Espagne, poésie/La Fontaine du cimetière

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Espagne, poésie
Revue des Deux Mondes, période initialetome 27 (p. 975).

LA FONTAINE DU CIMETIÈRE.

À la morne chartreuse, entre des murs de pierre,
En place de jardin l’on voit un cimetière,
Un cimetière nu comme un sillon fauché,
Sans croix, sans monumens, sans tertre qui se hausse :
L’oubli couvre le nom, l’herbe couvre la fosse ;
La mère ignorerait où son fils est couché.

Les végétations maladives du cloître
Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,
Dans l’humidité froide à l’ombre des longs murs ;
Des morts abandonnés douces consolatrices,
Les fleurs n’oseraient pas incliner leurs calices
Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

Au milieu, deux cyprès à la noire verdure
Profilent tristement leur silhouette dure,
Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux !
Pendant que du bassin d’une avare fontaine
Tombe en frange effilée une nappe incertaine
Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.

Par les saints ossemens des vieux moines filtrée
L’eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée,
Que pour en boire un peu je m’approchai du bord.
Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,
Je me sentis saisi par un frisson de fièvre :
Cette eau de diamant avait un goût de mort !

Chartreuse de Miraflores, près de Burgos