En Mocassins/01/07

Texte établi par Inst. des Sourds Muets,  (p. 43-im03).

MYTHOLOGIE ET FOLK-LORE.

Nous avons vu le guerrier, l’orateur, le diplomate et le citoyen, il reste à voir le créateur de légendes, ces produits spontanés de l’âme populaire.

Étant donné leur tempérament fier et hardi, on soupçonne déjà, chez les Hurons-Iroquois, le goût du merveilleux terrible et de l’énormité. On ne sera pas trompé. Effleurons seulement quelques points saillants de leur folk-lore et de leur mythologie.

La Genèse. — Aucune terre n’émerge encore de l’océan. Un canot vogue, ballotté par les flots et monté par les six premiers hommes : hommes aux cheveux déjà grisonnants et néanmoins sans épouses. Ils s’affligent en pensant qu’ils mourront sans postérité, lorsqu’ils apprennent par des oiseaux qu’il y a au ciel une femme.

Ils délèguent l’un d’entre eux pour l’aller chercher.

Agohao, tel est le nom, de l’élu attrape les plus gros spécimens de la gent ailée, leur ordonne de l’enlever au ciel, met leur liberté à ce prix, et bientôt vole, sur leurs dos, à la conquête de la divine Atta.

Il la rencontre sur un gazon paradisiaque, auprès d’une fontaine ; il lui offre le plus délicat des mets : de la graisse d’ours ; et là, dans les sublimités, sous la voûte radieuse, ayant pour musique les gazouillis de l’eau et des hirondelles célestes, il célèbre l’hymen tant désiré.

Mais hélas ! l’amour terrestre n’est pas digne du bienheureux séjour, et le Maître du ciel précipite sur la terre la femme coupable.[1]

Au même moment, une immense tortue, flottant sur le gouffre amer, se chauffe au soleil et regarde dans les espaces infinis. Elle voit de loin ce qui tombe, et reconnaît un être humain. Vite, elle convoque tous les animaux, leur apprend la nouvelle, les exhorte à sauver la première femme et offre généreusement sa carapace pour servir de noyau à une île sur laquelle tombera, indemne, l’étonnant rejet du ciel. On approuve, on se met à l’œuvre ; chaque animal fournit ce qu’il peut : qui de la plume, qui de l’édredon, qui des herbes ; le castor et le rat-musqué vont chercher du sable jusqu’au fond de la mer.

Tout cela se dépose sur la carapace héroïque ; le flot y ajoute des algues et du limon ; et comme on ne tombe pas du ciel en un instant, l’exilée choit sur une île spacieuse et destinée, en s’agrandissant toujours, à devenir l’Amérique.

Atta y donne le jour à une fille. Cette fille unique met au monde deux fils : Jouskeha et Tawiscaron. Le premier tue son frère et devient père des Hurons-Iroquois. Il est maintenant dieu du feu, de la chasse, des moissons, et prince du royaume des mânes.

Mais la céleste Atta, en conséquence de son péché, n’a désormais que des goûts dépravés : elle se nourrit de serpents, de crapauds, de vipères, de lézards, de bêtes immondes ; et comme, depuis sa mort, elle partage avec Jouskeha le gouvernement du royaume des mânes, elle travaille à le peupler et ne cesse en conséquence, de faire mourir ses enfants. Dans ce but, elle allume entre eux le feu de la discorde, propage les épidémies, tous les maux dont souffre sa triste postérité. Pendant la nuit, elle descend de la lune, son céleste palais, et poursuit, sur la terre, son œuvre néfaste. On l’accuse, entre autres méfaits, d’avoir planté, au bord du lac Ontario, l’herbe-à-la-puce.

Voilà pourquoi ses enfants ne l’appellent plus simplement Atta, mais Attahentsic, c’est-à-dire Attala-Noire ou la-Méchante.

On reconnaît dans cette genèse à la fois grandiose et puérile, les traits principaux de la vraie tradition : le paradis, le péché de la première femme, son expulsion du séjour heureux, les suites de sa faute rendues manifestes par la corruption de ses goûts et la mort qu’elle sème sur la terre, enfin le fratricide souillant le berceau de la race humaine.

