Encyclopédie moderne/Nouvelle éd., 1861/Désir

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DÉSIR. (Philosophie) Tendance naturelle et spontanée, application involontaire et instinctive de l'amour à un objet déterminé, en vue de se l'approprier ou de s'y unir.

Tout être a dans l'ensemble du monde un but déterminé par sa nature : il est pourvu en conséquence des forces, des moyens et de l'intelligence nécessaires pour l'atteindre ; et il se trouve mis à son insu, par ses besoins et ses facultés, en rapport fatal avec les êtres et les objets au sein desquels doivent s'exercer l'action et la réaction qui constituent sa vie.

En ce sens, tous les êtres sont réellement


prédestinés, et prédisposés à la base de leur constitution en vue de leur destinée. Aussi, à des destinations diverses correspondent nécessairement des natures diverses ; car c'est parce que tous les êtres sont diff²éremment doués par la nature qu'ils sont comme entraînés vers des fins multipliées, et y tendent plus ou moins irrésistiblement.

Chaque être a donc devant sa vie un cercle d'activité qu'il lui est impossible de franchir. Dans ce rayon, il entre en communion ou en solidarité avec un plus ou moins grand nombre d'êtres et d'objets, selon son degré dans l'échelle des existences les uns pour se les approprier, les autres pour en être dominés ; d'autres pour communiquer fraternellement ou entrer en communauté de jouissance avec eux sur le pied d'égalité.

A cette fin et pour que le plan providentiel ne soit point éludé. et d'ailleurs comme moyen de félicité, comme mobile d'action, de fortes attaches le retiennent dans ce cercle ; des attractions puissantes, des besoins incompressibles, des inclinations ou penchants irrésistibles très-variés, l'impulsionnent incessamment, et le font graviter, et en quelque sorte tomber continuellement de ce côté où l'appelle sa destinée. Le nom générique de cette force commune à tous les êtres, qui constitue les attraits, les inclinations, c'est l'amour, tant qu'il reste à l'état indéterminé et qu'il fait comme le fond et la source permanente d'où jaillit la tendance et où se repose l'usage ; mais dès que l'amour vient à s'appliquer à un objet déterminé il s'appelle désir, comme il a été défini ci-dessus. On a pu également définir le désir : « le mouvement de l'amour vers un bien auquel l'être tend à s'unir et n'est pas encore actuellement uni (1) [1] ; « ou bien encore l'idée d'un bien que l'on ne possède pas, mais que l'on espère de posséder (2) [2]. »

Tout le monde en a l'expérience : le propre du désir est d'aspirer à la jouissance de l'objet désiré, d'être heureux de sa possession, et de souffrir dans son attente ou sa privation c'est pourquoi l'objet désiré est appelé notre bien. Il y a plus, le mal-être précéde et suit la satisfaction du désir seul, l'instant toujours trop rapide et trop fugitif de la satisfaction est accompagné de bonheur. Le désir non satisfait nous jette dans l'impatience, l'anxiété, le désespoir ; le désir repu nous fait ressentir l'ennui, la tristesse, un vague insupportable ; de telle sorte que l'être, y ayant toujours un intérêt prochain, est toujours occupé, soit à appeler les désirs, soit à les satisfaire, soit à en chercher la satisfaction.

Le désir a deux moments fort distincts l'état où il s'ignore, c'est celui des êtres les plus bas dans l’échelle de la vie ; et l’état où il se sent et se sait, c’est celui des êtres placés au sommet de la hiérarchie des créatures. À son degré le plus infime, là où il s’allie à l’insensibilité, le désir n’est plus que l’affinité, et il caractérise tout le règne minéral ; à son degré moyen, où il est uni à la sensibilité el à l’intelligence, il est l’instinct, dénomination ordinaire du désir dans le règne végétal et animal ; enfin, à son degré supérieur sur la terre, au degré où la raison s’unit à l’animalité, l’instinct se change en désir, et devient l’attribut exclusif de l’humanité.

Évidemment, plus il s’y mêle d’intelligence, de conscience, de réflexion et de prévoyance, plus le désir se tranche de l’instinct. Aussi, entre les deux extrêmes, le désir de l’homme et l’affinité des minéraux, y a-t-il des nuances à l’infini d’instincts, pour les végétaux et les animaux.

