première qui lui montrait la maladie comme le mal à fuir. Dans un cas la maladie est un danger à éviter, dans l’autre cas c’est un danger dont il faut triompher. On comprend que le point de vue est tout différent.

Je pourrais multiplier les exemples; le chimiste, le physiologiste, le naturaliste font comme le médecin, peu à peu le dégoût primitif s’est émoussé par l’effet de préoccupations scientifiques tout opposées à l’instinct. D’ailleurs le dégoût est une sorte de synthèse qui s’attache à la forme totale des objets, et qui doit diminuer et s’éteindre à mesure que l’analyse scientifique a disjoint et séparé les parties dont l’ensemble était si répugnant. Voici par exemple une araignée qui est certes un être repoussant, par sa forme, son venin, ses allures; mais si on prend une patte ou un œil de cette araignée, et que l’on étudie au microscope le merveilleux arrangement de ces organes, poussant jusqu’à la dernière limite l’analyse des plus délicates parties, certes ce sera bien plutôt l’admiration que le dégoût qu’un tel spectacle nous fera éprouver. L’instinct ne peut s’adresser qu’aux objets naturels, vivans, actifs, dangereux par eux-mêmes, et ces objets, étant distraits de leur destination par rapport à nous et envisagés comme les instrumens d’une grande fonction physiologique, ont perdu leur caractère odieux, et en ont acquis d’autres tout différens. Il en est de même pour les substances chimiques qu’on extrait des liquides animaux; ainsi l’urée, qu’on peut préparer artificiellement par synthèse, et qui constitue aussi l’élément principal de l’urine, lorsqu’elle sera bien purifiée de toutes les matières organiques qui la souillent, apparaîtra comme un corps cristallisable, blanc, pur, sans odeur, qui n’inspirera aucun dégoût. Ce ne sont pas les élémens divers des objets dégoûtans qui nous dégoûtent : c’est leur ensemble, leur forme, leur totalité, leur aspect naturel en un mot, et non leur constitution chimique, ou la structure intime de leurs parties.

C’est surtout la considération des objets au point de vue de leur valeur alimentaire qui modifie les sentimens instinctifs que ces objets nous avaient inspirés tout d’abord. Ainsi nous avons vu que les mouches avaient du goût pour les matières putréfiées qui constituent leur nourriture : il en est de même pour les oiseaux de proie, les rats, et autres animaux qui se nourrissent des mêmes substances. Les vers, les mouches, les insectes sont recherchés par les oiseaux. Certains oiseaux mangent des reptiles, mais en général ils éprouvent pour ces êtres une profonde répulsion. Quant à l’homme, sa nourriture étant très variable, selon les goûts individuels, selon les mœurs et les climats, on comprend quelle infinie diversité cela impose à ses goûts. Je ne parlerai pas des pays où on mange des nids d’hirondelles, des petits chiens, des sauterelles, des lézards, des poissons pourris, du sang et de la graisse de phoque, ni même de ceux où l’homme se nourrit de chair humaine, car il est évident que pour les Européens, qui n’ont jamais songé à voir dans ces objets un aliment, ce seraient des alimens répugnans et odieux ; mais prenons seulement ce qui se passe chez nous et autour de nous. Ne voyons-nous pas certaines personnes manger des limaçons et des grenouilles? Pour la plupart d’entre nous, ces animaux ne paraissent pas être des denrées alimentaires, l’instinct a conservé toute sa force, et nous les représente comme des êtres répugnans. Il est même probable que les personnes qui les mangent auraient un certain dégoût à les toucher, et à les voir ailleurs que sur leur assiette. L’habitude a une telle importance que nous mangeons sans dégoût du boudin, des tripes, du foie, et que pourtant le sang de porc et les intestins de veau dégoûtent ceux qui les voient au moment où le porc et le veau viennent d’être tués. Dans un cas c’est l’idée de la mort, dans l’autre cas c’est l’idée de l’aliment qui domine, en sorte que, selon qu’on s’attache à l’une ou à l’autre idée, on éprouve un sentiment de goût ou de dégoût. Il y a quelques années, pendant le siège de Paris, de douloureuse mémoire, la population a trouvé une ressource alimentaire précieuse dans la viande de cheval; beaucoup de personnes n’en ont fait d’abord usage qu’avec une extrême répugnance ; mais peu à peu on a considéré la viande de cheval comme un aliment, et tout dégoût a disparu. Évidemment c’était l’habitude qui nous faisait considérer le cheval comme un animal utile aux voitures et aux attelages, mais non comme une viande de boucherie. De là l’effort qu’il a fallu faire pour abandonner la première idée et en reprendre une autre nous permettant de manger du cheval sans répugnance. D’ailleurs il y a encore bien des bizarreries dans notre goût ou notre répulsion pour certains alimens. J’ai déjà parlé du gibier faisandé; il semblerait aussi que le fromage avancé, dans lequel déjà les vers ont commencé à se mettre, dût inspirer un profond dégoût; il parait cependant que certaines personnes estiment fort un pareil mets, et le regardent comme des plus délicats. Expliquera-t-on cette anomalie? n’est-ce pas plutôt une perversion du goût inexplicable?

