En voyage, tome I (Hugo, éd. 1906)/Lettre XIII

Texte établi par Gustave SimonLibrairie Ollendorff (Œuvres complètes de Victor Hugo / En voyage, tome Ip. 105-111).


LETTRE XIII.
Andernach.


Le voyageur se met à la fenêtre. — Il caractérise d’un mot profond la magnifique architecture de la barrière du Trône à Paris. — À quoi bon avoir été l’empereur Valentinien ? — Quand on rencontre un bossu souriant, faut-il dire quoique ou parce que ? — Un rêve trouvé en marchant la nuit dans les champs. — Paysages qui se déforment au crépuscule. — La pleine lune. — Qu’est-ce qu’on voit donc là-bas ? — Le bloc mystérieux au haut de la colline. — Le voyageur y va. — Ce que c’était. — Le voyageur frappe à la porte. — S’il y a quelqu’un, il ne répond pas. — L’armée de Sambre-et-Meuse à son général. — Hoche, Marceau, Bonaparte. — Dans quelle chambre le voyageur entre. — Ce que lui montre le clair de lune. — Il regarde dans le trou où pend un bout de corde. — Ce qu’il croit entendre dire à une voix. — Il retourne à Andernach. — Le voyageur déclare que les touristes sont des niais. — Les beautés d’Andernach révélées. — L’église byzantine. — Attention que prêtaient à un verset de Job quatre enfants et un lapin. — L’église gothique. — Ce que les chevaux prussiens demandent à la sainte Vierge. — La tour-vedette. — L’auteur dit quelques paroles aimables à une fée.


Andernach.

Je vous écris encore d’Andernach, sur les bords du Rhin, où je suis débarqué il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain remplacé par une commune gothique qui existe encore. Le paysage, de ma fenêtre, est ravissant. J’ai devant moi, au pied d’une haute colline qui me laisse à peine voir une étroite tranche de ciel, une belle tour du treizième siècle du faîte de laquelle s’élance, complication charmante que je n’ai vue qu’ici, une autre tour plus petite, octogone, à huit frontons, couronnée d’un toit conique ; à ma droite le Rhin et le joli village blanc de Leutersdorf, entrevu parmi les arbres ; à ma gauche les quatre clochers byzantins d’une magnifique église du onzième siècle, deux au portail, deux à l’abside. Les deux gros clochers du portail sont d’un profil cahoté, étrange, mais grand ; ce sont des tours carrées surmontées de quatre pignons aigus, triangulaires, portant dans leurs intervalles quatre losanges ardoisés qui se rejoignent par leurs sommets et forment la pointe de l’aiguille. Sous ma fenêtre jasent en parfaite intelligence des poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas, des paysans grimpent dans les vignes. — Au reste, il paraît que ce tableau n’a point paru suffisant à l’homme de goût qui a décoré la chambre où j’habite ; à côté de ma croisée il en a cloué un autre, comme pendant sans doute ; c’est une image représentant deux grands chandeliers posés à terre avec cette inscription : Vue de Paris. À force de me creuser la tête, j’ai découvert qu’en effet c’était une vue de la barrière du Trône. — La chose est ressemblante.

Le jour de mon arrivée, j’ai visité l’église, belle à l’intérieur, mais hideusement badigeonnée. L’empereur Valentinien et un enfant de Frédéric Barberousse ont été enterrés là. Il n’en reste aucun vestige. Un beau Christ au tombeau en ronde bosse, figures de grandeur naturelle, du quinzième siècle ; un chevalier du seizième, en demi-relief, adossé au mur ; dans un grenier, un tas de figurines coloriées, en albâtre gris, débris d’un mausolée quelconque, mais admirable, de la renaissance ; c’est là tout ce qu’un sonneur bossu et souriant a pu me faire voir pour le petit morceau de cuivre argenté qui représente ici trente sous.

Maintenant il faut que je vous raconte une chose réelle, une rencontre plutôt qu’une aventure, qui a laissé dans mon esprit l’impression voilée et sombre d’un rêve.