Que le désir, dans son essence, son origine et son but, soit souverainement légitime et religieux en soi, c’est ce qui ne peut être mis en question, le désir étant déposé dans les profondeurs de. la créature par la main de Dieu, ayant sa racine dans la nature même de l’être, la constituant, et faisant le mode, —sinon le fond de sa vie. Dieu a tellement voulu le désir et son essor, qu’il l’a marqué du caractère de fatalité ou de nécessité, el y a mis la double sanction du plaisir et de la souffrance, entre lesquels il faut opter.

Est-il besoin de faire remarquer que la passion, dans la bonne acception du mot, n’est pas autre chose qu’un désir naturel, fondamental et permanent de l’âme humaine ; et par conséquent le mobile, sous formes multiples, de l’activité individuelle, la plus sûre voie par laquelle l’homme fournit sa destinée et la Providence la lui trace ? Aussi rien de plus fatal ou nécessaire que nos désirs, nos inclinations, nos penchants, c’est-à-dire nos passions naturelles. Ils naissent bon gré malgré, et ils s’en vont comme ils viennent, par l’effet d’une autre volonté et d’une autre puissance que la nôtre. Tout le monde est convaincu que l’homme ne se donne ni ne s’extirpe à volonté ses désirs. Qui n’a entendu répéter à satiété ces vieux proverbes : « L’homme est le jouet de ses passions ; la plus grande victoire qu’il puisse remporter est celle de vaincre ses passions ; il est difficile de ne pas succomber à la tentation. Or, qu’est-ce que la tentation, qu’est-ce que la passion qu’il faut vaincre, si ce n’est le désir, la passion qu’on ne sait plus gouverner et retenir sous la haute tutelle du devoir ou de la raison ? Car, et c’est ici le point important, l’homme, être intelligent, libre et moral, doit souvent et peut toujours régler, ordonner ou réprimer ses désirs ; s’ils sont légitimes, ils ne le sont, comme


toute chose, que dans la juste mesure, ou la règle. Rien d’absolu, d’inconditionnel, c’est-à-dire d’illimité dans l’activité ou la nature des êtres et des forces : Précisément parce que les désirs ont droit à l’essor, ils doivent être limités dans chacun, afin de pouvoir être satisfaits également dans tous. C’est pourquoi il nous a été donné de pouvoir beaucoup sur nos désirs, non pas les effacer de notre chair et de nos os, non pas les incruster à volonté dans notre sensibilité mais les diriger comme on fait d’un coursier fougueux, d’un impétueux torrent à qui il faut son lit. Et ce pouvoir, nous le possédons d’autant plus que nous avons pris un empire plus matinal sur cette force envahissante de sa nature ; que l’éducation nous a inoculé l’habitude de ce commandement et de cette discipline, et a dressé, assoupli la tige naissante dans le sens des présomptions impérieuses de la loi morale.

Le désir n’étant libre en aucun être, mais fatal, mais envoyé par la cause toute puissante qui a prédisposé toutes choses avec nombre, poids et mesure, l’homme ne doit ni s’enorgueillir ni s’affliger des désirs naturels qui sillonnent son âme ; pourvu qu’il fasse tout pour en combattre l’abus, ou le cours injuste, antisocial, effréné, il est dans la voie du salut, ou du moins il mérite et il obtiendra l’absolution.

Tout objet qui inspire à l’homme un désir lui apparait par cela même comme un bien : c’est ce qui résulte clairement de la définition et de l’essence du désir : or, non-seulement l’homme désire fatalement son bien, mais il le veut, il le cherche partout où il le voit, où il croit le trouver. Persuadez à l’homme que son bien véritable, et son plus grand bien est en un être, ou dans un objet déterminé, el il le désirera, et il bravera tout pour le conquérir : fanatisez-le pour un but, c’est-à-dire faites-le-lui désirer ardemment, et il réalisera des œuvres prodigieuses ; il s’élèvera à des efforts, il subira des souffrances qui pour vous, froid à sa croyance, indifférent au même désir, seraient un supplice ou un sacrifice ; qui pour lui seront la béatitude : c’est donc un levier bien énergique et bien efficace que le désir, l’amour ou la passion !

