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CHAPITRE III.
VIRGILE[1].

Il ne faut avoir aucun égard à la Vie de Virgile, qu’on trouve à la tête de plusieurs éditions des ouvrages de ce grand homme ; elle est pleine de puérilités et de contes ridicules. On y représente Virgile comme une espèce de maquignon et de faiseur de prédictions, qui devine qu’un poulain qu’on avait envoyé à Auguste était né d’une jument malade ; et qui, étant interrogé sur le secret de la naissance de l’empereur, répond qu’Auguste était fils d’un boulanger, parce qu’il n’avait été jusque-là récompensé de l’empereur qu’en rations de pain. Je ne sais par quelle fatalité la mémoire des grands hommes est presque toujours défigurée par des contes insipides. Tenons-nous-en à ce que nous savons certainement de Virgile. Il naquit l’an 684 de la fondation de Rome, dans le village d’Andez, à une lieue de Mantoue, sous le premier consulat du grand Pompée et de Crassus. Les ides d’octobre, qui étaient le 15 de ce mois, devinrent à jamais fameuses par sa naissance : Octobris Maro consecravit idus, dit Martial[2]. Il ne vécut que cinquante-deux ans, et mourut à Brindes comme il allait en Grèce pour mettre, dans la retraite, la dernière main à son Énéide, qu’il avait été onze ans à composer.

Il est le seul de tous les poëtes épiques qui ait joui de sa réputation pendant sa vie. Les suffrages et l’amitié d’Auguste, de Mécène, de Tucca, de Pollion, d’Horace, de Gallus, ne servirent pas peu sans doute à diriger les jugements de ses contemporains, qui peut-être sans cela ne lui auraient pas rendu sitôt justice. Quoi qu’il en soit, telle était la vénération qu’on avait pour lui à Rome, qu’un jour, comme il vint paraître au théâtre après qu’on y eut récité quelques-uns de ses vers, tout le peuple se leva avec des acclamations, honneur qu’on ne rendait alors qu’à l’empereur. Il était né d’un caractère doux, modeste, et même timide ; il se dérobait très-souvent, en rougissant, à la multitude qui accourait pour le voir. Il était embarrassé de sa gloire ; ses mœurs étaient simples ; il négligeait sa personne et ses habillements ; mais cette négligence était aimable ; il faisait les délices de ses amis par cette simplicité qui s’accorde si bien avec le génie, et qui semble être donnée aux véritables grands hommes pour adoucir l’envie.

Comme les talents sont bornés, et qu’il arrive rarement qu’on touche aux deux extrémités à la fois, il n’était plus le même, dit-on, lorsqu’il écrivait en prose. Sénèque le philosophe nous apprend que Virgile n’avait pas mieux réussi en prose que Cicéron ne passait pour avoir réussi en vers[3]. Cependant il nous reste de très-beaux vers de Cicéron[4]. Pourquoi Virgile n’aurait-il pu descendre à la prose, puisque Cicéron s’éleva quelquefois à la poésie ?

Horace et lui furent comblés de biens par Auguste. Cet heureux tyran savait bien qu’un jour sa réputation dépendrait d’eux : aussi est-il arrivé que l’idée que ces deux grands écrivains nous ont donnée d’Auguste a effacé l’horreur de ses proscriptions ; ils nous font aimer sa mémoire ; ils ont fait, si j’ose le dire, illusion à toute la terre. Virgile mourut assez riche pour laisser des sommes considérables à Tucca, à Varius, à Mécénas, et à l’empereur même. On sait qu’il ordonna par son testament que l’on brûlât son Énéide, dont il n’était point satisfait ; mais on se donna bien de garde d’obéir à sa dernière volonté. Nous avons encore les vers qu’Auguste composa au sujet de cet ordre que Virgile avait donné en mourant ; ils sont beaux, et semblent partir du cœur :

Ergone supremis potuit vox improba verbis
Tam dirum mandare nefas ? ergo ibit in ignes,
Magnaque doctiloqui morietur musa Maronis ? etc.

Cet ouvrage, que l’auteur avait condamné aux flammes, est encore, avec ses défauts, le plus beau monument qui nous reste de toute l’antiquité. Virgile tira le sujet de son poëme des traditions fabuleuses que la superstition populaire avait transmises jusqu’à lui, à peu près comme Homère avait fondé son Iliade sur la tradition du siège de Troie ; car, en vérité, il n’est pas croyable qu’Homère et Virgile se soient soumis par hasard à cette règle bizarre que le P. Le Bossu a prétendu établir : c’est de choisir son sujet avant ses personnages, et de disposer toutes les actions qui se passent dans le poëme avant de savoir à qui on les attribuera. Cette règle peut avoir lieu dans la comédie, qui n’est qu’une représentation des ridicules du siècle, ou dans un roman frivole, qui n’est qu’un tissu de petites intrigues, lesquelles n’ont besoin ni de l’autorité de l’histoire, ni du poids d’aucun nom célèbre.

