En famille/Chapitre XX

Flammarion (p. 235-244).

XX

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Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d’autre part cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se comporter en travaillant : la semelle ne s’élargirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune forme ?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-elle souvent à ses pieds. Tout d’abord elles avaient résisté ; mais cela continuerait-il ?

Ce mouvement, sans doute, provoqua l’attention d’une de ses camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son goût, et en fit compliment à Perrine.

« Où qu’c’est que vo avez acheté ces chaussons ? demanda-t-elle.

— Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

— C’est joli tout de même ; ça coûte-t-y cher ?

— Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre sous de coutil.

— C’est joli. »

Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l’écartant toujours, autant parce qu’il entraînait une trop grosse dépense, que parce qu’il se présentait entouré de difficultés de toutes sortes. Ce travail c’était de se tailler et de se coudre une chemise pour remplacer la seule qu’elle possédât maintenant et qu’elle portait sur le dos, sans pouvoir l’ôter pour la laver. Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient nécessaires ? Elle n’en savait rien. Comment les couperait-elle lorsqu’elle les aurait ? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait là une série d’interrogations qui lui donnaient à réfléchir ; sans compter qu’elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de commencer par se faire un caraco, et une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d’autant plus qu’elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils l’abandonneraient tout à fait n’était pas difficile à calculer. Alors comment sortirait-elle ? Et pour sa vie, pour son pain quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il fallait qu’elle continuât à être admise à l’usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu’elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et la jupe n’avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux ; mais la chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait avec tout un entourage d’autres considérations : habitudes de propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi-même, qui finirent par l’emporter. La veste, le jupon elle les raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles reprises.

Tous les jours, quand à l’heure du déjeuner elle allait de l’usine à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de Rosalie, qu’on lui donnait ou qu’on ne lui donnait point, selon que c’était la grand’mère ou la tante qui lui répondaient, elle s’arrêtait, depuis que l’envie de la chemise la tenait, devant une petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l’un de journaux, d’images, de chansons, l’autre de toile, de calicot, d’indienne, de mercerie ; se plaçant au milieu, elle avait l’air de regarder les journaux ou d’apprendre les chansons, mais en réalité elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses, celles qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se faire couper autant de ces étoffes qu’elles voulaient ! Pendant ses longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l’usine entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets soigneusement enveloppés de papier, qu’elles serraient sur leur cœur, et elle s’était dit que ces joies n’étaient pas pour elle… au moins présentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et très émue, elle le franchit.

« Vous désirez, mademoiselle ? » demanda une petite vieille d’une voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps qu’on ne lui avait parlé avec cette douceur ; elle s’affermit.

« Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez votre calicot… le moins cher ?

— J’en ai à quarante centimes le mètre. »

Perrine eut un soupir de soulagement.

« Voulez-vous m’en couper deux mètres ?

— C’est qu’il n’est pas fameux à l’user, tandis que celui à soixante centimes…

— Celui à quarante centimes me suffit.

— Comme vous voudrez ; ce que j’en disais c’était pour vous renseigner ; je n’aime pas les reproches.

— Je ne vous en ferai pas, madame. »

La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, et Perrine remarqua qu’il n’était ni blanc, ni lustré comme celui qu’elle avait admiré dans la montre.

« Et avec ça ? demanda la marchande quand elle eut déchiré le calicot avec un claquement sec.

— Je voudrais du fil.

— En pelote, en écheveau, en bobine… ?

— Le moins cher.

— Voilà une pelote de dix centimes ; ce qui nous fait en tout dix-huit sous. »

À son tour Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un vieux journal invendu : elle n’avait sur ses trois francs dépensé que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu’au samedi suivant, c’est-à-dire qu’après avoir prélevé les vingt-huit sous qu’il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait pour l’imprévu ou l’économie un capital de sept sous, n’ayant plus de loyer à payer.

Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle arriva essoufflée, mais cela ne l’empêcha pas de se mettre tout de suite à l’ouvrage, car la forme qu’elle donnerait à sa chemise ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n’avait pas à y revenir : elle serait à coulisse ; d’abord parce que c’était la plus simple, et la moins difficile à exécuter pour elle qui n’avait jamais taillé des chemises, et manquait de ciseaux, et puis parce qu’elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de l’ancienne.

Tant qu’il ne s’agit que de couture, les choses marchèrent à souhait, sinon de façon à s’admirer dans son travail, au moins assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau et le billot pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce ne fut pas sans trembler un peu qu’elle se risqua à entamer l’étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put s’en aller à l’atelier habillée d’une chemise gagnée par son travail, taillée et cousue de ses mains.

Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut Rosalie qui vint au-devant d’elle le bras en écharpe.

« Guérie !

— Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la cour. »

Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, mais Rosalie ne répondait que d’une façon contrainte.

Qu’avait-elle donc ?

À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine :

« Où donc logez-vous maintenant ? »

N’osant pas répondre, Perrine se jeta à côté :

« C’était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma nourriture et mon entretien.

— Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part ?

— Je ne paye pas.

— Ah ! »

Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l’emporta.

« Chez qui ? »

Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe :

« Je vous dirai cela plus tard.

— Quand vous voudrez ; seulement vous savez, lorsqu’en passant vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte, il vaudra mieux ne pas entrer : elle vous en veut ; venez le soir plutôt, à cette heure-là elle est occupée. »

Perrine rentra à l’atelier attristée de cet accueil ; en quoi donc était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la chambrée de mère Françoise ?

Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans l’aumuche, n’ayant rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l’idée de se promener dans les prairies qui entouraient son île, ce qu’elle n’avait pas encore eu le temps de faire. La soirée était d’une beauté radieuse, non pas éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années d’enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d’indigo, mais tiède, et d’une clarté tamisée qui montrait les cimes des arbres baignées dans une vapeur d’or pâle : les foins, qui n’étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient déjà, versaient dans l’air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante.

Sortie de son île, elle suivit la rive de l’entaille, marchant dans les herbes hautes qui depuis leur pousse printanière n’avaient été foulées par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas soupçonner qu’elle était un travail d’homme, derrière lequel l’homme pouvait s’embusquer avec un fusil.

Au moment où, après un de ces arrêts qui l’avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, un bruit se produisit à ses pieds qui l’effara, et une sarcelle se jeta à l’eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d’où elle était partie, elle aperçut un nid fait de brins d’herbe et de plumes, dans lequel se trouvaient dix œufs d’un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette : au lieu d’être posé sur la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l’eau ; elle l’examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et remarqua qu’il était construit de façon à s’élever ou s’abaisser selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l’entraîner.

De peur d’inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où elle avait disparu en s’asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait à son nid ; mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu’elle ne couvait pas encore, et que ces œufs étaient nouvellement pondus ; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle vit partir d’autres oiseaux effrayés, — des poules d’eau si légères dans leur fuite qu’elles couraient sur les feuilles flottantes des nénuphars sans les enfoncer ; des râles au bec rouge ; des bergeronnettes sautillantes ; des troupes de moineaux qui, dérangés au moment de leur coucher, la poursuivaient du cri auquel ils doivent leur nom dans le pays « cra-cra ».

Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout de son entaille, et reconnut qu’elle se réunissait à une autre plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins boisée ; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s’expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins nombreux.

C’était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient les eaux d’un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi parce qu’il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité ; et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit à demi noyé dans l’ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu’elle avait eu autant d’intelligence que ces bêtes de le prendre elle aussi pour nid.