Esquisses morales.


Soyez plutôt maçon si c’est votre talent.
Boileau. 


Toute chose, tout homme a sa destination, sa vocation spéciale. Le désordre en tout résulte de spécialités méconnues ou détournées de leur route.
Leibniz.


Nous vivons dans un siècle et dans un pays où chacun se croit bon à tout, et où l’on amalgame ensemble les choses les moins conciliables. Rien n’est à sa place, ni personne non plus.

Un jeune homme, après avoir étudié le droit et l’équitation, se met à faire des vaudevilles ; il les fait mauvais, alors il fait des affaires ; il les fait mauvaises, alors on l’envoie quelque part receveur des finances ; la province l’ennuie, il obtient la direction d’un théâtre à Paris ; il ennuie tout Paris : alors il fait banqueroute, il change de nom, et devient le secrétaire d’un ministre, qui, une heure avant de tomber, le nomme inspecteur de quelque chose ; il inspecte donc quelque temps ; puis le voilà parti à la suite d’une légation… ou à la recherche d’une vente de carbonari… cela lui est bien égal. Il s’affuble là-bas de trois ou quatre croix ; non content de cela, il se marie ; et comme la spécialité ne le touche guère, il embrasse sa femme un matin, et repart avec une autre pour la France, où il en trouvera d’autres encore très-probablement ; et très-probablement aussi, on le verra plus tard avec une petite place dans les jeux, et publiant quelque livre sur la culture des betteraves ou sur l’éducation des jeunes personnes.

Et cet homme ne manquait originairement ni de moyens ni de qualités. S’il se fût voué à un art, à une carrière spéciale, il aurait pu s’en tirer avec honneur et distinction ; mais il a voulu tout faire, il n’a rien fait de bien, et il a fini par faire le mal. Funeste exemple !… que beaucoup de gens s’empresseront de suivre, fascinés par je ne sais quelle magie, mordus de je ne sais quelle rage, car les principes et les hommes vicieux se propagent et se multiplient d’eux-mêmes comme les herbes vénéneuses, tandis que le sage et la sagesse sont là comme des modèles qu’on admire encore, mais qu’on ne copie guère. Peut-être est-ce moins amusant : c’est surtout moins facile. Et puis il en est toujours de l’ordre moral comme de l’ordre physique ; une seule loi régit l’univers. Or, les plus horribles maladies sont contagieuses ; la santé ne l’est pas. Un homme se porte à merveille, je lui en fais mon compliment ; mais il n’en fait profiter qui que ce soit : un pestiféré donne la peste à tous ses amis et à tous ceux qui l’approchent. C’est que le mal seul est épidémique. — Pourquoi cela ? — Ah ! pourquoi ? Demandez-le à tout le monde, et personne ne vous le dira. Peut-être le saurons-nous un jour là haut… si nous y allons. — Tachons d’y aller.

Voyez comme Dieu, aux jours de la création, a divisé les élémens, attribué des propriétés diverses à chaque plante, à chaque minéral, à tout ce qui germe ou végète ; voyez comme il a doué d’un instinct caractéristique chacun des animaux qui parcourent la terre, les eaux ou les airs ! Tout se tient, tout se lie dans la nature, et rien ne se confond. C’est une chaîne immense, non interrompue, dont chaque anneau, large ou étroit, occupe éternellement la place qui lui fut assignée ; merveilleux ensemble d’innombrables parties, prisme incommensurable où s’harmonisent à l’œil des millions de couleurs et de nuances, symphonie intarissable qu’alimentent sans cesse des légions d’instrumens combinés, mêlés, enchevêtrés, et dont l’oreille distingue chaque voix et perçoit chaque note ! grand tout qui existe par la spécialité ! Ôtez les limites qui séparent chaque chose, et le monde s’en retournera au chaos. La fin du monde ne sera sans doute que la confusion de toutes les choses créées ; il n’y aura plus rien quand il n’y aura plus de spécialité.