Si le désir est nécessaire ou fatal, on ne saurait le résoudre dans la volonté, phénomène libre par excellence. Le désir est un mobile, ce n’est point une faculté, La distinction entre ces deux états de l’âme est si radicale et si profonde, que souvent il y a entre le désir et la volonté une opposition, une lutte·, un duel très-douloureux pour l’âme qui en est le théâtre, et pour la personnalité qu’il déchire et qui en est toujours victime.

Les philosophes qui, à la suite de Condillac, ont confondu le désir avec la volonté, se sont donc étrangement mépris. D’autres, en prétendant que les désirs sont la substance de l’âme, n’ont pas moins erré car, si nous avons conscience de notre identité, si nous nous sentons un, toujours identique sous l’infinie variété des phénomènes de notre vie, il ne peut se faire que les désirs, si variés, si mobiles, si opposés parfois, constituent cette unité substantielle que nous sommes. Toutefois, de cette opinion à la vérité il n’y a pas loin : car les désirs ne tiennent pas au même fond : l’amour ; or, l’amour est précisément ce foyer de mouvement, cette intarissable source, cette force vive et énergique qui est à la racine et comme sur l’arrière-plan de notre être, en constitue l’essence ou plutôt se confond avec ce que la substance a de plus intime, s’il n’est pas lui-même cette substance. Lorsque nous considérons la vie en nous-mêmes, nous apercevons bientôt que ce qu’il y a de plus primitif dans sa manifestation, c’est une incessante activité ; mais cette activité elle-même, qu’est-ce qui en caractérise la nature c’est l’amour ; c’est-à-dire la tendance spontanée, l’aspiration irrésistible vers les objets avec lesquels l’être est destiné à entrer en communion. Mais, tandis que l’amour constitue ainsi la tendance primitive et indéterminée, le foyer de l’activité, la force, ou le principe, le désir en est la tendance déterminée, le mode de manifestation, la forme ; il est l’application variée du principe à ses objets ou à ses fins expresses.

L’âme ne saurait être mieux définie, à cet égard, que comme une force vive, une activité aimante et désireuse, dirigée par la loi morale, et tendant vers son but (la vie) à la lueur de l’intelligence ou de la raison.

Du point de vue de l’activité et du mobile fondamental ou supérieur de nos actes, qu’est-ce que l’homme ? Un désir immortel, qui, toujours mouvant et transformé, cherche éternellement sa satisfaction une aspiration et une expiration toujours renouvelées une force qui tend, qui se pousse et s’entraîne spontanément, irrésistiblement vers quoique objet, quelque but, quelque conquête ou quelque réalisation.

L’amour développé et satisfait, voilà la vie. L’homme est tout entier dans son amour. Il a bien de l’intelligence ; mais elle est au service de son désir. Il a bien une volonté, et des forces, et des sens mais ce sont les ministres, les instruments ou les conditions de la satisfaction de son amour. Le foyer, la force impulsive, l’origine et le but, le commencement et la fin du mouvement de l’esprit et du corps, c’est donc l’amour. Ainsi, tout ce bruyant fracas de la vie, tout ce grand déploiement d’activité et de forces qu’on voit dans le monde, c’est de l’amour, du désir


qu’il procède, c’est à sa satisfaction qu’il aspire ou conspire. « C’est l’amour qui nous fait demander. qui nous fait chercher et qui nous fait trouver, disait saint Augustin.

Mais qu’est-ce que l’amour lui-même ? C’est le bonheur ; car aimer, c’est jouir c’est être heureux du bonheur d’autrui. Quand on aime, ou l’on ne souffre point, ou l’on aime sa souffrance. Voilà donc que l’homme se réduit à un être qui est en quête de son bien, dont l’unique principe et l’unique fin, la seule pensée fixe, et le seul mobile est l’amour ; et indirectement par l’amour, la félicité, qui en est inséparable comme le fruit de la fleur.

