Essai sur la répartition des richesses/15

CHAPITRE XV

DU SISYPHISME ET DU PAUPÉRISME.


Les griefs des économistes du commencement du siècle contre la grande industrie étaient fondés. — En est-il de même des griefs de Stuart Mill, des socialistes de la chaire et des vrais socialistes ? — Définition du sisyphisme.

La force des machines à vapeur existant en France est égale à la force de 30 millions d’hommes. — Ces 30 millions de travailleurs de fer et d’acier ont-ils diminué la fatigue des travailleurs de chair et d’os ?

Le paupérisme, d’après Proudhon, est la loi de l’humanité. — Causes du paupérisme, suivant le même auteur. — Singulière conclusion de Proudhon : les peuples primitifs, assujettis à l’esclavage ou au servage, seraient beaucoup plus heureux que les peuples civilisés. — Idée presque analogue de M. Émile de Laveleye et de M. Le Play. — Erreur de ces opinions : les crises économiques sont beaucoup plus intenses et plus meurtrières chez les peuples primitifs et dans les contrées purement agricoles que dans les nations plus avancées et manufacturières.

Les trois usages que l’homme peut faire de l’accroissement des forces productives accroissement des loisirs ; augmentation de la production, surtout de celle des objets de luxe ; augmentation de la population. — En général, ces trois résultats se combinent, mais dans des proportions diverses suivant les pays. — Raisons pour lesquelles l’accroissement des forces productives de l’humanité n’a pas augmenté, dans une proportion correspondante, les loisirs des hommes. — L’augmentation de la force productive est d’ailleurs, prise dans son ensemble, beaucoup moindre en réalité qu’en apparence. — La force des machines, au point de vue général économique, n’est pas une force nette ; il faut en déduire tous les efforts humains nécessaires, pour créer les machines, les entretenir et les alimenter. — Cette déduction faite et tous les doubles emplois écartés, l’accroissement de la force productive se restreint à des proportions plus modestes.

Les progrès industriels ont, néanmoins, singulièrement amélioré la destinée de l’homme.

Le paupérisme a perdu et perd sans cesse en intensité et en étendue. — Démonstration statistique de cette proposition. — L’indigence est loin d’être le plus grand mal de l’humanité ; elle cause moins de victimes que certaines maladies ou que les souffrances morales. — Proportion des indigents à la population dans divers pays et à différentes époques.

Le paupérisme est beaucoup plus faible en Angleterre qu’on ne le pense ; il y est en décroissance continue depuis trente ans. — Examen du paupérisme en Écosse et en Irlande. — Le nombre des indigents est moindre à Londres qu’à Paris.

Les contrées purement agricoles ont en général beaucoup plus de pauvres que l’Angleterre ou la France.

L’industrie a diminué le paupérisme plutôt qu’elle ne l’a accru.

Le raisonnement logique et l’expérience nous ont ensemble démontré que la situation de l’ouvrier relativement au patron s’est retournée depuis quelque temps. Le premier est beaucoup moins qu’autrefois dans la main du maître diverses circonstances économiques, notamment la nécessité de grands capitaux pour la pratique de l’industrie, ont contribué à ce résultat. D’un autre côté, le législateur et le public en général sont devenus et deviennent chaque jour de plus en plus favorables aux prétentions de l’ouvrier tandis qu’autrefois ils étaient particulièrement sensibles à l’intérêt des « maîtres ».

Ce changement est récent ; il date d’une trentaine d’années au plus, même de moins ; il n’a pas pu produire encore tous les résultats qu’on en peut attendre ; cependant il n’a pas dû laisser que d’avoir sur l’ouvrier une certaine influence, il a dû modifier en sa faveur la répartition des richesses.

La plupart des économistes le nient : Sans parler des plus anciens, tous ceux du commencement de ce siècle, Sismondi, Blanqui l’aîné, Villermé, et de plus illustres qui leur sont postérieurs, Stuart Mill entre autres.

Les plaintes des premiers, Sismondi, Blanqui, Villermé, appartiennent à ce que nous avons appelé « l’époque chaotique ou anarchique de la grande industrie ». Il faut beaucoup de temps pour qu’un nouveau phénomène social cesse d’être perturbateur, pour qu’il ne produise plus que des effets réguliers et heureux. De 1800 à 1840 ou 1850 la grande industrie n’avait pas trouvé encore l’organisation qu’elle devait avoir elle faisait des victimes, elle abusait des forces de l’homme ; on pouvait croire qu’elle devait l’abâtardir et l’asservir.

Aujourd’hui les griefs contre l’industrie sont encore fréquents on les rencontre à gauche et à droite, parmi les socialistes, comme Karl Marx, Lassalle ou Proudhon parmi leurs voisins, les économistes socialisant comme M. Émile de Laveleye et Stuart Mill, et aussi parmi les tenants ou les admirateurs de l’ancien régime, de l’organisation patriarcale, comme M. Perrin (de Louvain), M. Le Play, Monseigneur de Ketteler, évêque de Mayence, M. de Mun, et comme une association récente formée en France dans l’année 1879 sous le nom d’Association des industriels chrétiens du Nord.

Que reprochent à l’industrie actuelle tous ces critiques venant de points si opposés et ayant un idéal si différent ? M. de Laveleye admet comme un fait reconnu par la science que l’industrie et la propriété privée engendrent le paupérisme c’est là, selon lui, un axiome qui n’a pas besoin de démonstration déjà les habitants de la Californie, contrée qui n’est défrichée que depuis trente ans, s’apercevraient que la propriété privée et que la rente de la terre les met à l’étroit, les gêne, les appauvrit. Stuart Mill écrit mélancoliquement les lignes qui suivent : « Il est douteux que toutes les inventions mécaniques faites jusqu’à ce jour aient diminué la fatigue quotidienne d’un seul être humain. Elles ont permis à un plus grand nombre d’hommes de mener la même vie de réclusion et de travaux pénibles et à un plus grand nombre de manufacturiers et autres de faire de grandes fortunes elles ont augmenté l’aisance des classes moyennes mais elles n’ont pas encore opéré dans la destinée de l’humanité les grands changements qu’il est dans leur nature de réaliser. » Grâce à ce dernier membre de phrase, la pensée de Stuart Mill n’est pas tout à fait déraisonnable ; elle n’est qu’exagérée. Nous aussi, nous considérons que toutes ces inventions mécaniques n’ont pas encore produit dans la destinée de l’humanité les grands changements que l’on peut en attendre.

Karl Marx est naturellement beaucoup plus affirmatif, ou plutôt il a une plus grande intrépidité de négation. D’après lui, les ouvriers sont les esclaves des machines ; tous les progrès industriels n’ont abouti qu’à une activité dévorante qui épuise l’ouvrier et le consume prématurément : le travail à la tâche est le procédé inventé pour absorber, en en compromettant la durée, la force vitale de l’ouvrier.

De plus savants, empruntant les images de la fable antique, ont baptisé la civilisation moderne d’un nom qui mérite qu’on le retienne, comme l’expression concentrée de tous les griefs, le Sysiphisme. On se rappelle ce malheureux, condamné par Pluton, en punition d’un manque de parole, à rouler une grosse roche jusqu’au sommet d’une montagne d’où elle retombait aussitôt et qu’il était obligé de remonter sans trêve : le sisyphisme, c’est-à-dire les efforts impuissants et stériles, la tâche ingrate qui jamais ne diminue. Ce qu’entendent les écrivains qui ont recouru à cette image, c’est que plus on arrive à multiplier ou à perfectionner les moyens de production, plus s’accroît la durée, l’intensité du travail, si ce n’est de l’effort physique, du moins de l’attention, de l’effort moral et intellectuel.