En sortant de l’église, qui s’ouvre presque sur la campagne, j’ai fait le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrière la haute colline cultivée et boisée qui a été un monceau de lave dans les temps antérieurs à l’histoire, et qui est aujourd’hui une carrière de basalte meulière qui dominait Artonacum il y a deux mille ans, et qui domine aujourd’hui Andernach, qui a vu s’effacer successivement la citadelle du préfet romain, le palais des rois d’Austrasie, des fenêtres duquel ces princes des époques naïves péchaient des carpes dans le Rhin, la tombe impériale de Valentinien, l’abbaye des filles nobles de Saint-Thomas, et qui voit crouler maintenant pierre à pierre les vieilles murailles de la ville féodale des électeurs de Trèves.

J’ai suivi le fossé qui longe ces murailles, où des masures de paysans s’adossent familièrement aujourd’hui, et qui ne servent plus qu’à abriter contre les vents du nord des carrés de choux et de laitues. La noble cité démantelée a encore ses quatorze tours rondes ou carrées, mais converties en pauvres logis de jardiniers ; les marmots demi-nus s’asseyent pour jouer sur les pierres tombées, et les jeunes filles se mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours dans les embrasures des catapultes. Le châtelet formidable qui défendait Andernach au levant n’est plus qu’une grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les rayons de soleil ou de lune les baies de ses croisées défoncées, et la cour d’armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert où les femmes de la ville font blanchir, l’été, la toile qu’elles ont filée l’hiver.

Après avoir laissé derrière moi la grande porte ogive d’Andernach, toute criblée de trous de mitraille noircis par le temps, je me suis trouvé au bord du Rhin. Le sable fin coupé de petites pelouses m’invitait, et je me suis mis à remonter lentement la rive vers les collines lointaines de la Sayn. La soirée était d’une douceur charmante ; la nature se calmait au moment de s’endormir. Des bergeronnettes venaient boire dans le fleuve et s’enfuyaient dans les oseraies ; je voyais au-dessus des champs de tabac passer dans d’étroits sentiers des chariots attelés de bœufs et chargés de ce tuf basaltique dont la Hollande construit ses digues. Près de moi était amarré un bateau ponté de Leutersdorf portant à sa proue cet austère et doux mot : Pius. De l’autre côté du Rhin, au pied d’une longue et sombre colline, treize chevaux remorquaient lentement un autre bateau qui les aidait de ses deux grandes voiles triangulaires enflées au vent du soir. Le pas mesuré de l’attelage, le bruit des grelots et le claquement des fouets venaient jusqu’à moi. Une ville blanche se perdait au loin dans la brume ; et tout au fond, vers l’orient, à l’extrême bord de l’horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un œil de cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages au front du ciel.

Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans la rêverie de toute la nature ? Je l’ignore. Mais la nuit était tout à fait tombée, la campagne était tout à fait déserte, la lune éclatante touchait presque au zénith quand je me suis, pour ainsi dire, réveillé au pied d’une éminence couronnée à son sommet d’un petit bloc obscur, autour duquel se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les autres des mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté jusque-là en enjambant des gerbes de grosses fèves fraîchement coupées. Ce bloc, posé sur un massif circulaire en maçonnerie, c’était un tombeau enveloppé d’un échafaudage.

Pour qui ce tombeau ? Pourquoi cet échafaudage ?

Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une porte cintrée et basse grossièrement fermée par un assemblage de planches. J’y ai frappé du bout de ma canne ; l’habitant endormi ne m’a pas répondu.

Alors, par une rampe douce tapissée d’un gazon épais et semée de fleurs bleues que la pleine lune semblait avoir fait ouvrir, je suis monté sur le massif circulaire et j’ai regardé le tombeau.

Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme dé figurant un sarcophage romain, le tout, obélisque et dé, en granit bleuâtre ; autour du monument et jusqu’à son faîte, une grêle charpente traversée par une longue échelle ; les quatre faces du dé crevées et ouvertes comme si l’on en avait arraché quatre bas-reliefs ; çà et là, à mes pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu brisées, des fragments de corniches, des débris d’entablement, voilà ce que la lune me montrait.

J’ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois premières façades il n’y avait rien ; sur la quatrième j’ai vu cette dédicace en lettres de cuivre qui étincelaient : L’armée de Sambre-et-Meuse à son général en chef ; et au-dessous de ces deux lignes le clair de lune m’a permis de lire ce nom, plutôt indiqué qu’écrit :

HOCHE.

