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Enquête sur l’évolution littéraire/Les Indépendants/M. Émile Bergerat

Bibliothèque-Charpentier (p. 363-368).


M. EMILE BERGERAT


— Ce que je pense des symbolistes ? me dit Caliban en se grattant l’oreille… Je ne voudrais pourtant pas être traité d’imbécile en avouant que je ne comprends pas… Après tout, ils ont le droit de nous appeler vieilles barbes et crétins, nous sommes d’une autre génération, et ç’a souvent été la mode. Moi, quand j’avais vingt ans, je me trouvais un bien plus grand poète dramatique que Shakespeare : Othello, Macbeth, Hamlet, tout ça c’était de la blague ! J’avais bien mieux que ça dans la tête ! Et c’était vrai ! Mais quand il s’agissait d’écrire… oh ! alors, il n’y avait plus rien !…

En tous les cas, ils me semblent venus dans un mauvais moment. Par ce temps de démocratie, de télégraphie, de socialisme, je ne crois pas qu’ils arrivent jamais à s’imposer d’une manière définitive ; à moins qu’ils veuillent simplement réagir contre l’instruction à six sous, et la prose de MM. Ohnet, Delpit, Richebourg et Cie. Ils resteront alors à l’état de petits cénacles, de bonzeries. Ils seront des mandarins réunis chez un ami riche qui « éclairera ». Là-dedans, on se congratulera, et l’on se distribuera des ouvrages curieux, d’un style compliqué, édités seulement à dix exemplaires. Je me les figure comme des cardinaux du moyen-âge, se délectant à la lecture des génies latins ou grecs, non encore divulgués, et copiés sur des parchemins richement enluminés.

Nous parlâmes du Pèlerin Passionné.

— Alors, M. Bergerat :

— Mais il n’y a rien là-dedans ! Je ne peux pas prendre cela au sérieux ! Ces vers libres, sans rime, ça me fait absolument l’effet de ces traductions juxtalinéaires que nous avions au collège ; d’un côté le texte latin, découpé par membres de phrases, de l’autre le français serrant le latin du plus près possible, conservant les inversions. Ça faisait des vers symboliques.

Oui, ils veulent supprimer la rime ! Quelle plaisanterie ! Qu’est-ce qui s’en est jamais plaint ? On l’a dans le sang, la rime ! A quinze ans, la nature dit à un jeune homme s’il est poète, ou s’il doit se contenter de la simple prose…

À propos du symbolisme au théâtre, et de Chérubin, la dernière pièce de Morice :

— Mais, mon Dieu ! ces personnages avec un caractère tout d’une pièce, c’est la tragédie d’autrefois, pas autre chose. Et puis, vous m’avouerez que, franchement, (quand on a quelque chose dans le ventre, on n’a pas besoin d’aller chercher des noms classiques pour les transposer dans un autre moule. Pourquoi ne pas en créer de nouveaux ? Et brusquement :

Savez-vous ? je pense sérieusement à un drame entre ces trois personnages : Ophélie — Trublot — Godefroi- de-Bouillon ! hein ? Il va peut-être un symbole là-dedans !

— Mais l’Intruse ?

— Je ne l’ai ni vue, ni lue ; mais il paraît que c’est très beau. Je ne connais de Mæterlinck que ce que Mirbeau en citait dans son article, mais ça m’a l’air inspiré peut-être de Shakespeare. Après tout, pour bien juger, il faudrait se placer dans le milieu où vit l’auteur, parmi ces différents idiomes wallons, flamands, luttant, se heurtant… Ça aiderait peut-être à mieux comprendre sa pensée et son but.

— De la psychologie…

— Voilà ce que je sais : la psychologie est un chapitre de la philosophie, qui contient des observations formulées dans des lois définitives, alignées comme des petits pâtés. Mais le roman psychologique, je ne le vois point. — Est-ce que ça consiste à se préoccuper de savoir si la chambre où l’on fait l’amour est bleue ou mauve, ou vieil or ? Est-ce quoi cela influe beaucoup sur ce qu’on y vient faire ? Je vous assure que, moi, quand je suis dans une chambre pour ça, je me fiche pas mal de la couleur du papier… surtout avant !