Un statisticien fort habile, qui n’appartient, d’ailleurs, pas à cette école de contempteurs ou de critiques acharnés de la civilisation moderne, M. de Foville, a supputé, d’après les documents officiels, qu’il y a en France 40, 000 appareils à vapeur, ayant une force totale de 1, 800, 000 chevaux vapeur et formant l’équivalent de 60 millions de bras, soit de 30 millions d’ouvriers. Quelques économistes contemporains, dans une éloquence verbeuse et superficielle qui sent le radotage, s’émerveillent de ce concours apporté à la puissance productive de l’homme, et n’examinent pas de plus près ce phénomène. D’autres, au contraire, se demandent comment il se fait que toutes ces machines, que ces 30 millions de travailleurs de fer ou d’acier, n’aient pas singulièrement augmenté les loisirs de l’humanité. Quelques-uns même, poussant plus loin l’observation, recherchent si ces nouveaux travailleurs inanimés, si puissants et si souples à la fois, ne font pas aux ouvriers de chair et d’os une concurrence redoutable et ne dépriment pas leurs salaires. C’était le point de vue, on le sait, de Sismondi. M. de Foville a calculé qu’une machine à vapeur se payait 2, 000 francs par force de cheval il y a trente ans, qu’elle ne revient plus qu’à 1, 000 francs aujourd’hui, ce qui représente pour l’intérêt et l’amortissement un loyer de 1 centime par heure ; la nourriture de cet ouvrier de fer ou d’acier se compose par heure de 3 ou 4 centimes de charbon en moyenne ; ainsi c’est en tout un sou ou cinq centimes par heure que coûte en intérêt, en amortissement, en alimentation ou entretien, ce cheval-vapeur dont la puissance égale celle de trois chevaux de trait et dépasse celle de vingt hommes de peine[1]. Le concours inespéré d’aussi précieux et d’aussi peu coûteux collaborateurs n’aurait-il pas dû accroître dans une énorme proportion les loisirs, l’aisance, l’indépendance, en un mot, de l’humanité ? Leur devoir n’était-il pas de l’affranchir ? au contraire, ils paraissent l’avoir asservie. Sisyphisme, telle serait la devise de notre civilisation. Tout engin nouveau que la fécondité du cerveau de l’homme découvre pour abréger sa tâche ne fait qu’accroître le travail collectif, le rendre plus continu, plus impérieux, plus monotone, plus intense surtout.

Voilà les objections. L’industrie, quoique par ses découvertes incessantes elle mérite de plus en plus son nom, ne diminue pas la fatigue de l’homme, ou bien à l’effort et à la lassitude physiques elle substitue — ce qui n’est pas un moindre mal — l’effort de l’attention et la lassitude morale. L’industrie, avec le développement merveilleux de la puissance productive, ne détruit pas le paupérisme, elle ne l’éteint pas elle le crée, au contraire, ou du moins l’accroît. Voilà ce que proclament non seulement Lassalle, Karl Marx, Proudhon, mais Stuart Mill, Émile de Laveleye, Mgr. de Ketteler, les industriels chrétiens du Nord, etc.

Pour répondre à ces critiques, qui ne sont pas, d’ailleurs, sans quelque fondement dans la période chaotique et anarchique d’installation de la grande industrie, période qui n’est pas encore complètement terminée, il faut autre chose que les banalités vides où se sont trop souvent complus les économistes contemporains.

L’industrialisme, puisqu’il faut employer ce vilain mot, n’aurait servi qu’à une plus inégale distribution des richesses. C’est cette théorie que Proudhon entre autres a développée avec sa verve habituelle : « Un fait à signaler, dit-il, c’est que depuis l’impulsion exorbitante donnée aux entreprises, certains entremetteurs, regardant apparemment notre fortune à tous comme assurée et voulant par avance se payer de leur initiative, ont commencé par s’adjuger qui un, qui deux, qui dix, qui vingt, trente, cinquante et quatre-vingts millions. Ce qui veut dire qu’en attendant les noces de Gamache qu’ils vous promettent à perpétuité, ils prélèvent sur le commerce, provisoirement condamné au jeûne, depuis cent jusqu’à trois mille parts. Quant au pays qui supporte sans rien dire cette prélibation, les débâcles financières, la stagnation des affaires, l’accroissement des dettes lui montrent assez clairement ce qu’il doit penser de ces rêves de Cocagne[2]. »

Proudhon n’admet pas que l’abondance soit jamais le lot de l’humanité. Il parle avec les idées et presque le style d’un père de l’Église. « La pauvreté est une loi de notre nature, dit-il ; nous sommes constitués en pauvreté. » Seulement à cette pauvreté naturelle, irrémédiable, vient s’ajouter le paupérisme. « Le paupérisme est la pauvreté anormale, agissant en sens subversif….. » Il tient à « l’esprit de luxe et d’aristocratie, toujours vivant dans notre société soi-disant démocratique, qui rend l’échange des produits et des services frauduleux en y introduisant un élément personnel qui, au mépris de la loi des valeurs, au mépris même des droits de la force, conspire sans cesse, par son universalité, à grossir la fortune de ses élus des innombrables parcelles dérobées au salaire de tous. »

Poursuivant sa thèse, Proudhon recherche quels sont les faits par lesquels se traduit dans l’économie politique cette répartition vicieuse : il en signale sept :

1° Le développement du parasitisme, la multiplication des emplois et des industries de luxe ;

2° Les entreprises improductives, inopportunes, sans proportion avec l’épargne

3° Les excès du gouvernementalisme ;

4° L’absorption des capitales et des grandes villes ;

5° L’exagération du capitalisme ;

6° Les variations monétaires ;

7° L’augmentation du prix des loyers qui ne laisse au travailleur que 50, 60 ou 80 pour 100, de ce qu’il avait autrefois pour sa consommation.

Après avoir signalé ces formes diverses du paupérisme, comment conclut l’écrivain socialiste ? Par un passage que l’on pourrait croire extrait d’un sermon de Bossuet ; reproduisons ces belles paroles dont le seul vice est une évidente exagération :

« Une fois que, par le défaut d’équilibre dans la répartition, le paupérisme a atteint la classe travailleuse, il ne tarde pas à s’étendre partout, en remontant des conditions inférieures aux supérieures, à celles mêmes qui vivent dans l’opulence.

« Chez le malheureux, le paupérisme se manifeste par la faim lente, dont a parlé Fourier, faim de tous les instants, de toute l’année, de toute la vie faim qui ne tue pas en un jour, mais qui se compose de toutes les privations et de tous les regrets, qui sans cesse mine le corps, délabre l’esprit, démoralise la conscience, abâtardit les races, engendre toutes les maladies et tous les vices, l’ivrognerie entre autres et l’envie, le dégoût du travail et de l’épargne, la bassesse d’âme, l’indélicatesse de conscience, la grossièreté des mœurs, la paresse, la gueuserie, la prostitution et le vol…

« Chez le parasite, l’effet est autre : ce n’est plus de la famine, c’est une voracité insatiable. Il est d’expérience que plus l’improductif consomme, plus par l’excitation de son appétit en même temps que par l’inertie de ses membres et de son cerveau il demande à consommer….. À mesure que le riche cède à cette flamme de jouissances qui le consume, le paupérisme l’assaillit plus vivement, ce qui le rend à la fois prodigue, accapareur et avare….. Le luxe de table n’est qu’une fraction de la dépense de l’improductif. Bientôt, la fantaisie et la vanité s’en mêlant, aucune fortune ne lui suffit plus au sein des jouissances il se trouve indigent. Il faut qu’il remplisse sa caisse qui se vide : le paupérisme alors s’empare tout à fait de lui, le pousse aux entreprises hasardées, aux spéculations aléatoires, au jeu, à l’ivrognerie, et venge à la fin, par la plus honteuse des ruines, la tempérance, la justice et la nature outragées.

« Voilà pour ce qui regarde les extrêmes du paupérisme. Mais il ne faudrait pas s’imaginer qu’entre ces extrêmes, dans cette condition mitoyenne où le travail et la consommation se font un plus juste équilibre, les familles soient à l’abri du fléau[3]. »

Nous n’avons pu résister à l’attrait de ces belles pages, et nous les avons citées. Si l’on ne connaissait le nom de l’auteur, on ne pourrait dire si ces extraits sont empruntés à la littérature de la chaire ou à un traité de morale. Le paupérisme qui s’étend comme une lèpre sur l’humanité et qui envahit jusqu’aux hommes les plus riches, en apparence les plus heureux, est bien, en effet, dans le sens moral qui vient de lui être donné, un des traits caractéristiques de notre temps. C’est la même pensée que celle de Stuart Mill sur l’Américanisme. Ce n’est là, croyons-nous, qu’une de ces maladies d’enfance et de croissance qui accompagnent le développement subit de la production et les progrès rapides. C’est encore là un des vices de la période chaotique et anarchique de la grande industrie et des vastes entreprises.

