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Enoch Arden et les Poèmes populaires d’Alfred Tennyson

ENOCH ARDEN
ET
LES POEMES POPULAIRES D'ALFRED TENNYSON

:Enoch Arden and other Poems, by Alfred Tennyson.

Il y a quelque temps déjà qu’ont paru les nouveaux poèmes d’Alfred Tennyson ; mais les belles œuvres poétiques, comme les nobles personnes, se reconnaissent, entre autres marques, à une certaine tranquillité indifférente pour les petites circonstances de temps et de lieu. Quoiqu’elles appartiennent à une époque et à un milieu déterminés dont il est impossible de les séparer, elles ne comptent pas sur l’opportunité, cette déesse recherchée des œuvres au mérite équivoque, et ne redoutent pas la distraction momentanée d’un public partagé entre les mille petits intérêts de chaque jour qui passe. Ce qu’elles ont à dire n’a pas en effet besoin d’être écouté un jour plutôt qu’un autre, car bien qu’elles parlent nécessairement pour les hommes de l’époque où elles paraissent, c’est à une génération tout entière qu’elles s’adressent, et non à un public qu’un même soir verra se réunir et se disperser. Elles ont une date générale ; elles n’ont pas de date particulière de jour, de mois ou même d’année. Si nous pouvions les assimiler aux personnes vivantes, nous dirions qu’elles ignorent la rivalité, n’ont aucun souci de la concurrence et se distinguent par une absence de jalousie qui leur fait supporter, sans craindre d’y perdre rien pour elles-mêmes, les écarts sans cesse renouvelés de l’humaine curiosité. Les poèmes de M. Tennyson appartiennent à cette élite d’œuvres qui, ne comptant pas pour leur succès sur la surprise du public, peuvent attendre sans impatience les retards de la critique. Ces mots de tranquillité, de fierté paisible, que notre plume vient de laisser tomber, ne sont jamais mieux à leur place que lorsqu’il s’agit de parler de cet heureux poète chez qui tout est calme, même ce qui est d’ordinaire le plus bruyant, à savoir : la célébrité. Je ne puis jamais songer à M. Tennyson sans songer en même temps à l’opinion de ces philosophes qui prétendent que les choses extérieures obéissent à l’âme qui les possède au point de prendre sa ressemblance, si contraires et si rebelles qu’elles soient. Nous savons tous de combien de tapages et de voix discordantes est faite une gloire ; mais la gloire d’Alfred Tennyson, une des plus incontestées qui existent, est discrète comme son talent. Il a réalisé ce miracle de gagner la popularité en la faisant renoncer aux conditions qu’elle met d’ordinaire à ses faveurs. Chose inouïe, il n’y a pas de clameurs dans cette renommée, il n’y a pas de sottise dans cette popularité. A quoi tient ce renversement des lois ordinaires ? Peut-être simplement à cette raison que sa poésie est sans emphase et son style sans mauvais goût, et que la musique secrète qui règle les mouvemens du monde moral comme les mouvemens du monde physique pour ramener toutes choses à l’harmonie ne pouvait permettre que la gloire du poète eût un caractère en désaccord avec son génie. Les sentimens qu’il inspire sont, eux aussi, de nature silencieuse et discrète. Avez-vous remarqué la différence des manifestations que provoque le don de sympathie selon les personnes qui le possèdent ? Il en est dont l’approche soulève immédiatement les hourrahs et les acclamations joyeuses ; il en est d’autres qui sont saluées par le langage expressif et muet des sourires et des regards. Les sentimens que fait naître Tennyson sont de même nature que cette dernière sympathie. Il ne provoque pas l’enthousiasme, et certes je ne crois pas que nul, en le lisant, ait jamais posé le livre avec transport pour arpenter sa chambre à grands pas, mais plus d’une fois pendant cette lecture les yeux se détourneront de la page commencée et regarderont vaguement devant eux comme s’ils cherchaient une ombre absente. Il n’est point pathétique non plus, mais plus d’une fois à quelques-uns de ces mots si bien choisis où se révèle une sensibilité noblement contenue, à quelques-unes de ces inflexions de voix où tremble une mélancolie élégante, des larmes, — ces larmes sans objet, idle tears, qui lui ont inspiré un si beau chant, — viendront au bord des paupières pour témoigner d’un attendrissement vague comme elles. Partout des images de silence et de tranquillité, même dans l’expression de l’angoisse et de la douleur, partout un sentiment de calme et de repos même dans l’expression de l’héroïsme et de l’amour ; partout, qu’il s’agisse de joie ou de tristesse, une paix si profonde que mon seul souci, pendant que j’essaie d’en tracer le caractère, est d’employer à mon insu quelque mot qui détone, quelque épithète qui fasse trop de bruit.

Comme il n’a fait résonner aucune des très grandes cordes de l’âme, son originalité n’est pas saisissante, voyante, comme celle d’autres poètes, et ne se révèle pleinement qu’aux yeux des initiés ; cependant c’est une des organisations les plus complètement poétiques qui existent. Son originalité consiste dans une aptitude à saisir la beauté qui est d’une incomparable finesse. Il possède cette aptitude à un tel degré que ce serait à croire que ce fils d’un clergyman du Lincolnshire n’a jamais été entouré dès l’enfance que de beaux spectacles et de visages soigneusement triés. Il nous est arrivé autrefois, pour marquer nettement sa place parmi les poètes, de dire qu’il était page à la cour des fées ; mais vraiment on aimerait parfois à prendre cette fantaisie d’imagination pour une réalité, à penser que c’est dans cette cour élégante qu’il a fait l’éducation de ses yeux et de ses sens, et appris à comprendre cette beauté qui plus que toute autre est préférée des fées. La beauté qu’exprime Tennyson en effet, c’est moins la beauté plastique, celle qui consiste dans les formes et les lignes, que la beauté qu’on peut appeler féerique, celle qui consiste dans les mouvemens, les attitudes et les phénomènes fugitifs qui accompagnent sur la personne extérieure les sentimens et les pensées de la personne morale. Ce qu’il saisit à merveille, c’est la beauté insaisissable, celle que l’indigent langage humain ne sait exprimer d’ordinaire autrement que par le fameux et banal je ne sais quoi, celle qui séduit irrésistiblement le pauvre cœur humain sans qu’il puisse d’ordinaire donner de son amour une raison plus complète qu’un insuffisant parce que. Même aptitude à saisir l’insaisissable lorsqu’il se présente ailleurs que dans le monde de la matière et de la chair, dans l’héroïsme et la noblesse par exemple. Ce qu’il reproduit dans l’héroïsme, c’est moins la beauté de l’acte lui-même que la beauté du mouvement par lequel l’âme le produit ou l’accompagne nécessairement, ce quelque chose d’invisible qui est comparable à un geste bien fait, à une gracieuse inflexion des membres ou à une attitude heureusement trouvée. Dans les grandes œuvres littéraires, qu’il connaît si bien, chez un Shakspeare, chez un Spenser, chez un Milton, ce qui le frappe avant tout et ce qu’il attrape avec une adresse d’une sûreté consommée, ce n’est pas cette beauté de l’ensemble qui est comme le résultat net de leur inspiration ; non, c’est la forme, la coupe, le tour, une certaine manière de modérer l’allure du rhythme ou de presser son mouvement, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus immatériel, de plus personnel, dans le génie de ces grands poètes. Il a fait sous ce rapport de vrais prodiges, et tous ses lecteurs savent avec quel art il a ressuscité surtout la vivacité, la mélancolie des petits chants lyriques de Shakspeare. Il y a telle de ses strophes qui, par la coupe, le tour et la musique, peut rivaliser avec telle de ces ballades incomparables dont Shakspeare parsème ses pièces de fantaisie. Toutefois, après avoir admiré chez lui ce don de rendre et de saisir la beauté, nous devons dire que beauté chez lui est le plus souvent synonyme d’élégance, ou du moins que son imagination semble n’avoir jamais établi de différence sensible entre ces deux choses pourtant très distinctes, et que l’impression que laissent ses tableaux est plutôt d’ordinaire une impression de grâce qu’une impression de grandeur.

