En rade/Chapitre 1

Plon (p. 1-22).



I


Le soir tombait ; Jacques Marles hâta le pas ; il avait laissé derrière lui le hameau de Jutigny et, suivant l’interminable route qui mène de Bray-sur-Seine à Longueville, il cherchait, à sa gauche, le chemin qu’un paysan lui avait indiqué pour monter plus vite au château de Lourps.

La chienne de vie ! murmura-t-il, en baissant la tête ; et désespérément il songea au déplorable état de ses affaires. À Paris, sa fortune perdue par suite de l’irrémissible faillite d’un trop ingénieux banquier ; à l’horizon, de menaçantes files de lendemains noirs ; chez lui, une meute de créanciers, flairant la chute, aboyant à sa porte avec une telle rage qu’il avait dû s’enfuir ; à Lourps, Louise, sa femme, malade, réfugiée chez son oncle régisseur du château possédé par un opulent tailleur du boulevard qui, en attendant qu’il le vendît, le laissait inhabité, sans réparation et sans meubles.

C’était là le seul refuge sur lequel lui et sa femme pussent maintenant compter ; abandonnés par tout le monde, dès la débâcle, ils pensèrent à chercher un abri, une rade, où ils pourraient jeter l’ancre et se concerter, pendant un passager armistice, avant que de rentrer à Paris pour commencer la lutte. Jacques avait été souvent invité par le père Antoine, l’oncle de sa femme, à venir passer l’été dans ce château vide. Cette fois, il avait accepté. Sa femme était partie pour la commune de Longueville sur les confins de laquelle s’élève le château de Lourps ; lui, était resté dans le train jusqu’à la station des Ormes où il était descendu, dans l’espoir de recouvrer quelques sommes.

Il y avait visité un ami, insolvable ou se disant tel, avait subi de chaudes protestations, d’incertaines promesses, essuyé en fin de compte un refus très net ; alors, sans plus tarder, il s’était replié sur le château où Louise, arrivée dès le matin, devait l’attendre.

Il était torturé d’inquiétudes ; la santé de sa femme égarait la médecine depuis des ans ; c’était une maladie dont les incompréhensibles phases déroutaient les spécialistes, une saute perpétuelle d’étisie et d’embonpoint, la maigreur se substituant en moins de quinze jours au bien en chair et disparaissant de même, puis des douleurs étranges, jaillissant comme des étincelles électriques dans les jambes, aiguillant le talon, forant le genou, arrachant un soubresaut et des cris, tout un cortège de phénomènes aboutissant à des hallucinations, à des syncopes, à des affaiblissements tels que l’agonie commençait au moment même où, par un inexplicable revirement, la malade reprenait connaissance et se sentait vivre. Depuis cette faillite qui la jetait au rancart, elle et son mari, sur le pavé, sans le sou, la maladie s’était affilée et accrue ; et c’était la seule constatation que l’on pût faire ; l’abattement paraissait s’enrayer, les couleurs revenaient, les chairs devenaient fermes, alors qu’aucun sujet d’alarme ou de trouble n’existait ; la maladie semblait donc surtout spirituelle, les événements l’avançant ou la retenant, selon qu’ils étaient déplorables ou propices.

Le voyage avait été singulièrement pénible, traversé de défaillances, de douleurs fulgurantes, de désarrois de cervelle affreux. Vingt fois, Jacques avait été sur le point d’interrompre sa route, de descendre à une station, de faire halte dans une auberge, se reprochant d’avoir emmené Louise sans plus attendre ; mais elle s’était entêtée à rester dans le train et lui-même se rassurait, en se répétant qu’elle serait morte à Paris, s’il ne l’avait soustraite à l’horreur du manque d’argent, à la honte des requêtes injurieuses et des menaçantes plaintes.