Les conclusions définitives de Proudhon sont beaucoup plus contestables que la peinture magistrale qu’il a faite de l’état mental de ses contemporains. Il n’a de louanges que pour les peuples qui, de son temps du moins, n’étaient pas encore complètement entrés dans le grand mouvement de l’industrie contemporaine, pour l’Autriche, par exemple, et pour la Russie dont les serfs n’avaient pas encore été émancipés. La considération du servage n’arrête pas les éloges de Proudhon. « Dans certains pays, dit-il, tels que la Russie, l’Autriche, où la plupart des familles vivent de l’exploitation du sol, produisant presque tout par elles-mêmes et pour elles-mêmes, et n’entretenant que de faibles relations avec le dehors, le mal est moins intense. C’est surtout le gouvernement, sans numéraire et sans crédit, ce sont les hautes classes à qui la terre ne fournit qu’une faible rente, souvent payée en nature, qui souffrent de la détresse. Là on peut dire que, quant aux masses, la sécurité de la vie et la garantie du nécessaire sont en raison de la médiocrité industrielle et commerciale de la nation. »

Telle est aussi la doctrine de M. Émile de Laveleye, qui compare, dans un passage que nous avons reproduit, l’indépendance et le bonheur de l’ancien Germain, chassant l’aurochs, à la tâche monotone et continue de son successeur, l’Allemand de nos jours. Il semblerait que tous ces esprits libres, qui prônent le progrès et qui y croient, par une singulière inconséquence, ne constatent sur cette terre que dégénérescence et appauvrissement. On ne peut adresser le même reproche à M. Le Play qui, lui aussi, est épris de la vie patriarcale, qui en cherche les modèles dans les montagnes de l’Oural ou parmi les Bachkirs, mais qui du moins n’a jamais prétendu que le progrès fût la loi de l’humanité. C’est dans le même esprit que les industriels chrétiens du Nord rédigeaient au printemps de 1879 leur manifeste économique où ils mêlaient aux idées de patronage la théorie de la protection douanière.

On ne peut nier qu’il n’y ait quelque vérité dans certaines des paroles de Proudhon que nous avons reproduites et dans celles que nous demandons au lecteur la permission de faire passer encore sous ses yeux : « Chez les nations où le travail est divisé et engrené, écrit le pénétrant écrivain, où l’agriculture elle-même est soumise au régime industriel, où toutes les fortunes sont solidaires les unes des autres, où le salaire du travailleur dépend de mille causes indépendantes de sa volonté, le moindre accident trouble ces rapports fragiles, et peut détruire en un instant la subsistance de millions d’hommes. On est épouvanté quand on songe à combien peu de chose tient la vie quotidienne des nations, et quelle multitude de causes tendent à la désorganiser. Alors on s’aperçoit qu’autant cette belle ordonnance promettait de servir le bien-être des masses, autant, au premier détraquement, elle peut engendrer de misère. »

Oui, il y a dans ce passage quelque parcelle d’observation vraie, mais il y a beaucoup plus d’exagération. Le détraquement pour les sociétés primitives est tout aussi terrible, beaucoup plus même, que pour les sociétés perfectionnées. Tous les effets d’une crise commerciale, si intense que vous la supposiez, en Angleterre ou en France, ne sont rien à côté des effets d’une de ces famines, qui sont fréquentes et périodiques, chez les nations primitives, uniquement agricoles, comme les Indes, la Chine, l’Asie Mineure, l’Irlande même. M. Le Play, qui admire les Bachkirs et les propose presque comme modèles, avoue qu’une sécheresse est une épreuve à laquelle ils ne peuvent rien opposer et qui les ruine[4].

Toute cette théorie du paupérisme, Proudhon la termine par des paroles dignes du ton qu’il a pris dans ce débat et qui feraient encore honneur à un prédicateur chrétien : « Le paupérisme, analysé dans son principe psychologique, découle de la même source que la guerre à savoir, la considération de la personne humaine, abstraction faite de la valeur intrinsèque des services et des produits. Ce culte inné de la richesse et de la gloire, cette croyance mal entendue à l’inégalité, pouvaient, un temps, faire illusion : elles doivent s’évanouir devant cette considération toute d’expérience que l’homme, condamné à un labeur quotidien, à une frugalité rigoureuse, doit chercher la dignité de son être et la gloire de sa vie autre part que dans la satisfaction du luxe et la vanité du commandement. »

Ce sont là d’austères préceptes qui doivent rencontrer l’adhésion de tous les bons esprits : quelque effort que l’on fasse pour améliorer la situation de l’humanité, quelque espoir que l’on ait d’un accroissement du bien-être général à l’avenir, la dernière parole du sage doit toujours être la résignation.


De l’exposé consciencieux que nous avons fait des doctrines de Proudhon, d’Émile de Laveleye, de Stuart Mill et de ce mot de résignation que nous-même avons prononcé, il ne résulte pas que nous considérions qu’il ne soit échu aux classes inférieures de la société aucune part dans tous les progrès de l’industrie, du commerce, des transports, dont notre siècle s’enorgueillit. La résignation dont nous parlons n’est pas la renonciation à la lutte quotidienne contre la nature pour rendre meilleures les conditions de l’existence humaine, ce n’est pas le détachement absolu des biens de ce monde, vertus philosophiques ou religieuses, mais peut-être défauts économiques ; c’est seulement une certaine modération des désirs qui n’exclut pas l’ambition de s’élever, c’est la patience, la persévérance, le contentement de son sort pour peu qu’il devienne chaque jour un peu moins dur, c’est la réconciliation avec les épreuves, les mécomptes, les délais, les imperfections que comporte tout progrès humain. Pris dans ce sens la résignation, qui n’est en définitive que l’esprit pratique, devient une véritable vertu économique. Cette résignation, nos contemporains, les ouvriers des dernières années du dix-neuvième siècle, peuvent et doivent l’avoir, car, si défectueuse qu’elle soit encore, leur destinée est incomparablement préférable à celle de leurs prédécesseurs.

Reprenons l’examen de la thèse de Proudhon, d’Émile de Laveleye, de Stuart Mill, des industriels chrétiens du Nord, et montrons en quoi l’accroissement des forces productives, par suite de l’accumulation des capitaux et des merveilleuses découvertes scientifiques, a profité à la classe ouvrière.

L’homme peut faire trois usages bien divers de l’accroissement des forces productives ; il peut en tirer ou une augmentation de loisirs, ou une augmentation nouvelle de la production, particulièrement de celle des objets de luxe, ou une augmentation de la population. Pouvant produire autant en moins de temps et avec moins d’efforts, il lui est possible ou de travailler moins, ou de consommer plus, ou de se multiplier davantage ; il a le choix entre ces trois biens, si tant est que la multiplication indéfinie de la population soit un bien.

Comme dans toutes les choses humaines, il est probable que, se trouvant en face de trois solutions, l’homme, au lieu d’en adopter une seule et de rejeter les deux autres, prendra un peu à chacune, les combinera et obtiendra ainsi une sorte de résultat mixte où se rencontreront les trois éléments. Le caractère national influera, d’ailleurs, sur la proportion où ces trois éléments se combineront ; l’Allemand, par exemple, et le Belge emploieront à l’accroissement de la population la plus forte partie de l’avantage que leur procure l’augmentation des forces productives de l’humanité ; le Français, au contraire, et tirera surtout un accroissement de loisirs et d’objets de luxe. Le développement de la production et de la consommation des articles de luxe n’est pas nécessairement un mal, comme l’admettent la plupart des moralistes et beaucoup d’économistes. Le luxe est une conquête faite sur la matière, c’est le témoignage que l’humanité s’est affranchie du joug des besoins les plus grossiers, que du moins elle n’est obligée de consacrer à ces derniers qu’une somme décroissante d’efforts ; le luxe, surtout quand il se répand dans toutes les classes de la société, est l’ornement de la vie, il l’embellit et y apporte quelque poésie ; il est donc loin de mériter les anathèmes que lancent contre lui des moralistes superficiels ou des rhéteurs en quête de sujets de déclamation.