Par quel creuset la vérité primitive a-t-elle passé avant de paraître sous cette forme aussi symbolique que sauvage et hardie ? — Nous le saurons mieux
Le Géant du Tonnerre
foudroyant le Serpent du Lac Ontario.
peut-être après avoir contemplé d’autres créations caractéristiques de la race d’Atta.

Voici quelques esquisses des maux qui affligèrent les grands aïeux des Iroquois :

La Grande-Tête. — Une tête humaine gigantesque, à longs cheveux ondoyants, roulant des yeux féroces, vole comme un noir météore au-dessus des bois et des lacs. Cette espèce de Méduse répand l’infection et les influences morbides. Juchée sur le sommet d’un rocher d’où les mèches noires de sa chevelure retombent en serpentant, elle guette ses victimes. Un mortel passe-t-il dans son voisinage, elle grogne cet avertissement funèbre : Je te vois, je te vois : tu vas mourir, et s’élance sur sa proie qu’elle déchire à belles dents.

Le Serpent du lac Ontario. — Hinoun est dieu du tonnerre et frère du Vent-d’Ouest qui l’aide à rassembler, les nuages et à répandre la pluie. Il a sous le Niagara son tempétueux palais et il en sort avec ses fils, géants comme lui, pour lancer la foudre sous forme de quartiers de rochers, et vomir les éclairs qui déchirent les ténèbres.

Or, si l’on se transporte par l’imagination à une époque très reculée, on voit un immense serpent encorné dévaster le lac Ontario et ses rivages. Le soleil et la lune éclairent tour à tour l’engloutissement des victimes dans ses flancs tortueux. À la fin, il n’y a plus une barque sur l’eau, plus une cabane sur les rives. Le monstre, par bonheur, s’aventure un jour trop près de la chute : le dieu le foudroie et laisse son corps, enflé comme une montagne, flotter sur le lac.

Le Bicéphale — Un village tsonnontouan fume, coquettement perché sur une colline. Un serpent à deux têtes, sorti d’un lac voisin, le fait prisonnier dans ses anneaux et l’empoisonne de son haleine. En vain les vieillards épuisent leur sagesse, les guerriers leur bravoure et les sorciers leurs incantations : les deux gueules toujours béantes continuent de vomir la mort. Enfin la tribu compte à peine de rares survivants, parmi lesquels un garçonnet. Ce dernier sort, un beau matin, quitte, souriant, sa cabane, et s’avance vers le fléau auquel il décoche une flèche enchantée. Le monstre, frappé au cœur, se déroule, fauche la forêt avec sa queue, s’enfonce dans le lac, son abîme natal. L’eau souillée d’écume et de sang, fume et bouillonne pendant plusieurs jours. Enfin l’élément troublé retrouve son calme ; de nouveau les vagues transparentes s’y poursuivent en cadence : le monstre est mort.

Le fléau des Géants — Des Géants de pierre, dit sans scrupule la tradition, viennent de l’Ouest ; les hautes forêts ne leur vont qu’aux genoux et ils exercent leurs ravages pendant la nuit. Hinoun tonnant, le dieu du vent d’ouest et Taronhiawagon, celui qui supporte le ciel, s’entendent pour en délivrer les Iroquois : ils les assomment avec des blocs de rochers, et les précipitent en bas d’un cap, dans un abîme.

Le bain des Squelettes — Nombreuses furent les victimes des géants et des monstres. On voyait, à la brune, leurs squelettes éplorés se baigner dans un lac, se reposer tristement sur le rivage, et exciter, par leur lambeaux de chair, l’appétit horrible des hiboux.

Le Monstre chantant — On finit par recevoir un libérateur depuis longtemps promis. Un parti d’Agniers traverse, un jour, une sombre forêt de pins, vrai dédale de vieux troncs et de rochers caverneux entremêlés d’antiques tombeaux. Un chant rauque arrive, de loin, jusqu’à leurs oreilles. Ils approchent pour mieux entendre, et aperçoivent un monstre repoussant. À ses cornes formidables, s’enroulent et se tordent des serpents à sonnettes ; autour de lui gisent des instruments d’incantation faits de crânes et d’autres ossements humains.

