Emma/XXVII

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 194-203).



XXVII


Emma ne regretta pas d’avoir eu la condescendance d’aller chez les Cole. Cette soirée lui laissa d’agréables souvenirs pour le lendemain, et si elle devait perdre une partie de son prestige de recluse volontaire, elle avait, en revanche, gagné une solide popularité. Elle savait que les Cole avaient été ravis et elle ne doutait pas d’avoir laissé derrière elle un sillage d’admiration.

Le bonheur parfait, même en imagination, est rare. Il y avait deux points sur lesquels Emma n’était pas parfaitement tranquille, elle craignait d’avoir transgressé les règles de la solidarité féminine en confiant ses soupçons sur les sentiments intimes de Jane Fairfax à Frank Churchill ; toutefois elle se sentait flattée d’avoir gagné si complètement le jeune homme à ses vues et le succès la portait à se montrer indulgente pour elle-même.

L’autre raison de remords avait aussi rapport à Mlle Fairfax ; et cette fois, il n’y avait pas d’hésitation : elle regrettait sincèrement l’infériorité de son propre jeu et de son chant ; elle s’assit et étudia pendant deux heures sérieusement.

Elle fut interrompue par l’arrivée d’Henriette, et si les éloges de cette dernière avaient pu la satisfaire, elle eût été tout à fait réconfortée.

— Oh ! si je pouvais jouer du piano comme vous et Mlle Fairfax !

— Ne nous mettez pas sur le même rang, Henriette ; mon jeu ne ressemble pas plus à celui de Jane Fairfax que la lumière d’une lampe à celle du soleil.

— Est-ce possible ? Il me semble, au contraire, que vous jouez mieux. Tout le monde hier soir admirait votre talent.

— Les gens compétents ont dû s’apercevoir de la différence. La vérité, Henriette, c’est que mon jeu est juste assez bon pour mériter d’être loué et que le sien est au-dessus de tout éloge.

M. Cole a dit que vous aviez tant de goût, M. Frank Churchill a également admiré votre style et il a ajouté qu’il mettait cette qualité bien au-dessus du mécanisme.

— Oui, mais Jane Fairfax possède les deux.

— Êtes-vous sûre ? Je ne sais pas si elle a du goût : personne n’en a parlé ; de plus, j’ai horreur d’entendre chanter en italien, on ne comprend pas un mot. D’autre part, si elle joue bien, c’est qu’aussi elle y est obligée comme professeur de musique. Les Cox se demandaient hier soir si elle entrerait dans une grande famille. Comment avez-vous trouvé les Cox ?

— J’ai trouvé qu’ils avaient, comme d’habitude, l’air très commun.

— J’ai appris par eux une nouvelle, dit Henriette avec hésitation, du reste sans grande importance.

Emma fut obligée de demander de quoi il s’agissait, tout en craignant fort une réminiscence de M. Elton.

— M. Martin a dîné avec eux samedi dernier.

— Ah !

— Anna Cox a beaucoup parlé de lui ; elle m’a demandé si je comptais faire un séjour chez eux l’été prochain ; je me demande pourquoi elle m’a fait cette question.

— Elle a été impertinente et curieuse et je n’en suis pas étonnée.

— À dîner, il était paraît-il, assis auprès d’elle ; Mlle Nash croit que l’une ou l’autre des Cox serait très heureuse de l’épouser.

— C’est bien probable. Je crois que ce sont, sans comparaison, les filles les plus vulgaires d’Highbury !

Henriette ayant à faire chez Ford, Emma crut plus prudent de l’accompagner ; elle craignait une nouvelle rencontre avec les Martin qui, dans les circonstances présentes, pouvait présenter des inconvénients.