Les sociétés humaines se sont organisées et taillées à l’instar et, pour ainsi dire, sur le patron de la nature, comme Dieu a fait l’homme à son image. Des choses de la religion aux choses de banque, de la justice à la police, des beaux-arts aux arts mécaniques, tout a été classé dans un ordre régulier, et renfermé dans des bornes dont une seule ne peut être franchie sans que l’existence ou la beauté de la société entière soit compromise. Chaque pierre de l’édifice social, quelque infime ou quelque grossière qu’elle paraisse, est nécessaire et harmonique où elle est : déplacez ou brouillez les pierres, adieu les proportions et la solidité ; et si c’est une colonne fondamentale à laquelle vous touchiez, adieu l’édifice lui-même. Gardons-nous donc de mêler la religion à la politique, les lois aux passions, la littérature au commerce, l’imagination à la matière : quand on en vient là, il y a perturbation générale, subversion sociale ; les empires s’abîment et se noient, comme la terre, au temps du déluge, lorsque l’océan roula sur les montagnes, et que les carpes se couchèrent dans le nid des colombes !…

Quand les païens, gens qui ont tout découvert et tout connu, excepté le vrai Dieu, imaginèrent de personnifier dans autant de divinités chaque vertu, chaque passion, chaque vice, chaque faculté de l’esprit, chaque force de la nature, ils montrèrent avec quelle intelligence exquise ils avaient compris et senti les causes, les moyens et le but de la création. Leur brillante religion était la traduction du monde physique et moral en poétiques symboles. En affectant à chaque dieu, déesse, nymphe ou démon, une puissance et des attributions distinctes, ils ont rendu un éclatant hommage au principe de la spécialité. Ils avaient des divinités supérieures et des divinités inférieures ; mais chacune d’elles régnait indépendante des autres dans le cercle qui lui avait été tracé ; et les plus grands dieux (si on en excepte Jupiter, maître de tout, et qui n’avait point d’attribution spéciale), les plus grands dieux ne pouvaient pas remplir l’office des plus petits. Mars n’eût jamais fait mouvoir les forges de Vulcain ; Apollon aurait mal porté le caducée de Mercure ; Junon, la toute-puissante Junon, n’aurait pas tressé de fraîches couronnes comme Flore. N’était-ce pas dire à chaque homme : Ouvre un sillon, entreprends une œuvre, et conduis-les jusqu’au bout, sans dévier, sans te détourner, sans compliquer par d’autres tâches la fatigue et la difficulté de celle que le destin ou ta volonté t’auront imposée : si tu veux faire bien, ne fais qu’une chose ; ne tente point avec ta vie éphémère ce que n’osent pas les dieux avec leur immortalité…

Génies, esprits, fées, anges même, nous retrouvons la spécialité dans toutes les théogonies : chaque être surnaturel est toujours chargé d’une fonction qui lui est propre, et dont il ne se départ point. Les fausses religions sont vraies en cela comme celle qui est la seule véritable. C’est aux hommes à se modeler sur ces divins exemples ; et à défaut de déesses ou de fées, nous avons maintenant vingt proverbes pour nous rappeler à la spécialité. Je ne les cite pas, parce que je déteste les citations, et que je répugne à redire même ce qui a été dit cent mille fois.

Mais n’y a-t-il pas des hommes privilégiés dont la pensée embrasse l’universalité des choses, et qui peuvent tout connaître, tout sentir, tout enseigner, tout faire enfin ? Je le crois. Il y en a deux ou trois tous les deux ou trois mille ans, et il en est de ces sublimes exceptions comme des monstres : la règle de la société ne leur est pas applicable. On met ceux-ci dans des cages de fer ; ceux-là se mettent sur des trônes d’or, inventent des religions, créent des empires… et l’univers continue à suivre au-dessous d’eux sa loi générale. D’ailleurs ces mortels extraordinaires font plutôt faire aux autres qu’ils ne font eux-mêmes : ils ont le don du commandement ; c’est là leur spécialité.

Le monde est plein de gens qui ont des connaissances très-variées, une grande facilité d’élocution, et qui vont jugeant, critiquant, prêchant. En vérité, ils parlent fort bien de tout. Ce n’est pas là l’embarras. Mais entre dire et faire il y a un abîme. Ces grands dissertateurs d’agriculture ne sauraient pas planter une laitue ; ces beaux parleurs de politique et d’administration, un greffier de village les embarrasserait ; ces superbes aristarques de poésie passeraient une heure à poser sur leurs pieds quatre vers prosaïques ; ces fameux capitaines en paroles seraient de détestables caporaux, si on les prenait au mot.

Dès qu’un homme consciencieux se dévoue à une carrière, à une fonction publique, à un art, à un métier, à une profession quelconque, magistrat ou commerçant, prêtre ou soldat, marin ou laboureur, poète ou géomètre, ouvrier même, il doit se dire : Combien la chose où je vais mettre la main s’est perfectionnée progressivement de siècle en siècle, d’homme en homme, avant ma naissance ! combien elle fera encore de progrès après ma mort. Ma vie sera donc bien peu devant l’immensité de mon œuvre, si je veux être, un jour, de ceux qui l’auront fait avancer d’un pas. Il faut donc m’y consacrer tout entier, car ce n’est qu’ainsi que j’aurai pu accomplir ma tâche humaine, et laisser quelque trace de mon passage sur la terre ou sur le coin de terre que j’occupe.