Avec précaution les guerriers avancent encore ; bientôt ils reconnaissent que le chant est articulé et conseille aux tribus iroquoises de s’unir en confédération pour vaincre leurs ennemis. Voyant qu’il leur est sympathique, ils s’emparent du monstre et l’emmènent à Onnontagué. Là, il prend la forme humaine, devient leur sachem, les rend victorieux de leurs ennemis, leur donne des lois d’une sagesse divine, et meurt enfin en léguant à leurs chefs son esprit et son nom glorieux d’Attotarho.

Les règnes des douze Attatarho qui lui succédèrent sont des séries de merveilles dans le même genre.

Tels sont les principaux épisodes de leurs temps fabuleux. Pas plus que les anciens Grecs, ils ne se laissent embarrasser par des questions de vraisemblance ; mais pour la hardiesse d’imagination dans l’art d’inventer d’énormes et sombres machines poétiques, il faut avouer que les fils d’Atta ont peu de rivaux.

Cette fable populaire d’Attotarho n’empêchait pas que l’histoire à peu près véritable de ce Lycurgue onnontagué ne fût connue des sénateurs. Ce n’est pas à Attotarho qu’ils attribuaient la première idée et même la formation de la Ligue ; mais à Hiawatha, un de ses contemporains, chef aussi et dans la même tribu que lui. Le peuple a également fait de ce dernier un demi-dieu ; mais sur le premier rejaillit la gloire extérieure de l’entreprise, bien qu’en réalité, il s’y soit opposé tant qu’on ne lui eut pas offert le premier rang. Tout se fit par Hiawatha dont l’éloquence, la sagesse, le désintéressement, contrastaient avec l’orgueil féroce et les maléfices d’Attotarho. Il dut même quitter Onnontagué où la peur qu’inspirait son rival avait fait échouer son projet. Il se réfugia chez les Agniers où l’attendait le succès.

Mais le dévoué fondateur et ses pairs avaient besoin des Onnontagués et savaient que leur terrible chef ne consentirait jamais à avoir des égaux ; en conséquence, ils jugèrent sage de lui offrir, dans la Confédération, la dignité suprême, d’accorder à sa tribu quatorze sénateurs au lieu de dix comme on fit aux autres, de déclarer Onnontagué chef-lieu et d’y élever la cabane du Grand Conseil.

Les Cinq Nations, surtout les Agniers, n’oublièrent pas plus le bienfaisant Hiawatha que le redoutable Attotarho, et autour de leurs noms se forma, en deux cycles merveilleux, le plus riche fond du folklore iroquois.[2]

Il est du reste à remarquer que ces barbares font, au coin du feu, peu de récits dont les sujets ne se rapportent à leur genèse ou aux époques tourmentées de leurs histoire. Ils aiment à s’édifier un passé merveilleux, à grandir leurs ancêtres, à revendiquer pour leur Ligue une origine céleste, et à se créer une sauvage noblesse à laquelle il leur serait honteux de déroger.

À l’instar des Grecs, ils font entrer les dieux dans leurs intérêts. L’Écho ne répond qu’à leur voix, ne répète que leur cri de guerre et le multiplie aux oreilles de leurs ennemis ; il ne transmet leurs appels qu’à leurs frères, et se tait lorsqu’ils l’interrogent au sujet d’une entreprise dont l’issue doit être malheureuse pour eux.

L’Aurore boréal leur annonce le froid s’il est blanc, la maladie s’il est jaune, la guerre s’il est rouge. Areskouï leur a enseigné la médecine, l’agriculture, la chasse et l’art d’allumer du feu ; plusieurs fêtes du blé d’Inde[3] le remercient chaque année pour le don de cette précieuse céréale.

Le Tonnerre les a délivrés du serpent Ontarien : il a prêté main-forte au Vent-d’Ouest dans la destruction des géants, et a relégué au fond du Nord le Démon de la Glace. Là, ce monstre hurle de rage par la voix des aquilons, et fait périr les téméraires visiteurs de sa terre d’exil

Un Géant de pierre dévore une bande de chasseurs qui poursuivent une ourse ; mais trois d’entre eux, sauvés par les esprits et placés dans le ciel, y continuent, sous forme d’étoiles, à poursuivre leur proie devenue la Grande Ourse.