Dans les magasins, Henriette, tentée par tout ce qu’elle voyait, était toujours très longue à ses achats ; Emma la laissa en train de manier des mousselines et s’avança vers la porte pour se distraire. Les premiers spectacles qui s’offrirent à ses yeux manquaient d’intérêt : ce fut d’abord le boucher dans sa carriole, une vieille femme proprette qui rentrait chez elle son panier plein de provisions sous le bras, deux chiens se disputant un os, un groupe d’enfants arrêté devant la vitrine d’un boulanger ; mais soudain la scène s’anima et deux personnes apparurent : Mme Weston et son beau-fils. Emma supposa qu’ils se dirigeaient vers Hartfield : ils s’arrêtèrent chez Mme Bates et se préparaient à frapper quand ils aperçurent Emma, ils s’approchèrent aussitôt.

— Nous allons faire une visite aux Bates, dit Mme Weston, afin d’entendre le nouvel instrument. Mon compagnon affirme que j’ai absolument promis à Mlle Bates de venir ce matin. Pour moi, je ne croyais pas avoir fixé de jour, mais je ne veux pas m’exposer à manquer de parole.

— Quant à moi, intervint Frank Churchill, j’espère obtenir l’autorisation de vous accompagner, Mademoiselle Woodhouse, nous attendrons Mme Weston à Hartfield, si vous rentrez.

Mme Weston fut désappointée :

— Je croyais que vous comptiez venir avec moi ; elles auraient été bien contentes.

— Moi ! je ne ferais que déranger. Mais, peut-être, serais-je également de trop ici ? Ma tante me renvoie toujours quand elle fait ses achats : elle prétend que je la tourmente et que je la gêne. Mlle Woodhouse paraît partager cette manière de voir !

— Je ne suis pas ici pour mon propre compte, j’attends Mlle Smith ; elle aura sans doute bientôt terminé ses emplettes. Mais vous feriez mieux, il me semble, d’accompagner Mme Weston et de participer à l’audition.

— Soit ! Je suivrai votre conseil, mais, ajouta-t-il en souriant, supposons que le colonel Campbell ait chargé un ami peu soigneux de la commande et que l’instrument soit médiocre. Je me trouverais dans une situation difficile. Je ne serais d’aucun secours à Mme Weston ; elle s’en tirera très bien toute seule. Une vérité désagréable deviendrait acceptable dans sa bouche ; pour moi, je me sens incapable d’un mensonge poli.

— Je n’en crois rien, dit Emma, vous savez dissimuler aussi bien que votre voisin, le cas échéant. Du reste il n’y a aucune raison de prévoir cette éventualité : le piano doit être excellent d’après ce que m’a dit Mlle Fairfax hier soir.

— Venez donc avec moi, Frank, dit Mme Weston, nous n’avons pas besoin de rester longtemps ; nous irons à Hartfield ensuite. Je désire réellement que vous fassiez cette visite ; les Bates y seront extrêmement sensibles.

Frank Churchill n’avait plus rien à répondre ; ils se dirigèrent de nouveau vers la porte de Mme Bates. Emma les regarda entrer et rejoignit ensuite Henriette qui se penchait perplexe sur le comptoir de M. Ford ; elle essaya de persuader à son amie qu’ayant besoin de mousseline unie, il était parfaitement inutile d’examiner de la mousseline brodée et qu’un ruban bleu, malgré sa beauté, ne pourrait jamais s’appareiller à un échantillon jaune. Cette intervention eut pour résultat de mettre un terme aux pourparlers.

— Devrai-je envoyer le paquet chez Mme Goddard ? demanda Mme Ford.

— Oui… non… chez Mme Goddard… ; seulement ma jupe modèle est à Hartfield, envoyez-le à Hartfield, s’il vous plaît. Mme Goddard, il est vrai, voudra le voir. Pourtant j’aurais besoin du ruban immédiatement. Ne pourriez-vous pas faire deux paquets, Mme Ford ?

— À quoi bon, Henriette, donner à Mme Ford la peine de faire deux paquets ?

— Il n’y a pas la moindre difficulté, intervint Mme Ford obligeamment.

— Je préfère, somme toute, n’avoir qu’un paquet. Donnez-moi votre avis, Mlle Woodhouse. Ne vaut-il pas mieux le faire envoyer à Hartfield ?