Il est certain que l’accroissement des forces productives de l’humanité n’a pas augmenté, dans une proportion correspondante, les loisirs de l’homme. Les machines si multipliées dans l’industrie ne font pas que l’on travaille moitié moins qu’autrefois. On n’a pas profité, autant qu’on l’aurait pu, du merveilleux développement des moyens de production pour réduire la durée de la tâche de l’ouvrier. Cependant Stuart Mill exagère singulièrement quand il écrit qu’il « est douteux que toutes les inventions mécaniques faites jusqu’à ce jour aient diminué la fatigue quotidienne d’un seul être humain ». Les loisirs des ouvriers des divers métiers urbains, et ceux même des travailleurs de la grande industrie, se sont élargis dans une proportion que nous chercherons tout à l’heure à déterminer. Cette augmentation des loisirs, il est vrai, s’est fait quelque temps attendre, elle n’a pas été contemporaine de l’établissement de la grande industrie. Quand celle-ci s’est constituée, il y a eu une sorte de fièvre de production qui a fait écarter toute pensée de diminuer la durée de la journée de travail. Quand un phénomène aussi considérable que celui des inventions mécaniques du commencement du siècle fait en quelque sorte explosion, il faut quelque temps pour que l’humanité apprenne à en tirer le meilleur parti possible, à se servir de ces nouvelles forces sans se blesser. Il y a toujours un apprentissage qui est lent, pénible, rempli d’épreuves.

Ce que l’on appelle le sisyphisme n’est cependant pas le lot définitif de l’humanité. Il serait déraisonnable d’espérer que le travail de l’homme pût avoir diminué dans la proportion même où a augmenté la productivité du travail pour certains métiers spéciaux. Les économistes citent avec une complaisance, qui est parfois bien superficielle, bien irréfléchie, le prodigieux développement de la puissance productive de l’homme en certains cas exceptionnels. Sans parler de la filature mécanique, voici un exemple encore plus frappant dans la bonneterie pour tricots l’ouvrière la plus expéditive faisait autrefois à la main 130 à 200 mailles par minute aujourd’hui le métier circulaire à double fonture fait par minute 500,000 mailles avec cet outillage nouveau un seul ouvrier fait aujourd’hui la besogne de 2 ou 3,000 ouvriers du bon vieux temps[5]. Quel cerveau déraisonnable en tirerait la conséquence que, puisque les ouvriers en bonneterie, armés du métier circulaire à double fonture, font dans le même temps 2,000 fois plus d’ouvrage que l’ancienne tricoteuse, ils doivent travailler deux mille fois moins dans la journée, ce qui réduirait leur tâche à moins d’une demi-minute par jour ? Celui qui ferait une proposition de ce genre serait avec raison considéré comme extravagant. C’est que ces étonnants progrès ne se sont accomplis que dans quelques industries ; c’est en outre qu’ils sont en réalité moindres qu’en apparence. Le verbiage de certains économistes, les descriptions superficielles et exagérées où ils se complaisent, prenant des faits exceptionnels pour des faits généraux, leur ridicule optimisme, ont singulièrement embrouillé les questions.

Tout fier que l’homme ait le droit d’être des surprenantes découvertes qu’il a faites, il faut bien dire que son action sur la nature ou sur la matière a été, quand on cherche à la mesurer avec précision, infiniment moindre qu’on n’aime à le dire. Il y a sur ce point une part de cette illusion que La Fontaine a si bien décrite dans la fable des Bâtons flottants. Quelques observations vont nous en convaincre.

Il y a aujourd’hui 40,000 machines à vapeur en France, représentant 1,500,000 chevaux de force, lesquels fournissent un travail équivalant à celui de 30 millions d’hommes. Comme la population française, qui compte 36 millions d’habitants n’en comprend guère que 10 millions qui soient dans toute leur capacité productive (déduction faite des enfants, des vieillards et de la plupart des femmes), on pourrait conclure de ce rapprochement que la puissance productive des Français ayant été quadruplée, il serait assez raisonnable que chacun d’eux travaillât quatre fois moins qu’auparavant, soit trois heures par jour ; ou bien encore, en supposant que la consommation de chaque Français doublât, six heures par jour. Voilà le langage que pourrait tenir quelqu’un de ces statisticiens étourdis comme il en existe tant : la puissance productive de l’homme a été quadruplée, supposons qu’il veuille consommer deux fois plus, il lui est cependant loisible de travailler deux fois moins, sinon, nous sommes en plein sisyphisme, en proie à une vexatoire répartition des richesses. Et ce prétendu théorème, le statisticien que nous supposons prétendrait qu’il repose sur des faits d’une exactitude mathématique. En réalité, ces faits sont tout autres que le statisticien en question avec la légèreté de son regard ne les constate.

En premier lieu, les progrès dont on parle tant ont été localisés dans quelques industries, très-importantes à coup sûr, mais cependant exceptionnelles. Le vêtement et la métallurgie ne sont pas tout en ce monde. L’industrie principale, l’agriculture, d’autres encore, comme l’industrie extractive ou comme l’industrie du bâtiment, n’ont pas été transformées d’une manière aussi profonde, aussi complète. Certes, même dans ces dernières, on a accompli des progrès qui sont considérables ; les méthodes, les procédés, les instruments s’y sont perfectionnés, de façon à augmenter la production, à la faciliter, mais non pas à la multiplier. Il n’y a eu là rien d’analogue au métier renvideur selfacting au métier circulaire à double fonture ou bien encore à la locomotive. Si l’homme avait eu une action aussi étendue sur la production des objets d’alimentation et des matières premières que celle qu’il a exercée sur la transformation des produits naturels et sur les transports, les loisirs de l’humanité pourraient être énormes, et la proposition du statisticien dont nous parlions tout à l’heure serait moins déraisonnable ; elle serait encore exagérée cependant, comme on va le voir.

La force productive de l’homme, malgré tous ces ingénieux engins et tout le progrès des sciences, a donc moins augmenté en réalité qu’en apparence, parce qu’elle s’est portée surtout sur la manufacture et sur le transport, non sur l’extraction même et la production des denrées naturelles. Il est fort rationnel que, dans ces circonstances, les ouvriers industriels n’aient pas vu leur sort s’améliorer autant que les progrès de leur propre industrie semblaient le permettre. Leur situation se serait alors élevée trop au-dessus de celle de l’ouvrier agricole, de l’ouvrier des mines, de l’ouvrier du bâtiment, du simple manœuvre, et de tous les artisans de ces mille métiers urbains où la mécanique ne joue guère de rôle. Il y eût eu une disproportion choquante entre la destinée des travailleurs des usines dont les progrès de la mécanique auraient décuplé, centuplé la force productive, et la destinée des travailleurs manuels des professions où le perfectionnement de la mécanique et les découvertes physiques et chimiques auraient eu beaucoup moins d’action. La première catégorie d’ouvriers aurait constitué une véritable aristocratie, grassement appointée, jouissant de longs loisirs, tandis que la seconde catégorie, qui est la plus nombreuse, serait restée à peu près dans le même état qu’auparavant. Cette anomalie inique n’eût pu exister ou se prolonger que si les travailleurs agricoles et ceux des mille métiers urbains avaient été empêchés par la loi ou par les mœurs d’entrer dans le personnel des usines et d’y accroître la concurrence des bras. On a vu surgir ainsi pendant quelque temps des privilèges de cette nature au profit d’ouvriers d’industries exceptionnellement florissantes. M. le comte de Paris, dans son ouvrage sur les Trades-Unions, en cite un exemple frappant, c’est celui d’ouvriers puddleurs d’un haut fourneau d’Écosse qui se firent passagèrement six, huit ou dix mille francs de gains annuels, en vertu de tarifs qui avaient été suivis de considérables progrès dans la fabrication du fer.