Un vieillard rejeté de son peuple, entonne son chant de mort sur le haut d’une montagne ; des êtres surnaturels en ont pitié et le transforment en étoile. D’autres transportent dans la lune une vieille sorcière malheureuse de ne pouvoir prédire la fin du monde, et l’y laissent vivre jusqu’à l’arrivée de ce grand événement.

Leurs narrés qui ne sont pas historiques ou mythologiques ont d’ordinaire un but moral manifeste. Les fauves y donnent souvent aux hommes des leçons de pitié ; les ourses, à l’instar de la louve romaine, y nourrissent de leur lait des enfants abandonnés. L’un de ceux-ci, devenu homme, tue, pour plaire à sa belle-mère, un parent de sa bienfaitrice et paie de sa vie son ingratitude.

Un jeune garçon rend service à un squelette, lequel l’aide ensuite à accomplir des exploits.

Quelques sujets qu’ils traitent, on peut dire que, dans l’ensemble, ils sont fidèles à leur goût pour ce qui donne le frisson. Ici, c’est la Grande-Tête dévorant à belles dents une criminelle sorcière et s’envolant ensuite au sein d’un noir tourbillon ; là, c’est une mère qui trouve avec effroi son enfant suspendu à la mamelle d’une Géante de pierre. Je résume un modèle du genre : Un mari pleure amèrement son épouse. Pour se consoler, il met les habits de la défunte à une statue de bois qu’il place près du foyer, dans sa cabane solitaire.

Un an s’est écoulé pendant lequel il a vécu en compagnie de l’image inanimée lorsqu’un soir, revenant de la chasse, il trouve son logis balayé, du bois près du feu, son repas tout préparé.

Le fait se renouvelle. Il se cache donc afin de découvrir sa bienfaitrice : c’est la statue qui s’anime et se change en sa femme elle-même. Il se montre ; elle l’avertit de ne la pas toucher sous peine de la perdre une seconde fois. Il hésite ; mais le sentiment l’emporte sur la raison : il s’élance et veut embrasser son épouse. Il ne presse sur son cœur qu’une statue de bois.

Ainsi, leur muse ressemble toujours à ces beaux papillons amoureux des ténèbres. À son inspiration, les pêcheurs ont beau allumer, le soir, des feux au bord de l’eau, et haranguer les poissons pour les engager à se jeter dans leurs filets ; le chasseur-étoile qui poursuit la Grande Ourse, a beau la percer chaque automne de sa flèche ; et, pendant les fraîches nuits, l’étoile blessée a beau teindre de son sang le feuillage des forêts ; c’est chez la race algique qu’il faut chercher les Grâces chaussées de mocassins et la véritable poésie de la nature.

Le sérieux et la robustesse de l’esprit joints à la puissance d’imagination, ont fait des Iroquois, des diplomates habiles, d’éloquents orateurs et des créateurs étonnants de poésie farouche. Leur Ligue a développé et mis en plus grande évidence chez eux ces qualités remarquables de leur race.

Aussi se réflètent-ils plus que tous leurs congénères dans la conception ancestrale d’Attahentsic, leur mère commune. Comme elle, ils ont de la grandeur native et le goût de l’horrible ; comme elle, ils ont fondé un royaume et cherchent à le peupler par des moyens barbares.

Guindon - En Mocassins, 1920.djvu
Le Bain des Squelettes.
  1. Ces légendes sont rapportées par les auteurs avec des variantes profondes. Mon but étant de montrer ici le pouvoir imaginatif et poétique des Hurons-Iroquois, je choisis ça et là ce qui me convient, en suivant toutefois de préférence les plus anciens auteurs. Ceux que j’ai consultés sont Lafitau, Charlevoix, Cussick, Schoolcraft, H. Hale, Mrs E. A. Smith.
  2. Les Algonquins incorporés par la Ligue ont mêlé leurs légendes à celles de leurs conquérants. Voilà pourquoi, au milieu du siècle dernier Schoolcraft recueillait, chez les descendants des Confédérés, les souvenirs d’Hiawatha mêlés à ceux de Manabozho ; et y trouvait Atahocan installé maître du ciel à la place de Taronhiawagon.
  3. Premier nom français que porta le maïs et qui est encore en usage au Canada.