Emma/XXXV

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 251-256).



XXXV


Quand les dames rentrèrent au salon, après dîner, Emma s’aperçut qu’il était presque impossible d’empêcher la formation de deux groupes distincts, tant Mme Elton apportait de persévérance à se montrer mal élevée en se consacrant à Jane Fairfax : celle-ci s’efforçait, mais en vain, d’échapper à cet accaparement. Il ne restait à Emma et à Mme Weston d’autre alternative que de causer entre elles ou de se taire. Pendant ce temps Mme Elton entretenait Mlle Fairfax à voix basse, pas assez basse néanmoins pour empêcher Emma d’entendre les principaux points de leur conversation : après une nouvelle allusion au bureau de poste, aux lettres et aux remèdes suggérés par l’amitié, Mme Elton aborda un sujet inédit qui ne devait pas du reste être plus agréable à son interlocutrice :

— Avez-vous entendu parler, ma chère Jane, d’une situation convenable ? Nous voici déjà en avril ; je commence à être tout à fait préoccupée à votre sujet. Le mois de juin approche.

— Mais je n’ai pas fixé le mois de juin ; je n’ai fait que parler de l’été comme l’époque probable de ma décision.

— N’avez-vous vraiment aucune indication ?

— Je n’ai même pas tenté la moindre démarche.

— Oh ! ma chère, nous ne pouvons pas commencer trop tôt nos investigations ; vous ne vous rendez pas bien compte des difficultés qui nous attendent. Avez-vous pensé aux nombreuses conditions qui doivent se trouver réunies ?

— Je puis vous donner l’assurance, ma chère Madame Elton, que j’ai envisagé le problème sous toutes ses faces.

— Mais vous ne connaissez pas le monde comme moi. Vous ne savez pas combien il y a de candidates pour les situations de premier ordre. J’en ai eu la preuve pendant un de mes séjours à Maple Grove : une cousine de Mme Suckling, Mme Bragge, qui cherchait une gouvernante, reçut une quantité incroyable de demandes. Cette dame, bien entendu, appartient à la meilleure société. Je ne vous citerai qu’un fait ; on se sert de bougies de cire dans la salle d’étude ! Vous pouvez imaginer, d’après ce détail, quel sort enviable attendait l’élue ! De toutes les maisons du royaume, celle de Mme Bragge est celle où je préférerais vous voir.

— Le colonel et Mme Campbell doivent rentrer en ville vers le milieu de l’été et j’irai les rejoindre. À cette époque il est possible que je sois disposée à m’occuper de cette question, mais je ne désire pas que vous vous donniez la peine de prendre des informations pour le moment.

— Oui, je connais vos scrupules de discrétion ; pourtant les Campbell eux-mêmes ne peuvent pas ressentir beaucoup plus d’intérêt pour vous que je n’en éprouve. Je compte écrire à Mme Partridge d’ici un jour ou deux et lui donnerai mandat de se tenir continuellement à l’affût et de me mettre au courant.

— Je vous remercie mille fois, mais je préférerais que vous ne fissiez pas allusion à moi.

— Votre inexpérience m’amuse, ma chère enfant. Une situation comme celle à laquelle vous avez droit ne se rencontre pas tous les jours ; il nous faut dès à présent poser nos premiers jalons.

— Excusez-moi, Madame, mais ce n’est en aucune façon mon intention ; je ne veux rien faire moi-même et je souhaite que mes amis observent la même réserve. Le moment venu, je ne crains pas de rester longtemps inoccupée. Il y a à Londres des bureaux de placement où les offres et les demandes sont centralisées ; on vend là, je ne dirai pas la chair, mais l’intelligence humaine.

— Ah ! Jane ! Vous me choquez tout à fait. Si votre intention est de critiquer la traite des noirs, je puis vous assurer que M. Suckling a toujours été plutôt partisan de l’abolition.

— Je ne pensais pas à l’esclavage, reprit Jane, mais seulement au commerce des gouvernantes. Je ne voudrais pas établir de comparaison entre les deux trafics, du moins en ce qui concerne le degré de culpabilité des tenanciers, mais je ne sais trop dans quelle catégorie les victimes sont le plus à plaindre ! En somme, je voulais simplement dire qu’il y a des agences où je trouverai tous les renseignements utiles.

— Je sais combien vous êtes modeste, reprit Mme Elton, aussi appartient-il à vos amis de vous maintenir à votre rang. Vous ne pouvez frayer qu’avec des gens du monde, ayant les moyens de s’entourer de toutes les élégances de la vie.

— Vous êtes bien aimable, mais je suis fort indifférente à ce genre de considérations ; je ne tiens pas essentiellement à être chez des personnes très riches ; mes mortifications n’en seraient que plus grandes. Ma seule ambition est d’être admise dans une famille de gens bien élevés.

— Je ne me déclarerais pas aussi facilement satisfaite et je suis sûre que les excellents Campbell seront de mon côté. Vos talents vous donnent le droit de prétendre à un emploi de premier ordre. Vos connaissances en musique seules vous permettraient de dicter vos conditions ; vous devez avoir plusieurs chambres à votre disposition et garder la latitude de prendre part à la vie de famille dans la mesure que vous jugerez agréable. Pourtant je ne suis pas sûre… si vous saviez toucher de la harpe vous pourriez tout exiger… mais d’autre part la perfection de votre chant compensera cette lacune. Je vous prédis que vous obtiendrez bientôt un établissement conforme à votre mérite et présentant toutes les garanties d’honorabilité, de confort, d’agrément. Les Campbell et moi n’auront de repos qu’à ce prix.