C’est encore à l’habitude qu’il faut attribuer l’influence de l’ordre des mets sur notre goût. Ainsi le lait, le vin, le bouillon, sont trois alimens fort agréables pris séparément et en leur temps, mais si on fait un mélange de lait, de vin et de bouillon, on aura un liquide dont l’odeur, la vue et le goût seront insupportables. Pourtant c’est toujours un aliment, et dans l’estomac le mélange doit s’opérer nécessairement. On pourrait donc croire que l’instinct se trompe, et peut-être ce mélange ne serait-il pas dédaigné par les animaux dont les instincts primitifs ne sont pas faussés par les habitudes sociales. Cependant il est à remarquer qu’un mélange de lait et de vin n’est plus un liquide alimentaire normal, et que nous avons produit, en quelque sorte par synthèse, un liquide nouveau différent des deux premiers et ne pouvant plus être regardé comme un aliment naturel. Le lait s’est coagulé : la couleur du nouveau liquide est devenue déplaisante à l’œil, et l’ensemble nous fait plutôt penser aux matières rejetées par l’estomac après la digestion qu’à des alimens sains et intacts, qu’on prendrait avec plaisir.

L’état physiologique joue un rôle au moins aussi important que l’habitude. Selon notre appétit ou notre soif, les alimens nous inspireront du goût ou de la répugnance. Des malheureux pressés par la faim se sont nourris de matières infectes ; quelle que fût leur répulsion, elle était dominée par un instinct plus puissant. En revanche, la satiété produit une sorte de dégoût des alimens. Après un copieux repas, la vue et l’odeur des mets deviennent insupportables. Il suffit d’être un peu malade pour perdre l’appétit et être désagréablement affecté par l’odeur et la vue des mêmes alimens que des personnes en bonne santé et ayant de l’appétit regardent comme très agréables.

Ainsi tout ce que nous voyons nous permet de conclure d’une manière positive que les objets, considérés comme alimens, nous plaisent, alors que, considérés à un autre point de vue, ils pourraient encore nous répugner. S’ils ne sont rien par rapport à nous, comme le marbre, l’hydrogène ou le soufre, ils n’exciteront que l’indifférence; si au contraire ils nous touchent de près, comme les produits de nos sécrétions et les gaz de la putréfaction, ils exciteront d’autant plus de dégoût qu’ils sont plus inutiles et plus nuisibles. Cependant l’association des idées arrive à donner à des choses qui devraient nous être indifférentes un certain caractère agréable ou désagréable, selon l’idée que nous y attachons ou qu’elles éveillent en nous. Aussi en général la vue des liquides transparens et purs est agréable, tandis que, s’ils contiennent en suspension des matières étrangères qui les souillent, la sensation est toute différente, même quand il s’agit de liquides chimiques, ne pouvant ni les uns ni les autres servir à notre alimentation ou agir sur notre odorat. La vue peut donc à elle seule donner la sensation de goût ou de dégoût. Les liquides filans, gommeux, visqueux, produisent sur la peau une sensation gluante désagréable, et même à la vue ils n’ont rien de bien attrayant, tandis qu’un liquide mobile et limpide, comme l’éther, est agréable à voir. Ce sont des exemples de sensations associées. Les produits de sécrétion et les liquides animaux sont en général filans et visqueux, tandis que l’eau qui nous désaltère doit être limpide, et par conséquent nous étendons à tous les liquides visqueux notre dégoût pour les liquides animaux et à tous les liquides limpides notre goût pour l’eau pure. C’est ainsi peut-être qu’il faut expliquer comment certaines couleurs sont plaisantes et d’autres déplaisantes. Une étoffe d’un rouge pourpre éclatant et pur sera agréable à voir, tandis qu’une étoffe grise, terne, indécise, sera presque toujours assez laide.