Un autre don de Tennyson qui est comme le complément du premier et se confond presque avec lui, c’est le don de bien dire. Il a dans le style poétique quelque chose d’analogue à cette qualité oratoire qu’on exprime par l’épithète de disert. Ce n’est pas un poète éloquent, c’est un poète qui parle bien. Si quelqu’un sait appliquer aujourd’hui la fameuse règle de notre régent du Parnasse sur la valeur d’un mot mis en sa place, à coup sûr c’est Tennyson. Il n’a à aucun degré cette inspiration de tempérament, cet enthousiasme de l’âme qui font déborder le génie et lui font rouler des flots de poésie comme un fleuve roule ses eaux, et cependant l’élément lyrique est presque aussi abondant dans cette poésie tranquille et sobre que dans les poésies les plus tumultueuses. Son vers, qui marche d’une allure paisible, ressemble d’abord à une ligne de prose élégante, mais tout à coup un mot heureusement placé vient à briller, et de même qu’une seule lampe suffit à remplir de lumière tout un appartement, cet unique mot suffit à remplir de poésie toute une page. Ne cherchez donc pas chez lui cette agglomération d’images, cet entassement de comparaisons qui font ressembler d’ordinaire la poésie lyrique à une sorte d’émeute idéale, et feraient parfois désirer au critique qu’il fût possible de porter une loi sévère contre les attroupemens de métaphores ; ici le bon goût tient la place du luxe, et par des images soigneusement espacées, des épithètes rares et sévèrement choisies, des comparaisons bien adaptées à leur juste objet, le poète arrive à produire une impression générale d’ordre, d’harmonie et de clarté qui n’a peut-être jamais été obtenue avec une plus grande sobriété de moyens.

Ce don d’exprimer et de saisir la beauté est un grand privilège ; cependant il se paie comme tous les dons, et le prix est trop souvent un affaiblissement de sympathie pour les joies et les douleurs de nos semblables, une tiédeur de cœur pour les intérêts dont vit l’humanité générale, une sorte d’indifférence de dilettante et de dandy pour les vérités supérieures. Les mystiques nous entretiennent d’un certain état qu’ils appellent l’état de sécheresse ou d’aridité pendant lequel l’âme, en dépit de la prière, des abstinences et des pratiques pieuses, est privée de tout amour religieux, et ne peut parvenir à ressentir aucune tendresse pour le Dieu dont elle répète sans cesse le nom. Ce n’est pas que dans ces états l’âme soit infidèle ou ait conçu des doutes ; non, mais il lui manque cette rosée fertilisante qui lui vient de la grâce divine, et elle demeure à l’égard de la vérité dans une torpeur indifférente qu’elle n’a pas la force de secouer. Le sentiment de la beauté peut arriver à créer chez le poète un état de sécheresse semblable, et trop souvent il le crée. M. Tennyson a traversé plus d’une fois cet état, on le sent à une certaine absence de chaleur, à une trop grande tranquillité, quelquefois aussi à une sorte d’impuissance à exprimer ce qui est purement moral avec la même perfection que ce qui est purement beau. Nous ne lui reprocherons pas d’avoir toujours ignoré la forte, mais quelque peu grossière sympathie d’un partisan politique, car il y a là d’ordinaire pour une âme bien née trop de haine pour trop peu d’amour, et le sel et le fer de cette sympathie robuste s’appellent trop souvent dureté et obstination. Nous ne lui reprocherons pas davantage d’avoir ignoré la forte conviction du partisan philosophique, il y a là trop de pédantisme pour une âme aussi délicate ; mais ce qu’on souhaiterait à son talent, c’est plus de chaleur et de force d’étreinte, une curiosité plus ardente, quelque chose enfin de cette fougueuse admiration et de cette sympathie passionnée que les richesses et les puissances de l’âme humaine ont de tout temps inspirées aux grands poètes, qu’elles inspirent par exemple, tout près de lui, à son confrère et à son émule en Apollon, M. Robert Browning.

Mais s’il a plus d’une fois connu et traversé l’état que nous venons de décrire, M. Tennyson ne s’y est jamais complu. Le dilettantisme ne lui a jamais caché qu’il existait d’autres sphères que celles où il retenait son imagination, et toujours son âme sobre a su se préserver des enivremens qui l’auraient amenée à l’oubli de ce qui est au-dessus de la beauté et, au mépris de ce qui est au-dessous. Non-seulement il a toujours eu les yeux tournés vers ce qui est noble, mais, sentiment bien plus, louable, il s’est toujours complu à les abaisser vers les humbles réalités. Je dis que c’est un sentiment plus louable chez un talent de la nature du sien de s’abaisser vers ce qui est humble que de s’élever vers ce qui est noble. En effet où est le grand mérite de comprendre et d’aimer ce qui est noble lorsqu’on comprend et qu’on aime si bien ce qui est beau ? Passer de l’un de ces mondes à l’autre, c’est à peine changer de sphère. Le même magicien qui évoquera le fantôme de la belle Hélène peut avec la même formule évoquer le vaillant Achille ; le même poète qui vient d’écrire un Rêve de belles femmes pourra, sans exercer aucune contrainte sur son imagination, écrire ensuite la mort d’Arthur, et les récits épiques des Idylles du Roi pourront succéder aux aristocratiques causeries du poème de la Princesse sans que l’auteur ait besoin de changer de ton. La transition existe d’un de ces mondes à l’autre, mais le passage est moins aisé de ce qui est beau à ce qui est humble, et s’il est facile de décrire un chevalier après avoir décrit une dame et de s’intéresser à une âme noble après s’être intéressé à un élégant visage, il faut un tout autre effort, après l’enivrement de ces beaux spectacles, pour se complaire à décrire la personne d’un marin hâlé et tanné par le soleil et la pluie, pour prendre plaisir à écouter le jargon sceptique d’un fermier anglais ou glaner péniblement les semences de poésie cachées sous un toit rustique. C’est là cependant ce qu’a fait Alfred Tennyson, le chantre si correct et si châtié des élégances aristocratiques, le lettré classique, l’imitateur ingénieux des maîtres anciens. Loin de se détourner des humbles réalités, il les a toujours recherchées, et elles l’en ont récompensé, car il leur doit un de ses titres de gloire les plus incontestables, l’idylle de la vie familière et domestique.