Les poëtes épiques, au contraire, sont obligés de choisir un héros connu, dont le nom seul puisse imposer au lecteur, et un point d’histoire qui soit par lui-même intéressant. Tout poëte épique qui suivra la règle de Le Bossu sera sûr de n’être jamais lu : mais heureusement il est impossible de la suivre ; car si vous tirez votre sujet tout entier de votre imagination, et que vous cherchiez ensuite quelque événement dans l’histoire pour l’adapter à votre fable, toutes les annales de l’univers ne pourraient pas vous fournir un événement entièrement conforme à votre plan : il faudra de nécessité que vous altériez l’un pour le faire cadrer avec l’autre ; et y a-t-il rien de plus ridicule que de commencer à bâtir pour être ensuite obligé de détruire ?

Virgile rassembla donc dans son poëme tous ces différents matériaux qui étaient épars dans plusieurs livres, et dont on peut voir quelques-uns dans Denys d’Halicarnasse. Cet historien trace exactement le cours de la navigation d’Énée ; il n’oublie ni la fable des harpies, ni les prédictions de Céléno, ni le petit Ascagne, qui s’écrie que les Troyens ont mangé leurs assiettes, etc. Pour la métamorphose des vaisseaux d’Énée en nymphes, Denys d’Halicarnasse n’en parle point ; mais Virgile lui-même prend soin de nous avertir que ce conte était une ancienne tradition, Prisca fuies facto, sed fama perennis : il semble qu’il ait eu honte de cette fable puérile, et qu’il ait voulu se l’excuser à lui-même en se rappelant la croyance publique. Si on considérait dans cette vue plusieurs endroits de Virgile qui choquent au premier coup d’œil, on serait moins prompt à le condamner.

N’est-il pas vrai que nous permettrions à un auteur français, qui prendrait Clovis pour son héros, de parler de la sainte ampoule, qu’un pigeon apporta du ciel dans la ville de Reims pour oindre le roi, et qui se conserve encore avec foi dans cette ville ? Un Anglais qui chanterait le roi Arthur n’aurait-il pas la liberté de parler de l’enchanteur Merlin ? Tel est le sort de toutes ces anciennes fables où se perd l’origine de chaque peuple, qu’on respecte leur antiquité en riant de leur absurdité. Après tout, quoique excusable qu’on soit de mettre en œuvre de pareils contes, je pense qu’il vaudrait encore mieux les rejeter entièrement : un seul lecteur sensé que ces faits rebutent mérite plus d’être ménagé qu’un vulgaire ignorant qui les croit.

À l’égard de la construction de sa fable, Virgile est blâmé par quelques critiques, et loué par d’autres, de s’être asservi à imiter Homère. Pour moi, si j’ose hasarder mon sentiment, je pense qu’il ne mérite ni ces reproches ni ces louanges. Il ne pouvait éviter de mettre sur la scène les dieux d’Homère, qui étaient aussi les siens, et qui, selon la tradition, avaient eux-mêmes guidé Énée en Italie ; mais assurément il les fait agir avec plus de jugement que le poète grec : il parle comme lui du siége de Troie ; mais j’ose dire qu’il y a plus d’art et des beautés plus touchantes dans la description que fait Virgile de la prise de cette ville, que dans toute l’Iliade d’Homère. On nous crie que l’épisode de Didon est d’après celui de Circé et de Calypso ; qu’Énée ne descend aux enfers qu’à l’imitation d’Ulysse. Le lecteur n’a qu’à comparer ces prétendues copies avec l’original supposé, il y trouvera une prodigieuse différence. Homère a fait Virgile, dit-on ; si cela est, c’est sans doute son plus bel ouvrage.

Il est bien vrai que Virgile a emprunté du grec quelques comparaisons, quelques descriptions, dans lesquelles même pour l’ordinaire il est au-dessous de l’original. Quand Virgile est grand, il est lui-même ; s’il bronche quelquefois, c’est lorsqu’il se plie à suivre la marche d’un autre.

J’ai entendu souvent reprocher à Virgile de la stérilité dans l’invention : on le compare à ces peintres qui ne savent point varier leurs figures. Voyez, dit-on, quelle profusion de caractères Homère a jetés dans son Iliade : au lieu que, dans l’Énéide, le fort Cloanthe, le brave Gyas, et le fidèle Achate, sont des personnages insipides, des domestiques d’Énée, et rien de plus, dont les noms ne servent qu’à remplir quelques vers. Cette remarque me paraît juste ; mais j’ose dire qu’elle tourne à l’avantage de Virgile. Il chante les actions d’Énée, et Homère l’oisiveté d’Achille. Le poëte grec était dans la nécessité de suppléer à l’absence de son principal héros : et, comme son talent était de faire des tableaux plutôt que d’ourdir avec art la trame d’une fable intéressante, il a suivi l’impulsion de son génie en représentant avec plus de force que de choix des caractères éclatants, mais qui ne touchent point. Virgile, au contraire, sentait qu’il ne fallait point affaiblir son principal personnage et le perdre dans la foule : c’est au seul Énée qu’il a voulu et qu’il a dû nous attacher ; aussi ne nous le fait-il jamais perdre de vue. Toute autre méthode aurait gâté son poëme.

