Episode de la vie d'un joueur californien

Episode de la vie d'un joueur californien
Revue des Deux Mondes3e période, tome 13 (p. 448-462).


ÉPISODE


DE LA VIE D’UN JOUEUR




Il s’en est toujours pris à la fatalité. Certes rien n’était plus contraire à ses habitudes que de sortir sur la Plaza dès sept heures du matin ; on ne le rencontrait guère en aucun lieu public de Sacramento avant deux heures de l’après-midi. Aussi, bien des années plus tard, repassant les événemens de sa vie hasardeuse, dut-il conclure que la fatalité s’en était mêlée. La promenade matinale de M. Oakhurst avait eu cependant une cause des plus simples. À six heures et demie, la banque ayant gagné par ses mains une somme de vingt mille dollars, il s’était levé de la table de pharaon qu’il présidait, avait cédé sa place à un second lui-même et s’était retiré sans qu’aucune des pâles figures de joueurs fiévreusement penchées sur les cartes l’eût seulement remarqué. Une surprise l’attendait dans sa chambre à coucher lorsqu’il y rentra : par la fenêtre, qu’on avait oublié de fermer, ruisselaient les rayons du soleil. L’extraordinaire beauté de cette matinée d’été, peut-être aussi le charme d’une fantaisie toute nouvelle, l’arrêtèrent au moment de tirer les rideaux pour rétablir la nuit propice à son sommeil. Il hésita, puis, saisissant son chapeau, descendit dans la rue.

Les gens sortis de si bonne heure appartenaient à une classe qui lui était inconnue : c’étaient des revendeurs courant de ci et de là, de petits marchands qui ouvraient leurs boutiques, des servantes balayant le pas de la porte, parfois un enfant. M. Oakhurst regardait tout le monde avec une curiosité froide, mais sans mélange de ce dédain qu’il accordait si libéralement d’ordinaire à la partie plus prétentieuse de l’espèce humaine avec laquelle il était en relations habituelles. Au fond, il n’était pas insensible à l’étonnement admiratif des femmes du peuple, à l’effet que produisaient parmi elles son visage et sa tournure, remarquables même dans un pays où tous les hommes sont beaux. Ce sceptique qui dans l’orgueil de son isolement social eût été de glace devant les coquetteries de quelque belle dame regarda tout ému une petite fille hâve et déguenillée qui courait obstinément à ses côtés, et la petite fille eut lieu de constater deux choses, d’abord qu’il avait la main généreuse, ensuite que les yeux noirs si hardis de ce magnifique monsieur étaient en réalité d’un gris très tendre et très doux. Personne ne devait jamais faire cette dernière découverte, sauf les enfans. Par une faiblesse qui n’est pas incompatible avec certain endurcissement, M. Oakhurst les aimait.

Il y avait un petit jardin devant une maisonnette blanche de la petite rue qu’il avait prise. Ce jardin était rempli de roses, d’héliotropes et de verveines ; il s’arrêta ravi, — non que ces fleurs fussent rares, mais il les avait jusque-là vues dans les bouquets surtout. Pensait-il en faire hommage à la piquante Elslinda, qui donnait des représentations au bénéfice tout spécial de M. Oakhurst, assurait-elle, ou à l’étourdissante miss Montmorency, avec qui le soir même il devait souper ? — Non, il les admirait pour elles-mêmes parce que, toutes fraîches de rosée, elles n’avaient été encore touchées par personne.

Cependant il continua son chemin, et, ayant gagné la Plaza, finit par s’asseoir sur un banc à l’ombre d’un arbre à coton. La matinée était radieuse, l’air si calme que le moindre bruissement dans le feuillage des sycomores ressemblait au profond soupir du réveil. À perte de vue, les sierras se détachaient sur un ciel si lointain qu’on n’aurait pu en discerner la couleur positive. C’était une teinte nacrée dont le contraste avec le paysage qu’elle éclairait était vraiment éblouissant. M. Oakhurst, surpris lui-même et presque honteux de ce qu’il éprouvait, ôta son chapeau, s’étendit à demi sur le banc, et resta ainsi le visage levé vers ce beau ciel dans une immobilité telle que les oiseaux finirent par sautiller autour de lui ; un grincement de roues sur le sable de l’allée ne tarda pas du reste à les mettre en fuite. Levant la tête, Oakhurst vit un homme qui s’avançait avec lenteur, traînant un petit chariot informe : à la bizarrerie du véhicule, à l’air capable et convaincu avec lequel on le dirigeait, il devina que le chariot devait être l’invention et l’œuvre de l’homme ; puis il s’aperçut que le visage même de cet homme ne lui était pas étranger. Avec la faculté qui lui était propre de ne jamais oublier quiconque lui avait tenu tête au jeu, il classa immédiatement ce gros garçon sous la rubrique : San-Francisco, salon de la Polka, — y a perdu son salaire de la semaine, soixante-dix dollars environ sur la rouge ; — n’est plus revenu.