Jamais cependant, depuis le jour lointain déjà où sa charmante pièce de la Fille du Meunier (the Miller’s Daughter) lui valut l’admiration et la faveur de la souveraine du royaume-uni et son titre de poète lauréat, M. Tennyson n’avait abordé ces réalités de la vie humble et populaire avec autant de cordialité, de franchise et d’égalité que dans le présent volume. Bien souvent sa muse s’était plu à visiter les demeures qui abritent les humbles conditions ou même les huttes des petits ; mais jusqu’à présent l’image que me suggéraient ces visites était celle d’une belle fée faisant sa tournée de charité dans l’attelage de paons de Junon. La fée descendait devant la pauvre hutte, qui dès son approche se transformait, si misérable qu’elle fût, en quelque cottage coquet de couleur blanche, rose ou verte, serrant étroitement contre ses flancs « une robe collante de jasmins semés d’étoiles » ou paré d’une ceinture de giroflées ; elle entrait, promenait ses regards tour à tour sur les ustensiles du ménage qui sous la lumière bienveillante de ses yeux reluisaient mieux que l’or, peignait les cheveux emmêlés des marmots, faisait apparaître par ses caresses, sous la couche de crasse qui les recouvrait, les visages blancs et roses des plus frais babys anglais, baisait au front la plus belle fille du logis et enveloppait une leçon de sagesse dans un souhait de bonheur ou un compliment sur sa beauté. Et puis la chétive cabane était entourée de tant de villas élégantes, de palais et de parcs, qu’elle disparaissait à leur ombre, ou bien, servant simplement d’aimable contraste à tant de magnificences, rompait avec agrément la monotonie d’un spectacle trop constamment pompeux. Mais dans ce nouveau volume quelle métamorphose s’est opérée ! L’humble réalité de la vie populaire n’y sert plus seulement d’accessoire ou d’antithèse, elle y occupe toute la place. Nous dirions que le volume entier a un aspect démocratique, si ce mot n’était bien gros pour un homme d’opinions aussi réservées et de sentimens aussi contenus que M. Tennyson. Peut-être cet aspect est-il un pur effet du hasard, mais, hasard ou non, le recueil nouveau ne nous entretient que de personnages et de mœurs populaires. Un matelot anglais, contre-maître de navire marchand, naufragé dans une île déserte, un meunier son rival en noblesse d’âme et en amour, un pauvre employé d’une ville manufacturière épuisant ses dernières ressources pour traîner aux bains de mer sa famille étiolée, obsédé d’inquiétudes et hanté pendant son sommeil des spectres de la ruine et de la misère, une vieille grand’mère assise au coin de son âtre rustique et laissant tomber de ses lèvres sagement babillardes l’histoire de sa vie entière pour l’instruction de sa petite fille, un vieux fermier du nord à son lit d’agonie résumant pour sa garde-malade, dans le brusque langage qui lui est familier, ses opinions sur les hommes et les choses, voilà les héros dont le poète nous raconte aujourd’hui les joies, les souffrances, l’héroïsme et la vertu. Les personnages d’un de ces poèmes, Aylmer’s field, qui porte la date sinistre de 1793, sont pris, il est vrai, dans les conditions supérieures de la société ; mais ces personnages ne sont introduits devant nous que pour plaider une des thèses sociales les plus démocratiques qu’on puisse soutenir dans un pays aristocratique, celle des mariages d’inclination. Toutefois une remarque importante est à faire. En artiste habile, qui connaît les lois de la perspective poétique, M. Tennyson a effacé ce que ces tableaux de la réalité auraient eu de trop cru en les éloignant à distance convenable de l’époque actuelle, il a estompé leurs contours des ombres du souvenir, il leur a donné le bénéfice du recul et du temps. C’est aussi la vie populaire en train de disparaître qu’il a peinte plutôt que la vie populaire actuelle, la vie rustique, agricole, maritime de la vieille Angleterre plutôt que la moderne vie industrielle et manufacturière. En dépit de ces légères nuances cependant, le recueil conserve le caractère que nous lui avons assigné. Jamais Tennyson n’avait aussi hardiment, aussi nettement abordé la réalité. Cette fois il n’y a plus là ni fée, ni muse, ni personnage allégorique quelconque, il y a un homme qui parle à ses frères et de ses frères. Heureuse démocratie ! est-il donc écrit que tous les poètes viendront tour à tour lui rendre hommage, ceux-ci plus âpres pour enflammer ses passions et flatter ses espérances, ceux-là plus doux pour bercer ses enfans aux langes et s’entretenir avec ses vieillards des jours qui ne sont plus ?

Je voudrais mettre le lecteur à même de juger du mérite de Tennyson dans les peintures de la réalité familière, et pour cela je choisis le petit poème intitulé : La Grand’mère, que je me décide à traduire en entier. Figurez-vous que quelque bonne femme de tableau hollandais, la mère de Gérard Dow par exemple, vieillie encore d’une vingtaine d’années, prenne la parole et vous fasse la confidence de sa vie.


« Et Willy, mon premier-né, il est mort, dites-vous, petite Annie ? — Rose et blanc, et solide sur ses jambes, c’est lui qui a l’air d’un homme ! — Et la femme de Willy a écrit ; elle n’eut jamais bien bonne tête, ce ne fut jamais la femme qu’il fallait à Willy ; mais il ne voulut pas m’écouter.

« Car voyez-vous, Annie, son père à elle n’était pas un homme à économiser, il n’avait pas une tête aux affaires, et il s’enivra jusqu’à se mettre au tombeau. Jolie vraiment, oh ! bien jolie ! mais j’étais pour ma part opposée à ce mariage. Oh ! oui, mais il ne voulut pas m’écouter. — Et ainsi Willy, dites-vous, est mort ?

« Willy, ma beauté, mon premier-né, la fleur de mon troupeau ; jamais un homme ne put le flanquer par terre, car c’était un rocher que Willy. « Voilà une jambe pour un enfant de huit jours ! » me dit le docteur, et il jurait qu’il n’y avait pas un pareil enfant, cette année-là, dans vingt paroisses à la ronde.

« Robuste des poignets et solide sur ses jambes ; mais tranquille de la langue ! J’aurais dû partir avant lui, je m’étonne qu’il soit parti si jeune ; je ne peux pas pleurer sur lui : je n’ai plus longtemps à rester ; peut-être même le verrai-je plus tôt que je ne l’aurais vu, car il vivait bien loin de moi.

« Pourquoi me regardez-vous, Annie ? vous croyez que je suis dure et froide ; mais tous mes enfans sont partis avant moi, et je suis si vieille : je ne peux pas pleurer pour Willy, pas plus que je ne peux pleurer pour les autres ; seulement à votre âge, Annie, j’aurais pleuré avec les meilleurs.

« Car je me rappelle une querelle que j’eus avec votre père, ma chérie, tout cela pour une méchante histoire qui me coûta plus d’une larme.. Je veux dire votre grand-père, Annie ; cela me valut un monde de chagrins ; il y a soixante-dix ans, mon bijou, il y a soixante-dix ans.

« Car Jenny, ma cousine, était venue ici, et je savais parfaitement bien que Jenny avait fait un faux pas dans son temps ; je le savais, mais je n’en disais rien. Et elle, la voilà qui vient et se met à me calomnier, la vile petite menteuse ; mais la langue est un feu, vous savez, ma chérie, la langue est un feu.

« Et le curé prit cela pour texte de son sermon cette semaine-là, et il dit qu’un mensonge qui est une demi-vérité est toujours le plus noir des mensonges, qu’un mensonge qui est tout mensonge peut être accosté et combattu à mort, mais qu’un mensonge qui est en partie une vérité est une chose bien plus difficile à combattre. « Et Willy n’était pas descendu à la ferme depuis une semaine et un jour, et toutes les choses semblaient à moitié mortes, quoiqu’on fût au milieu de mai. Jenny me calomnier, moi qui savais ce que Jenny avait été ! mais salir quelqu’un, Annie, cela ne peut jamais vous rendre propre vous-même.