Dès lors la question est toute simple. Vers quoi notre amour doit-il se tourner au-dessus de tout et d’abord et finalement ? Et si les désirs de l’âme se rapportent à des objets fort divers, quel ordre devons-nous garder dans nos différents amours ?

Or, la philosophie moderne, d’accord avec toutes les grandes philosophies du passé, avec toutes les religions du monde, nous le dit positivement il faut se tourner vers Dieu, avec amour et bonne volonté, pour recevoir et conserver la lumière, la chaleur, la force et, par-dessus, la félicité. Dieu est notre souverain bien, puisqu’il a, relativement à nous, toutes les perfections. Étant infiniment plus que toutes choses, il doit être infiniment préféré à toutes choses par des êtres intelligents et moraux.

Remarquons ici que l’homme ne recherche pas seulement son bien il sait de plus qu’il est obligé moralement de le rechercher partout où sa raison et son cœur lui disent qu’il est, et de choisir un plus grand bien de préférence à un moindre, toutes tes fois que son esprit juge que t’nu est plus grand et l’autre moindre. De sorte que c’est pour l’être une obligation absolue autant que son intérêt de vouloir son bien, de rechercher le bonheur, en conformité des indications de son intelligence. Et, en effet, pour obéir à sa nature ; respecter sa destinée, et aller à son bien, l’être moral doit obéir à l’obligation morale, à la raison, au devoir, qui certes sont dans la nature tout comme les plus vulgaires désirs. C’est dans ce sens large et philosophique qu’il faut entendre ce qui suit. Tout homme veut son bien, rien que son bien il cherche le bonheur, et sa volonté va toujours là où son intelligence lui dit qu’il est ; et c’est parce qu’elle lui dit qu’il est où est le devoir, la loi morale, que l’homme qui a compris préfère le devoir à t’intérêt actuel, qu’il subordonne l’intérêt d’un jour à l’intérêt de toujours.

« La seule raison pour laquelle Dieu doit être aimé, a dit saint Thomas, c’est parce qu’il fait tout le bonheur de l’homme ; car supposé par impossible que Dieu ne fût pas tout son bien, il n’aurait point de raison ou de motif pour l’aimer. »

En cherchant votre bien et votre plus grand bien, vous avez donc raison, puisque vous obéissez à la nature des choses ; mais il faut le chercher où il est. Or, il n’est ni dans la satisfaction des sens, ni dans l’amour des créatures pour elles-mêmes, ni dans la science, l’étude ou la contemplation, ni dans le repos, ni dans l’amour égoïste, intérieur et comme rentré de vous-même, parce que tout cela est contingent, instable, fugitif ou insaisissable, comme les nuages dans le ciel, comme les flots dans la mer, et qu’un jour viendrait où, ces objets vous faisant défaut, le désespoir vous saisirait. Votre souverain bien est en Dieu, l’être de vous-même, l’être infini et absolu, qui est au fond de tout s’il n’est tout ; parce qu’il est auteur et dispensateur de tous ces biens de second ordre, parce qu’il est immuable et fixe, parce qu’il ne passe point et qu’une fois trouvé et possédé, il ne se perd point.

Sans doute, il y a pour nous du bien dans toutes ces poursuites qui remplissent l’extérieur de la vie ; mais tous ces biens réunis ne constituent pas notre souverain bien. Ils sont licites ; mais ils ne sont ni les seuls ni les plus grands ; et la recherche qu’on en fait doit être subordonnée à la recherche préalable de celui qui les donne et les retire. Tous les amours sont bons, mis à leur place, satisfaits selon leur juste mesure, et dans l’ordre qui leur convient : telle est votre loi. C’est une expérience à faire, tout comme en chimie et en physique quand on veut trouver ou vérifier la loi. — On est toujours puni par où on pèche : contrariez la loi, et la loi, soyez-en sûr, tôt ou tard vous punira. La raison des maux n’est pas ailleurs. Humanité, cesse donc d’aimer mal, d’aimer maladroitement ; d’aimer exclusivement ce qui ne peut l’être sans partage ; d’aimer plus ce qui doit l’être moins ; d’aimer également ce qui doit l’être inégalement ; d’aimer d’abord ce qui ne doit l’être qu’après, en premier lieu ce qui ne doit l’être qu’en second.