V.

Nous voici donc graduellement arrivés du dégoût physique, matériel pour ainsi dire, à un dégoût moral d’ordre tout différent et qu’on peut cependant, ce semble, rattacher au premier. La question de physiologie psychologique est devenue une question d’esthétique, et, sans prétendre discuter à fond un problème aussi difficile, nous ne pouvons nous empêcher d’en dire quelques mots.

Quand nous avons devant les yeux différentes formes inanimées, chacune de ces formes éveille en nous des sentimens différens. Un cercle, un carré, un triangle, une ligne brisée, une courbe, agiront d’une manière variée sur notre intelligence. Cependant en elles-mêmes ces lignes n’auront aucune signification; c’est l’esprit qui leur en donne une : il se fait des associations d’idées qui ne sont pas les mêmes, selon que le cercle ou le carré en a été le point de départ. On pourrait assimiler ces idées se succédant les unes aux autres à une série de clochettes vibrant successivement, à la suite de l’ébranlement de la première, provoqué par la sensation. En elle-même, l’idée première est indifférente à l’esprit, mais peu à peu elle en évoque une série d’autres qui finissent, par devenir ou agréables ou désagréables, selon le sens du premier ébranlement. Si maintenant on tient compte de l’habitude, de l’éducation, de l’infinie variété de nos instincts, on verra combien il est difficile de formuler des lois générales pour les sentimens que peuvent faire naître des lignes géométriques, au premier abord si indifférentes à nos goûts. C’est pourtant sur la combinaison de ces lignes entre elles dans des proportions voulues que réside l’art de l’architecture. Un édifice peut paraître massif ou élancé, léger ou lourd, selon la disposition de ses lignes. Toutefois les sentimens qu’il évoque en nous sont vagues et indécis, tandis que pour les autres arts, la sculpture, la peinture, le drame et la poésie, les sentimens de goût ou de dégoût sont beaucoup plus nets.

C’est que la peinture, par exemple, est la représentation de la réalité, et, selon que cette réalité nous inspire des sentimens de goût ou de dégoût, le tableau que nous avons devant les yeux provoquera un sentiment agréable ou pénible. La représentation d’une tache de sang est dégoûtante comme le sang lui-même, et il en serait toujours ainsi, chaque fois qu’une tache de sang est représentée, si le peintre ne disposait d’un privilège que la nature ne possède pas, ou à vrai dire dont elle ne prend aucun souci, c’est de faire ressortir tel ou tel caractère spécial, de manière à enlever à l’objet primitif une partie de ses attributs et à provoquer chez le spectateur une idée différente de l’idée simple et toute physiologique que la vue d’une tache de sang fait naître en nous.

Dans un de ses plus remarquables tableaux, Henri Regnault a peint une large tache de sang coulant en nappe sur les degrés du harem. Un eunuque vient de trancher une tête qui a roulé sur les marches : fier de l’œuvre de justice qu’il vient d’accomplir, il regarde avec calme son épée sanglante et l’essuie froidement en détournant la tête vers le sang qui ruisselle ; néanmoins ce tableau n’excite pas le dégoût. La terreur, la vengeance, la pitié, la justice impassible, tels sont les sentimens qu’il éveille en nous, et il n’y a pas place pour la répulsion et autres sensations plus pénibles. Cela ne signifie pas que tous ceux qui regarderont ce tableau éprouveront des sentimens semblables. Il est même possible que chez quelques personnes le dégoût vienne à apparaître, et nous ne devons pas en être surpris. A représenter des scènes aussi hardies, on côtoie de bien près les idées repoussantes, et il faut une extrême habileté de mise en scène et d’exécution pour masquer par des sentimens plus forts le premier sentiment de répulsion que la vue d’une tache de sang provoque en nous.