« Et je pleurai à m’en rendre aveugle, et un beau soir, sur le tard, je grimpai jusqu’au haut de l’enclos, et je me plantai devant la porte sur la route. La lune, comme une meule qui a pris feu, se levait sur la vallée, et whit, whit, whit, dans le buisson, derrière moi, gazouillait le rossignol.

« Tout à coup il s’arrêta ; voilà que par la porte de la ferme passait Willy, — il ne me voyait pas, — avec Jenny pendue à son bras. Moi je bondis sur la route, et je dis je ne savais trop quoi. Ah ! il n’y a pas de fous pareils aux vieilles gens ; cela me met encore en colère maintenant.

« Willy se tint droit comme un homme, et ses regards disaient sa pensée, et Jenny, la vipère, me fit une révérence moqueuse et s’en alla. Et je lui dis : Séparons-nous. Dans cent ans, tout cela sera bien égal ; vous ne pouvez pas m’aimer du tout, si vous ne m’aimez pas pour mon bon renom.

« Et il se retourna, et je vis ses yeux tout humides à la douce clarté du clair de lune. — « Chérie, je vous aime si bien que votre bonne renommée est la mienne aussi. Et en quoi est-ce que je m’inquiète de Jeanne, qu’elle parle de vous bien ou mal ? Mais marions-nous tout de suite, nous deux nous serons heureux toujours. »

« Nous marier, Willy ! dis-je, mais il faut que je vous dise ma pensée : j’ai peur que vous n’écoutiez des contes, que vous ne soyez jaloux, et méchant, et bourru. Mais il se retourna, et m’enlaça dans ses bras, et me répondit : Non, amour, non. — Il y a soixante-dix ans de cela, mon bijou, il y a soixante-dix ans.

« Ainsi Willy et moi nous fûmes mariés ; je portais une robe lilas, et les sonneurs sonnaient de bon cœur, et il donna aux sonneurs une couronne ; mais le premier enfant dont je fus grosse mourut avant d’être né ; la vie est ombre et soleil, petite Annie ; la vie est fleur et épine.

« Ce fut la première fois aussi que je pensai à la mort. Là était couché le doux petit corps qui n’avait jamais respiré un souffle. Je n’avais plus pleuré, petite Annie, depuis que j’étais devenue femme ; mais je pleurai comme un enfant ce jour-là, car le baby avait défendu sa vie.

« Sa chère petite figure était convulsionnée comme de colère ou de souffrance ; je regardai le tranquille petit corps, ses combats avaient été inutiles. Je ne puis pas pleurer pour Willy, je le verrai un autre matin ; mais je pleurai comme un enfant pour l’enfant qui était mort avant d’être né.

« Mais il me remontait, mon bon homme, car c’était bien rare quand il me disait non ; il était affectueux, affectueux comme un homme, et comme un homme aussi il voulait faire sa volonté. Jamais jaloux ! — Ah ! non, ce n’est pas lui qui l’eût été ; nous passâmes plus d’une heureuse année, et il mourut et je ne pus pleurer ; mon temps me semblait si près, à moi aussi.

« Mais j’aurais souhaité que la volonté de Dieu eût été de me faire mourir, moi aussi, alors ; je commençais à être un peu fatiguée et j’aurais bien volontiers dormi à son côté, et cela, c’était il y a dix ans, et même plus, si je me rappelle bien ; mais pour les enfans, Annie, je les vois encore tous autour de moi. « Je vois encore Annie qui me laissa à deux ans, tapotant par-dessus les tables ; elle tapote, ma petite Annie à moi, une Annie comme vous ; elle tapote sur les tables, elle va et elle vient comme elle veut, pendant qu’Harry est dans le préau et Charlie labourant sur la hauteur.

« Et Harry et Charlie, je les entends aussi ; ils chantent à leur chariot, souvent je les vois apparaître à la porte, comme dans une manière de doux rêve. Ils viennent et s’assoient près de ma chaise, ils tournent autour de mon lit ; je ne suis pas toujours certaine s’ils sont vivans ou morts.

« Et cependant je sais de toute vérité qu’il n’y en a pas un de vivant, car Harry partit à soixante ans, votre père à soixante-cinq, et Willy, mon aîné, à près de soixante-dix ; je les ai tous connus tout petits, et maintenant ils sont des vieillards.

« Maintenant mon temps est un temps de paix : c’est bien rarement que je m’afflige ; mais le plus souvent je me vois assise chez nous, dans la ferme de mon père, à la veillée, et les voisins viennent, et rient et bavardent, et moi je fais comme eux ; souvent je me surprends à rire de choses qui ne sont plus depuis longtemps.

« Assurément, comme dit le prédicateur, nos péchés devraient nous rendre tristes ; mais mon âge est un âge de paix, et nous devons espérer en la grâce de Dieu ; c’est Dieu et non l’homme qui sera notre juge à tous lorsque la vie cessera, et le message qui est dans ce livre, Annie, est un message de paix.

« Et la vieillesse est un temps de paix ; ainsi elle doit être libre de peines ; heureuse a été ma vie ; cependant je ne voudrais pas la revivre. Il me semble que je suis un peu fatiguée, et que je me reposerais volontiers, et c’est tout ; seulement à votre âge, Annie, j’aurais pu pleurer comme les meilleurs.

« Ainsi Willy est parti, ma beauté, mon premier-né, ma fleur… Mais comment pourrais-je pleurer sur Willy ? Il n’est parti que pour une heure, parti pour une minute, mon fils, comme s’il avait passé de cette chambre dans l’autre à côté ; moi aussi, je serai partie dans une minute. Quel temps me resterait-il pour être affligée ?

« Et la femme de Willy a écrit ? Elle n’eut jamais une bien bonne tête. Portez-moi mes lunettes, Annie ; loué soit Dieu ! j’ai gardé mes yeux. Ce n’est pas grand’chose que vous perdrez, lorsque je partirai de ce monde ; mais restez avec la vieille femme maintenant ; vous ne pouvez avoir longtemps à rester. »


Je ne sais ce que pensera le lecteur, mais pour moi je ne connais pas d’expression plus complète et j’oserais dire plus profonde du vieil âge. Rien ne manque à ce tableau de ce que peuvent y mettre la vérité, le respect et l’amour. Comme toutes les nuances de la vieillesse ont été finement observées et sympathiquement rendues ! Comme tout cela est à la fois réel et moral ! Avec quel art et quel scrupule le poète a su rester vrai en évitant le moindre mot qui eût porté atteinte à la dignité de la vieillesse ! Voilà bien la loquacité des vieilles âmes, l’incertitude et la confusion de leur pensée trébuchante ; mais que cette grand’mère suggère peu le sentiment de la pitié et que sa loquacité mérite peu le nom de radotage ! M. Tennyson a fait admirablement sentir dans ce discours cette richesse et je dirais volontiers cette plénitude particulière de vie qui est propre à l’âge voisin de la tombe. Cette vieille âme est aussi chargée de souvenirs qu’une jeune âme d’espérances ; bien différentes sont les deux floraisons, mais dans l’une et dans l’autre la nature morale montre une égale fécondité. Cette grand’mère est saturée d’expérience et de sagesse à n’en plus pouvoir contenir, et elle désire partir non parce que la coupe est épuisée, mais parce qu’elle est au contraire remplie jusqu’aux bords. Déjà elle habite une manière d’éternité, et le temps est pour cette bonne paysanne une simple expression métaphysique tout comme pour un disciple de Kant ; toute son existence est comme ramassée en elle dans une suprême unité ; les divers âges de sa vie sont aussi proches d’elle les uns que les autres ? elle est contemporaine de son enfance et de sa jeunesse, et les enfans qui l’ont quittée au berceau lui semblent aussi voisins d’elle que ceux qui l’ont quittée vieillards. Et ce sentiment d’égoïsme qui est le grand reproche dont on charge la vieillesse, comme M. Tennyson a su noblement l’excuser ! Pourquoi la grand’mère pleurerait-elle sur la mort de son fils ? Il ne lui reste plus assez de temps, car elle-même va partir. Ils ne sont séparés que pour quelques jours à peine, et son fils est moins éloigné d’elle par la mort qu’il ne l’était par la vie. Finesse, élévation, profondeur, tout est réuni dans ce petit tableau, qui est une œuvre de vraie poésie, car c’est une œuvre de respect et d’amour.