Celui qui se parlera ainsi méritera de réussir, et il réussira, non pas peut-être à faire fortune, qu’importe ? nous ne considérons ici que le côté noble des choses ; mais à se faire un nom illustre dans l’univers, ou une réputation honorable dans le cercle de sa destinée.

Il en est des professions dans la société comme des genres dans les arts. Ce ne sont ni les genres ni les professions qu’il faut considérer, mais la manière dont on traite les uns ou dont on remplit les autres. Il vaut mieux bien faire une petite chose que d’en faire médiocrement une grande. Le tout est de se rendre compte de soi-même, et de reconnaître à quoi l’on est bon… à moins que l’on ne soit bon à rien : ce qui est fort rare, malgré tout ce que nous voyons. Beaucoup de gens ne sont point aptes à ce qu’ils font ; cela ne veut pas dire qu’ils soient tout-à-fait ineptes : telle nullité serait peut-être une capacité, si elle était placée dans son jour. Au contraire, tel homme supérieur par les qualités de l’esprit serait quelquefois au-dessous d’une fonction vulgaire : qui peut le plus ne peut pas toujours le moins. C’est une consolation d’amour-propre pour la grande majorité des humains ; ne leur ôtons pas ce petit orgueil d’infériorité.

C’est une chose étonnante comme les gens qui ne font rien croient tout facile, et avec quelle légèreté ils traitent les gens occupés ! Ils supposent qu’avec un peu d’esprit naturel (et ils s’en supposent beaucoup) on supplée de reste à l’étude et à l’expérience des hommes et des affaires ; et quand l’envie leur en prend, ils se présentent d’emblée pour les plus hautes fonctions judiciaires ou administratives, et regardent en pitié les vrais travailleurs, qui montent péniblement et lentement tous les degrés hiérarchiques, et qu’on appelle avec une certaine fatuité des hommes spéciaux. Eh ! oui, messieurs, des hommes spéciaux ! et c’est ainsi qu’il en faut partout. Ils ne vont pas vous déranger, vous barrer le chemin dans vos généralités ; ils ne le pourraient pas sans doute ; mais pourquoi, vous, venir entraver leur carrière, et refouler leur existence afin d’établir la vôtre, en compromettant, par votre ignorance et votre incapacité relatives, la réputation d’esprit et de talent que vous aviez avant d’avoir une place ? Ainsi, vous vous imaginiez qu’il est fort aisé, par exemple, d’être préfet : il est effectivement fort aisé d’être un préfet médiocre, et je vous crois tout ce qu’il faut pour cela. S’agit-il d’arriver avec un habit brodé, de parler haut à ceux qui s’inclinent bas, de marcher le premier aux cérémonies, de dénoncer et de destituer de la bonne manière, de tout signer et de ne rien écrire, d’examiner à fond les qualités des pétitionnaires et très-légèrement leurs pétitions, de se soucier des intérêts du département comme un mauvais maître de pension s’inquiète d’un élève qui ne paie pas, de recevoir son monde fort peu et fort mal, afin sans doute qu’on ne dise pas que les appointemens du préfet servent à faire des amis au gouvernement (chose monstrueuse en administration !)… En vérité, dans tout ceci, je ne vois rien qui soit fort au-dessus d’une intelligence et d’un mérite ordinaires.

Eh bien ! il y aurait toujours quatre-vingt-six préfets excellens (comme il y en a eu quelques-uns dans un espace de trente ans), si l’on voulait toujours chercher la capacité, la moralité, la vocation spéciale où elles se trouvent, c’est-à-dire parmi les hommes déjà éprouvés ; si le chapitre des considérations, si les engagemens, si l’esprit de parti, le plus bête des esprits, comme je crains bien de l’avoir déjà dit quelque part ; si… que sais-je, moi ? Ce que je sais, tout ignorant que je sois, c’est que notre bonne terre de France produit certainement assez d’hommes de mérite et de vertu pour alimenter toutes les fonctions publiques. Ce n’est donc pas sa faute, ni la mienne, quand par hasard… quelques places… ne sont pas remplies, peut-être, aussi dignement qu’on le désirerait.