La vue, auprès de la gare, du père Antoine attendant sa nièce avec une carriole pour l’emmener et charger ses malles l’avait soulagé, mais maintenant, harassé par la monotonie d’une route plate, il s’abandonnait, obsédé par une angoisse dont il reconnaissait l’exagération, mais qui l’opprimait et s’imposait à lui quand même ; il redoutait presque d’arriver au château, de peur de trouver sa femme plus souffrante ou morte. Il se débattait, eût voulu courir pour dissiper plus tôt ses craintes et il demeurait, tremblant, sur le chemin, les jambes tour à tour alertes et lentes.

Puis l’extérieur spectacle du paysage refoula pour quelques minutes les visions internes. Ses yeux s’arrêtèrent sur la route, cherchèrent à voir et leur attention détourna les transes du cœur qui se turent.

À sa gauche, il aperçut enfin le sentier qu’on lui avait signalé, un sentier qui montait, en serpentant, jusqu’à l’horizon. Il longea un petit cimetière aux murs bordés de tuiles roses et s’engagea dans un chemin creusé de deux ornières glacées par des fers de roues. Autour de lui s’étendaient des enfilades de champs dont le crépuscule confondait les limites, en les fonçant. Sur la côte, au loin, une grande bâtisse emplissait le ciel, pareille à une énorme grange aux traits noirs et durs, au-dessus de laquelle coulaient des fleuves silencieux de nuées rouges.

— J’arrive, se dit-il, car il savait que derrière cette grange qui était une vieille église, se cachait dans ses bois le château de Lourps.

Il reprenait un peu courage, regardant s’avancer vers lui ce bâtiment percé de fenêtres qui, se faisant vis-à-vis au travers de la nef, flambaient, traversées par l’incendie des nuages.

Cette église noire et rouge, à jour, ces croisées semblables, avec leurs rosaces étoilées de filets de plomb, à de gigantesques toiles d’araignées pendues au-dessus d’une fournaise, lui parurent sinistres. Il regarda plus haut ; des ondes cramoisies continuaient à déferler dans le ciel ; plus bas le paysage était complètement désert, les paysans tapis, les bestiaux rentrés ; dans l’étendue de la plaine, en écoutant, l’on n’entendait, au loin, sur des coteaux, que l’imperceptible aboiement d’un chien.

Une alanguissante tristesse l’accabla, une tristesse autre que celle qui l’avait poigné, pendant la route. La personnalité de ses angoisses avait disparu ; elles s’étaient élargies, dilatées, avaient perdu leur essence propre, étaient sorties, en quelque sorte, de lui-même pour se combiner avec cette indicible mélancolie qu’exhalent les paysages assoupis sous le pesant repos des soirs ; cette détresse vague et noyée, excluant la réflexion, détergeant l’âme de ses transes précises, endormant les points douloureux, lénifiant la certitude des exactes souffrances par son mystère, le soulagea.

Parvenu en haut de la côte, il se retourna. La nuit était encore tombée. L’immense paysage, sans profondeur pendant le jour, s’excavait maintenant comme un abîme ; le fond de la vallée disparu dans le noir semblait se creuser à l’infini, tandis que ses bords rapprochés par l’ombre paraissaient moins larges ; un entonnoir de ténèbres se dessinait là où, l’après-midi, un cirque descendait de ses étages en pente douce.

Il s’attardait dans cette brume ; puis ses pensées, diluées dans la masse de mélancolie qui l’enveloppait, s’atteignirent et, redevenues par cohésion actives, le frappèrent en plein cœur d’un coup brusque. Il songea à sa femme, frissonna, reprit sa marche. Il touchait à l’église ; près du portail, au coude du chemin, il aperçut, à deux pas devant lui, le château de Lourps.

Cette vue dissémina ses angoisses. La curiosité d’un château dont il avait longtemps entendu parler, sans l’avoir vu, l’étreignit, durant une seconde ; il regarda. Les nuées guerroyantes du ciel s’étaient enfuies ; au solennel fracas du couchant en feu, avait succédé le morne silence d’un firmament de cendre ; çà et là, pourtant, des braises mal consumées rougeoyaient dans la fumée des nuages et éclairaient le château par derrière, rejetant l’arête rogue du toit, les hauts corps de cheminée, deux tours coiffées de bonnets en éteignoir, l’une carrée et l’autre ronde. Ainsi éclairé, le château semblait une ruine calcinée, derrière laquelle un incendie mal éteint couvait. Fatalement, Jacques se rappela les histoires débitées par le paysan qui lui avait indiqué sa route. Le chemin en lacet qu’il avait parcouru s’appelait le chemin du Feu parce que jadis il avait été tracé, à travers champs, la nuit, par le piétinement de tout le village de Jutigny qui courait au secours du château en flammes.