Un autre petit tableau de genre, le Fermier du Nord, est aussi fort remarquable comme copie crue et exacte de la réalité, mais il n’a pas l’intérêt moral de la grand’mère. Dans cette petite pièce, un fermier anglais à son lit de mort nous raconte, dans le patois de son comté [1], la singulière vie morale de son robuste et prosaïque individu. Le personnage lui-même ne parlerait pas mieux, s’il nous apparaissait en chair et en os, qu’il ne parle chez M. Tennyson ; mais ceux-là seulement qui ont vécu familièrement avec le peuple des campagnes, assez semblable en tous pays, pourront bien comprendre un pareil mélange de bon sens pratique et d’opacité intellectuelle. C’est un de ces rustres énergiques qui sur leurs épaules carrées ont porté sans fléchir l’édifice de la grandeur anglaise, et, si vous savez bien lire son discours, l’énigme de cette société conservatrice et libérale à la fois vous paraîtra peut-être moins obscure. Une indépendance absolue de caractère solidement assise sur une base d’absurdes préjugés, une liberté absolue qui trouve moyen de se mouvoir à l’aise entre les étroites cloisons d’opinions aussi dures que la carapace de pierre qui sert à l’huître de maison, une puissance de travail invincible unie à un esprit de routine opiniâtre, tel est le résumé de ce type d’homme robuste et peu séduisant. Il est radical dans presque toutes les choses qui regardent exclusivement la vie morale et intellectuelle, tory dans toutes celles qui regardent la société politique et les intérêts positifs. Il est sceptique comme Molière à l’endroit de la médecine, et comme l’empereur Charles-Quint, qui trouvait plaisant que ses médecins lui défendissent l’usage de bières glacées, il regarde les prescriptions du docteur comme des mystifications qu’on ne se permet pas envers un homme de son expérience. « Où est-ce que tu es resté si longtemps, à me laisser là tout seul, garde ? Tu n’es pas une garde du tout ; le docteur est venu et parti. Il dit que je ne dois plus boire d’ale, mais je ne suis pas un fou. Donne-moi mon ale, car je prétends ne pas changer mon régime. Ces docteurs, ils ne savent rien, car ils disent ce qui n’est pas vrai du tout. Cela ne sert à rien de dire les choses qu’on doit faire. J’ai bu ma pinte d’ale tous les soirs depuis que je suis ici, et j’ai bu mon quartaut tous les soirs de foire depuis quarante ans. » Le ministre aussi est venu pour le faire souvenir de ses péchés, l’avertir que Dieu le rappelait à lui, et autres choses semblables. Le ministre, il le respecte beaucoup. Est-ce qu’il n’a pas toujours bien payé ses redevances ? Est-ce qu’il n’a pas toujours voté avec le squire pour l’église et l’état ? Est-ce qu’il a jamais manqué d’aller le dimanche à l’église ? A la vérité il ne savait pas bien ce qu’il allait y faire. « Je suis toujours allé à l’église depuis que ma Sally est morte, et j’entendais bourdonner quelque chose comme un hanneton au-dessus de ma tête, et je n’ai jamais su ce que cela signifiait ; mais je pensais qu’il avait quelque chose à dire, et puis, quand je croyais qu’il l’avait dit, je m’en allais. » Mais maintenant qu’est-ce que le ministre vient lui dire ? Voyons, est-ce qu’il n’a pas bien travaillé toute sa vie ? Le ministre lit un sermon toutes les semaines, c’est vrai ; mais lui il a défriché la lande du voisinage. Ah ! il fallait la voir autrefois cette lande ; il n’y avait pas d’herbe pour une vache, rien que des ajoncs et des genêts, et maintenant il n’y a pas un pouce de terre qui ne soit verdoyant et fertile, si bien qu’elle fait l’admiration de tous les passans. Une seule chose le tracasse, c’est qu’après sa mort ces damnés de chemins de fer ne viennent bouleverser tout son travail avec leur chariot du diable et leur marmite de fumée. La vie est douce, mais il aime autant mourir que de voir cela. « Eh bien ! que fais-tu là plantée, et pourquoi ne m’apportes-tu pas mon aie ? Donne-moi mon aie, te dis-je ; si je dois mourir, je mourrai, et voilà. »

Enoch Arden, le poème qui donne son nom au nouveau recueil, est à mon gré la tentative la plus heureuse qu’on ait faite depuis Jocelyn pour transporter dans le domaine de la poésie la réalité de la vie familière, et certes l’éloge n’est pas médiocre. Comme art de dire, ce petit récit est la perfection même : pour raconter les souffrances et l’héroïsme d’un pauvre marin anglais, M. Tennyson a déployé le même talent que naguère pour raconter les aventures et les amours des brillans chevaliers de la Table ronde. Si le poème d’Enoch Arden diffère en quelque chose des célèbres Idylles du roi, c’est par un charme de simplicité encore plus grand. Ainsi que le demandait l’humble sujet, où la soie et le velours, les belles étoffes et les riches armures n’ont à jouer aucun rôle, les épithètes chatoyantes et les images somptueuses des précédens poèmes de l’auteur ont été sévèrement proscrites. M. Tennyson, dans ce petit poème, écrit tout entier dans la gamme de couleurs neutres qui convient ici, nettoyé soigneusement de tout oripeau et de tout clinquant métaphoriques, a pris autant de précautions pour éviter d’être poétique à contre-temps que d’autres dépensent d’ardeur pour faire étalage des richesses de leur imagination. On croirait lire une belle et simple prose, si la cadence musicale du rhythme et çà et là un ornement sévère pareil à un nœud de rubans de couleur effacée sur la robe d’une honnête bourgeoise ne nous rappelaient pas que cette histoire est écrite dans le langage de la poésie.

