Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction/Préface

Félix Alcan (p. 1-7).


Nous publions la seconde édition de l’Esquisse d’une Morale, conformément au manuscrit laissé par l’auteur en vue de cette seconde édition, et avec les diverses corrections qu’il avait indiquées[1].

Alfred Fouillée.



PRÉFACE DE L’AUTEUR


Un penseur ingénieux a dit que le but de l’éducation était de donner à l’homme le « préjugé du bien[2] ». Cette parole fait ressortir quel est le fondement de la morale ordinaire. Pour le philosophe, au contraire, il ne doit pas y avoir dans la conduite un seul élément dont la pensée ne cherche à se rendre compte, une obligation qui ne s’explique pas, un devoir qui ne donne pas ses raisons.

Nous nous proposons donc de rechercher ce que serait et jusqu’où pourrait aller une morale où aucun « préjugé » n’aurait aucune part, où tout serait raisonné et apprécié à sa vraie valeur, soit en fait de certitudes, soit en fait d’opinions et d’hypothèses simplement probables. Si la plupart des philosophes, même ceux des écoles utilitaire, évolutionniste et positiviste, n’ont pas pleinement réussi dans leur tâche, c’est qu’ils ont voulu donner leur morale rationnelle comme à peu près adéquate à la morale ordinaire, comme ayant même étendue, comme étant presque aussi « impérative » dans ses préceptes. Cela n’est pas possible. Lorsque la science a renversé les dogmes des diverses religions, elle n’a pas prétendu les remplacer tous, ni fournir immédiatement un objet précis, un aliment défini au besoin religieux ; sa situation à l’égard de la morale est la même qu’en face de la religion. Rien n’indique qu’une morale purement scientifique, c’est-à-dire uniquement fondée sur ce qu’on sait, doive coïncider avec la morale ordinaire, composée en grande partie de choses qu’on sent ou qu’on préjuge. Pour faire coïncider ces deux morales, les Bentham et leurs successeurs ont trop souvent violenté les faits ; ils ont eu tort. On peut, d’ailleurs, très bien concevoir que la sphère de la démonstration intellectuelle n’égale pas en étendue la sphère de l’action morale, et qu’il y ait des cas où une règle rationnelle certaine puisse venir à manquer. Jusqu’ici, dans les cas de ce genre, la coutume, l’instinct, le sentiment ont conduit l’homme ; on peut les suivre encore à l’avenir, pourvu qu’on sache bien ce qu’on fait, et qu’en les suivant on croie obéir, non à quelque obligation mystique, mais aux impulsions les plus généreuses de la nature humaine, en même temps qu’aux plus justes nécessités de la vie sociale.

On n’ébranle pas la vérité d’une science, par exemple de la morale, en montrant que son objet comme science est restreint. Au contraire, restreindre une science, c’est souvent lui donner un plus grand caractère de certitude : la chimie n’est qu’une alchimie restreinte aux faits observables. De même nous croyons que la morale purement scientifique doit ne pas prétendre tout embrasser, et que, loin de vouloir exagérer l’étendue de son domaine, elle doit travailler elle-même à le délimiter. Il faut qu’elle consente à dire avec franchise : dans tel cas je ne puis rien vous prescrire impérativement au nom du devoir ; plus d’obligation alors, ni de sanction ; consultez vos instincts les plus profonds, vos sympathies les plus vivaces, vos répugnances les plus normales et les plus humaines ; faites ensuite des hypothèses métaphysiques sur le fond des choses, sur la destinée des êtres et la vôtre propre ; vous êtes abandonnés, à partir de ce point précis, à votre « self-government ». — C’est la liberté en morale, consistant non dans l’absence de tout règlement, mais dans l’abstention du règlement scientifique toutes les fois qu’il ne peut se justifier avec une suffisante rigueur. Alors commence en morale, la part de la spéculation philosophique, que la science positive ne peut ni supprimer, ni entièrement suppléer. Lorsqu’on gravit une montagne, il arrive qu’à un certain moment on est enveloppé dans des nuages qui cachent le sommet, on est perdu dans l’obscurité. Ainsi en est-il sur les hauteurs de la pensée : une partie de la morale, celle qui vient se confondre avec la métaphysique, peut être à jamais cachée dans les nuages, mais il faut qu’elle ait aussi une base solide et qu’on sache avec précision le point où l’homme doit se résigner à entrer dans le nuage.