La vision de ce château qui paraissait brûler sourdement encore, exaspéra son état d’agitation nerveuse qui depuis le matin allait croissant. Ses sursauts d’appréhensions interrompues et reprises, ses saccades de transes se décuplèrent. Il sonna fébrilement à une petite porte, percée dans le mur ; le bruit de la cloche qu’il avait tirée l’allégea. Il écoutait, l’oreille plaquée contre le bois de la porte ; aucun bruit de vie derrière cette clôture. Ses frayeurs galopèrent aussitôt ; il se pendit, défaillant, au cordon de la cloche. Enfin, sur un craquement de graviers, des galoches claquèrent ; un crissement de ferraille s’agita dans la serrure ; on tirait vigoureusement la porte qui tressaillait mais ne bougeait point.

— Poussez donc ! fit une voix.

Il lança un fort coup d’épaule et pencha avec le battant qui céda, dans le noir.

— C’est toi, mon neveu, dit une ombre de paysan qui le retint dans ses bras et lui frotta de ses poils mal rasés les joues.

— Oui, mon oncle, et Louise ?

— Elle est là qui s’installe ; ah dame ! tu sais, mon homme, c’est pas à la campagne comme à la ville ; il n’y a pas comme chez vous un tas d’affûtiaux pour son aisance.

— Oui, je sais ; et comment est-elle ?

— Louise, ben, elle est avec Norine, elles brossent, elles balaient, elles cognent, malheur ! — mais ça les amuse ; elles se font du bon sang, elles ricassent ensemble si fort qu’on ne sait plus à qui entendre !

Jacques respira.

— Allons un peu vers elle, garçon, reprit le vieux. Nous leur donnerons un coup de main, car il faut que Norine s’en aille soigner le bestial ; et puis, dépêchons, car nous aurions belle d’être trempés. T’arrives à temps ; tiens, vois, v’là le ciel qui se chabouille !

Jacques suivit l’oncle Antoine. Chemin faisant, il regardait autour de lui. Ils marchaient dans d’invisibles allées bordées de massifs que décelaient des frôlements ployés de branches dans le ciel plus clair où filaient des nuées déchirées de tulle, des feuillages en aiguilles, pareils à ceux des pins, dressaient à des hauteurs formidables des cimes hérissées dont on n’apercevait plus les troncs plantés dans l’ombre. Jacques ne pouvait se rendre compte de l’aspect du jardin qu’il traversait. Tout à coup, une éclaircie se fit, les arbres s’arrêtèrent, la nuit devint vide, et, au bout d’une clairière, une masse pâle apparut, le château, sur le seuil duquel deux femmes s’avancèrent.

— Eh ben, ça ira-t-il ? cria la tante Norine, qui, avec un geste mécanique de poupée en bois, lui jeta ses bras roides autour du cou.

En deux mots, Jacques et Louise se comprirent.

Elle allait mieux ; lui, revenait sans argent, bredouille.

— Norine, t’as mis le boire au frais ? dit le père Antoine.

— Oui-da, et de peur que vous ne tardiez, je vas toujours aller couper la soupe.

— Alors c’est prêt là-haut ? reprit le vieux, s’adressant à Louise.

— Oui, mon oncle, mais il n’y a pas d’eau !

— De l’eau ! il en manque ben ! je vas vous en tirer un seau.

La tante Norine disparut à grandes enjambées, dans la nuit le père Antoine s’enfonça parmi des arbres dans un autre sens ; Jacques et sa femme demeurèrent seuls.