Dans la poésie, il en est encore de même. Le style, la disposition des phrases et des épithètes, un je ne sais quoi à la fois inconscient et cherché permettent de présenter des images qui, disposées autrement, seraient répugnantes, tandis que, tracées par un grand écrivain, elles trouvent grâce devant le goût, et peuvent même, selon la valeur de l’idée qu’elles expriment, devenir grandioses. Ainsi l’image d’un ver de terre a quelque chose de repoussant, et cependant qui n’a admiré ces vers magnifiques que Victor Hugo prête à un de ses héros?

Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là,
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile,
Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile.
Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut,
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.


C’est qu’alors l’idée a changé : on pense non plus au ver lui-même, mais à la distance prodigieuse qui sépare le plus infime des êtres, rampant sur la surface terrestre, et un astre éclatant qui brille à la voûte lointaine des cieux. On pourrait citer bien d’autres exemples où une image répugnante se trouve remplacée par une autre qui nous plaît et qui finit par triompher de la première.

Pour le peintre, le sculpteur et le poète, le but suprême, c’est d’offrir des idées qui plaisent, et ils disposent pour cela de ressources presque infinies, puisque chaque détail, si indifférent qu’il paraisse, peut changer le cours de nos impressions et les rendre agréables ou pénibles, selon la volonté et le talent de l’écrivain ou du peintre. C’est ainsi que les grands artistes font passer devant nos yeux une série d’images qui, repoussantes en elles-mêmes, deviennent, par la disposition des parties qui les entourent, agréables plutôt que déplaisantes. En un mot, pour une œuvre d’art, l’idée qu’elle évoque, le sentiment qu’elle fait naître, lui donnent tout son caractère. Rien ne vaut que par cette impression, et, si elle n’est pas la mesure absolue et unique de toute œuvre d’art, au moins on doit en tenir compte plutôt que de tout le reste. Aussi pour un certain nombre de tableaux, de statues ou de drames, y a-t-il désaccord dans les opinions, et il est probable que des deux côtés on a raison. Si on ne se place pas au même point de vue, et si on n’est pas ému de la même manière, on porte un jugement tout différent. Les uns jugeront très beaux les vers de Victor Hugo que j’ai cités; d’autres, en petit nombre, il est vrai, trouveront la comparaison choquante. L’erreur, au point de vue philosophique, bien entendu, est de croire qu’il y a un bon goût et un mauvais goût absolus.

Pour éveiller certaines idées, un tableau ou un morceau de poésie ont besoin de bien peu de chose. Ainsi ce qu’on appelle les natures mortes en peinture, une assiette de fruits, un chaudron, un verre de vin, ont souvent été reproduits par des peintres même illustres comme unique sujet de tableau. Ces représentations assez peu importantes, selon nous, et en général dépourvues d’intérêt, doivent la plupart de leurs qualités à l’exactitude avec laquelle les détails sont rendus, sans cependant que la réalité soit copiée si aveuglément que le tableau soit devenu un trompe-l’œil. C’est que, par une foule de nuances imperceptibles, le peintre a pu donner un certain caractère aux objets qu’il a représentés, et jamais la plate réalité de choses aussi banales qu’une assiette, un chaudron et un verre ne nous pourra offrir ces caractères : il arrive donc ceci, que, même pour la représentation des objets inertes n’éveillant en apparence aucune idée en nous, le peintre peut leur prêter certaines qualités qui finissent par faire naître des idées agréables. Ainsi souvent Rembrandt s’est plu à représenter des personnes laides. Nul doute que dans la vie ordinaire la figure de ses modèles n’eût passé inaperçue; nous aurions vécu à côté de ces gens-là sans daigner les remarquer, et cependant, quand cette vulgaire et lourde figure a été reproduite par Rembrandt, quel merveilleux portrait! comme on sent l’intelligence et la pensée! quelle intensité de vie dans le regard, dans chacun des traits! Il semble qu’il y ait dans les choses qui nous entourent des vertus cachées, et qu’elles ne puissent développer des idées en nous qu’après qu’un grand artiste les a traduites en un langage plus clair et plus facile à comprendre.