Le regard indifférent qu’il fixa sur l’étranger ne trahit du reste aucune de ses réminiscences. L’autre au contraire rougit jusqu’aux oreilles, puis s’arrêta déconcerté, un mouvement involontaire l’ayant rapproché d’Oakhurst, qui put ainsi se rendre compte dans les moindres détails du contenu de la voiture. Il avait déjà vu que c’était une femme, une femme à demi assise, à demi couchée. C’était une personne de la pâleur la plus intéressante, maigre sans doute, avec des yeux enfoncés dans l’orbite et cernés de noir ; de cruelles souffrances et un isolement prolongé avaient dû l’élever bien au-dessus du lourdaud qui l’accompagnait. Il y avait quelque chose de timide et de virginal dans sa physionomie et ses manières, une pureté singulière répandue jusque dans les plis de sa robe. Cette robe par parenthèse, si simple qu’elle fût, révélait le goût le plus original et le plus sûr ; elle devait être l’œuvre de la main effilée, presque diaphane, qui reposait sur le bord du chariot, comme le chariot lui-même devait être celle de la main lourde et massive du mari. Sans doute ces deux êtres si dissemblables étaient mari et femme.

Un accident quelconque venait d’arriver à l’une des roues. Oakhurst se leva obligeamment pour porter secours. Tandis que l’on hissait la voiture sur le talus de la contre-allée, la main de la jeune femme se posa involontairement sur le bras qui s’avançait pour la soutenir et y resta un instant, blanche et froide comme la neige, puis, comme la neige aussi, pensa Oakhurst, elle parut se fondre et s’évanouir. Les deux hommes échangèrent quelques mots de politesse qui furent le prélude, on ne sait comment, d’une conversation. Cette conversation apprit à Oakhurst que depuis deux ans Mme Decker avait été presque impotente, que tout récemment encore elle se voyait condamnée à garder le lit, mais que M. Decker, étant maître-charpentier, avait eu l’heureuse idée de construire cette chaise roulante qui lui permettait de faire prendre l’air à sa femme avant d’aller travailler. C’était la seule heure de liberté qu’il eût de toute la journée, et puis ils attiraient moins l’attention de si grand matin. Ils avaient consulté beaucoup de médecins, mais inutilement. Le conseil leur avait été donné plus d’une fois d’aller prendre les eaux ; c’était malheureusement une trop grosse dépense. M. Decker avait bien mis une fois quatre-vingts dollars de côté à cet effet, mais un pick-pocket l’avait volé à San-Francisco ; M. Decker était si maladroit !.. — Cette réflexion, bien entendu, fut intercalée par la femme. Jamais depuis ils n’avaient pu faire assez d’économies ; aussi le projet des eaux était-il abandonné. Quels misérables que ces pick-pockets !

La figure du mari était devenue pourpre, celle d’Oakhurst restait impassible. Il parut partager l’opinion de Mme Decker sur les pick-pockets et continua de marcher à côté de la voiture, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au petit jardin devant lequel il avait déjà fait halte une fois. Là, il pria ses nouvelles connaissances de l’attendre une minute, et, entrant dans la maisonnette, abasourdit le propriétaire par l’offre d’une somme extravagante en échange de ses plus belles fleurs. Bientôt on le vit revenir avec une brassée de roses qu’il déposa sur les genoux de la malade. Tandis qu’elle les contemplait avec un plaisir enfantin, M. Oakhurst entraîna le mari à l’écart. — Peut-être, dit-il tout bas au mari, peut-être avez-vous eu raison d’expliquer la chose comme vous l’avez fait. Vous pourrez dire maintenant que, le voleur ayant été arrêté, vous êtes rentré en possession de votre argent.

Il glissa tranquillement quatre pièces d’or de vingt dollars dans la large main de M. Decker ahuri et sans voix. — Dites cela, ou autre chose, tout ce que vous voudrez, entendez-vous, excepté la vérité, — que vous ne direz jamais, il faut me le promettre.

L’homme promit, et M. Oakhurst revint près de la petite voiture. Il lui parut que les joues de la pauvre femme avaient emprunté quelque chose à l’éclat des roses, et que je ne sais quoi d’humide qui ressemblait à une goutte de rosée brillait tout au fond de ses yeux ; mais il ne lui laissa pas le temps de le remercier, et, levant son chapeau, s’éloigna précipitamment. J’ai le regret de dire que M. Decker manqua le soir même à sa promesse. Dans la bonté de son cœur, il s’offrit en victime dévouée sur l’autel de l’amour conjugal et sacrifia son bienfaiteur avec lui. Il est juste d’ajouter d’ailleurs qu’il s’extasia en même temps sur la noblesse des procédés de M. Oakhurst, et que, dans l’excès de son enthousiasme, il para même de couleurs romanesques les vices bien connus du banquier des jeux. — Et maintenant, mon Elsie, dis que tu me pardonnes, supplia le brave Decker, tombant à genoux devant sa femme. J’ai agi pour le mieux. C’était à ton intention, chérie, que j’avais mis l’argent sur ces satanées cartes. Je croyais en gagner une pile, assez pour t’emmener aux eaux et pour t’acheter une robe neuve par-dessus le marché.

Mme Decker l’embrassa : — Je te pardonne, mon pauvre Joe, dit-elle les yeux fixés au plafond avec un sourire mélancolique, tu devrais être puni pour m’avoir trompée, pour avoir inventé cette absurde histoire, mais n’en parlons plus. Si tu me promets de ne pas recommencer, je te pardonne.