— Oui, je vais mieux, dit-elle en l’embrassant ; ce mouvement que je me suis donné m’a remise, mais montons ; j’ai fini par découvrir dans tout le château une pièce presque logeable.

Ils pénétrèrent dans un couloir de prison. Aux lueurs d’une allumette qu’il fit craquer, Jacques aperçut d’énormes murailles en pierre de taille, fuligineuses, trouées de portes de cachots, surplombées d’une voûte en ogive, abrupte, comme taillée dans le roc. Une odeur de citerne emplissait ce couloir dont les carreaux de pavage oscillaient à tous les pas.

Le corridor fit coude et il se trouva dans un gigantesque vestibule dont les panneaux peints en marbre pelaient, devant un escalier à rampe forgée de fer ; et il monta, regardant la cage carrée de pierre, percée de très petites fenêtres à double croix.

Par les vitres brisées, le vent s’engouffrait, remuant l’ombre amoncelée sous la voûte, secouant les portes dont les battants geignaient, à des étages supérieurs, en l’air.

Ils s’arrêtèrent au premier. C’est là, dit Louise. Il y avait trois portes, une en face, une dans un renfoncement à droite, une autre dans un renfoncement à gauche.

Une raie de lumière filtrait sous la première. Il entra et aussitôt un inexprimable malaise le saisit ; la pièce dans laquelle il s’était introduit était très grande, tapissée sur les murs et le plafond d’un papier imitant une treille, losangé de barreaux vert cru sur fond saumâtre. Des trumeaux en bois gris surmontaient les portes et, sur la cheminée en marbre griotte, une petite glace verdâtre dont le tain coulé picotait l’eau de virgules de vif argent, était encadrée dans des boiseries également grises.

En fait de plancher, des carreaux autrefois peints en orange et, le long des cloisons, des placards dont les portes en papier tendu sur châssis étaient criblées de balafres et d’éraflures.

Bien qu’on eût balayé la chambre et ouvert la fenêtre, une senteur de vieux bois, de plâtre mou, de filasse humide et de cave, s’exhalait de ce logis mort.

C’est sinistre ici ! pensa Jacques. — Il regarda Louise ; elle ne semblait pas effarée par la glaciale solitude de cette pièce. Au contraire, elle l’examinait avec complaisance et souriait à la glace qui lui renvoyait son visage décoloré par l’eau verte, grêlé par les brèches de l’étamage.

Et en effet, comme la plupart des femmes, elle se sentait fouettée par cet imprévu d’un campement à la diable, d’une installation de bohémienne dressant n’importe où sa tente. Ce bonheur enfantin de la femme de rompre une habitude, de voir du nouveau, de s’ingénier à d’adroits manèges pour s’assurer un gîte, cette nécessité de penser par extraordinaire, cette obligation de simuler ce nomade perchoir d’actrice en tournée que secrètement toute bourgeoise envie, pourvu qu’il soit atténué, sans danger réel et bref, cette importance de fourrier responsable chargé d’assurer le coucher et le vivre, ce côté maternel, arrangeant la litière de l’homme qui n’a plus qu’à s’étendre, quand tout est prêt, avaient agi puissamment sur elle et rebandé ses nerfs.

— L’ameublement est médiocre, fit-elle, désignant dans l’alcôve un antique lit de bois sur lequel gisait un matelas et une paillasse, puis, au milieu de la pièce, deux chaises de paille et une table ronde visiblement retirée d’un jardin où ses jambes avaient gonflé, tandis que sa plate-forme s’était exfoliée sous des rafales de soleil et de pluie ; — mais enfin, nous verrons, demain, à nous procurer les objets qui manquent.

Jacques approuva d’un mouvement de tête ; il embrassait d’un coup d’œil la chambre surtout occupée par ses malles ouvertes le long du mur ; décidément, un bain de tristesse tombait de ce plafond trop haut, sur ce carreau froid.

Louise pensa que son mari songeait à ses ennuis d’argent ; elle l’embrassa. — Va, nous nous en tirerons tout de même, dit-elle. Et le voyant soucieux quand même : Tu dois avoir faim, allons retrouver l’oncle, nous causerons plus tard.