— N’hésitez pas une seconde de plus. À Hartfield, s’il vous plaît, Mme Ford.

À ce moment des voix se rapprochaient ou plutôt une voix et deux dames ; Mme Weston et Mlle Bates entraient dans le magasin.

— Ma chère Mlle Woodhouse, dit cette dernière, j’ai traversé la rue pour vous prier de nous faire la faveur de venir vous asseoir quelques instants à la maison afin de nous donner votre avis sur le nouvel instrument. Vous et Mlle Smith. Comment allez-vous Mlle Smith ?

— Très bien, merci. J’ai supplié Mme Weston de m’accompagner afin d’être sûre de réussir.

— J’espère que Mme Bates et Mlle Fairfax vont…

— Très bien, je vous suis bien reconnaissante. Ma mère va parfaitement et Jane n’a pas pris froid hier soir. Comment se porte M. Woodhouse ? J’ai appris par Mme Weston votre présence ici.

— Oh ! alors, ai-je dit, je vais aller la trouver et lui demander d’entrer un instant ; ma mère sera si heureuse de la voir et il y a en ce moment chez nous une réunion si agréable qu’elle ne peut refuser. Tout le monde approuva ma proposition. « C’est une excellente idée, dit M. Frank Churchill, l’opinion de Mlle Woodhouse sera importante à connaître. » « Mais, dis-je, je serai plus sûre de réussir si l’un de vous m’accompagne. » « Oh ! dit-il, attendez une demi-minute, je vais avoir terminé mon travail. » Car, le croiriez-vous Mlle Woodhouse, il est en ce moment occupé de la façon la plus obligeante du monde à fixer la branche des lunettes de ma mère : la vis était tombée ce matin. On ne peut être plus aimable ! Ma mère ne savait comment faire sans ses lunettes. C’est une leçon : tout le monde devrait avoir deux paires de lunettes. J’avais l’intention de les porter dès la première heure chez John Sanders pour les faire réparer, mais je ne sais trop comment j’ai été retardée toute la matinée. À un moment donné, Patty est venue dire que la cheminée de la cuisine avait besoin d’être ramonée. « Oh ! Patty, dis-je ne venez pas me raconter vos mauvaises nouvelles. C’est assez que les lunettes de votre maîtresse soient détériorées. » Ensuite les pommes au four sont arrivées ; Mme Wallis les a fait porter par son garçon ; les Wallis sont extrêmement obligeants pour nous ; j’ai entendu des gens dire que Mme Wallis était capable, à l’occasion, de répondre grossièrement ; mais, quant à nous, elle nous a toujours traités avec tous les égards possibles ; ce ne peut pas être par intérêt, car notre consommation de pain est insignifiante. Nous sommes, il est vrai, trois à table, mais, en ce moment, la pauvre Jane n’a aucun appétit ; ma mère serait effrayée si elle savait de quoi se compose le déjeuner de Jane ; aussi pendant le repas, je m’efforce de parler d’une chose et puis d’une autre, et elle ne s’aperçoit de rien. Vers le milieu de la journée, elle commence à sentir la faim et elle préfère les pommes au four à tout autre mets. Précisément, ces jours derniers, j’ai eu l’occasion de parler avec M. Perry et il m’a confirmé la valeur nutritive de cet aliment. J’ai du reste entendu M. Woodhouse recommander une pomme au four ; c’est la seule manière d’accommoder ce fruit, qu’il préconise. Eh bien, avons-nous gagné notre cause ? Vous allez, j’espère, nous accompagner.

— Je serai très heureux de présenter mes hommages à Mme Bates, répondit Emma.

Elles quittèrent finalement le magasin non sans que Mlle Bates eût ajouté :

— Comment allez-vous, Mme Ford ? Excusez-moi, je ne vous avais pas aperçue. Vous avez, paraît-il, reçu de la ville un charmant assortiment de rubans. Jane est revenue enchantée hier soir. Je vous remercie, les gants vont parfaitement ; un peu larges seulement autour du poignet et Jane est en train de les arranger.