Elle prit la gerbe parfumée qui s’épanouissait sur la table, embellisant d’un luxe éphémère ce modeste intérieur, éleva les roses jusqu’à son visage, puis au bout d’un instant elle dit derrière leur feuillage : — Joe !

— Qu’est-ce, mon amour ?

— Crois-tu que ce monsieur… Comment l’appelles-tu ?.. Jack Oakhurst, t’aurait rendu cet argent, si je n’avais pas raconté ton aventure ?

— Oui, s’écria M. Decker avec élan, il l’aurait rendu tout de même.

— Même s’il ne m’avait pas vue du tout ?

M. Decker leva la tête. Sa femme s’était arrangée pour se cacher tout entière derrière le bouquet de roses, sauf les yeux, qui brillaient d’une flamme singulière.

— Non, c’est toi qui as tout fait, Elsie, c’est parce qu’il t’a vue qu’il s’est montré si généreux.

Le lendemain matin, Mme Decker montra une irritabilité nerveuse inexplicable en atteignant la Plaza ; elle demanda brusquement à son mari de la ramener chez elle, puis parut fort surprise de rencontrer M. Oakhurst, et douta même d’abord que ce fût lui, s’il faut en croire la question qu’elle adressa négligemment au digne Joe : — Ne serait-ce pas là l’étranger d’hier ?

Son accueil fut d’une froideur telle que M. Oakhurst pensa aussitôt : — Son mari lui a tout avoué ; maintenant elle me déteste.

Mais, quelque pénétrant qu’il fût dans ses appréciations, cette femme-là était de force à les déjouer toutes.

La conversation fut très courte. Oakhurst s’informa de l’adresse du chantier de M. Decker pour affaires, eut-il soin de dire, et prit congé avec un grand salut, sans même regarder Mme Decker.

À peine se fut-il éloigné que celle-ci devint de la plus brillante gaîté. L’honnête maître charpentier en fut frappé comme de l’une des gracieuses anomalies du caractère de sa compagne. — Tu as été un peu dure pour lui, un peu dure, Elsie, lui dit-il d’un air de regret. Il aura pu croire que j’avais manqué à ma parole.

— Bah ! dit Elsie d’un air dégagé.

À quelques jours de là, le propriétaire des sources sulfureuses de San-Isabel reçut le billet suivant d’une écriture aristocratique qui lui était familière :

« Mon cher Stève, j’ai pensé à votre offre de prendre une part d’intérêt dans l’établissement, et j’y souscris ; mais vos eaux ne deviendront jamais à la mode, si l’on n’est pas sûr d’y trouver une installation élégante digne des cliens que je vous enverrai. Je tiens donc absolument à ce que l’hôtel soit augmenté ; on y ajoutera une annexe et quelques chalets. À cet effet, j’envoie un entrepreneur capable, qui entrera immédiatement en besogne. Il emmène avec lui sa femme très souffrante ; ayez soin de tous les deux comme s’il s’agissait des nôtres. Peut-être, après les courses, irai-je vous faire une visite, mais mon intention n’est pas d’établir des jeux cette année. À vous,

« Jack Oakhurst. »

— Je comprends, fit observer l’un des collègues de M. Oakhurst à qui la lettre fut communiquée, je comprends que Jack fasse bâtir, car c’est une spéculation qui, s’il vient ici régulièrement, pourra être fort belle ; mais pourquoi ne pas fonder sans retard une banque, afin de rentrer dans une partie au moins de l’argent qu’il met en circulation ? Je voudrais, ma foi, deviner son jeu.

La saison avait été prospère pour M. Oakhurst et désastreuse pour plusieurs membres du corps législatif, juges, colonels et autres, qui avaient recherché sur le coup de minuit son agréable société. Pourtant il s’ennuyait à Sacramento. Depuis quelque temps, il avait pris l’habitude de promenades matinales qui excitaient au plus haut degré la curiosité de ses amis des deux sexes. On avait lancé des espions à sa poursuite, et le résultat de cette inquisition avait paru plus étrange que tout le reste. Qu’avait-on découvert en effet ? — Que M. Oakhurst se dirigeait vers la Plaza, s’asseyait sur un banc pour quelques minutes, puis revenait sans avoir parlé à personne. L’hypothèse qu’il y avait une femme dans le cas, qui s’était présentée à l’esprit de tous, dut être abandonnée. Quelques joueurs superstitieux décidèrent que c’était un procédé inédit pour avoir la veine.

Après les courses de Marysville, M. Oakhurst poussa une pointe jusqu’à San-Francisco ; on le vit ensuite à San-José, à Santa-Cruz, à Oakland. Ceux qui le rencontrèrent prétendirent que ses allures paraissaient très différentes de son flegme ordinaire ; il était impatient, fiévreux, fantasque. Le colonel Starbottle affirma qu’à San-Francisco Jack avait refusé de donner les cartes. — Un tremblement dans la main peut-être ; il ne prend pas assez de stimulant, je l’ai toujours dit, fit le colonel en vidant son éternel petit verre.