L’inégalité du progrès dans certaines branches de l’industrie manufacturière, d’une part, et dans l’agriculture, le bâtiment, les mille métiers divers des villes, d’autre part, a déterminé les résultats que devaient avoir les découvertes mécaniques, physiques ou chimiques. La plus grande partie du bénéfice de ces découvertes a consisté moins en une augmentation des salaires et des loisirs qu’en une augmentation considérable des produits manufacturés et en une baisse sensible du prix de ces objets. Si l’on se rappelle, d’ailleurs, le dénûment de l’humanité il y a un siècle, surtout en ce qui concerne le vêtement, l’ameublement, le logement, on ne doit pas trop déplorer cette direction prise par le progrès industriel. C’est un fait regrettable, sans doute, mais certain, que le superflu s’accroît avec beaucoup plus de facilité que le nécessaire ; l’un augmente lentement, l’autre se multiplie en quelques années ; la quantité de grains que l’on recueille en France et la quantité de viande que l’on y produit ne sont pas triples de ce qu’elles étaient il y a un siècle, et la population a augmenté de 60 p. 100 ; mais les quantités de tous les menus objets qui sont utiles, surtout agréables, sans être absolument indispensables, ont décuplé, parfois centuplé.

Une autre observation jette de la lumière sur la portée réelle des progrès humains, et dissipe les brouillards de banalités où se tiennent les économistes déclamateurs. Toute cette immense machinerie dont on a lieu de célébrer, mais tort d’exagérer les bienfaits, contient une multitude de rouages dont plusieurs forment en quelque sorte des doubles emplois, et que l’on ne peut additionner ensemble sans arriver à de graves erreurs de calculs. Il y a, assure-t-on, 40,000 machines à vapeur en France, représentant 1,500,000 chevaux de force et le travail de 30 millions d’hommes, qui vient s’ajouter à l’effort des dix millions d’hommes adultes que possède le pays. Soit, ces termes nous mettent en présence d’une curiosité statistique mais, avant de rien conclure quant à la pratique, il faut examiner de très-près.

Ces 40,000 machines à vapeur font très-fréquemment double emploi les unes avec les autres, puis elles exigent des soins, une alimentation, qui absorbent l’activité de beaucoup d’êtres humains et les détournent des travaux auxquels ils étaient précédemment occupés. Ainsi ces 40,000 machines à vapeur ont fait porter à 16 millions de tonnes la production de houille en France et à 30 millions notre consommation de ce produit. Près d’un million d’adultes sont occupés à chercher ou à manier le charbon qui est nécessaire à alimenter ces machines à vapeur. Il en résulte qu’il faudrait mettre en regard des 30 millions de travailleurs nouveaux que représentent ces machines à vapeur le million d’hommes qui est uniquement occupé à chercher au fond de la terre le combustible qu’elles dévorent. Si la force productive gagne d’un côté 30, elle perd de l’autre côté. Des déductions du même genre doivent être faites pour tous les ouvriers de chair et d’os qui sont employés à extraire le fer avec lequel ces machines à vapeur seront construites, à le forger, le fabriquer, puisque ce fer ne sert que d’intermédiaire dans la production et qu’il n’est pas, par lui-même, pour la plus grande partie du moins, indépendamment des machines, un objet consommable. Il faut déduire encore les ouvriers occupés aux réparations, à l’entretien, au transport même de ces machines, ou du charbon qu’elles consomment, ou du fer avec lequel elles sont construites. Parmi ces 40,000 machines à vapeur, il y en a qui ne servent pas à faire des produits que l’humanité apprécie en eux-mêmes, mais qui ont pour usage d’aider à la fabrication d’autres machines, telles sont les machines-outils. Voyez que de doubles emplois dans tout cet effectif d’instruments. Quand donc on vient dire que les 40,000 machines à vapeur existant en France, et représentant 4,800,000 chevaux de force, ont apporté à notre production un concours égal à celui de 30 millions d’ouvriers adultes, cette proposition n’est pas choquante si on ne l’avance que comme une simple curiosité statistique ; mais si on prétend, comme certains économistes nébuleux et comme la plupart des socialistes, en conclure que la puissance productive de l’homme, pour les objets dont il a personnellement besoin, est devenue quatre fois plus grande, on tombe dans une ridicule exagération.

Il importe à la science sérieuse de faire justice de ces illusions. Il n’en demeure pas moins vrai que ces progrès, qui sont réels et considérables, sans avoir toute l’étendue qu’on leur attribue souvent, ont sensiblement amélioré le sort de l’ouvrier et qu’ils doivent l’adoucir encore à l’avenir.

Une opinion qui est parmi les plus répandues et les plus fausses, c’est que le paupérisme augmente au fur et à mesure que l’industrie se répand. Aucun fait, aucune statistique ne vient à l’appui de ce préjugé.

Le paupérisme est, d’ailleurs, un mot sur le sens duquel il faudrait s’entendre. Nous avons donné la définition de Proudhon, qui entendait par cette expression non seulement l’indigence réelle, le manque des objets strictement nécessaires pour la subsistance physique, mais encore la gêne qui vient de l’inégalité des ressources et des désirs, de l’âpre avarice, de l’envie surexcitée, de la passion pour les biens de ce monde. Dans le sens où l’a conçu Proudhon, le paupérisme, qui tient à un certain état de l’âme, à la concupiscence, a plutôt augmenté que diminué mais l’on peut considérer que c’est là une maladie mentale qui est passagère et propre à l’état de surexcitation où nous a mis l’apparition soudaine de la grande industrie, le renouvellement de l’outillage du monde, coïncidant avec la suppression de toutes les barrières sociales et de tous les privilèges légaux.

Quant au paupérisme vrai, celui qui indique l’indigence réelle à l’état chronique, le manque des objets nécessaires pour subsister, a-t-il augmenté ou diminué ? Nous croyons qu’il a considérablement décrû. Il faut d’abord observer que l’indigence est variable : la mesure de l’indigence n’est pas la même dans tous les siècles et dans tous les pays : les affreux gueux qu’ont connus les siècles passés n’existent plus guère ; l’indigence de nos jours, en France du moins, est plus relevée. Aujourd’hui celui qui n’a et ne peut se procurer ni souliers, ni bas, ni chemise, est déclaré un indigent ; autrefois les trois quarts de la population étaient à ce régime de dénûment et ne songeaient pas à s’en plaindre. De même celui qui ne peut manger du pain blanc et l’assaisonner d’un peu de viande ou de salaison est réputé un pauvre, quand des classes entières se trouvaient jadis dans une situation analogue. Beaucoup de gens sont donc pauvres aujourd’hui et secourus qui auraient passé pour aisés il y a un siècle ou deux.

L’indigence indique une relation morale, tout autant qu’un rapport physique ; elle résulte de la comparaison des ressources d’une personne non pas avec les besoins tout à fait indispensables de l’humanité, mais avec la manière de vivre qui est habituelle à l’ensemble de la classe ouvrière. Le niveau du paupérisme a donc haussé au fur et à mesure des progrès de l’aisance générale. Si la moyenne des hommes avait quatre mètres de haut, celui qui n’en aurait que deux passerait pour un nain, tout en étant plus grand que nous ne sommes.

Cette élévation du niveau du paupérisme n’est pas en elle-même indifférente. Les souffrances physiques et le dénûment des individus secourus sont moindres aujourd’hui qu’autrefois, c’est déjà un bien. En admettant, ce que nous ne faisons que par hypothèse, que l’indigence se soit étendue à une plus forte proportion d’individus dans les sociétés modernes que dans les sociétés anciennes, elle a certainement perdu en intensité ; personne ne le peut nier. Lassalle lui-même ne le conteste pas. Ce qu’il prétend et avec lui les socialistes, c’est que des sentiments plus raffinés, une intelligence plus cultivée, rendent plus cuisantes les douleurs de la misère, alors même que celle-ci est moins sordide, moins repoussante qu’autrefois[6].

Est-il vrai que le paupérisme, s’il a perdu en intensité, ait gagné en étendue ? Les faits prouvent le contraire. Sans remonter aux âges anciens qui sont difficilement comparables au nôtre, on constate que dans le courant de ce siècle la misère a perdu une partie de sa proie. En 1829, d’après M. de Villeneuve Bargemont, le nombre des indigents était en France de 1,329,000 ; c’était à peu près un indigent sur 25 habitants ; retenez cette proportion : sur 25 êtres humains dans un pays civilisé il y en a un qui ne peut se suffire à lui-même. Cela est triste, certes : mais il y a, à coup sûr, une plus forte proportion d’êtres humains qui sont atteints d’infirmités incurables, de maladies repoussantes, de souffrances morales déchirantes. Si le sort de l’humanité était que sur 25 personnes une seule ne fût pas heureuse, l’humanité certes ne serait pas à plaindre. Il ne faut donc pas grossir outre mesure dans l’imagination le fléau de la misère ; c’est encore un des moindres maux qui souillent le genre humain ; il n’atteignait en France, en 1829, qu’un individu sur 28. Encore doit-on dire que cette misère n’est pas absolue, qu’elle ne se manifeste pas par un dénûment entier, un délâbrement complet, beaucoup des personnes qui reçoivent la charité peuvent encore mener une vie ayant quelque décence. Comme les très-grandes fortunes, la vraie misère est un infiniment petit dans une société telle que la nôtre.