Les lettres avaient été arrachées, mais elles avaient laissé leur vague empreinte sur le granit.

Ce nom, dans ce lieu, à cette heure, vu à cette clarté, m’a causé une impression profonde et inexprimable. J’ai toujours aimé Hoche. Hoche était, comme Marceau, un de ces jeunes grands hommes ébauchés par lesquels la providence, qui voulait que la révolution vainquît et que la France dominât, préludait à Bonaparte ; essais à moitié réussis, épreuves incomplètes que le destin brisa sitôt qu’il eut une fois tiré de l’ombre le profil achevé et sévère de l’homme définitif.

C’est donc là, pensais-je, que Hoche est mort. — Et la date héroïque du 18 avril 1797 me revenait à l’esprit.

J’ignorais où j’étais. J’ai promené mon regard autour de moi. Au nord, j’avais une vaste plaine ; au sud, à une portée de fusil, le Rhin ; et à mes pieds, au bas du monticule qui était comme la base de ce tombeau, un village à l’entrée duquel se dressait une vieille tour carrée.

En ce moment un homme traversait un champ à quelques pas du monument ; je lui ai demandé au hasard en français le nom de ce village. L’homme — un vieux soldat peut-être, car la guerre, autant que la civilisation, a appris notre langue à toutes les nations du monde — l’homme m’a crié : Weiss Thurm ; puis a disparu derrière une haie.

Ces deux mots Weiß Thurm signifient tour blanche ; je me suis rappelé la Turris Alba des romains. Hoche est mort dans un lieu illustre. C’est là, à ce même endroit, qu’il y a deux mille ans César a passé le Rhin pour la première fois.

Que veut cet échafaudage à ce monument ? Le restaure-t-on ? le dégrade-t-on ? Je ne sais.

J’ai escaladé le soubassement, et, en me tenant aux charpentes, par une des quatre ouvertures pratiquées dans le dé, j’ai regardé dans le tombeau. C’était une petite chambre quadrangulaire, nue, sinistre et froide. Un rayon de la lune, entrant par une des crevasses, y dessinait dans l’ombre une forme blanche, droite et debout contre le mur.

Je suis entré dans cette chambre par l’étroite meurtrière en baissant la tête et en me tramant sur les genoux. Là, j’ai vu au centre du pavé un trou rond, béant, plein de ténèbres. C’est par ce trou sans doute qu’on avait autrefois descendu le cercueil dans le caveau inférieur. Une corde y pendait et s’y perdait dans la nuit. Je me suis approché. J’ai hasardé mon regard dans ce trou, dans cette ombre, dans ce caveau ; j’ai cherché le cercueil ; je n’ai rien vu.

À peine ai-je distingué le vague contour d’une sorte d’alcôve funèbre, taillée dans la voûte, qui se dessinait dans la pénombre.

Je suis resté là longtemps, l’œil et l’esprit vainement plongés dans ce double mystère de la mort et de la nuit. Une sorte d’haleine glacée sortait du trou du caveau comme d’une bouche ouverte.

Je ne pourrais dire ce qui se passait en moi. Cette tombe si brusquement rencontrée, ce grand nom inattendu, cette chambre lugubre, ce caveau habité ou vide, cet échafaudage que j’entrevoyais par la brèche du monument, cette solitude et cette lune enveloppant ce sépulcre, toutes ces idées se présentaient à la fois à ma pensée et la remplissaient d’ombres. Une profonde pitié me serrait le cœur. Voilà donc ce que deviennent les morts illustres exilés ou oubliés chez l’étranger. Ce trophée funèbre élevé par toute une armée est à la merci du passant. Le général français dort loin de son pays dans un champ de fèves, et des maçons prussiens font ce que bon leur semble à son tombeau.

Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres une voix qui disait : Il faut que la France reprenne le Rhin.

Une demi-heure après, j’étais sur la route d’Andernach, dont je ne m’étais éloigné que de cinq quarts de lieue.