De San-José, Oakhurst partit pour l’Orégon par terre avec tout un dispendieux équipage de campement ; mais, arrivé à Stackton, il changea tout à coup de chemin, et, quatre heures après, entra tout seul à cheval dans le cañon [1] des sources de San-Isabel. C’était une jolie vallée triangulaire, située au pied de trois montagnes revêtues d’un sombre manteau de sapins sur lequel se détachaient, en étincelantes bigarrures, les troncs rouges et le riche feuillage d’une essence d’arbres qui a conservé en Californie son nom espagnol de madroño.

Appuyés au flanc de la montagne, les bâtimens de l’hôtel se montraient coquettement blottis dans toute cette verdure ; les chalets épars ressemblaient à autant de joujoux. M. Oakhurst, bien qu’il admirât médiocrement la nature, se sentit pénétré de cette sensation indéfinissable qui déjà l’avait surpris lors de sa première promenade matinale à Sacramento. Bientôt des chars-à-bancs passèrent sur la route remplis de femmes en toilettes de fantaisie plus ou moins excentriques ; le tapage de la vie humaine vint égayer, réchauffer, pour ainsi dire, les lignes sévères du paysage, puis la longue piazza de l’hôtel apparut émaillée de robes blanches, bleues et roses. M. Oakhurst, en vrai cavalier californien, ne modéra pas la vitesse du cheval fougueux qu’il montait en approchant de sa destination, mais se dirigea au contraire à fond de train sur l’hôtel, fit cabrer soudain son cheval au pied de la piazza, et sortit tranquillement ensuite du nuage de poussière qui l’avait enveloppé tandis qu’il mettait pied à terre. Pendant qu’il gravissait les marches, nul n’aurait pu assurément deviner la tempête qui bouillonnait en lui.

Par suite d’une vieille habitude, il fit brusquement face à la foule, affrontant avec hauteur les ricanemens à demi étouffés des hommes, l’admiration inquiète des femmes. Une seule personne vint lui serrer la main. Par un hasard étrange, c’était la fine fleur de cette société, Dick Hamilton, l’homme dont la naissance, l’éducation et la position sociale défiaient le plus nettement toute critique. Dick Hamilton était banquier dans l’acception régulière du mot et fort répandu. — Ignorez-vous à qui vous parlez ? lui demanda un jeune gentleman de sa société en levant les mains au ciel.

— Je parle, répondit Hamilton en souriant, à l’homme qui vous a gagné mille dollars la semaine dernière. Moi, je n’ai avec lui que des relations d’amitié.

— N’est-ce pas un… un joueur ? demanda une miss élégante avec la plus jolie moue de dédain.

— En effet, répondit Hamilton, mais je souhaiterais, mademoiselle, que chacun de nous jouât aussi franc jeu que lui.

Oakhurst ne sut rien de ces colloques, car il avait déjà gagné le vestibule du premier étage, où il se promenait anxieux. Tout à coup, il entendit un pas léger derrière lui, puis son nom prononcé d’une voix qui fit refluer tout son sang vers le cœur. Il se retourna, c’était elle ! Mais quel changement ! Il n’a fallu que deux mois pour la transformer. De bonne foi, elle est irrésistible. Sans doute, chère madame, nous n’hésiterions pas, vous et moi, à décider que ces piquantes fossettes n’ont rien à faire avec la vraie beauté, que les lignes délicates de ce nez aquilin sont un indice d’égoïsme et de cruauté ; mais ni vous ni moi, chère madame, ne sommes amoureux d’elle, et M. Oakhurst est amoureux. Sous les volans d’une robe envoyée de Paris, comme autrefois sous la petite robe grise taillée de ses propres mains, elle lui fait l’effet d’un ange ; c’est cette chasteté visible dans ses traits, ses mouvemens, ses attitudes, c’est cette blancheur de neige immaculée qui le rend fou. Et elle marche enfin, ce petit pied cambré dans le satin est encore une révélation.

Il courut à elle, les deux mains étendues, mais elle rejeta les siennes derrière son dos, s’assura par un coup d’œil rapide que personne dans la longue galerie ne pouvait la voir ni l’entendre, puis le regardant d’un air d’audace affectueuse très différent de son ancienne réserve : — J’aurais grande envie de ne pas vous donner la main du tout, dit-elle. Vous venez de passer auprès de moi sur la piazza sans me rien dire, et j’ai dû courir après vous comme bien d’autres pauvres femmes l’ont déjà fait, je suppose.

M. Oakhurst balbutia qu’elle était si changée !

— Une raison de plus pour me reconnaître. Qu’est-ce qui m’a changée ? Vous. Oui, vous m’avez créée à nouveau… J’étais une pauvre créature malade, paralysée, avec une seule robe à mettre ; vous m’avez donné la vie, la santé, la force, la fortune. Vous le savez bien. Et maintenant, monsieur, que dites-vous de votre œuvre ?

Elle prit les deux côtés de sa jupe et lui tira une belle révérence, puis, par un geste d’abandon soudain et apparemment involontaire, lui donna ses deux mains.