Revenu sur le palier, Jacques entre-bâilla les portes de gauche et de droite, il aperçut d’immenses corridors, sans fond, sur lesquels se dégageaient des pièces ; c’était l’abandon le plus complet, la glace du sépulcre, la dissolution de murs battus par le vent et les averses.

Il descendit l’escalier, mais subitement il s’arrêta ; un vacarme de chaînes rouillées, de roues criant sans cambouis, un grincement de grincheuse poulie rompaient la nuit muette.

— Qu’est-ce que cela ?

— C’est l’oncle qui tire de l’eau, dit-elle en riant et elle expliqua que l’eau était rare à cette hauteur, qu’un gigantesque puits, creusé dans la cour, alimentait seul le château ; il faut cinq minutes, montre en main, pour remonter le seau ; ce que tu entends c’est le bruit de la corde qui scie le treuil.

— Eh là ! cria le père Antoine, dès qu’ils furent dans la cour, en v’là de l’eau et de la fraîche, car elle sort de la craie, et il empoigna le seau de bois, clapotant et énorme, et le porta, au bout du bras, comme une plume ; — puis, les rejoignant : — Allons vers Norine, car j’ai idée qu’elle s’impatiente et qu’elle pourrait nous chicoter si nous venions à tarder en plus.

La nuit était obscure et mouillée de pluie. Ils marchèrent, à la queue-leu-leu, dans une allée, les mains levées pour parer les coups de badine noirs des branches, suivant, pas à pas, le vieux qui s’avançait, tranquille et certain, comme en plein jour.

Enfin une lumière étoilée, très basse, scintilla, grossit peu à peu, puis divergea, s’étendit, devint diffuse, à mesure qu’on avançait ; bientôt elle se délaya, sans rayons, toute mate, dans le cadre carré d’une fenêtre. Ils atteignirent une chaumière sans étage, composée d’une seule pièce. Dans la grande cheminée, sous une hotte dont les rebords s’encombraient de vaisselles peintes, un feu de sarment pétillait sec au-dessous d’un coquemar de fonte qui bouillait, épandant sous la danse de son couvercle l’impétueuse odeur des choux cuits.

— Là, siérez-vous, fit la tante Norine ; avez-vous faim ?

— Mais oui, ma tante.

— Ah ben c’étant ! fit-elle, se servant de cette expression que les paysans de ce côté de la Brie emploient, à tous propos, sans aucun sens.

— Goûte-moi celui-là, mon neveu, fit le père Antoine, tu m’en diras des nouvelles ; c’est du vin de ma vendange de la Graffignes.

Ils trinquèrent et burent un petit vin rose, acide, empesté par ce démangeant goût de poussière qu’ont les vins fabriqués dans les cuves qui ont contenu de l’avoine.

— Oui, ça sent un peu l’avène, la cuve m’a joué le tour, soupira le vieux, en faisant claquer sa langue ; c’est pas à la campagne comme à la ville, on n’a pas du vin de loin dans son silo ; mais là, t’entends, c’est tout de même du boire qu’a un ben bon goût.

— Oh ! nous n’avons pas le droit d’être difficiles ; à Paris nous ne buvons que des vins tiraillés dans lesquels il entre peu de raisins frais, mon oncle.

— Oh là ! faut-il, faut-il ! — puis, après une pause, il ajouta : Ça se pourrait tout de même, mon homme.

— Ah ben, c’étant ! soupira la tante Norine, en joignant les mains.

Le père Antoine tira son couteau de sa poche, l’ouvrit et tailla des miches.