En 1837, le nombre des indigents secourus en France par les bureaux de bienfaisance était de 806,000 ; mais il n’existait alors que 6,715 bureaux. En 1860, il y avait 11,351 bureaux, soit près du double, le nombre des personnes qu’ils assistaient montait à 1,159,000, soit 40 p. 100 de plus qu’un quart de siècle auparavant. Ces 11,351 bureaux de bienfaisance comprenaient non seulement les villes, mais les communes rurales de quelque importance ; ils embrassaient les deux tiers, vraisemblablement, de la population française ; on sait en outre que le paupérisme est surtout concentré dans les villes ou dans les bourgs, qu’il est peu répandu dans les campagnes, dans les très-petites communes. En supposant qu’aux 1,159,000 personnes secourues par les bureaux de bienfaisance, il fallût ajouter 341,000 autres pour les localités qui étaient dépourvues de ces institutions, on fait une grande concession et l’on n’arrive encore qu’au chiffre de 1,500,000 indigents, à peine 1 sur 25 de la population.

Ces chiffres, il est vrai, et, tous ceux que l’on peut citer en cette matière n’ont pas malheureusement une exactitude rigoureuse ; nous les prenons comme approximatifs, ce qui suffit à notre raisonnement. Dans les grandes villes, cependant, à Paris surtout, les renseignements sont plus précis et, bien loin d’indiquer une recrudescence de l’indigence, ils témoignent qu’elle a diminué. On comptait en l’an X dans notre capitale 43,552 ménages indigents, comprenant 111,000 individus, sur une population totale de 547,000 habitants. Alors sans doute le mal était affreux, la plaie profonde, puisqu’il y avait un pauvre sur cinq personnes résidant à Paris. On sortait, il est vrai, de la crise révolutionnaire qui n’avait pu donner beaucoup d’activité a l’industrie, au commerce et aux travaux entrepris par les particuliers. Dix ans plus tard, en 1813, l’ordre était revenu, mais la conscription, la guerre, épuisaient le pays : la part de l’indigence était un peu plus faible, non pas de beaucoup ; on comptait à Paris un indigent sur 5.69 habitants. Depuis lors le progrès est notable et ne s’arrête pas : on constate successivement les rapports suivants du nombre des indigents avec la population de Paris : en 1829, 1 indigent sur 13.02 habitants ; en 1841, 1 sur 13.30 ; en 1886, 1 sur 13.59 ; en 1863, 1 sur 16.94 ; en 1869, 1 sur 16.16 ; et cependant depuis 1860 on avait annexé la banlieue, repaire des gens sans ressources. En 1879, d’après le budget de l’assistance publique, le chiffre des indigents inscrits a été de 120,000 cette année était particulièrement affligée par la crise commerciale et par un rude et précoce hiver, le plus rigoureux peut-être de ce siècle la population de Paris qui, d’après le recensement de 1876, montait à 1,988,000 habitants, devait bien être de 2 millions 120,000 âmes en 1879 ; la proportion des indigents au nombre des habitants était donc de 1 sur 17.66 rapport notablement plus faible que tous les rapports antérieurs. Il est vrai qu’en plus des 120,000 indigents inscrits, on a relevé 24,000 nécessiteux recevant des secours temporaires. Ces derniers ne sont pas des pauvres, ce sont des personnes momentanément dans le besoin ; il y aurait une confusion d’idées à les assimiler à la catégorie précédente. Bien des hommes dont la destinée a pu être satisfaisante, même brillante, ont éprouvé à certains moments de leur existence des embarras. Joignons néanmoins ces 24,000 nécessiteux temporaires aux 120, 000 indigents inscrits, nous avons un total de 144,000 personnes sur 2,120,000, ce n’est encore que 1 sur 14.72 p. 100, proportion plus favorable que toutes celles qui ont précédé 1860. Les statistiques démentent ainsi de la façon la plus catégorique la prétendue augmentation du paupérisme. De même qu’il diminue en intensité, le paupérisme s’affaiblit aussi en étendue.

En Angleterre où la prévoyance est beaucoup moins répandue qu’en France, où l’industrie est bien plus développée, où les fortunes sont plus inégales, où l’assistance est obligatoire pour les communes, il existe des statistiques exactes du paupérisme. On peut constater dans ce pays si cette plaie augmente ou se restreint ; le doute n’est pas possible : elle se restreint dans de notables proportions. Le tableau suivant emprunté aux Statistical Abstracts en donne la démonstration ; il s’agit ici de l’Angleterre proprement dite et du pays de Galles.

Nombre de pauvres.
Années. secourus dans les workhouses. à domicile. total. Population totale de l’Angleterre.
1849 119,375 815,044 934,419 17,552,000
1850 118,559 801,984 920,543 17,766,000
1851 110,565 750,328 860,893 17,983,000
1852 106,413 728,011 834,424 18,205,000
1853 104,126 694,636 798,822 18,403,000
1854 113,676 704,661 818,337 18,618,000
1855 121,563 729,806 851,369 18,787,000
1856 125,597 752,170 877,767 19,045,000
1857 123,382 720,424 843,806 19,305,000
1858 126,481 781,705 908,186 19,523,000
1859 123,305 737,165 860,470 19,746,000
1860 119,026 731,994 860,470 19,746,000
1861 130,961 759,462 890,423 20,119,496
1862 143,191 802,975 946,166 20,336,467
1863 146,167 996,427 1,142,624 20,554,134
1864 137,300 814,000 981,300 20,834,496
1865 138,119 833,314 971,433 21,085,139
1866 137,986 782,358 920,344 21,342,864
1867 144,629 814,195 958,824 21,608,286
1868 158,723 876,100 1,034,823 21,882,059
1869 163,071 876,478 1,039,549 22,161,847
1870 165,324 914,067 1,079,391 22,457,366
1871 165,289 916,637 1,081,926 22,760,359
1872 154,233 823,431 977,644 23,067,835
1873 154,171 736,201 890,372 23,356,414
1874 149,558 679,723 829,281 23,648,609
1875 153,711 661,876 815,587 23,944,459
1876 148,931 600,662 749,793 24,244,010
1877 157,191 571,159 728,350 24,517,309
1878 166,875 575,828 742,703 24,854,397


Nous avons tenu à citer toutes les années sans en passer une seule. Ce tableau, en effet, est singulièrement démonstratif. Dans cette Angleterre qu’on représente comme la patrie du paupérisme, la population, de 1849 à 1878, a augmenté de 30 p. 100, et le chiffre des pauvres secourus soit dans les workhouses, soit à domicile, a diminué de 20 p. 100. En 1849, le rapport des pauvres à la population était de 5.33 p. 100, c’est-à-dire qu’il se rencontrait environ un indigent sur vingt habitants. En 1809 le rapport n’était plus que de 4.36 p. 100 ; en 1869, par des circonstances passagères, il s’était un peu relevé et atteignait 4.70 p. 100, restant encore bien au-dessous de la proportion de 1849 enfin, en 1878, il était tombé à 2.99 p. 100, c’est-à-dire que sur cent habitants il n’y avait pas trois pauvres. Si, au lieu de considérer des années isolées, on observe des périodes décennales, les résultats restent aussi favorables. Dans la période de 1849 à 1858 le nombre moyen d’indigents secourus annuellement a été de 864,800 pour une population moyenne annuelle de 18,480,000 habitants, ce qui représente 4.67 indigents pour cent habitants ; dans la période suivante, celle de 1859 à 1869, le nombre moyen d’indigents assistés annuellement est de 955,710 et la population moyenne s’élève à 20,720,000, ce qui fournit un rapport de 4.61, légèrement plus faible que le rapport précédent ; enfin dans la dernière période décennale, celle de 1869 à 1878, qui fut cependant signalée par une crise commerciale et industrielle intense, le nombre moyen des indigents assistés annuellement n’a atteint que 893,200 pour une population moyenne de 23,440,000, ce qui donne le rapport de 3.81 p. 100 infiniment plus faible que celui des deux décades précédentes.