Nous arrivons à un point de la discussion fort délicat, fort embarrassant pour un homme qui a écrit quelques lignes dans sa vie, savoir : si les écrivains sont aptes aux fonctions politiques. Je vais me trouver placé entre mon dogme de la spécialité et mon orgueil littéraire : position tout aussi dramatique, s’il se peut, que celle d’Alzire et de cinquante princesses classiques, entre un sauvage et leur devoir. Charmant sauvage, il est vrai, qui a des plumes terribles sur la tête, un grand soleil sur la poitrine, peut-être même une massue de carton à la main, mais qui vous a des sentimens et un langage !… Ah ! peste ! Au surplus, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

L’autre jour, un gros fonctionnaire bien épais, bien satisfait, bien médiocre, me tint à peu près ce langage : « Ah ! ah ! vous y voilà ! il faut bien que vous en conveniez vous-même, vous avez reconnu le principe, et de conséquences en conséquences nous parvenons à celle-ci : que les hommes de lettres doivent continuer à barbouiller leur papier, et nous laisser faire les finances, la guerre, la justice. Nous n’allons pas les troubler dans leurs bibliothèques ou dans leurs méditations, qu’ils ne viennent pas nous encombrer dans les ministères et à la tribune. Chacun chez soi. Aussi bien ils n’y apportent que des rêves et de belles phrases ; et dans les affaires, voyez-vous, on a besoin de sens commun, on veut du positif : ce n’est pas là, je crois, votre spécialité à vous autres. » Et il faut avoir entendu, pour y croire, le rire énorme et foudroyant qui suivit ces phrases ; toutes les facultés physiques et intellectuelles du fonctionnaire s’étaient réunies dans cet éclat de rire ; le fonctionnaire tout entier faisait explosion.

— Et d’abord, lui répondis-je très-froidement, ne parlons pas d’hommes de lettres : je n’ai jamais su ce que c’était ; cela ne me représente absolument rien. Vous savez peut-être qu’il y a des historiens, des philosophes, des poètes : ce sont des gens qui passent leur vie à étudier l’homme, les peuples, la nature, tous les secrets de l’âme, tous les ressorts des sociétés, et à qui Dieu a donné la richesse de l’imagination, la force du jugement et la grâce de la parole, pour convaincre, instruire et charmer. Quant aux hommes de lettres, à moins qu’ils ne s’amusent, comme le dit M. Charles Nodier dans son Roi de Bohême, à éplucher des syllabes, à écosser des adverbes, à pondérer des hémistiches, je ne vois pas ce qu’ils font. C’est un titre que prennent beaucoup de gens fort étrangers à la vraie littérature, comme des gens qui ne sont ni avocats, ni magistrats, se font appeler hommes de loi. Il faudrait en finir avec ces dénominations vagues et banales, et pour cela, il faudrait que les hommes qui sont réellement quelque chose s’entendissent tous pour ne plus vouloir s’entendre nommer ainsi. Maintenant revenons à la question.

Les poètes, les philosophes, les historiens, sont-ils capables de bien remplir toutes les fonctions publiques ? — Oui, mille fois oui, et mille fois mieux que personne, malgré le vieux préjugé que j’ai honte de combattre encore. — Faut-il donc appeler les philosophes, les historiens et les poètes aux places politiques et administratives ? — Non, malgré leurs prétentions fort justes, mais peu réfléchies.

Me voilà en guerre avec bien du monde : je n’ai contre moi que les sots et les gens d’esprit. Quelles armées ! surtout une ! Il faut que mon navire fasse feu des deux bords. Il va le faire.

À quelles causes attribuer la prévention qui jadis en France excluait des fonctions administratives les écrivains, comme incapables ? prévention qui survit encore dans beaucoup de têtes, à présent même qu’elle n’est plus mise en pratique. À deux causes. Premièrement, à l’envie : les petits hommes, qui ont de tout temps occupé de grandes places, se gardaient bien de donner les moindres petites places à des grands hommes ; ils craignaient trop d’être étudiés par eux, toisés, évalués, et enfin éclipsés et supplantés ; ils se vengeaient d’avance en les tenant à l’écart, et se sauvaient de la peur par l’insolence. Secondement, à l’intrigue des médiocres écrivains : en effet, ceux-ci, ayant la conscience de leur impuissance littéraire, ont toujours cherché un dédommagement dans les emplois publics, et ils les ont souvent obtenus, précisément parce qu’ils sont médiocres : condition sine quà non aux yeux de leurs protecteurs, qui d’abord avec eux ne craignent pas les éclipses, et qui, de plus, peuvent se donner le plaisir de répéter à tout venant : « Vous voyez bien que ces messieurs ne sont pas si forts que nous ; » et le monde croit cela.