C’était un tout petit vieillard, maigre comme un échalas, noueux comme un cep, boucané comme un vieux buis. La face ratatinée, vergée de fils roses sur les pommettes, était trouée de deux yeux glauques, flanquant un nez osseux, court, pincé, tordu à gauche, sous lequel s’ouvrait une large bouche hersée de dents aiguës très fraîches. Deux bouts de favoris, en pattes de lapin, descendaient de chaque côté des oreilles écartées du crâne ; partout, sur la figure, au-dessus des lèvres, dans les salières des joues, dans les fosses du nez, sur les creux du col, des poils drus poussaient, fermes comme des poils de brosse, poivre et sel comme ses gros cheveux qu’il rabattait avec les doigts, sous sa casquette. Debout, il était un peu courbé, et, de même que la plupart des paysans de Jutigny qui ont travaillé dans les tourbières, il avait des jambes de cavalier, évidées en cercle. Au premier abord, il semblait rétrignolé, chétif, mais à regarder l’arc tendu du buste, les bras musculeux, la tenaille tannée des doigts, l’on soupçonnait la force de ce criquet que les fardeaux les plus pesants ne pouvaient plier.

Et Norine, sa femme, était plus robuste encore ; elle aussi avait dépassé la soixantaine ; plus grande que son mari, elle était encore plus maigre ; ni ventre, ni gorge, ni râble et des hanches en fer de pioche ; rien en elle ne rappelait la femme. Le visage jaune, quadrillé de rides, raviné de raies comme une carte routière, chiné de même qu’une étoffe tout le long du cou, s’allumait de deux yeux d’un bleu clair étrange, des yeux incisifs, jeunes, presque obscènes, dans cette face dont les sillons et les grilles marchaient, au moindre mouvement des paupières et de la bouche. Avec cela, le nez droit pointait en lame et remuait du bout en même temps que le regard. Elle était à la fois inquiétante et falote, et la bizarrerie de ses gestes ajoutait encore au malaise de ses yeux trop clairs et au recul de sa bouche dépourvue de dents. Elle paraissait mue par une mécanique, sans jointures, se levait d’un seul morceau, marchait telle qu’un caporal, tendait le bras ainsi que ces automates dont on pousse le ressort ; et, assise, sans s’en douter, elle affectait des poses dont le comique finissait par énerver ; elle se tenait dans l’attitude rêveuse des dames représentées dans les tableaux du premier Empire, l’œil au ciel, la main gauche sur la bouche, le coude soutenu par la paume de la main droite.

Jacques examinait ce couple dont la faible lumière d’une bougie de campagne, aussi haute qu’un cierge, accusait plus nettement encore qu’en plein jour les traits raboteux, passés au bistre.

Maintenant, ils avaient, tous les deux, le nez dans leur soupe dont ils buvaient, à même de l’assiette, les dernières gouttes. D’un revers de manche, ils s’essuyèrent les lèvres et le vieux emplit les verres, puis, tout en se curant avec son couteau les dents, il se prit à gémir.

— Ça sera peut-être ben pour cette nuit !

— Peut-être ben, répondit Norine.

— Je compte coucher à l’étable, quoi que t’en dis ?

— Dame, pour vêler, a vêlera, mais on peut pas savoir au juste quand a vêlera ; ben, on le croirait pas, ma pauvre Lizarde, ce qu’elle souffre ; tiens, tends !

Et l’on entendit, en effet, un sourd meuglement qui traversa le silence de la pièce.

— C’est comme aux personnes, ça lui frémit ! reprit la tante Norine d’un air las ; et elle expliqua que la Lizarde, sa meilleure vache, allait mettre bas.

— Eh mais, dit Jacques, un veau ça se vend bien ; c’est pour vous une belle aubaine.

— Mais oui… mais oui… mais c’est qu’elle en a du mal à vêler ; ça peut lui prendre dans la nuit et lui durer tant qu’au lendemain soir ; et puis, qu’elle a une grande échauffure ; si le viau mourait et qu’il arrive malheur à la Lizarde, ça serait quasiment cinq cents francs de perdus. Eh là ! on a belle d’être inquiets, allez !