Oakhurst était habitué aux avances des femmes, mais ces avances venaient des coulisses, tandis qu’il associait obstinément au charme subtil de Mme Decker une vague idée de cloître. Être accueilli ainsi par une puritaine, n’y avait-il pas de quoi être bouleversé ? Il tenait toujours ses mains, et elle continuait :

— Il fallait venir plus tôt ! Qae faisiez-vous à Marysville, à San-José, à Oakland ? Vous voyez que je vous ai suivi. Je vous ai vu descendre le cañon et vous ai reconnu tout de suite, moi ! J’ai lu votre lettre à M. Decker. Je savais que vous viendriez ; mais pourquoi ne m’avoir pas écrit ? Vous m’écrirez un jour. Bonsoir, monsieur Hamilton !

Ces derniers mots s’adressaient à l’homme élégant qui était allé à la rencontre d’Oakhurst avec tant de courage. Mme Decker avait baissé la voix et retiré précipitamment ses mains, pas assez vite cependant pour échapper à l’observation du nouveau-venu qui montait l’escalier. Il la salua en homme bien élevé, fit un signe de tête à Oakhurst et passa ; mais, quand il eut disparu, Mme Decker leva ses yeux candides vers ceux de Jack Oakhurst : — J’aurai tôt ou tard une grande faveur à vous demander.

M. Oakhurst la supplia d’ordonner tout de suite.

— Non, non, pas avant que nous nous connaissions mieux, alors je vous demanderai… de tuer cet homme.

Elle éclata de rire, et ce joli rire sonnait comme une clochette d’argent, et les fossettes se creusaient au coin des lèvres, et une innocente gaîté dansait dans ses yeux bruns. Tout cela fut si gracieux, que M. Oakhurst, qui ne riait presque jamais, se mit à rire aussi ; il lui semblait qu’un agneau proposât au renard de faire carnage dans la bergerie.

Un soir, Mme Decker, assise au milieu du cercle charmé de ses admirateurs sur la piazza de l’hôtel, se leva tout à coup en s’excusant de rentrer chez elle de si bonne heure, refusa de se laisser accompagner par personne, et courut jusqu’à son petit chalet, l’une des constructions de M. Decker, qui s’élevait de l’autre côté de la route. Peut-être n’était-elle pas assez forte encore pour courir si vite, car en entrant dans son boudoir elle était haletante et à deux ou trois reprises appuya la main sur son cœur. En tournant le bec de gaz, ce qui est la mode en ces parages pour se procurer de la lumière, elle fut stupéfaite de voir son mari couché sur le canapé.

— Tu parais avoir bien chaud, Elsie, tu es tout excitée, qu’est-ce ? demanda M. Decker ; souffres-tu ?

Elle avait pâli ; mais la couleur revint à son visage, tandis qu’elle répondait : — Ce n’est rien,… rien qu’une petite douleur ici ! — Et elle appuya de nouveau la main sur son corsage.

— Puis -je faire quelque chose pour te soulager ? demanda M. Decker en se levant, plein de bonne volonté.

— Oui, cours à l’hôtel et apporte-moi un cordial quelconque. Vite !

M. Decker se précipita sur la route. Alors Mme Decker ferma la porte à clé et tira de son sein la prétendue douleur ; elle était pliée en quatre et de l’écriture d’Oakhurst, je regrette d’avoir à le dire. Le billet fut dévoré par deux yeux enflammés, lu et relu jusqu’à ce qu’un pas eût retenti sous le porche. Alors elle le cacha de nouveau et ouvrit la porte. Son mari entra ; elle but ce qu’il apportait et déclara se trouver mieux.

— Vas-tu retourner là-bas ce soir ? demanda M. Decker d’un air soumis.

— Non, répondit-elle, rêveuse.

— Je n’y retournerais pas, à ta place, dit M. Decker avec un soupir de soulagement. Il se rassit sur le sofa, et attirant sa femme auprès de lui, demanda : — Sais-tu à quoi je pensais quand tu es rentrée, Elsie ?

Elle passa ses doigts blancs dans les gros cheveux noirs de son Joe, et chercha sans trouver.

— Je pensais au vieux temps, Elsie, au jour où je t’ai construit cette vilaine petite voiture, et où je t’emmenais promener, cheval et cocher à la fois. Nous étions pauvres alors, et tu étais malade, Elsie, mais nous étions heureux. Maintenant nous avons de l’argent et une maison, et tu es une tout autre femme, une femme nouvelle, je peux le dire, et c’est là mon chagrin. J’ai pu te construire une voiture, Elsie, j’ai pu te bâtir une maison, mais ce n’est pas moi qui t’ai faite ce que tu es. Tu es bien portante et jolie, et nouvelle, je le répète ; mais ce n’est pas mon œuvre. Non, non. Tu aurais pu être guérie grâce à moi, redevenir fraîche et heureuse grâce à moi, si je n’avais pas perdu cette maudite somme au jeu ; mais je l’ai perdue, et un autre a fait ce qu’il m’appartenait de faire. Je n’y peux rien.