Que le paupérisme ait diminué dans l’industrielle Angleterre, c’est une vérité absolument certaine. Tandis que, de 1849 à 1859 il y avait près de pauvres pour 100 habitants, il s’en rencontre maintenant moins de 4 si, au lieu de considérer les dix dernières années, on ne tenait compte que des quatre plus récentes, le rapport serait encore beaucoup plus avantageux et tomberait à 3 p. 100. Il n’est pas indifférent de remarquer que plus des trois quarts des pauvres de l’Angleterre reçoivent l’assistance à domicile, par conséquent jouissent de toute leur liberté. L’asile ou workhouse ne contient dans ce pays que 0.68 p. 100 des habitants.

On voit combien la sentimentalité, très-excusable en soi, mais guide d’erreur, a faussé le jugement de beaucoup d’écrivains. Il est inexact que l’industrie engendre fatalement le paupérisme. L’indigence est un fléau dont on a singulièrement grossi l’importance : 3, 4 ou 5 individus pour cent en sont frappés dans les sociétés les plus avancées en civilisation. Qu’est-ce que cette proportion par comparaison à celle des êtres humains qui sont atteints d’infirmités, de maladies incurables ou organiques, comme la scrofule, la phthisie ? Qu’est-ce surtout en comparaison avec le nombre plus grand encore des hommes qui sont tourmentés de cuisantes douleurs morales ? Certes, l’indigence est un mal ; mais, pour un esprit réfléchi c’est encore un des plus bénins, un des moins étendus qui frappent les sociétés civilisées. Supposez, par exemple, que l’on pratiquât le principe chrétien qui conseille aux hommes riches ou simplement aisés d’employer en bonnes œuvres le dixième de leur revenu, les indigents arriveraient à se trouver dans l’opulence puisqu’ils ne représentent que 3, 4 ou 5 p. 100 de l’ensemble de la population, et que les secours qui leur seraient dévolus atteindraient, par hypothèse, le dixième environ des revenus sociaux.

Les chiffres que nous venons de donner pour l’Angleterre concernent non seulement les indigents adultes, capables d’un travail physique, mais les enfants, les vieillards, les femmes. Le nombre des pauvres adultes et susceptibles d’occupation a surtout singulièrement diminué (adult able-bodied) : dans la période de 1849 à 1859 le chiffre annuel le plus élevé des pauvres de cette catégorie atteignait 201,644 ; le plus faible, 108,082 ; dans la période de 1869 à 1878, le chiffre le plus élevé des indigents adultes capables de travail a été de 194,089 en 1870, le plus faible de 92,806 en 1877. Ce sont les pauvres des autres catégories qui forment donc la grande masse de l’indigence, et c’est naturel : vieillards sans épargne ou sans soutiens, orphelins, veuves, infirmes, telles sont les recrues ordinaires de la pauvreté.

Si l’on veut bien parcourir attentivement le tableau que nous avons dressé, d’après les Statistical abstracts, du nombre des indigents en Angleterre et dans le pays de Galles pendant les trente dernières années, on y verra que non seulement le rapport des indigents à la population a diminué, ce qui pourrait tenir à l’augmentation de celle-ci, mais encore que, d’une manière absolue, le nombre des indigents est notablement plus faible dans les cinq dernières années, de 1874 à 1878, qu’à aucune époque de toute cette période trentenaire. Que deviennent, en présence de ces chiffres, les assertions si légèrement répétées que le nombre des pauvres va sans cesse en augmentant dans les sociétés modernes ?

La ville de Londres, qui est réputée pour le plus grand repaire d’indigents du monde entier, donne-t-elle un démenti à nos conclusions ? Certes, s’il y a eu un temps propice au développement de la misère, c’est bien la triste année 1879 où la crise commerciale et industrielle a atteint son apogée et les premiers mois de 1880 où le fléau d’une mauvaise récolte s’est joint à celui d’un hiver d’une exceptionnelle rigueur. Le nombre des indigents a donc augmenté à Londres dans ces dernières années ; mais approche-t-il de ce que suppose l’imagination émue de beaucoup de romanciers et de quelques économistes ? Chose étrange, il semble que le nombre des indigents soit moins grand à Londres qu’il ne l’est à Paris, de même qu’il est constaté que la mortalité dans la métropole anglaise est plus faible que dans la capitale de la France. Dans la dernière semaine de février de chacune des années qui vont suivre, le nombre des pauvres assistés soit dans les asiles ou workhouses, soit à domicile, était :

En 1877 de 85,649
En 1878 de 86,313
En 1879 de 89,338
En 1880 de 95,800


La population de Londres dépasse 4 millions d’habitants. Nous admettons que les indigents secourus ne l’étant pas tous toute l’année, si l’on voulait avoir le total des individus qui à un moment quelconque ont été obligés de recourir à la charité légale on obtiendrait un total plus élevé nous ne méconnaissons pas non plus que des personnes dans une situation très-étroite, équivalant à l’indigence ou y touchant de près, peuvent n’être pas secourues par l’assistance officielle, n’obtenir d’aide que de comités privés, ou même traîner misérablement, sans subsides d’aucune sorte, une vie d’excessives privations ; néanmoins il est fort douteux qu’en ajoutant tous ces contingents nouveaux et inconnus on arrive pour la ville de Londres à une portion de 5 p. 100 de pauvres avec l’ensemble de la population.

Plus défectueuses que celles de l’Angleterre proprement dite sont les statistiques de l’Écosse et de l’Irlande ; moins probantes aussi. Telles qu’elles sont, elles témoignent d’une réduction, non d’une augmentation du paupérisme. De 1849 à 1859, on ne comptait en Écosse que les pauvres directement assistés sans y comprendre leur famille (dependents) ; c’est seulement à partir de 1860 qu’on fit cette nécessaire addition. En 1849 il y avait en Écosse 82.357 pauvres directement assistés pour une population de 3,000,000 d’habitants[7] ; c’était un rapport de 2,73 p. 100, plus favorable que le rapport existant en Angleterre à la même époque ; mais il ne faut pas oublier que le chiffre des pauvres écossais en 1849 était incomplet, puisque les dependents ne s’y trouvaient pas compris. En 1859, le nombre des indigents assistés en Écosse a fléchi à 78,501 pour une population de 3,123,174 âmes : il y a donc eu une diminution absolue du nombre des pauvres dans cet intervalle de dix années, la diminution relative est encore plus forte, car le rapport des indigents à la population n’est plus que de 2,51 p. 100. À partir seulement de l’année 1860 les chiffres sont complets : dans cet exercice le nombre total des indigents assistés était de 114.209 (soit 77,306 assistés directement et 36.963 composant leurs familles dependents) ; la population montait alors à 3,044,070 âmes, ce qui donne un rapport de 3,75 indigents pour 100 habitants. En 1869, le chiffre des pauvres assistés écossais monte à 128,339 pour une population de 3,304,747, soit 3,88 pauvres pour 100 âmes, rapport faiblement plus élevé que celui de 1859 ; mais, en 1877, le nombre des indigents écossais assistés est tombé à 96,404 pour 3,560,715 âmes, ce qui donne un rapport de 2,70 p. 100 seulement. Le nombre des indigents en Écosse a donc diminué considérablement de 1849 ou de 1859 à 1877 : il a décrû de deux façons et absolument et encore plus relativement à la population. L’année 1877, dira-t-on peut-être, a été exceptionnelle ; mais dans chacune des cinq années précédentes le chiffre des indigents en Écosse est notablement inférieur au chiffre de chacune des années antérieures à 1872. On sait que c’est dans les quinze ou vingt dernières années que le développement industriel en Écosse a pris de très-grandes proportions, ce qui inflige encore un démenti à l’opinion d’après laquelle le paupérisme est la conséquence naturelle de la grande industrie.