Je ne comprends rien aux « touristes ». Ceci est un endroit admirable. Je viens de parcourir le pays, qui est superbe. Du haut des collines la vue embrasse un cirque de géants, du Siebengebürge aux crêtes d’Ehrenbreitstein. Ici, il n’y a pas une pierre des édifices qui ne soit un souvenir, pas un détail du paysage qui ne soit une grâce. Les habitants ont ce visage affectueux et bon qui réjouit l’étranger. L’auberge (l’hôtel de l’Empereur) est excellente entre les meilleures d’Allemagne. Andernach est une ville charmante ; eh bien, Andernach est une ville déserte. Personne n’y vient. — On va où est la cohue, à Coblentz, à Bade, à Mannheim ; on ne vient pas où est l’histoire, où est la nature, où est la poésie, à Andernach.

Je suis retourné une seconde fois à l’église. L’ornementation byzantine des clochers est d’une richesse rare et d’un goût à la fois sauvage et exquis. Le portail méridional a des chapiteaux étranges et une grosse nervure-archivolte profondément fouillée. Le tympan à angle obtus porte une peinture byzantine du Crucifiement encore parfaitement visible et distincte. Sur la façade, à côté de la porte ogive, un bas-relief peint, qui est de la renaissance, représente Jésus à genoux, les bras effarés, dans l’attitude de l’épouvante. Autour de lui tourbillonnent et se mêlent, comme dans un songe affreux, toutes les choses terribles dont va se composer sa passion, le manteau dérisoire, le sceptre de roseau, la couronne à fleurons épineux, les verges, les tenailles, le marteau, les clous, l’échelle, la lance, l’éponge de fiel, le profil sinistre du mauvais larron, le masque livide de Judas, la bourse au cou ; enfin, devant les yeux du divin maître, la croix, et entre les bras de la croix, comme la suprême torture, comme la douleur la plus poignante entre toutes les douleurs, une petite colonne au haut de laquelle se dresse le coq qui chante, c’est-à-dire l’ingratitude et l’abandon d’un ami. Ce dernier détail est admirablement beau. Il y a là toute la grande théorie de la souffrance morale, pire que la souffrance physique. L’ombre gigantesque des deux gros clochers se répand sur cette sombre élégie. Autour du bas-relief le sculpteur a gravé une légende que j’ai copiée.

(Sic.)
Bas-relief d'Andernach, croquis de Victor Hugo.jpg
O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte
si est dolor similis sicut dolor meus. 1538.

Devant cette sévère façade, à quelques pas de cette double lamentation de Job et de Jésus, de charmants petits enfants, gais et roses, s’ébattaient sur une pelouse verte et faisaient brouter, avec de grands cris, un pauvre lapin tout ensemble apprivoisé et effarouché. Personne autre ne passait par le chemin.

Il y a une seconde belle église dans Andernach. Celle-ci est gothique. C’est une nef du quatorzième siècle aujourd’hui transformée en écurie de caserne et gardée par des cavaliers prussiens, le sabre au poing. Par la porte entr’ouverte on aperçoit une longue file de croupes de chevaux qui se perd dans l’ombre des chapelles. Au-dessus du portail on lit : Sancta Maria, ora pro nobis. Ce sont à présent les chevaux qui disent cela.

J’aurais voulu monter dans la curieuse tour que je vois de ma croisée, et qui est, selon toute apparence, l’ancienne vedette de la ville ; mais l’escalier en est rompu et les voûtes en sont effondrées. Il m’a fallu y renoncer. Du reste, la magnifique masure a tant de fleurs, de si charmantes fleurs, des fleurs disposées avec tant de goût et entretenues avec tant de soin à toutes les fenêtres, qu’on la croirait habitée. Elle est habitée en effet, habitée par la plus coquette et la plus farouche à la fois des habitantes, par cette douce fée invisible qui se loge dans toutes les ruines, qui les prend pour elle et pour elle seule, qui en défonce tous les étages, tous les plafonds, tous les escaliers, afin que le pas de l’homme n’y trouble pas les nids des oiseaux, et qui met à toutes les croisées et devant toutes les portes des pots de fleurs qu’elle sait faire, en fée qu’elle est, avec toute vieille pierre creusée par la pluie ou ébréchée par le temps.