Dès qu’elles furent dans la rue, Mlle Bates reprit :

— Qu’est-ce que je disais ?

Emma se demanda comment la bonne demoiselle parviendrait à faire un chois dans cette inextricable confusion.

— Ah ! oui, je parlais des lunettes de ma mère ! M. Frank Churchill fit preuve d’une extrême obligeance ! « Je crois, dit-il, que je pourrais remettre cette vis ; j’aime beaucoup ce genre de travail. » Malgré tout le bien que j’avais entendu dire de lui, la réalité a de beaucoup dépassé mon attente. Je vous félicite bien sincèrement, Mme Weston ; il semble vraiment être le plus affectueux des parents… Je n’oublierai jamais sa manière d’agir relativement aux lunettes. Quand j’ai apporté les pommes avec l’espoir d’en faire accepter une à nos amis : « Ces pommes, dit-il immédiatement sont les plus belles pommes cuites au four que j’aie vues de ma vie ». Ce sont en effet des pommes exquises et Mme Wallis en tire tout le parti possible ; elle ne les met au four que deux fois ; M. Woodhouse nous avaient engagés à les faire passer trois fois au feu, aussi Mlle Woodhouse sera assez bonne pour ne pas en parler. Quant aux pommes, elles sont de la meilleure espèce pour cuire : toutes proviennent de Donwell ; M. Knightley nous en envoie un sac tous les ans. Ma mère dit que le verger de Donwell a toujours été renommé. Mais l’autre jour j’ai été vraiment confuse : M. Knightley est venu nous voir un matin et précisément Jane était en train de manger des pommes ; nous lui dîmes combien nous les trouvions excellentes et il nous demanda si nous étions arrivées au bout de notre provision : « Je suis sûr, ajouta-t-il, que vous ne devez plus en avoir et je vous en enverrai d’autres ; j’en ai beaucoup trop et elles vont pourrir. » Je l’ai prié de n’en rien faire ; il nous en restait à peine une demi-douzaine et je n’ai pu dire le contraire. Après son départ, Jane me querella presque – je ne devrais pas employer ce mot, car nous n’avons jamais eu une discussion de notre vie – mais elle était tout à fait désespérée que j’eusse avoué la vérité ; j’aurais dû, paraît-il, laisser entendre qu’il y en avait un grand nombre. « Oh ! dis-je, ma chère, j’ai fait ce que j’ai pu ». Le même soir, William Larkins arriva avec un énorme panier de pommes ; je suis descendue pour lui parler et j’ai dit tout ce qu’il était possible de dire, comme vous pouvez bien le supposer. William Larkins est une si vieille connaissance ! Je suis toujours heureuse de le voir. J’ai appris ensuite la vérité par Patty : William lui confia qu’il n’y avait plus dans le fruitier des pommes de cette espèce. Mme Hodge était très mécontente ; elle ne pouvait pas supporter l’idée que M. Knightley fût privé dorénavant de tartes aux pommes. Il recommanda bien à Patty de ne répéter ces paroles à personne et particulièrement à nous : préoccupé avant tout des intérêts de son maître, il attachait peu d’importance aux accès de mauvaise humeur de Mme Hodges, du moment que le stock entier de pommes avait été vendu. Pour rien au monde je n’aurais voulu que cette indiscrétion arrivât aux oreilles de M. Knightley. Il aurait été si… Je voulais même la cacher à Jane, mais, par malheur, j’y ai fait allusion involontairement.

Mlle Bates finissait de parler quand Patty ouvrit la porte ; les visiteuses gravirent l’escalier, non sans être accablées de recommandations.

— Je vous en prie, Mme Weston, faites attention, il y a une marche au tournant. Méfiez-vous, Mlle Woodhouse, notre escalier est si étroit ! Mlle Smith, regardez bien où vous mettez le pied. Mlle Woodhouse, je suis sûre que vous vous êtes cognée…