La bonne théorie de l’amour ne serait rien moins que la bonne théorie de la vie. En elle est contenue la morale, la philosophie pratique, l’art d’être heureux ou la doctrine de la félicité. Quels sont les êtres ou les choses que nous devons aimer, ? dans quel ordre, en quelle mesure et de quelle manière devons-nous les aimer ? Toute la sagesse, toute la religion est là.

Or, une fois Dieu préféré à toutes choses comme principe et fin de toutes choses ; une fois l’humanité et la nature aimées par amour de lui, à cause de lui, comme venant et tenant de lui, et comme retournant à lui, alors on peut dire avec saint Augustin : AMA ET FAC QUOD VIS ; Aimez, et faites ce que vous voulez. Oui, aimez, ainsi et ne soyez pas en peine du reste. Vous saurez toujours comment prouver votre amour ; l’amour est illuminé : il a la science infuse, et déjà il devine ce qu’il ne sait point encore.

Le bien est l’objet de l’amour, et c’est l’intelligence qui nous le révèle. Or, le désir ou l’amour est permanent en nous, et il veille ; il se meut incessamment sans doute à la lueur de l’idée ; mais de toute évidence c’est lui, le moteur de l’idée, la force et l’aspiration de l’Ame et de sa vie : et par conséquent il est bien plus vrai de dire que l’amour ou le sentiment gouverne le monde, que non pas les idées comme l’a écrit Bacon.

Toutefois, n’oublions jamais qu’en réalité il existe une indissoluble solidarité entre le cœur et l’intelligence, et que si l’amour fait voir clair, l’idée à son tour fait aimer. Mais ces réserves faites, regardez l’histoire : vous verrez que l’amour ou les désirs incessants sont les vrais promoteurs du progrès, du développement indéfini de la civilisation ; et que l’idée n’en est que le moyen. L’idée sans doute nous fait connaitre l’objet et les moyens de l’atteindre, mais enfin ce n’est point elle qui nous le fait aimer, désirer et y tendre. C’est l’amour qui l’aime déjà comme avant de la connaitre, à cause de son essence, qui est d’aimer. Le désir est tellement antérieur à l’idée claire et à la science, que c’est lui qui, s’élançant dans le futur, en dépit de la science actuellement consacrée, détermine le développement intellectuel et tous les efforts qui doivent les approcher de l’avenir. Comment aimer déjà et sans chercher à réaliser ce que l’on désire ? C’est donc le désir qui, en se faisant peuple, accomplit tous les mouvements sociaux, scientifiques et économiques : le désir, l’amour, est de sa nature une source de certitude, par la prescience et la tendance indomptable qui est en lui : il sait parce qu’il aime ; nous voyons que tout ce qui est l’objet des désirs du genre humain dans le temps et dans l’espace existe de toute certitude par cela seul. Concluons, à l’avantage des idées d’association et de solidarité, que tout ce qui, dans les combinaisons de l’esprit et des choses, ou dans les institutions et les rapports légaux des citoyens, apparaît une fois à la multitude comme ayant favorisé la satisfaction des désirs du genre humain et par elle un bonheur plus grand, se réalisera infailliblement, tôt ou tard, par le secret concert des volontés. D’où cette autre conclusion, que notre sort ici-bas, que notre lot, est en raison de notre amour ou de nos désirs collectifs. Autant il y a d’êtres et d’objets divers en rapport avec une nature donnée, autant il y a de genres de désirs dans cette nature plus le cercle de la vie s’élargit, plus nécessairement les désirs doivent augmenter en nombre, en variété et en intensité, puisque les désirs ne sont autres que la manifestation de cette vie. En effet, l’intensité de la vie est proportionnelle à l’intensité de l’activité, qui elle-même l’est au degré des désirs ou de l’amour. C’est en ce sens qu’on a pu dire avec une grande justesse : Les attractions sont proportionnelles aux destinées, entendant par destinée aussi bien les désirs qu’il aura fallu contenir ou priver par respect pour la loi morale, que ceux qu’on aura légitimement satisfaits en vertu de cette même loi. Quoi qu’il en soit, vu cette multiplicité, entreprendre l’inventaire des désirs divers déposés dans l’âme humaine serait impraticable, et en réalité fort peu utile. La seule distinction importante à introduire dans les désirs est celle entre les désirs primitifs, ou naturels, et les désirs secondaires, artificiels ou acquis. Les premiers, inhérents a notre constitution, sont le partage de toutes les âmes, le fond commun de tous les caractères ; bien que départis à chacun, à des degrés et selon des combinaisons toujours différentes, propres à trancher les individualités dans le même genre on la même espèce. Leur cause efficiente est dans la volonté de Dieu : ainsi nous sommes faits, voilà tout ce qu’on en peut dire. Leur cause occasionnelle est en nous et en dehors de nous, l’âge, le sexe, l’imagination, la saison, le tempérament, la présence de l’objet du désir, en un mot les circonstances et les conditions de la formation et de l’explosion. Leur cause finale la plus prochaine paraît être de donner un aliment et un but à notre activité, et par là de nous mettre dans les conditions de la croissance et du développement de toutes nos énergies et facultés ; enfin, d’offrir de continuelles occasions au mérite et à la vertu, en plaçant souvent l’homme entre un désir à sacrifier ou un péché à commettre.