Allons donc ! De la psychologie, mais c’est comme des symboles ! il y en a partout ! Est-ce que Balzac n’en a pas fait, de la psychologie ? Est-ce que Hugo n’en a pas fait, du symbolisme… ?

Oui, je vous crois, Barrès a du talent ! et, d’abord, il m’amuse, parce qu’il a de l’esprit. Mais il évoluera ; il cherche sa voie, laissez-le faire.

— Quel roman succédera donc au roman naturaliste ?

— Le roman ! le roman ! On est déjà venu me demander mon avis là-dessus, l’autre jour, à propos de Prévost, mais je crois qu’on n’a pas très bien saisi ma pensée. Que diable voulez-vous que je fasse des écoles ? Regardez si Zola, Maupassant, Huysmans, etc., se ressemblent. On s’unit d’abord pour faire la trouée, mais, après, chacun suit son tempérament. Est-ce qu’on peut être d’une école quand on se sent quelque chose dans la tête et dans le cœur ? Il arrive un moment où la Nature, la vie s’impose mieux à vous ! vous la notez, vous la voyez mieux à travers vous-même et vous marchez, et vous vous fichez pas mal des formules, et vous faites des chefs-d’œuvre ! Regardez Mirbeau I à qui ressemble- t-il, celui-là ? C’est un fou ! mais j’aime ces fous-là !

— Un passionné, dis-je.

— Oui, un passionné ! Et quel talent ! Oui, il faut sentir ce qu’on dit, et y croire ; autrement, c’est de la blague. Eh ! parbleu ! ça leur viendra, aux jeunes ! Chez eux on ne voit pas encore apparaître la passion, on dirait que la femme ne les a pas encore émus… Elle viendra, avec ses joies et ses amertumes, puis l’enfant… puis le malheur aussi peut-être… Et ce jourlà, ils le feront, leur livre, celui qui reste, en dehors et en dépit de toute formule. Qu’est-ce que ça fiche que ça soit du naturalisme ou n’importe quoi… Ainsi regardez ce sacré Zola. C’est un lourdaud, il n’a pas d’esprit, il est Italien, mais il a du tempérament, et il l’a trouvé, son livre : l’Assommoir ! un fameux bouquin ! et qui restera, j’en suis sûr !


Et sautant brusquement à un siècle en arrière :

— Tenez ! c’est comme Bernardin de Saint-Pierre ! c’était un cochon, un sale noceur ; eh bien, un jour, il a une vision : il s’emballe sur une sensation plus vive de la Nature et il fait ce merveilleux « roman » de Paul et Virginie !

Suivre son tempérament, il n’y a que cela ! Et après, si l’envie vous prend de changer de sujet et de forme, pourquoi pas ? Balzac a fait le Lys dans la vallée, et Vautrin et la Peau de chagrin et les Contes drôlatiques ; si j’ai l’idée d’un sonnet, vous ne me forcerez jamais à en faire un roman, et si je concis un drame, j’aimerais mieux me faire… infibuler — que d’en faire un vaudeville. S’il me passe par la tête une idée de tableau, je fais de la peinture, et comme il me plaît. Mais ne nous enfermons pas dans une théorie. Ainsi j’ai été l’autre jour au Salon du Champ-de-Mars. Eh bien ! il y a un tas de petits peintres — depuis que Carrière est en vogue — qui ne font que des petits Carrière ! C’est idiot, ma parole !

Pour en revenir aux jeunes, ils me paraissent un peu des succédanés de Mendès. Mais Mendès a la clarté, et il a la passion. Du reste, il les aime beaucoup, les jeunes, il s’intéresse énormément à leurs œuvres. Combien de fois m’a-t-il parlé d’Henri de Régnier auquel il trouve un talent extraordinaire !

Je vous résume ce que je vous disais tout à l’heure : ce seront, s’ils vivent, des mandarins, des fins lettrés, sans aucune influence sur la masse. Il est possible que devant l’abondance des néologismes pris aux langues étrangères, où à la science, ils aient voulu réagir dans l’intérêt de la langue littéraire, en remontant à la vieille langue française, du quinzième siècle. Mais en cela encore, ils n’en savent pas si long que Gautier, qui la connaissait joliment sa vieille langue française ! Et Hugo donc ! Ah ! voyez-vous, ils étaient rudement forts ces diables de grands romantiques !