Saint-Évremond dit qu’Énée est plus propre à être le fondateur d’un ordre de moines que d’un empire. Il est vrai qu’Énée passe auprès de bien des gens plutôt pour un dévot que pour un guerrier ; mais leur préjugé vient de la fausse idée qu’ils ont du courage. Ils ont les yeux éblouis de la fureur d’Achille, ou des exploits gigantesques des héros de roman. Si Virgile avait été moins sage, si au lieu de représenter le courage calme d’un chef prudent, il avait peint la témérité emportée d’Ajax et de Diomède, qui combattent contre des dieux, il aurait plu davantage à ces critiques ; mais il mériterait peut-être moins de plaire aux hommes sensés.

Je viens à la grande et universelle objection que l’on fait contre l’Énéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les yeux sur ce défaut ; je suis persuadé qu’il le sentait lui-même, et que c’était la vraie raison pour laquelle il avait eu dessein de brûler son ouvrage. Il n’avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième, et le sixième livre, qui sont effectivement la plus belle partie de l’Énéide. Il n’est point donné aux hommes d’être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon ; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie : de cette haute élévation, où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. Le projet du mariage d’Énée avec une Lavinie qu’il n’a jamais vue ne saurait nous intéresser après les amours de Didon ; la guerre contre les Latins, commencée à l’occasion d’un cerf blessé, ne peut que refroidir l’imagination échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile de s’élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de l’Énéide soient sans beautés ; il n’y en a aucun où vous ne reconnaissiez Virgile : ce que la force de son art a tiré de ce terrain ingrat est presque incroyable ; vous voyez partout la main d’un homme sage qui lutte contre les difficultés ; il dispose avec choix tout ce que la brillante imagination d’Homère avait répandu avec une profusion sans règle.

Pour moi, s’il m’est permis de dire ce qui me blesse davantage dans les six derniers livres de l’Énéide, c’est qu’on est tenté, en les lisant, de prendre le parti de Turnus contre Énée. Je vois en la personne de Turnus un jeune prince passionnément amoureux, prêt à épouser une princesse qui n’a point pour lui de répugnance ; il est favorisé dans sa passion par la mère de Lavinie, qui l’aime comme son fils ; les Latins et les Rutules désirent également ce mariage, qui semble devoir assurer la tranquillité publique, le bonheur de Turnus, celui d’Amate, et même de Lavinie : au milieu de ces douces espérances, lorsqu’on touche au moment de tant de félicités, voici qu’un étranger, un fugitif, arrive des côtes d’Afrique. Il envoie une ambassade au roi latin pour obtenir un asile ; le bon vieux roi commence par lui offrir sa fille, qu’Énée ne lui demandait pas ; de là suit une guerre cruelle ; encore ne commence-t-elle que par hasard, et par une aventure commune et petite. Turnus, en combattant pour sa maîtresse, est tué impitoyablement par Énée ; la mère de Lavinie au désespoir se donne la mort ; et le faible roi latin, pendant tout ce tumulte, ne sait ni refuser ni accepter Turnus pour son gendre, ni faire la guerre ni la paix ; il se retire au fond de son palais, laissant Turnus et Énée se battre pour sa fille, sûr d’avoir un gendre, quoi qu’il arrive.

Il eût été aisé, ce me semble, de remédier à ce grand défaut : il fallait peut-être qu’Énée eût à délivrer Lavinie d’un ennemi, plutôt qu’à combattre un jeune et aimable amant qui avait tant de droits sur elle : et qu’il secourût le vieux roi Latinus au lieu de ravager son pays. Il a trop l’air du ravisseur de Lavinie : j’aimerais qu’il en fût le vengeur ; je voudrais qu’il eût un rival que je pusse haïr, afin de m’intéresser davantage au héros ; une telle, disposition eût été une source de beautés nouvelles ; le père et la mère de Lavinie, cette jeune princesse même, eussent eu des personnages plus convenables à jouer. Mais ma présomption va trop loin, ce n’est point à un jeune peintre[5] à oser reprendre les défauts d’un Raphaël ; et je ne puis pas dire, comme le Corrége : Son pittore anch’io.

  1. Voyez aussi ce qu’en 1771 Voltaire, dans ses Questions sur l’Encyclopédie, dit de Virgile.
  2. Livre XII, épigramme 68.
  3. Voici les paroles de M. A. Sénèque (Controverses, livre Ier) : « Virgilium illa felicitas ingenii in oratione soluta reliquit : Ciceronem eloquentia sua incarminibus destituit. » (B.)
  4. Voyez la traduction de quelques-uns par Voltaire, t. IV du Théâtre, p. 206-207.
  5. Cette phrase ne se trouve pas dans la traduction par Desfontaines. Elle est dans l’édition de 1733 ; l’auteur avait alors trente-neuf ans. (B.)