Mme Decker leva ses yeux étonnés avec plus de candeur que jamais. Il l’embrassa tendrement et reprit d’une voix moins triste :

— Et je ne pensais pas à cela seulement, Elsie… Je pensais que tu reçois bien souvent ce M. Hamilton, non que j’y voie le moindre mal, mais cela pourrait faire causer le monde. Tu es la seule femme ici, mon Elsie, dit le maître charpentier, contemplant sa compagne avec une sorte d’idolâtrie, la seule femme dont on ne parle pas, que tous respectent…

Mme Decker l’interrompit pour lui reprocher de ne pas avoir parlé plus tôt. Elle y avait songé aussi, mais il lui avait paru difficile d’éconduire trop brusquement ce gentleman sans se faire de lui un ennemi, un ennemi puissant, ajouta-t-elle. — Et, Joe, il m’a toujours traitée comme une personne de son monde, comme une vraie grande dame, dit la petite femme en se redressant avec une fierté qui lui valut de la part de son mari un sourire orgueilleux, enivré.

— Mais j’ai mon plan. Il ne restera pas à San-Isabel, si je m’en vais. Pourquoi ne ferais-je pas, par exemple, une petite visite à maman, à San-Francisco ? Il serait parti lors de mon retour.

Le projet parut à M. Decker des plus sages. — Ce sera d’autant plus facile, dit-il, que Jack Oakhurst s’en retourne demain et que je pourrai le charger d’avoir soin de toi.

Mme Decker resta une semaine entière à San-Francisco. Elle en revint de bonne humeur, déclarant qu’elle avait passé le temps à courir la ville : — Maman te le dira, Joe, ajouta-t-elle gaîment, j’allais partout et toujours seule. Me voici devenue tout à fait indépendante. Je crois, ma parole, tant je suis brave, que je pourrais me passer de toi.

Mais son voyage n’avait pas produit le résultat qu’elle en attendait. M. Hamilton était resté, il rendit visite aux Decker le soir même.

Aussitôt qu’il les eut quittés : — J’ai à te proposer quelque chose, cher Joe, dit la douce Elsie. Ce pauvre M. Oakhurst est vraiment très mal logé à l’hôtel, et nous avons une chambre de trop. Il serait convenable peut-être de lui demander de l’occuper quand il sera de retour de San-Francisco.

La semaine suivante, Jack Oakhurst fut installé au chalet, et personne n’y trouva rien à redire. — Ses relations d’affaires avec M. Decker étaient bien connues, et la réputation de Mme Decker au-dessus de tout soupçon : chacun estimait sa prudence, sa dévotion, ses qualités de ménagère ; dans le pays où les femmes ont le plus de liberté, elle ne se serait pas promenée à pied ou à cheval avec un autre que son mari, ses discours étaient remarquables par un tact et une décence qui contrastaient singulièrement avec l’argot mondain à la mode de ces parages ; tandis que les plus folles toilettes s’étalaient autour d’elle, jamais on ne lui voyait un bijou de prix. Le laisser-aller de la société californienne la scandalisait ; elle déclamait volontiers contre le scepticisme moderne en fait de religion.

Aucune des personnes présentes à cette algarade n’a oublié de quelle façon vive et imposante cependant elle reprocha publiquement à M. Hamilton dans la salle commune de défendre certain ouvrage entaché de matérialisme. Quelques-uns n’ont pas oublié non plus l’expression de surprise un peu goguenarde qu’exprima le visage de M. Hamilton, qui abandonna du reste aussitôt la discussion ; M. Oakhurst l’oublia moins que personne, et à partir de ce moment battit froid à son ancien ami. On aurait pu croire, si la peur eût été compatible avec le caractère de Jack Oakhurst, qu’il craignait Dick Hamilton.

Depuis quelque temps déjà, Oakhurst avait montré des symptômes de conversion. On ne le voyait presque jamais au café, ni au jeu, ni dans la société des dissipateurs. Il lisait, il faisait de longues promenades, il vendit ses chevaux de courses, enfin il allait à l’église ! Je me rappelle la première apparition qu’il y fit. Il n’accompagnait pas les Decker, il ne prit pas place dans leur banc ; mais, comme le service commençait, il entra sans bruit et s’assit près de la porte. Un instinct mystérieux avertit la congrégation de sa présence : quelques fidèles poussèrent la curiosité jusqu’à se tourner de son côté comme s’ils lui eussent adressé leurs répons. Le service achevé, il disparut comme il était venu, en se dérobant aux commentaires. Les uns prirent son apparition dans le lieu saint pour une fantaisie de libertin, d’autres crurent à un pari, presque tous s’accordèrent à qualifier sa conduite d’impertinente. Les plus austères blâmèrent le bedeau de ne l’avoir pas mis à la porte et firent entendre qu’ils ne conduiraient plus à cette église-là leurs femmes ni leurs filles, si elles devaient y être exposées au péril d’une pareille influence. Ce fut vers cette même époque que M. Oakhurst, comparant ses propres allures à celles du monde de convention auquel il s’était si rarement mêlé jusque-là, s’aperçut qu’il y avait dans sa personne extérieure quelque chose qui choquait les usages, qui trahissait sinon sa carrière passée, du moins une individualité, une origine suspectes. Rempli de cette pensée, il rasa ses longues moustaches soyeuses, aplatit de son mieux les boucles capricieuses de sa chevelure brune, affecta une certaine négligence de bon goût dans ses vêtemens.