— Ne croyez-vous pas, ma chère Madame Elton, que dans les proportions du mélange la dose d’agrément se trouvera singulièrement réduite ? Je vous suis très reconnaissante néanmoins, mais je désire que rien ne soit tenté avant l’été. Pour deux ou trois mois encore, je resterai indépendante, dans la maison de ma grand’mère à Highbury.

— Et moi je suis décidée à me servir de mes amis afin de ne laisser échapper aucune occasion à votre avantage.

L’apparition de M. Woodhouse dans le salon interrompit les assurances de Mme Elton et fournit à sa vanité un nouvel aliment.

— Voici cet aimable vieux beau ! reprit-elle, il me plaît infiniment. J’admire sa politesse surannée. Je préfère de beaucoup la courtoisie d’autrefois au sans-gêne moderne. Il m’a tenu pendant le dîner les propos les plus galants ! Il me semble que je suis en passe de devenir une de ses préférées ; il a remarqué ma robe. Comment la trouvez-vous ? C’est Célina qui l’a choisie ; certainement elle est très jolie mais elle me paraît un peu surchargée ; j’ai pourtant horreur de toute élégance outrée. Je suis forcée en ce moment de m’habiller avec une certaine recherche afin de ne pas désappointer l’attente générale : une nouvelle mariée doit en avoir l’allure, mais mon goût naturel me porte à la simplicité. J’ai idée de mettre une garniture de ce genre à ma robe de popeline blanche et argent : approuvez-vous cette innovation ?

Tous les convives se trouvaient à peine réunis de nouveau dans le salon quand M. Weston apparut, l’air dispos et de bonne humeur. En arrivant à Randalls, il avait dîné, puis s’était mis en route aussitôt. La plupart des personnes présentes s’attendaient à sa venue et il fut accueilli de la façon la plus cordiale. Seul, M. John Knightley fut stupéfait en voyant entrer M. Weston ; il ne pouvait s’expliquer qu’un homme, après avoir passé la journée en ville, à s’occuper d’affaires, pût, à peine de retour, sortir de nouveau pour aller dans le monde.

— Est-il possible, se disait-il, de faire une demi-lieue simplement pour se retrouver avec quelques personnes, quand on est en mouvement depuis sept heures du matin ! Si encore M. Weston venait chercher sa femme pour la ramener de suite à la maison, ce dérangement aurait une raison d’être, mais sa présence, au lieu de rompre la réunion, aura sans doute pour effet de la prolonger !

Pendant ce temps, M. Weston, ne soupçonnant nullement l’indignation qu’il provoquait, usait du droit que lui conférait son absence d’un jour et tenait le dé de la conversation : après avoir répondu aux interrogations de sa femme concernant son dîner et lui avoir donné l’assurance que les domestiques avaient scrupuleusement exécuté les ordres reçus, il communiqua les nouvelles d’intérêt général, puis il ajouta, en s’adressant à Mme Weston : « Voici une lettre de Frank pour vous : elle m’a été remise en chemin et j’ai pris la liberté de l’ouvrir. Lisez-la : elle est très courte. Donnez-en communication à Emma. »

Les deux femmes parcoururent rapidement la lettre. M. Weston se tenait debout devant elles et continuait à leur parler, en élevant suffisamment la voix pour être entendu de tout le monde.

— Ce sont de bonnes nouvelles, n’est-il pas vrai ? Anne, ma chère, vous ne vouliez pas me croire quand je prévoyais son retour prochain ! Du moment que Mme Churchill a le désir de venir à Londres, elle mettra son projet à exécution sans délai. Ils ne tarderont pas à arriver et nous aurons Frank à notre portée ; il passera la moitié de son temps avec nous. Je ne pouvais désirer rien de mieux. Naturellement la maladie de Mme Churchill n’existait que dans son imagination ! Avez-vous fini ? Serrez la lettre ; nous en parlerons plus tard.

Mme Weston fut tout à fait satisfaite ; ses félicitations furent sincères et abondantes ; mais Emma ne put pas parler si facilement ; elle était occupée à peser ses propres sentiments et à mesurer le degré de son agitation et de son trouble. M. Weston toutefois, trop absorbé pour observer, trop communicatif pour écouter parler les autres, se contenta parfaitement des sentiments de sympathie qu’elle exprima, et ne tarda pas à s’éloigner afin de résumer au profit de la compagnie le discours que celle-ci venait d’entendre in-extenso. M. Woodhouse et M. Knightley furent les premiers à être mis au courant : ils manifestèrent une joie extrêmement modérée, mais M. Weston persuadé à l’avance de la satisfaction générale ne se donnait pas la peine d’en vérifier les effets chez chacun de ses interlocuteurs. Il s’approcha ensuite de Mlle Fairfax, mais celle-ci était absorbée dans une conversation avec M. John Knightley et il ne lui fut pas possible de l’interrompre. Il s’assit alors auprès de Mme Elton dont l’attention était disponible et se mit naturellement à l’entretenir du sujet d’actualité.