Parlerai-je du dégoût moral, qui, sans s’adresser aux choses mêmes ou aux idées qu’elles représentent, s’applique aux actions et à la conduite de certains hommes? L’assimilation que le langage a établie est certainement justifiée, parce qu’elle existe dans toutes les langues; mais on serait assez embarrassé de dire en quoi elle consiste. Prenons deux exemples empruntés à des romans du siècle dernier, Clarisse Harlowe et Manon Lescaut. Lovelace et Desgrieux sont deux personnages également vicieux, également criminels; peut-être même Lovelace a-t-il plus de cynisme, d’impudence que l’infortuné chevalier. Cependant il n’excite pas le dégoût et la répugnance que Desgrieux inspire. Pourquoi cette anomalie? Ne serait-on pas tenté de croire qu’il y a pour certaines actions plates, basses, cupides, plus d’aversion que pour d’autres actions criminelles, sanglantes et perfides? Mais on est réduit là-dessus à des hypothèses, et il faut se contenter de remarquer que souvent on ne peut expliquer la répugnance que certaines personnes nous inspirent. Il y a là des associations d’idées, extrêmement complexes, que l’analyse sera probablement longtemps à démêler. Résumons maintenant les données multiples, confuses en apparence peut-être plus qu’en réalité, éparses dans cette étude.

Il y a pour l’homme, comme pour tous les êtres vivans, des substances alimentaires et d’autres substances qui ne peuvent pas être considérées comme telles. Or une sensation spéciale nous avertit de la valeur des différentes substances au point de vue de la nutrition : cette sensation est sous la dépendance du sens du goût. Le lait, le sucre, la viande, sont des alimens, et le goût nous en avertit, puisqu’il est excité agréablement par le lait, le sucre et la viande. Il ne pouvait en être autrement. Il était impossible que la nature nous inspirât de la répugnance pour ce qui doit constituer et constitue en effet notre nourriture : en même temps que le goût proprement dit, par une association d’idées très simple, l’odorat et la vue sont affectés de telle sorte que les alimens nous plaisent par leur odeur et leur aspect.

Cependant, à côté du goût, il y a une sensation tout opposée, c’est le dégoût. Le dégoût est une sorte de douleur, une sensation pénible particulière, qui, si elle est trop prolongée ou trop intense, amène la nausée et le vomissement. Mais, si on le prend dans son sens le plus restreint, c’est tout simplement la perception d’une saveur ou d’une odeur désagréables, les saveurs et les odeurs faisant également partie du sens du goût. Ainsi les substances acres, amères, fétides, nous dégoûtent, et si nous essayons de vaincre ce sentiment et de les avaler, l’excitation trop violente des nerfs du goût finira par provoquer le vomissement. Outre le goût et l’olfaction, la vue peut aussi nous donner des perceptions qui, par une association d’idées primesautière, produisent encore du dégoût : il en est de même du toucher, et une sensation tactile peut provoquer en nous des sentimens pénibles, désagréables, douloureux, qu’il est légitime de comparer au dégoût. Il y a donc d’une part un dégoût que l’on pourrait appeler gustatif et olfactif, et d’autre part des dégoûts visuels et tactiles, analogues, sinon identiques, au premier : cependant, quelle qu’en soit la cause, le dégoût est toujours la même sensation de répugnance, d’aversion, qui nous force à nous éloigner de l’objet qui a frappé ainsi nos sens, et qui, si elle devient trop intense, finit par provoquer la nausée.