Nous pourrions poursuivre cette étude en analysant le paupérisme irlandais ; mais l’Irlande est un mauvais terrain d’expérience par diverses causes, sociales, politiques, économiques, elle est une contrée exceptionnelle dans le monde civilisé. On peut presque dire qu’elle n’appartient ni au dix-neuvième siècle, ni à l’Europe ; en tout cas ce n’est pas un pays industriel, et le paupérisme qui la ronge a d’autres origines que celui des autres pays civilisés. Relevons cependant quelques chiffres sur l’Irlande dans la collection des Statistical Abstracts. En 1849 et dans les années qui suivent, temps de famine et de profondes misères pour l’Île-Sœur, une grande partie de la population recevait les secours publics. Sur un peu moins de 7 millions d’habitants (le chiffre du recensement de 1851 est 6,532,386) il y avait, dans l’année 1849, 620,747 personnes assistées en Irlande, dont 197, 392 dans les workhouses ou maisons de secours et 423,353 à domicile. En 1830, le nombre des assistés était encore de 307,970, dont 203,320 dans les asiles et 114, 650 au dehors. En 1831, on comptait 209,187 assistés, dont 2,719 seulement à domicile et 206,468 dans les workhouses. On relève pour les années suivantes 171,418 indigents secourus, soit dans les workhouses, soit au dehors, en 1852 ; 141,822, en 1853 ; 106,802, en 1834. Dans cette période la proportion des indigents assistés avec le chiffre total de la population variait de 9 p. 100 au maximum à moins de 2 p. 100 au minimum. Depuis lors, elle a singulièrement diminué, au point qu’en 1860 le nombre des indigents irlandais officiellement secourus n’était plus que de 44,929, pour une population de 5,798,967 âmes ; c’était moins de 1 p. 100. L’émigration explique surtout la faiblesse de ce rapport ; on peut admettre aussi qu’en Irlande l’assistance publique est sans doute moins étendue qu’en Angleterre. Dans les années postérieures le nombre des indigents en Irlande a augmenté dans une certaine mesure, mais tout en présentant un rapport encore assez faible avec la population ; jamais le chiffre des pauvres secourus n’a depuis lors atteint 100,000 âmes dans ce pays. En 1877, il s’élevait a 78,828 et en 1878, à 85,030, dont 49,365 dans les asiles et 35,500 au dehors. La population de l’île était alors évaluée à 5,350,950 ; la proportion des indigents au chiure des habitants était de 1,59 p. 100. C’est une proportion plus favorable que celle que nous avons constatée pour l’Écosse et pour l’Angleterre mais on s’abuserait singulièrement si l’on pensait que le degré de misère réelle est moindre en Irlande que dans la Grande-Bretagne.

Les études comparatives sur le paupérisme sont pleines de difficultés il est impossible d’atteindre à des résultats exacts, parce que, à côté de l’indigence officiellement secourue, il y en a une autre qui se dissimule ; il y a des souffrances et des privations matérielles singulièrement intenses parmi bien des gens qui ne sont pas publiquement reconnus pour pauvres. Tout témoigne, néanmoins, de ces deux vérités : en premier lieu, l’indigence officielle et même la misère n’augmentent pas dans les pays civilisés ; elles diminuent plutôt. Elles sont, en outre, moins intenses dans les pays industriels que dans les contrées purement agricoles ; cette dernière proposition doit s’entendre dans un sens large ; on ne lui infligerait pas de démenti en opposant tel ou tel district rural prospère à une grande cité manufacturière il faut opposer un vaste pays, tout un peuple, à un autre on aura alors la démonstration de la thèse que nous soutenons.

D’après des statistiques recueillies par M. Maurice Block et qui ont le tort d’être un peu vieilles et incomplètes, il y avait, en 1855, en Angleterre un individu secouru sur 22 habitants (on en comptait, d’après les Statistical Abstracts, 1 sur 27 seulement en 1878) ; en France, d’après M. Block, il s’en trouvait 1 sur 30 en 1866, tandis qu’on n’en constatait que 1 sur 35 en 1856, mais cette différence nous paraît seulement tenir au nombre croissant des bureaux de bienfaisance et à l’augmentation de leurs ressources. En Norwège, il se rencontrait 1 indigent sur 20 habitants, dans le pays d’Oldenbourg 1 sur 22, dans la Saxe royale, contrée singulièrement industrielle, 1 sur 36. Ainsi dans deux pays agricoles, l’Oldenbourg et la Norwège, le paupérisme était notablement plus intense qu’en Angleterre, en France et surtout en Saxe. Il est vrai que, d’après M. Maurice Block, on compte 1 indigent sur 7 habitants en Belgique, et 1 sur 6,68 dans les Pays-Bas ; nous avons quelques raisons de suspecter l’exactitude de ces derniers chiffres : fussent-ils francs de toute exagération, ils tiendraient surtout à l’énorme population spécifique de ces contrées, et à l’insuffisance de l’émigration.

Que l’on considère le pays de l’Europe occidentale, le plus affligé de paupérisme industriel, si on le rapproche de l’Inde et de la Chine, que l’industrialisme moderne n’a certainement pas gâtées, on se sent moins sévère pour notre civilisation. La misère est infiniment plus grande dans ces vieilles contrées agricoles de l’ancien monde que dans les pays les plus manufacturiers de l’Europe.

Sans traverser les mers et sortir de notre continent, il n’est pas malaisé de rencontrer des contrées purement agricoles où l’indigence est beaucoup plus étendue et plus intense que chez les nations industrielles de l’Europe occidentale ou centrale la Terre de Labour en Italie, les Calabres, presque tout le royaume de Naples.

On décide, en général, dans ces questions d’après des préjugés ; les écrivains et les moralistes se répètent les uns les autres dans leurs lamentations. Le véritable savant ne doit pas s’en tenir à ces idées reçues qui sont souvent des idées fausses. On a calomnié l’Angleterre, en la considérant comme la patrie du paupérisme ; c’est, au contraire, une des contrées de l’Europe où ce fléau est le moins intense. Encore doit-on dire qu’en ce pays la législation entretient l’imprévoyance, et que la misère y est, pour la plupart de ceux qui en sont victimes, un mal qu’ils ont entrevu, qu’ils pourraient éviter, qu’ils ont fait entrer dans leurs calculs et qu’ils ont accepté. Presque tous les ouvriers anglais pourraient assurer le repos de leurs vieux jours et se prémunir contre le chômage ; un bon nombre ne se soucient pas de cette longue prudence qui, selon eux, entraîne trop de soucis. Un membre du Parlement nous citait en 1879, ce mot d’un très-habile ouvrier de Rochdale, gagnant de fort beaux salaires et les dépensant joyeusement comme on lui en faisait des reproches et qu’on attirait son attention sur l’utilité de l’économie : « Rochdale, disait-il en souriant, est une bonne mère ; elle saura bien me nourrir et me vêtir dans ma vieillesse. » Voilà la pensée qui conduit au workhouse des hommes ayant mené une vie fort supportable et où le superflu tenait une bonne place ; elle y achemine aussi leurs femmes et leurs enfants. Néanmoins le nombre des indigents assistés en Angleterre est moindre que dans la plupart des autres pays d’Europe[8].


  1. Voir l’article de M. de Foville dans l’Économiste français du 9 février 1878.
  2. La Guerre et la Paix, 3e édition, t. II, p. 156.
  3. La Guerre et la Paix, pages 160 et 161.
  4. La famine de 1880 en Arménie vient encore démontrer que l’intensité des crises économiques est beaucoup plus grande chez les peuples primitifs que chez les peuples civilisés.
  5. La plus belle et la plus frappante description qui ait été faite de l’accroissement de la force productive de l’homme dans l’industrie, est due à M. Michel Chevalier (Cours d’Économie politique, t. 1).
  6. Voir plus haut (pages 44 et suivantes) les paroles mêmes de Lassalle.
  7. Nous n’avons pas le chiffre exact des habitants en 1849, celui que nous donnons est le chiffre du recensement de 1855, par conséquent un peu supérieur.
  8. Quoique les Anglais ne soient pas un peuple très-économe, on ne doit pas oublier que les statistiques de ce pays constatent plus de 3 millions de livrets aux caisses d’épargne.