Mais il avait beau se déguiser, il y avait quand même dans le port, dans l’attache du cou, dans la démarche, que sais-je ? dans le calme étrange, insondable de sa physionomie, je ne sais quoi qui l’eût fait remarquer entre mille. On en eut la preuve lorsque, encouragé par les conseils et l’appui de Dick Hamilton, il devint agent de change (broker) à San-Francisco. Avant même que les gens réputés respectables eussent protesté contre un irrégulier de sa sorte, le seul aspect de Jack Oakhurst avait ému les plus hardis. — Un gaillard de cette espèce est capable de nous donner la chasse ! dit l’un deux.

— Il est capable de tout, même de probité, répondit un autre oiseau de proie.

La saison des eaux allait finir, et déjà les baigneurs les plus élégans avaient quitté San-Isabel. Ceux qui restaient, commençant à s’ennuyer, observaient les choses de plus près et se livraient plus volontiers à la médisance. M. Oakhurst devenait mélancolique ; il avait compris que même l’excellente réputation de Mme Decker ne suffisait plus à la protéger contre les propos qu’excitait sa présence. Elsie du reste y tenait tête, il faut le dire, avec une habileté rare ; ses airs de martyre, sa douceur, semblaient dire aux méchans qu’elle avait en elle-même un refuge plus sûr que la faveur du monde.

Sur ces entrefaites, l’harmonie presque constante qui avait existé jusque-là dans la société réunie à San-Isabel fut troublée un soir par l’incident le plus désagréable. C’était à dîner : MM. Oakhurst et Hamilton, assis tous deux à une table séparée, se levèrent simultanément d’une façon fort brusque. Arrivés dans le vestibule, ils se dirigèrent, poussés par un même instinct, vers la petite salle du déjeuner, pour le moment déserte, et s’enfermèrent.

Là Dick Hamilton se tourna vers son ami avec un sourire à demi moqueur, à demi sérieux. — Si nous devons nous brouiller, Jack, que ce ne soit pas, — au nom de tout ce qui est ridicule, — que ce ne soit pas pour une…

L’épithète qui suivit ne fut pas prononcée tout entière par Hamilton ; Oakhurst l’avait interrompu en lui jetant un verre de bordeaux au visage. — Quand ils se retrouvèrent en face l’un de l’autre, ces deux hommes semblaient avoir changé de nature. M. Oakhurst tremblait de rage, les traits de M. Hamilton s’étaient revêtus d’une blancheur cendrée, il se tenait droit, tout ruisselant de vin. Après une pause :

— Soit ! dit-il froidement, mais souvenez-vous bien que, si je meurs, sa réputation ne s’en trouvera pas mieux ; si je vous tue, personne ne vous plaindra. Je suis fâché d’en être arrivé là avec vous, mais maintenant le plus tôt sera le mieux.

La rencontre eut lieu le lendemain dans un ravin à deux milles de l’hôtel, sur la route de Stockston. Quand Jack reçut son pistolet des mains du colonel Starbottle, il lui dit tout bas : — Quoi qu’il arrive, je ne retournerai pas à l’hôtel, vous trouverez quelques instructions dans ma chambre, allez…

La voix lui manqua, et il passa le revers de sa main sur ses yeux humides au profond étonnement de son témoin.

Les deux détonations furent presque simultanées. Le bras d’Oakhurst était retombé le long de son corps, et l’arme lui aurait échappé, si l’habitude de maîtriser ses nerfs n’eût pris le dessus. Il tint bon sans changer de position jusqu’à ce que le pistolet fût passé dans l’autre main.

Il y eut un silence qui parut interminable, deux ou trois figures sombres s’attroupèrent sur le point du terrain où flottait un léger nuage de fumée, puis Jack entendit à son oreille la voix enrouée, pantelante du colonel Starbottle : — Il est blessé… grièvement… à travers le poumon !.. Vous n’avez qu’à jouer des jambes.

Il tourna un œil interrogateur vers son second, mais sans répondre ; on eût dit qu’il écoutait quelque autre voix dans le lointain. Il hésita, puis fit un pas dans la direction du groupe, et s’arrêta encore en le voyant se disperser.

Le chirurgien s’avança précipitamment vers lui.

— Il voudrait vous parler, monsieur ; je sais que vous n’avez pas de temps à perdre, mais c’est mon devoir de vous dire qu’il en a moins encore.

Un regard de désespoir morne fut toute la réponse de M. Oakhurst ; mais sa figure impassible s’altéra si singulièrement que le chirurgien tressaillit.

— Vous êtes blessé vous-même, dit-il.

— Rien, une égratignure, répondit vivement Jack ; — puis avec un rire amer : — Je n’ai pas de chance aujourd’hui ; mais allons voir ce qu’il veut.

Son pas rapide devança celui du chirurgien ; une seconde après, il était auprès du mourant, qui, comme c’est presque toujours le cas, conservait seul son calme. Oakhurst tomba sur un genou auprès de lui et saisit sa main déjà glacée.

— J’ai à lui parler, dit Hamilton, du ton impérieux qu’il avait toujours eu.

On s’éloigna. Alors il leva ses yeux voilés vers celui que la veille il nommait son ami et défendait contre le monde. — Écoutez, Jack. Pardonnez-moi, murmura-t-il faiblement, pardonnez-moi ce que j’ai à vous dire. Je ne le dis pas en colère ni par vengeance, mais je manquerais à mon devoir envers vous, je ne mourrais pas tranquille, si vous deviez continuer d’ignorer… Tout cela est triste ; mais qu’y faire ? Seulement j’aurais dû tomber sous le pistolet de Decker, pas sous le vôtre.