Il est certain que les objets extérieurs n’ont en eux-mêmes rien qui soit répugnant. Ils ne sont dégoûtans que par rapport à nous, et si nos organes étaient autrement constitués, nous aurions des sensations tout autres. La fétidité, l’amertume, la laideur, ne sont pas des qualités essentielles des corps : ce sont des manières d’être vis-à-vis de nos perceptions, et, ce qui le démontre, c’est que suivant le genre de vie et l’alimentation des divers animaux, le goût et le dégoût s’appliquent à des objets tout différens. L’odeur cadavérique nous répugne, mais pour les mouches qui se nourrissent de matières décomposées ces odeurs fétides deviennent des odeurs agréables. Le crapaud, qui est pour nous un animal hideux à voir, n’est pas hideux en lui-même. Le beau pour le crapaud, a dit Voltaire, c’est sa crapaude. Le mépris que nous témoignons pour certains êtres, justifié par notre propre organisation, n’est pas justifié en soi. Rien n’est fétide ni laid dans la nature; il y a seulement des choses que nous jugeons fétides et laides, parce qu’elles sont avec notre organisation dans un certain rapport qui explique la nature de nos sensations.

Il aurait pu se faire que la raison de l’amertume ou de la fétidité de telles substances plutôt que de telles autres fût impossible à découvrir. Toutefois il m’a semblé que, par une analyse attentive, on parvient à discerner une raison, cachée et obscure sans doute, ensevelie sous un amas de faits contradictoires, générale cependant, grâce à laquelle on peut rattacher cet instinct du dégoût à l’instinct de la conservation de l’individu.

Comment cet instinct a-t-il été acquis? c’est une question encore fort obscure et pour laquelle les diverses hypothèses peuvent se donner librement carrière. Pour nous, nous croyons que c’est un fait d’hérédité. La lutte pour l’existence et la sélection naturelle ont donné à nos ancêtres une somme merveilleuse de sentimens instinctifs qui semblent comme créés par une force surnaturelle, pour veiller sur nous, nous protéger, nous défendre contre nous-mêmes et contre les excitations extérieures. Par là il se trouve que l’homme, comme les autres animaux, a des instincts qui sont justifiés et qui ont leur raison d’être. Tout se passe comme si l’homme avait été créé avec une grande perfection, chacun de ses instincts étant approprié à la protection d’un de ses organes et des fonctions de cet organe. Or le dégoût semble exister pour nous sauver de la mort et de la douleur, funeste avant-coureur de la mort : aussi trouve-t-on dans le danger ou l’inutilité des corps qui nous répugnent, et des animaux qui nous font horreur, la raison d’être de cette répugnance et de cette horreur.

Ainsi les alcaloïdes, ces poisons végétaux si terribles, sont tous d’une extrême amertume; les reptiles, dont un grand nombre sont redoutables à l’homme, nous inspirent par leur vue et leur contact une extrême répulsion; les gaz putréfiés, les liquides purulens et sanieux des plaies ont une odeur infecte, et ces trois qualités, différentes en ce qu’elles affectent trois sens différens, le goût, le toucher et l’odorat, ont cependant cela de commun que le dégoût est provoqué en nous, et que nous sommes avertis du danger qu’il y aurait à manger de la strychnine, à caresser une vipère, et à respirer des gaz putrides. A la vérité, ces instincts sont aveugles et ne seraient pas suffisans pour diriger notre conduite; la quinine, quoique étant toujours un poison et toujours amère, est quelquefois salutaire, et si l’instinct était notre seule règle, nous ne pourrions guérir la fièvre intermittente, sur laquelle la quinine a une action si puissante.