Et le monde croit une énorme fausseté ! Toutes les fois que le poète (je le prends pour exemple, parce que c’est de lui qu’on se défie davantage, et que d’ailleurs les différentes forces intellectuelles peuvent se concentrer dans son unité), toutes les fois que le poète ploie ses ailes et consent à s’abattre dans la région des affaires, il y conserve sa supériorité, il y apporte la lumière et l’harmonie. Comment veut-on qu’une tête organisée pour les conceptions les plus hautes et les plus profondes, pour les combinaisons les plus savantes ou les plus subtiles, perde tout à coup sa suprême intelligence en l’appliquant à des travaux et à des études qui sont à la portée d’intelligences inférieures ? Je ne dis pas qu’un grand écrivain sera nécessairement un grand homme d’état : le génie en politique est un miracle aussi rare que le génie en littérature, en arts ou en sciences ; et il y a phénomène dans la nature du miracle quand deux génies se rencontrent dans le même cerveau. Mais l’organisation poétique, le talent littéraire ont des droits imprescriptibles qui se retrouveront dans toutes les occupations de l’esprit et de l’entendement ; et, mettant toujours à part l’exception du génie, soyez sûr qu’un poète vraiment poète serait toujours, s’il le voulait bien, le premier parmi les premiers magistrats ou administrateurs de son temps. Quoi ! celui qui est doué d’une sorte de divination ne pourrait pas… Allons donc !

Et cependant je ne pense pas qu’on doive appeler les poètes et les grands écrivains aux affaires. Sans doute, dans cet ordre de choses, qui peut le plus peut le moins, mais non pas le plus et le moins à la fois. Quelque étendues que soient leurs facultés intellectuelles, ils n’ont qu’une force humaine, et la journée pour eux n’a que vingt-quatre heures, et la vie qu’un nombre incertain de journées. Si l’art leur tient encore au cœur parmi les tracas des fonctions publiques, ils ne donneront aux affaires que ces soins distraits que donne à sa femme un mari qui a une maîtresse ; et dans les emplois comme en ménage, rien ne vaut ni ne remplace l’assiduité. Ou bien ils voudront, par conscience et par amour-propre, dominer leur nouveau travail et leurs nouveaux collègues, et alors, adieu les longs rendez-vous de la Muse, et les rêveries au bord du fleuve, et les nuits si vite passées sur quelque vieux livre, et la jeune femme que l’on suit tout un jour et qu’on ne retrouvera plus, ou qu’on ne quittera jamais, et les grands artistes dont l’amitié est si belle, et tout ce qui fait qu’on a de la joie, des larmes, de l’enthousiasme, de la folie, de l’amour, du talent enfin !… À peine alors pourra-t-on dérober quelques instans furtifs aux travaux pénibles pour les études chéries, et l’art veut une vie entière. La capacité ne vous manque pas, qu’importe si le temps vous manque ? D’une manière ou de l’autre, il n’y a de salut que dans la spécialité. La vôtre, c’est la gloire littéraire, la gloire immortelle ; ne la quittez pas pour quelques avantages, trop achetés, pour une immortalité de trois jours. Ne descendez pas de votre trône : il resterait vide celui-là.

Eh quoi ! sentir en soi tout ce qu’il faut pour conduire les hommes ou diriger les affaires, et abandonner le monde aux médiocrités !… Et (chose bien plus triste) s’entendre traiter de visionnaire, de rêve-creux, de… monsieur le poète, par le plus petit homme politique !… Laissez dire ; laissez glapir à vos pieds cette éternelle criaillerie de l’infériorité envieuse. Ayez la noble conscience de vous-même et de votre mission. Lord Byron fuit les orages mesquins du parlement d’Angleterre pour essayer des tempêtes de l’océan, moins turbulentes encore que celles de son propre cœur ; et l’Europe entière se tourne vers l’exil du poète, et la voix lointaine d’une lyre fait plus de bruit que toutes les harangues de tous les pairs des trois royaumes. Il plaît à Voltaire de se mêler des choses de ce monde, de faire l’application de la littérature à la politique ; et, comme on l’eût dit de son temps, d’atteler Pégase au char du siècle ; quel ministre, quel député aura jamais l’influence politique de Voltaire, poète, historien et philosophe ? Quelle tribune sera jamais aussi élevée que celle de Ferney ? Donc, si vous voulez descendre dans l’arène des intérêts humains, présentez-vous avec vos armes de poète ; au moins serez-vous sûrs que l’on ne vous combattra point à armes égales. Qu’avez-vous besoin de fonctions officielles, pourquoi vous tourmenter de n’être ni électeurs ni éligibles ? vous serez les seuls élus des siècles. Vous lancez vos feuilles prophétiques, gouvernans et gouvernés se fâchent ou se moquent, puis les idées et les choses tournent comme vous le saviez d’avance, et c’est vous qui, par le fait, dirigez les hommes politiques à leur insu. Ils ne sont réellement que vos ministres. Ils se contentent de ce rôle, contentez-vous du vôtre ; et pour rester au-dessus d’eux, ne cherchez pas à être l’un d’eux.