Les désirs de cette catégorie viennent tous se résoudre dans quatre grands désirs généraux désir d’ambition ou de puissance ; désir de science, de connaissance ou de curiosité désir d’affections ou de sympathies sociales désir de conservation, de bien-être, de satisfaction des sens. Nos désirs sont l’expression et en quelque sorte les messagers et pourvoyeurs de nos besoins. Or, quels sont nos besoins sous leur forme la plus générale ? Pouvoir, connaître, sentir et sympathiser le plus possible. Que se proposent nos désirs ? Développer notre nature ; et, qu’y a-t-il dans notre nature au-delà d’un certain nombre de sympathies ou de penchants sociaux qui veu-


lent s’épancher, et s’unir aux êtres qu’ils cherchent au-delà d’une intelligence curieuse qui veut la lumière, la vérité, la science ; au delà d’un corps qui exige sa nourriture, et son activité d’une sensibilité qui veut s’exercer ; enfin d’une personnalité qui veut faire œuvre et créer, se distinguer, pouvoir et se perfectionner ? La science, les beaux-arts, l’industrie, la sociabilité, tels sont les voies et moyens et comme la matière de nos désirs généraux, lesquels se divisent ensuite sous une infinité de modes, dont les principaux sont le désir d’estime, l’amitié, la bienveillance ou la philanthropie, l’amour paternel ou familial, le désir des richesses, etc., etc. Voyez les hommes toutes leurs occupations, toute leur vie est absorbée par ces poursuites.