Parmi les travaux récents sur la morale, les trois qui, à divers titres, nous ont paru les plus importants sont en Angleterre, les Data of Ethics, de Spencer ; en Allemagne, la Phénoménologie de la conscience morale, de M. de Hartmann ; en France, la Critique des systèmes de morale contemporains, de M. Alfred Fouillée. Deux points nous semblent ressortir à la fois de la lecture de ces ouvrages d’inspiration si différente : d’une part, la morale naturaliste et positive ne fournit pas de principes invariables, soit en fait d’obligation, soit en fait de sanction ; d’autre part, si la morale idéaliste peut en fournir, c’est à titre purement hypothétique et non assertorique. En d’autres termes, ce qui est de l’ordre des faits n’est point universel, et ce qui est universel est une hypothèse spéculative. Il en résulte que l’impératif, en tant qu’absolu et catégorique, disparaît des deux côtés. Nous acceptons pour notre propre compte cette disparition, et au lieu de regretter la variabilité morale qui en résulte dans de certaines limites, nous la considérons au contraire comme la caractéristique de la morale future ; celle-ci, sur divers points, ne sera pas seulement αὐτὁνομος, mais ἅνομος. Contrairement aux spéculations transcendantes de M. de Hartmann sur la folie du vouloir-vivre et sur le nirvâna imposé par la raison comme devoir logique, nous admettons avec Spencer que la conduite a pour mobile la vie la plus intense, la plus large, la plus variée, tout en concevant d’une autre manière que Spencer la conciliation de la vie individuelle avec la vie sociale. D’autre part, avec l’auteur de la Critique des systèmes de morale contemporains, nous reconnaissons que l’école anglaise et l’école positiviste, qui admettent un inconnaissable, ont eu tort de proscrire toute hypothèse individuelle à ce sujet ; mais nous ne pensons pas, avec ce même auteur, que l’inconnaissable puisse fournir même un « principe pratiquement limitatif et restrictif de la conduite », principe de pure justice qui serait comme un intermédiaire entre l’impératif catégorique de Kant et la libre hypothèse métaphysique. Les seuls « équivalents » ou « substituts » admissibles du devoir, pour employer le même langage que l’auteur de la Liberté et le Déterminisme, nous semblent être :

1° La conscience de notre pouvoir intérieur et supérieur, à laquelle nous verrons se réduire pratiquement le devoir ;

2° L’influence exercée par les idées sur les actions ;

3° La fusion croissante des sensibilités et le caractère toujours plus social de nos plaisirs ou de nos douleurs ;

4° L’amour du risque dans l’action, dont nous montrerons l’importance jusqu’ici méconnue ;

5° L’amour de l’hypothèse métaphysique, qui est une sorte de risque dans la pensée.

Ces divers mobiles réunis sont pour nous tout ce qu’une morale réduite aux seuls faits et aux hypothèses qui les complètent pourrait mettre à la place de l’ancienne obligation catégorique. Quant à la sanction morale proprement dite, distincte des sanctions sociales, on verra que nous la supprimons purement et simplement, parce que, comme « expiation », elle est au fond immorale. Notre livre peut donc être considéré comme un essai pour déterminer la portée, l’étendue, et aussi les limites d’une morale exclusivement scientifique. Sa valeur, par conséquent, peut subsister indépendamment des opinions qu’on se fait sur le fond absolu et métaphysique de la moralité.


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  1. Pour l’appréciation de cette œuvre magistrale, voir notre livre intitulé :
    P. S. La Morale, l’Art et la Religion d’après Guyau.
  2. Vinet.