Les substances qui ne se rencontrent pas dans la nature n’ont et ne peuvent avoir aucune action sur nos sens, si leur constitution est totalement différente de celles que nous ou nos ancêtres ont journellement rencontrées sur leur passage : ainsi je suppose, par exemple, qu’on arrive à découvrir une plante extrêmement rare, renfermant un alcaloïde dangereux, inconnu jusqu’ici à nous et à tous nos ancêtres. Comme cet alcaloïde aura presque toutes les propriétés chimiques et physiologiques des autres alcaloïdes, il serait très probable que nous le trouverions amer comme la strychnine et a quinine. Si au contraire cette substance nouvelle avait, quoique dangereuse, presque toutes les propriétés chimiques du sucre, il est probable qu’elle nous paraîtrait sucrée, et nous ne pourrions pas la distinguer d’un aliment sain et utile. Aussi peut-on artificiellement produire des corps dangereux à respirer ou à manger, et qui cependant n’agissent pas sur nos sens. Par exemple les cyanures et l’acide cyanhydrique, qui ne se trouvent qu’en très petite quantité dans la nature, n’ont au goût rien de bien désagréable, quoique leur saveur soit très accentuée. L’oxyde de carbone, gaz très toxique, n’a aucune odeur, tandis que l’acide sélénhydrique, qui ne se produit jamais qu’en très petite quantité, a une odeur fétide. Cette fétidité semble due à ce qu’il ressemble beaucoup par ses propriétés chimiques à l’acide sulfhydrique, et qu’il agit probablement sur nos sens de la même manière, en sorte que, la perception étant à peu près semblable, l’instinct conclut de la même manière, et regarde comme fétide l’hydrogène sélénié, parce que l’hydrogène sulfuré est fétide.

Il n’y a pas seulement la loi de la nocivité, il y a aussi la loi de l’inutilité. Ce qui est inutile nous répugne. Les produits de sécrétion nous inspirent par leur vue et leur odeur une vive répulsion. Au demeurant, les corps agissent sur nous d’autant plus vivement qu’ils sont plus près de nous, et que l’instinct nous commande de nous en débarrasser. Il n’était pas besoin d’un instinct spécial pour nous avertir que les sels de magnésium sont dangereux, il suffit que le goût soit désagréablement affecté et que les sels de magnésium soient amers, tandis que pour les excrétions il fallait avoir de la répulsion afin de ne pas être souillé par elles; aussi notre dégoût pour les sels de magnésium est-il purement gustatif, tandis que pour les produits excrétés cet instinct est provoqué à la fois par la vue, le toucher et l’odorat.

Le dégoût est donc, en dernière analyse, un sentiment instinctif de protection, variable selon les espèces, variable aussi selon l’alimentation, les habitudes et l’éducation des individus. Mais sous cette apparente diversité, il y a une loi générale qui est la finalité, et ce n’est pas par hasard que nos dégoûts vont s’adresser à tel ou tel être, à telle ou telle substance. C’est la conséquence de l’hérédité qui a appris à nos ancêtres que ces animaux et ces substances devaient être dangereux pour nous. Aussi l’instinct ne peut-il juger que de la forme et de l’apparence; il ne va pas au fond des choses, et ne sépare pas les objets nuisibles des objets qui ont l’air d’être nuisibles.

L’association des idées fait que, pour provoquer le goût ou le dégoût, il suffit d’un souvenir qui paraît même très éloigné. Quand on nous parle d’un crapaud, nous pensons à un crapaud, et nous avons du dégoût; mais tout en parlant du crapaud on peut le considérer à un point de vue spécial, par exemple au point de vue de son utilité, de son emploi dans l’agriculture, de ses mœurs, de sa constitution physiologique, alors notre idée changera, et le dégoût ira en s’effaçant. En poésie, en peinture, en sculpture, l’art consiste à effacer les images repoussantes par des images plaisantes, à donner à un tableau un sens précis, une idée dominante. De fait, pour que l’idée dominante ne soit pas du dégoût, il n’est pas nécessaire que tout objet repoussant soit écarté du tableau ; il suffit de le bien encadrer, de l’entourer d’objets dont l’ensemble provoque une sensation plaisante. Cet art est profondément mystérieux, et ses lois sont et resteront probablement inconnues, étant senties plutôt que définies par les grands artistes. Mais dans tous les cas il faut que l’impression dernière, résultant de la vue de l’ensemble, soit une perception agréable, et, s’il n’en est pas ainsi, le peintre ou le poète sont indignes de leur art, et ne connaissent pas les lois de la pensée humaine.


CHARLES RICHET.