Mais, si l’immortalité est beaucoup, la vie est bien quelque chose ; tout poète, tout philosophe que l’on soit, on a un corps, une famille, des besoins matériels, on n’est pas dépourvu de tout intérêt, de toute ambition de ce monde. Certes ; et je voudrais que la première dignité de l’état, pairie ou sénat, fût promise à la vieillesse des grands écrivains. Ils seraient un des élémens nécessaires et irrécusables de la nouvelle aristocratie. Je voudrais que dans leur jeunesse même, quand la fortune a des torts envers eux, la société s’empressât de les réparer, car il est certains travaux littéraires, les productions poétiques surtout, qui, selon les époques et les événemens, peuvent ne pas donner de long-temps les moyens d’exister à ceux dont ils honorent l’existence. Il n’est pas bon que le talent souffre, ou se dégrade pour ne plus souffrir. Quel inconvénient y aurait-il donc à ce que des emplois pour ainsi dire fictifs, qui ne seraient que des sortes de dotations honorables, procurassent aux jeunes écrivains qui n’ont rien que beaucoup de talent, des loisirs qu’ils occuperaient si bien ! En n’accordant ces nobles faveurs qu’à ceux qui les méritent réellement, et qui en ont réellement besoin, l’état ne ferait pas de folles dépenses, je vous en réponds. Cela se réduirait à peu de chose et à peu de personnes ; et ce peu d’argent ainsi semé, se récolterait en moisson dorée. — Par exemple, on crierait encore aux sinécures. C’est bien le cas, en vérité ! sinécures !… barbares ! Le lion et la giraffe ont des sinécures aussi, et personne ne s’en plaint, pas même les chevaux de fiacre.

Voilà ce que je répondis l’autre jour à ce gros fonctionnaire que vous avez oublié, j’espère, et dont nous ne parlerons plus.

Un des grands crimes de lèse-spécialité, c’est de confondre les beaux-arts avec les arts mécaniques dans les mêmes hommages ou dans les mêmes travaux : les beaux-arts, chose sublime ; les arts mécaniques, chose excellente, mais d’autant plus inconciliables ensemble, qu’ils paraissent se toucher par quelques points, et que l’opinion de la foule peut s’égarer facilement, si les limites qui séparent ces deux mondes ne sont pas sévèrement gardées.

C’est ainsi que le goût et la convenance réprouvent les savantes et magnifiques peintures dont on surcharge maintenant la porcelaine : on ne sait plus si Sèvres est une manufacture ou un atelier ; on ne sait plus si l’on tient une assiette ou un tableau. La transparence, la blancheur de la pâte, sont perdues sous les fonds entièrement peints et sous les sujets composés ; et l’art ne doit pas déployer toute sa magnificence sur une chose qui est déjà un chef-d’œuvre comme métier, et qui va se casser. Des fleurs, des oiseaux, des fruits, des arabesques, voilà ce qu’il faut pour de la peinture cuite; c’est ce qu’on faisait autrefois, et on faisait bien. La peinture alors n’était qu’un ornement qu’on rendait aussi parfait que possible, mais elle n’avait d’autre prétention que de relever encore la beauté de la porcelaine, comme un léger accompagnement fait valoir le chant. On lui savait gré de son rôle accessoire : c’était une reine qui vient en négligé honorer de sa présence une noce de fraîches villageoises. Aujourd’hui, dans cette joûte entre l’art et le métier, il y a un talent énorme, une difficulté immense, un luxe exorbitant, mais surtout un vrai chaos, un hymen incompatible, un enfantillage sacrilége. Cela me rappelle cet Anglais à qui l’on apportait un œuf dans lequel il y avait un poulet : « Vous serait-il égal, demanda-t-il, de me donner l’œuf et le poulet séparément ? je paierai tout ce qu’il faudra. »