Et ils commencèrent les doléances habituelles aux paysans : — On avait ben du mal à vivre, on s’échine et quoi que ça rapporte, la terre ? à peine deux et demi du cent. Si on n’élevait pas le bestial, quoi qu’on deviendrait ; aujourd’hui, le blé, il s’achète pour ainsi dire rien, par rapport aux étrangers. Nous finirons par planter du peuplier, reprit le vieux, ça rend tout seul un franc l’an, par pied. Pardi oui, c’est pas comme chez vous où, sauf votre respect, l’on gagne une couple d’écus le temps qu’on se tourne !

Il s’interrompit pour atteindre la bougie dont la mèche champignonnait. Quoi donc qu’elle a à clicotter comme cela, fit-il, et il ferma son couteau dessus coupant entre la lame et la rainure du manche le bout charbonneux des fils.

— Voyons, reprit-il, tu ne manges pas ?

— Mais si… mais si… Non, ma tante, vrai, je n’ai plus faim ; et il essaya de repousser la vieille qui voulait lui déposer sur l’assiette un cuissot de lapin.

Mais elle le fit couler quand même de la cuiller.

— Sûr que tu le mangeras, pour voir ; tu ne viens pas ici pour jeûner, je compte ; — et, après une seconde de silence, elle soupira : — ah ! ben c’étant ! et brusquement elle se leva et elle sortit.

— Elle va vers la Lizarde, dit le vieux, répondant au regard étonné de Jacques et de Louise. Si ça venait cette nuit, eh là quoi donc faire ? le berger serait loin à cette heure ; elle aurait le moyen de créver, la pauvre bête, tant seulement qu’il se mette en route ; ah ! bon sang de bon Dieu ! et il hocha la tête, en frappant du manche de son couteau la table.

— Ben, et toi, mon homme, tu ne bois point ? c’est-il que mon vin t’offusque ?

Jacques sentait la tête lui tourner dans cette petite pièce que les sarments en flamme de la cheminée emplissaient de bouillants effluves.

— J’étouffe, dit-il. Il se leva, entr’ouvrit la porte, et aspira une bouffée d’air pur, une bouffée parfumée par la brusque odeur des bois mouillés à laquelle se mêlait la senteur tièdement ambrée des bouses. C’est bon, dit-il ; et il s’attarda au seuil de cette nuit de campagne où l’on ne voyait pas à deux pas devant soi ; des espèces de fils vermiculés de pluie descendaient devant ses prunelles élargies dans le noir, mais ces troubles de la vision ne durèrent qu’une minute, car la nuit s’éclairait au loin ; une pointe de feu vrilla les ténèbres, s’allongea en lame, coupa d’une large estafilade de lumière la tante Norine, devenue immense, le corps plié en deux comme sur une charnière, les jambes couchées à plat sur l’herbe, le buste et la tête droits, en haut, dans une cime d’arbre.

Elle s’avançait, en effet, précédée de son ombre que remuait une lanterne.

— Eh bien, ma tante, comment va la Lizarde ?

— Je compte pas, décidément, que ce sera pour cette nuit ; a vêlera prochainement pour le midi de demain.

Ils rentrèrent et se remirent à table.

— Tiens, goûte donc pour voir ? fit le vieux, en présentant le terrible fromage du pays, le fromage fané, comme on l’appelle, une sorte de Brie dur, couleur de vieille dent, répandant des odeurs de caries et de latrines.

Jacques refusa. Louise dort tout debout, dit-il ; allons nous coucher.

— Le fait est, ma fille, qu’on ne t’entend point ; mais là, ça ne presse pas tant le dormage que nous ne prenions une tasse de menthe ; — et la tante Norine remua le feu, grommelant : Il a donc le cul gelé, ce poêlon ? — pendant que le vieux tirait de l’armoire un paquet d’herbes.

— Y a rien de meilleur pour l’estomac, affirma-t-il en choisissant les feuilles ; mais les Parisiens firent la grimace lorsqu’ils goûtèrent cette tisane qui ressemblait à la rinçure d’un dentifrice.

Ils préférèrent le cognac que la tante apporta dans une bouteille à potion ; et, sur leurs instances, le père Antoine renfila ses galoches, alluma la lanterne et les reconduisit jusqu’au château.