Dès le début, le paysage au milieu duquel vont passer les personnages est évoqué aux yeux du lecteur, avec une netteté et une sobriété où se révèle l’érudit des secrets de l’art, le disciple ingénieux des anciens maîtres, qui sait avec quelle concision magistrale les vrais narrateurs poétiques, un Virgile ou un Arioste, disposent la scène où doivent agir leurs héros. « Les longues lignes des falaises, en se brisant, ont laissé un espace vide, et dans cet espace il y a de l’écume et des sables jaunes ; par derrière, des toits rouges étages en grappes autour d’un quai étroit ; puis une église en ruine, plus haut une longue rue qui grimpe à un grand moulin faisant tour au sommet, et par derrière le moulin, tout près du ciel, une dune grise avec des tumulus danois et un bois de noisetiers, hanté en automne par les chercheurs de noisettes, qui fleurit dans un creux de la dune dont il fait une coupe verdoyante. » Dans ce paysage peu féerique, comme vous voyez, jouaient, il y a cent ans, trois enfans de pauvre condition : « Annie, la plus jolie demoiselle de tout le port ; Philippe Ray, le fils unique du meunier, et Enoch Arden, le fils d’un rude matelot, qu’une tempête d’hiver avait fait orphelin. » Ils allaient et venaient parmi les ancres, les cordages, les filets de pêcheurs, les barques renversées, ou encore, comme les elfes de Prospero, couraient le long du rivage, « poursuivant et fuyant la lame blanche, et laissant chaque jour sur le sable l’empreinte de leurs pieds chaque jour effacée par la vague. » C’est l’image même par laquelle Prospero décrit les jeux de ses esprits. Quand on lit M. Tennyson, à chaque instant les souvenirs des anciens maîtres se présentent à l’imagination. Tout à l’heure nous reconnaissions dans la sobriété descriptive du poète les procédés d’un Virgile ou d’un Arioste ; maintenant nous rencontrons une image de Shakspeare, plus loin nous pourrons saluer un souvenir de Milton.

L’enfance est souvent la prophétie en action de l’âge mûr, et mainte fois dans leurs jeux les enfans ne font autre chose que la répétition de leur vie future. Un des divertissemens favoris des trois marmots était de jouer au ménage dans une étroite grotte de la falaise ; mais des querelles s’élevaient fréquemment, chacun des deux petits garçons voulant la grotte pour sa maison et Annie pour sa petite femme, querelles dans lesquelles Philippe était battu d’ordinaire, et alors « Annie pleurait de compagnie avec lui et les priait de ne pas se disputer pour elle, en leur disant qu’elle serait leur petite femme à tous deux. » Les années passèrent, et lorsque « l’aurore rosée de la jeunesse eut disparu devant la chaleur croissante du soleil de la vie, » les deux garçons fixèrent également leur choix sur Annie ; mais, comme dans les jeux de l’enfance, le vainqueur fut encore Enoch. Un jour que Philippe était allé rejoindre ses deux compagnons dans le bois de noisetiers, il les surprit assis l’un près de l’autre, la main dans la main, « les grands yeux gris d’Enoch et sa figure hâlée illuminés par un feu paisible et sacré qui brûlait comme sur un autel. Philippe regarda : dans leurs yeux, il lut sa condamnation ; puis, lorsque leurs visages se rapprochèrent, il soupira, se déroba sans bruit, et comme un gibier blessé se glissa dans les fourrés du bois. »

Enoch et Annie furent donc mariés ; l’union fut d’abord heureuse et sans autre souci pour le jeune homme que a le noble désir d’accumuler son salaire jusqu’au dernier sou, pour donner à ses enfans une meilleure éducation que n’avaient été la sienne et celle de sa femme ; » mais la fortune, selon sa coutume, fit un tour de roue, et quand il eut compté ses années de bonheur jusqu’à la septième, les vaches maigres de Pharaon succédèrent pour Enoch aux vaches grasses dans ce songe de la vie que nous faisons tous. Un jour il tomba du haut d’un mât et se cassa un membre, et au même moment sa femme mettait au monde son troisième enfant, celui-là de tempérament maladif. Alors, dans l’inactivité où le retenait son accident, il se prit à rouler dans son esprit de sombres appréhensions ; son imagination oisive évoqua devant lui les spectres de la misère et de la famine, et il pria Dieu de sauver ceux qu’il aimait de ces extrémités, quelque chose qui dût lui arriver. A ce moment, le patron du navire sur lequel servait Enoch vint lui demander s’il lui plairait de s’engager comme maître d’équipage pour un voyage en Chine ; Enoch, qui vit dans cette proposition un moyen de se préserver, lui et les siens, du malheur qu’il redoutait, accepta joyeusement, et fit ses préparatifs de départ malgré les larmes, les instances et les funèbres pressentimens d’Annie.

Les adieux sont touchans et contiennent quelques beaux traits, entre autres cette comparaison, qui est digne de n’importe quel grand poète : « pendant qu’il parlait ainsi sur un ton de joyeuse espérance, elle-même se laissa presque aller à l’espérance ; mais lorsqu’il tourna le courant de son discours sur des sujets plus graves, sermonnant à la rude façon d’un marin sur la Providence et la confiance en Dieu, alors elle écouta, elle écouta sans l’écouter, comme la fille du village qui place sa cruche sous la fontaine, et qui, rêvant à celui qui avait coutume de la remplir pour elle, entend et n’entend pas, et laisse l’eau déborder. » Dans le discours du brave Enoch, il y avait cependant quelques paroles remarquables qui méritaient d’être entendues : « Ne craignez pas pour moi davantage, ou si vous craignez, confiez vos soucis à Dieu ; c’est une ancre qui tient solidement. Est-ce que Dieu n’est pas là-bas dans tes extrêmes régions de l’aurore ? Si je vais jusqu’à ces régions, pourrai-je aller plus loin qu’où il est ? Et la mer est sienne, c’est lui qui l’a faite. »

Il partit, et les pressentimens d’Annie se changèrent en triste certitude. Les années s’écoulèrent, et Enoch ne revint pas. Pendant ce temps, la délaissée descendait lentement les degrés qui mènent à l’indigence. Enoch, avant de partir, lui avait créé un petit commerce, mais le commerce lui réussissait mal. Elle ne savait pas demander trop pour obtenir assez, et souvent dans les jours de gêne elle vendit ses marchandises à perte. Puis la mort vint, qui lui enleva son plus jeune enfant. Alors l’ancien rival d’Enoch, Philippe, qui ne l’avait pas revue depuis son mariage, se sentit un remords au cœur. « Assurément, se dit-il, je puis la voir maintenant, je puis lui être de quelque secours. — Il alla donc, passa la première chambre solitaire, s’arrêta un moment devant une porte intérieure et frappa trois fois, et, personne n’ouvrant, il entra ; mais Annie, assise avec sa douleur, à peine revenue des funérailles de son enfant, ne se souciait pas de voir au monde face humaine ; elle se détourna donc vers le mur et pleura. Alors Philippe, se tenant debout, lui dit avec hésitation : « Annie, je suis venu vous demander une faveur. » Cette faveur, c’était de se charger des enfans d’Enoch et de les élever à la place de leur père absent. « C’était, lui dit-il, le souhait d’Enoch que ses enfans eussent une meilleure éducation que la sienne et la vôtre. S’il revenait, il serait affligé que les précieuses heures de la matinée eussent été ainsi perdues, et cela l’attristerait même dans son tombeau, s’il savait que ses enfans vagabondent comme des poulains sur la lande. » Philippe mit donc à l’école les enfans d’Enoch, qu’il arriva peu à peu à aimer comme s’ils étaient siens. Cependant les années continuaient à s’écouler, l’image de leur père s’était effacée dans l’esprit des enfans, et dans le cœur de la veuve l’espérance de jamais revoir son mari diminuait tous les jours un peu plus. Alors, un dimanche qu’il se promenait avec Annie et ses enfans d’adoption dans ce même bois de noisetiers où jadis il avait lu dans les yeux des amans la condamnation de son amour, Philippe se décida à ouvrir son cœur, qu’il tenait fermé depuis trop longtemps. Enoch ne reviendrait pas ; les enfans l’aimaient comme leur véritable père ; il était riche et sans famille ; consentait-elle à l’épouser ? « Alors Annie répondit, et tendrement elle parla : « Vous avez été comme un bon ange de Dieu pour notre maison ; Dieu vous bénisse pour cela ! Dieu vous récompense pour cela, Philippe, de quelque chose de plus heureux que moi ! Peut-on aimer deux fois ? pouvez-vous être aimé comme Enoch l’était ? qu’est-ce que vous demandez là ? — Je suis content, répondit-il, d’être aimé un peu après Enoch. — Ah ! cria-t-elle comme effrayée, cher Philippe, attendez un peu. Si Enoch revient… Mais Enoch ne reviendra pas. Cependant attendez une année ; assurément je serai plus sage dans un an. Oh ! attendez un peu. » Philippe dit tristement : « Annie, j’ai attendu toute ma vie, je puis bien attendre un peu plus. »