C’était aussi une malheureuse idée que d’exposer les produits de l’industrie sous les voûtes du Musée. L’industrie doit avoir un culte spécial dans un temple à elle, et ce temple ne saurait être trop splendide ; mais ne plaçons plus Mercure sur les autels d’Apollon. Il en résultait d’ailleurs d’étranges méprises et des comparaisons grotesques : en voyant les toiles de Jouy si près de celles de Raphaël ou de Rubens, il y avait de braves gens… des électeurs, parbleu ! qui se demandaient entre eux : « Que préférez-vous de ce velours peint, de cette popeline brochée, ou bien de cette descente de croix et de cette tête de vierge ? — Ma foi !… — Et vous, croyez-vous que M. Fabrick ait autant de talent que M. Michel-Ange ? — Eh, eh ! — Pour moi, parmi tant de chefs-d’œuvre de natures si diverses, je craignais toujours qu’il ne prît fantaisie à quelque industriel de mettre une camisole de flanelle à la Diane, ou des bas de coton à l’Antinoüs.

Les théâtres de Paris se perdent, et perdent l’art en sortant tous de leur spécialité. L’Opéra-Comique avec ses décorations, la Comédie-Française avec ses mélodrames, sont des grands seigneurs ruinés dans des opérations commerciales ; et cette rage de mise en scène, qui a passé du mimodrame de Franconi jusqu’au Vaudeville !… Les entrepreneurs se trompent étrangement : ils croient que tout le monde veut la même chose ; cela n’est pas. Il y a un public pour chaque genre, plus ou moins nombreux, il est vrai, en raison inverse de la hauteur et de la beauté du genre ; mais enfin c’est le public spécial qui doit alimenter journellement chaque théâtre. Les faits répondent d’avance à toutes les objections : quels sont les théâtres qui prospèrent le plus depuis plusieurs années ? ce sont les Italiens et le Gymnase, deux spécialités bien distinctes : les Italiens, où l’on ne va chercher que le seul enchantement de la musique, et de la musique étrangère, sans l’auxiliaire des ballets ; le Gymnase, petite représentation de notre petite société, avec sa gaieté prétentieuse et ses passions bourgeoises, mais qui se contente de nous donner toutes ces petites choses assaisonnées de beaucoup de grâce, d’esprit et de fraîcheur ; et qui, pour attirer un public nombreux et choisi, comme on dit, n’appelle jamais une décoration au secours d’une situation intéressante, ni de beaux costumes pour escorter des bons mots. Je sais qu’il existe à Paris un certain nombre d’amateurs qui vont à un grand opéra pour les vers, à une tragédie pour une toile de fonds, au Vaudeville pour la musique, aux Variétés pour une pièce sentimentale, aux chevaux de Franconi pour les couplets, et ainsi de suite ; c’est évidemment la dernière classe d’amateurs, et j’espère encore que ce n’est pas la plus nombreuse. Mais, pour ne parler que des gens qui ont à peu près l’usage de leur raison, il est de fait que l’esprit de l’homme tend à l’unité ; chacun a des goûts particuliers, et cherche son plaisir où il le trouve. Sans doute, Polyeucte, Phèdre ou le Misanthrope n’ont jamais eu et n’auront jamais la vogue des Deux Forçats ou du Mariage d’inclination ; plus l’art s’élève, moins il y a d’intelligences pour le suivre, c’est une loi de tous les temps et de tous les lieux ; mais croyez-vous qu’en nous donnant des mélodrames moins Frédérick, ou des vaudevilles moins les couplets, vous repeuplerez la solitude du Théâtre-Français ? Non. Vous verrez déserter ce qui vous restait de public, et vous n’embaucherez pas le public des boulevarts, qui trouve là-bas les genres qu’il aime, plus franchement traités et beaucoup mieux représentés. Si le mauvais goût, le défaut de grands acteurs, mille circonstances, frappent momentanément de stérilité la représentation de nos chefs-d’œuvre tragiques et comiques, ce n’est pas une raison pour fermer le Théâtre-Français, ni surtout pour le dénaturer. C’est au gouvernement à le soutenir comme un luxe nécessaire, comme une gloire nationale, jusqu’à ce qu’un grand tragédien, une grande actrice y ramènent la foule, qui ne se remue que pour les acteurs. Or, il ne se formera pas de grands artistes, si l’on ne joue plus les grandes pièces, et si l’on n’encourage pas les poètes qui conservent encore le feu sacré. On a beaucoup crié contre les subventions accordées aux grands théâtres ; le principe en est excellent, mais l’application et le mode de répartition l’ont rendu illusoire et même abusif. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas que les étrangers qui visitent Paris rapportent dans leurs pays que Corneille, Racine, Molière, n’ont plus de prêtres ni d’adorateurs dans leur propre temple. Le Théâtre-Français n’est pas seulement une spéculation, c’est un monument d’art, où le type du beau, c’est-à-dire d’un genre de beau, doit être à jamais conservé, fût-ce même aux dépens de la liste civile et du trésor public. L’honneur de la France y est intéressé comme à la conservation de ses bibliothèques et de ses musées, dont l’entretien coûte fort cher aussi, pas assez encore, et qui ne pourraient être rayés que d’un budget vandale.