Les joues de Jack s’empourprèrent, il eût voulu se lever, Hamilton le retint.

— Écoutez encore ! Dans ma poche, vous trouverez deux lettres. Prenez-les bien ! Vous reconnaîtrez l’écriture, mais promettez-moi de ne pas les lire avant d’être en lieu sûr.

Jack ne répondit pas. Il tenait les deux lettres entre ses doigts comme si elles eussent été des charbons ardens.

— Promettez-le-moi ! insista faiblement Hamilton.

— Et pourquoi ? dit Oakhurst laissant tomber la main de son ami.

— Parce que, dit celui-ci avec amertume, parce que… quand vous les aurez lues, vous irez, vous aussi, à la mort !

Ce furent ses dernières paroles. Il pressa faiblement la main que Jack lui avait tendue, puis retomba en arrière. Ce n’était plus qu’un cadavre.

Vers dix heures le même soir, Mme Decker reposait sur sa chaise longue, un roman à la main, tandis que son mari discutait des questions de politique locale dans le café de l’hôtel. La nuit étant chaude, la porte-fenêtre ouverte sur un petit balcon avait été laissée à demi ouverte. Elle entendit marcher sur le balcon et détacha les yeux de son livre avec un léger tressaillement. L’instant d’après, le châssis de la fenêtre fut violemment poussé du dehors et un homme apparut avec un petit cri d’alarme, Mme Decker se leva droite.

— Pour l’amour de Dieu ! Jack, êtes-vous fou ? — Il n’est sorti que pour un instant, il peut rentrer tout de suite. Venez dans une heure, demain, quand j’aurai pu me débarrasser de lui, mais de grâce, allez-vous-en bien vite !

Oakhurst marcha vers la porte, la ferma à double tour, puis revint sur elle sans parler. Son visage était hagard, la manche de son habit pendait sur le bras droit entouré d’un bandage sanglant. Néanmoins la voix de Mme Decker ne trembla pas lorsqu’elle lui demanda : — Qu’est-il arrivé, Jack ? Pourquoi êtes-vous ici ?

Il ouvrit son gilet et jeta deux lettres sur ses genoux.

— Pour vous rendre les lettres de votre amant, pour vous tuer et pour me tuer moi-même, dit-il tout bas.

Parmi les nombreuses vertus de cette femme extraordinaire figurait un courage invincible. Elle ne cria pas, elle ne s’évanouit pas, elle s’assit de nouveau, tranquille, croisa les mains sur ses genoux et répondit : — Pourquoi non ?

Si elle eût reculé, si elle eût montré de la crainte ou du repentir, si elle eût essayé d’une explication, Oakhurst y aurait vu une preuve nouvelle de son crime, mais il n’y a pas de qualité qui subjugue davantage les gens courageux que le courage, et dans sa fureur même, Oakhurst ne put se défendre d’un mouvement d’admiration.

— Pourquoi pas ? reprit-elle souriante, vous m’avez donné la vie, la santé, le bonheur, Jack, et plus que cela, votre amour. Pourquoi ne reprendriez-vous pas ce que vous m’avez donné ? Faites, je suis prête.

Elle lui tendit la main avec la même grâce soumise que le premier jour de leur rencontre à l’hôtel, Jack la regarda pétrifié, puis tombant à genoux, porta les plis de sa robe à ses lèvres fiévreuse. Elle comprit qu’elle venait de remporter une victoire et en profita sur-le-champ sans perdre une seconde ; avec le geste d’une femme outragée, elle se dressa majestueuse et lui montra impérieusement la fenêtre. À son, tour Oakhurst se leva, jeta sur elle un dernier regard, et, sans parler, la quitta pour jamais.

Quand il fut parti, elle referma soigneusement la fenêtre, puis, s’approchant de la cheminée, brûla les lettres l’une après l’autre à la flamme d’une bougie. Loin de moi de faire croire au lecteur que pendant cette opération elle n’était pas troublée ; sa main tremblait, et quelques minutes s’écoulèrent avant que les coins frémissans de sa bouche eussent repris leur sourire ordinaire ; mais, quand son mari rentra, elle s’élança vers lui avec un élan de joie sincère et se blottit contre sa large poitrine avec un sentiment de sécurité qui remua ce brave cœur.

Laissant ces heureux époux aux douceurs de leur foyer, nous retournerons, avec la permission du lecteur, à la recherche de Jack Oakhurst.

Quinze jours se sont écoulés, il vient de rentrer chez lui à Sacramento, et s’assoit à la table de pharaon avec ses façons d’autrefois.

— Comment est votre bras ? lui demande un joueur imprudent.

Un sourire général suit cette question, mais s’efface sur tous les visages quand Jack, toisant son interlocuteur, répond froidement : — Il me gêne un peu pour donner les cartes, mais je tire aussi bien de la main gauche.

Et le jeu continue avec le décorum silencieux qui caractérise d’ordinaire la table présidée par M. Oakhurst.

Bret Harte.
  1. Gorge à parois perpendiculaires.