L’année passa. « Attendez encore un mois, » dit Annie. Philippe attendit un mois, puis un autre, puis un autre encore. Cependant il devint urgent de prendre un parti. La médisance s’était emparée du sujet délicat de leurs relations, et les langues allaient leur train. « Quelques-uns pensaient que Philippe se moquait d’elle tout simplement, d’autres qu’elle ne résistait que pour mieux le tenir, d’autres riaient à la fois d’elle et de Philippe comme de simples benêts qui ne savaient ce qu’ils voulaient, et un de ces hommes chez qui toutes les mauvaises pensées s’enchaînaient collées ensemble comme les œufs du serpent insinua qu’il y avait entre eux quelque chose de pire. » Dans cette extrémité, Annie pria Dieu de lui montrer par un signe si Enoch était encore vivant. Selon l’habitude des anciens puritains, elle ouvrit sa Bible pour tirer un sort, et son doigt, errant au hasard, se posa sur ces mots ; « sous un palmier. » Un rêve se chargea de compléter le sens de ces mots de difficile interprétation. Enoch lui apparut en effet au sommet d’une montagne, sous un palmier et le soleil sur sa tête. « Il est parti, se dit Annie, il est heureux, et chante hosannah sous les palmiers du ciel. » Et, rassurée par sa pieuse imagination, elle consentit enfin à l’union désirée.

« Sous un palmier. » Le sort biblique n’avait pas menti. Enoch vivait, et un naufrage dans les mers d’Orient l’avait jeté avec deux compagnons sur le sol d’une île fertile et déserte. Ses deux compagnons moururent, et Enoch resta seul, indigent au milieu de toutes les richesses d’une nature prodigue, car « il manquait à ses yeux la sympathique figure humaine. » Les jours se succédaient, et pas une voile à l’horizon, « mais chaque jour le soleil, qui se levait en lançant une grêle de flèches pourprées sur les palmiers, les fougères et les précipices, — la splendeur sur les mers à l’orient, la splendeur au-dessus de sa tête sur son île, la splendeur sur les mers à l’occident, puis les grandes étoiles qui roulaient leurs sphères dans le ciel, le sourd tonnerre de l’océan, et puis de nouveau les flèches de pourpre du soleil levant, mais pas de voile ! Souvent, pendant qu’il épiait ou semblait épier, son immobilité était si grande que le lézard couleur d’or s’arrêtait sur lui. Un fantôme fait de plusieurs fantômes marchait devant lui, le poursuivant, ou plutôt lui-même marchait en imagination poursuivant des gens, des choses, des lieux connus, bien loin, dans une île plus ténébreuse au-delà de la ligne : ses enfans, leur babillage, Annie, la petite maison, le moulin, les allées feuillues, le château solitaire et les armoiries de la porte, le cheval qu’il menait, le bateau qu’il vendit, les frissonnantes aubes de novembre et les dunes brillantes de rosée, les plaisantes ondées, l’odeur des feuilles mourantes et le sourd gémissement de la mer couleur de plomb. Une fois aussi à ses oreilles tintantes arriva, mais faible, joyeux et lointain, bien lointain, le carillon des cloches de sa paroisse. Enfin une voile apparaît à l’horizon, et Enoch Arden, recueilli par un navire anglais, peut quitter sa prison aux splendeurs terribles. Il débarque en Angleterre et se dirige en toute hâte vers son foyer. « Son foyer ? quel foyer ? avait-il un foyer ? » Il cherche la maison où Annie vivait et l’avait aimé, où ses enfans étaient nés ; la maison était muette et solitaire. Il vient demander asile à une pauvre taverne du port, et sans se nommer il apprend de la bouche de l’hôtesse la terrible vérité. Alors un désir irrésistible de voir encore sa femme et ses enfans s’empare de lui ; il se glisse derrière la demeure de Philippe, regarde par une fente de la fenêtre et contemple, comme en rêve, la réalité sinistre et joyeuse du tableau que voici : « Il vit, à la droite du foyer, Philippe, le prétendant dédaigné des jours anciens, vigoureux, au teint frais, avec son enfant sur ses genoux ; derrière son second père se tenait une jeune fille, une autre Annie plus jeune, mais plus élancée, grande et avec de beaux cheveux, et de sa main élevée elle agitait un bout de ruban et un anneau pour amorcer le baby, qui étendait ses mous petits bras, essayait de saisir le jouet et le manquait toujours ; alors tous riaient. Puis, à gauche du foyer, il vit la mère qui regardait souvent du côté de l’enfant, mais se tournait de temps à autre pour causer avec son fils, qui se tenait derrière elle, grand et robuste, et disant quelque chose qui lui plaisait, car il souriait. » A ce spectacle, Enoch se sentit frémir et eut envie de crier ; mais il retint ce cri, qui « en un instant, comme la trompette du jugement, aurait mis en pièces tout le bonheur de ce foyer. » Il se retira silencieusement, et lorsqu’il fut éloigné, terrassé par le poids de l’émotion, il enfonça ses doigts dans la terre humide et pria ainsi : « C’est trop dur à supporter. Oh ! pourquoi m’ont-ils ramené de là-bas ? O Dieu puissant, bienheureux Sauveur, toi qui m’as soutenu dans mon île déserte, soutiens-moi, père, dans ma solitude, un peu plus longtemps ; aide-moi, donne-moi la force de ne pas lui dire, de ne jamais lui laisser savoir la vérité ! Aide-moi à ne pas détruire sa paix ! Mes enfans aussi ! ne puis-je leur parler ? Ils ne me connaissent pas. Non, je me trahirais moi-même ; jamais. — Pas de baiser de père pour moi ! — La fille, comme elle ressemble à sa mère, et ce garçon, mon fils ! »

Enoch tint la promesse qu’il fit ce soir-là, et vécut inconnu de tous, dans sa ville natale, du travail de ses mains. Seulement, lorsqu’il se sentit près de la mort, il appela son hôtesse et lui révéla le fatal secret. Elle le pressait de voir ses enfans avant de mourir, mais il s’y refusa bravement : « Il n’y en a qu’un seul de mon sang qui m’embrassera dans le monde à venir ; cette boucle de cheveux est à lui, elle la coupa à mon départ et me la donna ; je l’ai toujours portée depuis et je pensais l’emporter dans la tombe, mais maintenant j’ai changé de sentiment, car le le verrai lui-même, mon enfant, au sein du bonheur éternel ; donc, quand je ne serai plus, prenez cette boucle et donnez-la-lui, elle lui sera peut-être une consolation, et lui prouvera en outre qu’Enoch était bien moi… » La troisième nuit après cette conversation, pendant qu’Enoch sommeillait immobile et pâle, et que Miriam le veillait en s’assoupissant par intervalles, la mer poussa un appel si terrible que toutes les maisons du port en tremblèrent. Il s’éveilla, se leva, étendit les bras en avant en criant d’une voix forte : « Une voile, une voile ! je suis sauvé ! » Puis il retomba et ne parla plus. Ainsi passa de ce monde cette âme robuste et héroïque… »