Mais, à côté du Théâtre-Français classique, je voudrais qu’on élevât un théâtre spécial pour la tragédie nouvelle, pour le drame historique ou poétique. L’un sous l’invocation de Racine, l’autre sous celle de Shakespeare (ce sont deux puissans dieux !), grandiraient parallèlement, en se prêtant le mutuel secours de leur rivalité. De cette manière, les poètes dans le goût ancien ne se plaindraient pas que les novateurs veulent usurper leur territoire, et les poètes dans le genre moderne n’auraient plus à dire que les autres leur prêtent la place de loin en loin et de mauvaise grâce. Ces deux théâtres, si différens et si égaux, auraient chacun son public, chacun ses partisans et ses détracteurs ; tant mieux, l’art vit de discussions, comme l’amour de querelles. Il y aurait deux camps ennemis peut-être, mais au moins les deux bannières seraient nobles et glorieuses. Jamais le nouveau genre tragique ne pourra prospérer ni même se montrer tout ce qu’il est que sur un théâtre ad hoc. Quand on joue ce soir un ouvrage dans telle manière, demain un ouvrage dans telle autre, et cela sur les mêmes planches, il en résulte une indécision funeste dans le goût du public et dans le jeu des acteurs, puis l’habitude et la routine finissent par l’emporter, et le nouveau ne paraît plus que bizarre. Avec un théâtre spécial, acteurs, auteurs, pièces et public, tout serait homogène. Chaque spectateur, en prenant son billet, saurait clairement ce qu’il va entendre : on n’arriverait plus pour juger le genre, mais seulement la manière dont il est traité. Alors les chutes et les succès seraient réellement des succès et des chutes. Un pareil théâtre deviendrait le rendez-vous de tout ce qui sent et comprend la haute poésie moderne dans toutes les classes de la société ; car le public artiste est prélevé sur bien des masses inertes, et la nature distribue le goût et l’instinct des arts comme elle fait de la beauté, sans s’informer du rang, de la fortune, ni même de l’instruction. Avec ses ressources dans la forte imagination des poètes de la nouvelle école, avec ses vives sympathies dans les jeunes esprits, qu’on ne donne pas de subvention à ce théâtre ; mais qu’on lui donne une tragédienne naturelle, poétique et passionnée comme madame Dorval !

Si j’avais encore trois cents pages blanches devant moi, je vous entretiendrais touchant la spécialité du génie, de la physionomie, de la destinée de chaque peuple et de chaque siècle ; du moins je ne finirai point cette page sans vous faire remarquer que l’Italie, toute déchue de puissance politique, toute dépourvue de richesse industrielle, et peut-être à cause de tant d’infortunes, est la reine de tous les arts, depuis et avant même la renaissance. Poésie, architecture, peinture, musique, sculpture : voilà les cinq couronnes de l’Italie ; quelle magnifique compensation qu’une telle spécialité ! Que ce soit Dante, Michel-Ange, Raphaël, Canova ou Rossini ; toujours un Italien a tenu en Europe le sceptre d’un art. L’un tombe, un autre paraît. Uno avulso non déficit alter, comme l’a dit un italien d’Auguste.

Je vous dirai encore qu’une femme anglaise est une blanche et rose apparition ; qu’une femme allemande est une tendre colombe, une fraîche Ondine qui a déjà son âme ; qu’une femme française est une vive gazelle, une nymphe aux milles grâces ; mais que la femme, la vraie femme, la femme de l’homme, est une brune Andalouse.

Nous nous en tiendrons, si vous le voulez bien, à cette dernière spécialité.


Émile Deschamps.