Les désirs de la seconde catégorie, le mot d’artificiel ou acquis le dit assez, ne sont point essentiels à notre constitution, et sont tous greffés sur une association d’idées. La cause occasionnelle est toujours un désir originel ou naturel dont l’objet du désir acquis était d’abord le moyen de satisfaction. Presque toujours le désir acquis est une déviation, un mal, un défaut. Car bientôt, par l’effet de l’habitude et de l’association constante, l’esprit substitue l’accessoire an principal ; et ce que l’on recherchait d’abord comme un moyen de satisfaire un désir, on te prend lui-même pour le but du désir. De là l’avarice, c’est-à-dire l’amour des richesses pour les richesses ; de là la fausse ambition ou l’amour du pouvoir pour le pouvoir même ; de là, ta gourmandise, l’ivrognerie, la jalousie, la paresse, etc., etc., qui sont tous des moyens dégénérés en but, ou de bons mouvements de Famé transformés par l’excès ou l’abus en désirs coupables, antisociaux, funestes. Rien n’étant plus capricieux et plus varié que les associations d’idées. naturellement les désirs acquis, au lieu d’être conformes dans tous les hommes, sont aussi divers, aussi nombreux qu’il y a de peuples, de races de familles ; que dis-je ? autant qu’il y a d’individus, et même autant qu’il y a d’âges dans ces individus car elles avaient encore les infimes nuances de caractère, de tempérament, d’âge, d’éducation ou de climat, et les autres circonstances non moins multipliées de la vie. Ces désirs acquis, ne répondant point à des besoins naturels, mais à des déviations de l’imagination ou de l’intelligence, n’ont rien qui les rende recevables devant la raison, à moins qu’ils ne soient des causes réelles de bien-être et de jouissances innocentes. Mais comment le seraient-ils ? Nombreux comme ils sont, ils ne peuvent être satisfaits qu’au préjudice des désirs naturels, et maigre ce sacrifice, leur satisfaction n’en est guère plus assurée ; car nos ressources et notre puissance ne les égalent jamais il s’en faut infiniment. Des désirs bornés, c’est-à-dire en rapport avec nos moyens actuels, peuvent seuls concourir à notre bonheur. Se contenter de peu, voilà la moitié du bonheur et de la sagesse. Il est du moins infaillible que l’homme tourmenté par une multitude de désirs dont la source est dans une vagabonde imagination ou une sensualité désordonnée aille droit au crime ou à la bassesse et pourquoi, en effet, ne nous éloignerions— nous pas du bonheur à mesure que nous cous éteignons de la nature ou de la raison ? Concluons donc avec l’expérience de tous les temps que les désirs artificiels sont un double obstacle au bonheur, dès qu’ils dépassent la limite de nos ressources et de notre puissance légitime, et que l’homme placé dans les meilleures conditions de bonheur est celui qui ne désire actuellement que ce qu’il peut immédiatement ou prochainement.

L’un des caractères du désir qui porte avec soi le plus d’enseignement pour le philosophe, c’est qu’il est insatiable et inépuisable de sa nature. Nous en avons déjà fait la remarque à un désir satisfait succède aussitôt un désir à satisfaire, et ainsi de suite à l’infini durant toute la vie, sous peine de souffrance, d’ennui, d’atonie, et même de perturbation mortelle dans l’organisme intellectuel, moral et physique. En vain, au milieu de la carrière, le désir nous parait un mirage’; de nouveau altérés de bonheur, nous marchons de nouveau à sa recherche, croyant bien pour cette fois le saisir et le posséder et si nous ne renouvelons pas en cela les travaux infructueux des Danaïdes, remplissant leur tonneau toujours vide ; si nous ne subissons pas le sort de Tantale ou celui de Sisyphe, nous réalisons du moins quelque chose comme l’histoire de la toile de Pénélope. Quelle ambition fut jamais satisfaite ? quelle intelligence a jamais assez appris, vu et connu ? quel cœur fut jamais assez rempli d’amour ? quels désirs enfin n’aperçoivent plus d’espace et de conquête devant leur noble convoitise, même ceux des Alexandre, des César, des Napoléon, des Aristote, des Newton, des Kepler et des Descartes, des Socrate, des Confucius et de Jésus-Christ ? Qui en ce monde a rencontré une gloire une science, un amour, au-delà desquels il cessait d’aspirer et d’entrevoir.

Dieu donc ici-bas ne peut combler la mesure, satisfaire la soif de nos désirs. Qu’est-ce à dire si ce n’est que par-delà ce séjour il y a d’ultérieures stations, aussi infinies en nombre et en promesses que notre amour l’est lui-même en désirs et en aspirations. Et comment se refuser à cette encourageante croyance Si le bien c’est Dieu, le bien est infini comme Dieu ; et dès lors, comme l’a dit un grand écrivain de nos jours : « Pour tous les êtres intelligents, le désir sera éternel, puisque le bien qui est l’objet de leur amour est Muni (1)[3]. »

Reid, Œuvres complètes, traduites par Th. Jouffroy : Paris, 1836, 2 volumes in-8°.

Dugald-Stewart, Esquisse de philosophie morale, trad. Par Th. Jouffroy ; Paris, 1836, 1 vol. in-8°.

De Gérando, Du perfectionnement moral, ou de l’éducation de soi-même, Paris, 1836, 2 vol. in-8°.

C. Pecqueur.

  1. (1) Lamennais.
  2. (2) Malebranche.
  3. (1) Lammenais.