Tel est ce beau et simple poème, si simple qu’il devrait, semble-t-il, dispenser de tout commentaire. L’action est si nette, si claire et laisse si peu de choses à deviner ! Mais l’ingéniosité humaine est sans bornes, et elle a trouvé moyen de s’exercer même sur Enoch Arden. Croirait-on qu’elle a accusé ce poème d’être immoral ? Nous aurions cru qu’il était précisément tout le contraire, mais on ne peut pas s’aviser de tout.

Deux autres poèmes intitulés Aylmer’s field et Sea dreams (les Rêves de la mer) sont bien loin d’Enoch Arden non-seulement pour l’intérêt moral du récit, mais pour la composition et le simple mérite littéraire. Aylmer’s field est l’histoire d’un amour contrarié entre une jeune fille noble et un jeune homme de famille de clergymen. Le sujet peu nouveau est traité d’une façon légèrement déclamatoire, et tout ce que nous voulons louer sans réserve dans ce poème, c’est la description des amours naissantes d’Edith et d’Averill, description d’une grâce charmante et précieuse qui sent bien son XVIIIe siècle expirant, l’époque à laquelle se rapporte cette histoire. Les Rêves de la mer sont une composition confuse dont je ne parviens pas bien à saisir le sens et la portée. Ce poème contient cependant plusieurs passages éloquens, et entre autres une pensée dont l’expression est digne de Shakspeare, et que par conséquent nous ne voulons pas laisser ignorer au lecteur : « Pardonner ! Combien diront « pardonnez » qui trouveront dans le sens de ce mot une sorte d’absolution pour leur permettre de haïr un peu plus longtemps ! »

Plus importante que ces deux compositions défectueuses, par la portée de l’inspiration, sinon par l’étendue, est une poésie intitulée Tithon. Cette pièce, une des seules qui rappelle les anciens thèmes d’inspiration de Tennyson, fait un contraste complet avec les autres parties du nouveau recueil, et mérite de ne pas rester sans mention. Il s’agit du vieux Tithon en personne, l’antique amant de l’Aurore, l’immortel désespéré qui ne peut secouer le don obtenu des dieux par ses prières. Nous voilà bien loin cette fois de cette réalité moderne qui vient de nous occuper, vous semble-t-il ? Pas tant que vous croyez. De la réalité extérieure, oui ; mais non de la réalité morale et poétique. M. Tennyson a toujours affectionné ces vieux sujets classiques et aimé à les rajeunir par une interprétation poétique nouvelle, trouvant moyen de satisfaire ainsi ses goûts de lettré accompli et ses dons d’artiste ingénieux, il s’approche de ces vieux sujets non pour se pénétrer de leur esprit, mais pour les pénétrer du sien ; il les contemple avec l’imagination non d’un ancien, mais d’un poète du XIXe siècle, il leur infuse une vie moderne et les ressuscite pour en faire les symboles non de la vie des hommes d’autrefois, mais de la vie des hommes d’aujourd’hui. Il a écrit ainsi toute une série de petits poèmes : Œnone, Ulysse, les Lotophages, où nos passions, nos aspirations, nos lassitudes contemporaines ont trouvé à la fois leur expression idéale et réelle, sous la forme concrète, précise de ces vieilles fables qui, d’abord filles de la seule imagination poétique, ont acquis par degré une sorte d’existence historique, et sont devenues à la fois positives comme un fait et idéales comme un rêve. Ce nouveau poème de Tithon vient grossir la liste de ces ingénieuses productions. Le vieil époux de l’Aurore nous exprime dans ses gémissemens un des sentimens les plus pénibles qui puissent accabler les cœurs dans les sociétés vieillies : ce sentiment qui naît du désaccord entre une tâche incessamment renouvelée et des forces qui se sont fatiguées à soutenir le poids des exigences de la civilisation. L’œuvre à accomplir revient chaque matin jeune comme l’aurore, et chaque matin les âmes chargées de l’accomplir s’éveillent avec la lassitude de Tithon. C’est l’immortelle vieillesse en présence de l’immortelle jeunesse. Oh ! comme l’union fut autrefois plus égale ! Mais il vint un jour où l’accord fut rompu et où Tithon, ayant atteint les limites de la vie humaine et ne pouvant ni passer outre, ni rétrograder, se trouva immobilisé dans la vieillesse par le don même qu’il avait imprudemment sollicité. Le symbole est ingénieux, facile à saisir et d’une vérité douloureuse que l’expérience de chaque jour peut constater dans nos vieilles sociétés européennes par les symptômes les plus variés.

Et maintenant quelle conclusion peut-on tirer du nouveau recueil de M. Tennyson ? Cette conclusion, à vrai dire, nous aurions aimé à la renvoyer jusqu’au prochain ouvrage de M. Tennyson, car c’est seulement alors que nous saurons si dans la composition du présent volume le poète inaugurait bien réellement une voie nouvelle, ou bien si la physionomie de son œuvre récente n’est qu’un pur effet du hasard ou le résultat d’une tentative passagère, abandonnée aussitôt qu’essayée. Les poèmes que nous venons de présenter au lecteur, bien que d’un caractère fort tranché, ne permettent pas d’assurer avec certitude qu’une transformation soit en train de s’opérer dans le talent du poète. D’autre part, les productions de M. Tennyson sont fort rares ; le poète applique à la lettre le précepte d’Horace, et il s’écoulera probablement bien des années avant qu’il donne de nouveau à la critique l’occasion de se prononcer. Ce serait faire attendre trop longtemps une conclusion. Aussi dirons-nous, sans tarder davantage, d’abord que, sans vouloir rien présumer de l’avenir, nous ne désirons pas un Tennyson autre qu’il n’était et qu’il n’est encore, ensuite que nous sommes sûr d’avance que le talent du poète ne courra aucun danger dans les entreprises nouvelles où il pourra s’engager, car il est impossible de se tromper quand on possède un tel bon goût et une telle mesure.


EMILE MONTEGUT.

  1. Nous sommes charmés d’avoir fait connaissance avec le fermier de M. Tennyson, mais il nous a fallu vraiment pour le comprendre une dose de patience peu commune, car ce n’est qu’au bout d’une demi-journée que nous sommes parvenus à traduire en anglais vulgaire son langage, d’abord plus obscur pour nous que du suédois. Nous transcrivons ici la première strophe de cette pièce pour fournir au lecteur versé dans la langue anglaise un moyen d’exercer sa sagacité et d’aiguiser sa pénétration :
    Wheer ásta beän saw long and meá liggin’ ere aloän ?
    Noorse ? thoort nowt o’a noorse ; whoy, Doctor’s abeän an agoän :
    Says that I moänt a naw moor yaäle : but I beänt a fool :
    Git ma my yaäle, for I beänt agooin’ to breäk my rule.