Emma/XXIV

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 166-173).



XXIV


Le lendemain matin M. Frank Churchill fit une nouvelle apparition à Hartfield. Cette fois il accompagnait sa belle-mère.

Emma ne les attendait pas, car M. Weston, venu quelques instants auparavant pour recueillir des compliments sur son fils, n’était pas au courant des plans de sa famille ; ce fut une agréable surprise pour elle de les apercevoir qui marchaient vers la maison en se donnant le bras. Elle désirait l’observer, en compagnie de Mme Weston, car de la conduite du jeune homme vis-à-vis de celle-ci dépendait l’opinion qu’elle aurait de lui ; s’il n’était pas parfait de ce côté, aucune qualité ne pourrait compenser ce manquement ; dès qu’elle les vit venir ensemble elle fut complètement rassurée. La manière de Frank Churchill à l’égard de sa belle-mère était particulièrement appropriée ; il montrait clairement son désir de la considérer comme une amie et de gagner son affection.

Emma alla à leur rencontre et ils firent ensemble le tour du parc et se dirigèrent ensuite vers Highbury ; Frank Churchill se montra enchanté de tout et ne dissimula pas son intérêt pour tout ce qui touchait de près ou de loin à Highbury. Quelques-uns des objets de sa curiosité indiquaient d’excellents sentiments : il voulut connaître la maison où son père et son grand’père avaient résidé ; il s’informa d’une vieille femme qui l’avait soigné dans son enfance, et manifesta l’intention de l’aller voir. La cause du jeune homme fut vite gagnée auprès de ses compagnes et la bonne impression d’Emma se trouva confirmée de point en point.

Leur premier arrêt fut à l’hôtel de la Couronne, le principal du pays, où il y avait une paire de postiers pour le service des relais. Frank Churchill observa qu’une partie de bâtiment semblait avoir été ajoutée après coup et Mme Weston lui fit l’historique de cette annexe construite une vingtaine d’années auparavant : c’était une salle de bal, mais depuis longtemps il n’était plus question de fêtes et le local était utilisé certains jours de la semaine par le club de whist de Highbury. L’intérêt de Frank Churchill fut immédiatement éveillé et il s’arrêta assez longtemps devant une grande fenêtre à coulisse, pour regarder à l’intérieur de la pièce ; il exprima son regret que l’affectation de la salle fut tombée en désuétude ; il n’y voyait pas de défauts : « Non, elle était assez longue, assez large et suffisamment élégante ; on devrait y danser au moins tous les quinze jours pendant l’hiver. Pourquoi Mlle Woodhouse ne faisait-elle pas renaître l’ancienne coutume ? Elle qui était toute puissante à Highbury ! On eut beau lui dire qu’il n’y avait pas dans le pays de familles susceptibles de fournir un contingent suffisant de danseurs, il ne se laissa pas persuader. Même quand les détails lui furent donnés il ne voulut pas admettre les inconvénients du mélange des différents milieux sociaux : dès le lendemain matin, assurait-il, chacun reprendrait sa place. Emma fut assez surprise de constater que les tendances des Weston prévalaient aussi complètement sur les habitudes des Churchill. Le jeune homme paraissait avoir toute l’animation, les sentiments enjoués et les goûts mondains de son père sans rien de l’orgueil et de la réserve d’Enscombe.

Finalement ils continuèrent leur route et, en passant devant la maison des Bates, Emma se rappela la visite qu’il avait projetée la veille et lui demanda s’il l’avait faite.

— Oui, oui, reprit-il, j’allais justement y faire allusion. J’ai vu les trois dames et je vous suis reconnaissant de l’avertissement préalable que vous m’avez donné. Si j’avais été pris absolument au dépourvu par le bavardage de la tante, je ne sais ce qui serait advenu de moi ! Je fus simplement amené à faire une visite d’une longueur excessive ; dix minutes suffisaient, je comptais être rentré avant mon père mais celui-ci finit, après m’avoir attendu longtemps, par venir me chercher : j’étais là depuis trois quarts d’heure ! L’excellente demoiselle ne m’avait pas donné la possibilité de m’échapper.

— Et quelle mine avez-vous trouvé à Mlle Fairfax ?

— Mauvaise, très mauvaise ; du reste Mlle Fairfax est naturellement si pâle qu’elle donne toujours un peu l’idée de ne pas avoir une santé parfaite.

— Certainement le teint de Mlle Fairfax n’est pas éblouissant, mais en temps ordinaire il n’y a pas apparence de maladie ; à mon avis l’extrême délicatesse de l’épiderme donne un charme particulier au visage.

— J’ai entendu bien des personnes parler ainsi, mais pour ma part rien ne peut remplacer l’éclat de la santé ; si les traits sont ordinaires, un beau teint prête de l’agrément à l’ensemble, si, au contraire ils sont réguliers, l’effet s’en trouve considérablement rehaussé. Il est du reste tout à fait superflu que je m’applique à décrire le charme d’un visage parfaitement harmonieux.

— Il est inutile, interrompit Emma en souriant, de discuter sur les goûts. Enfin, à part le teint, vous l’admirez ?

Il se mit à rire et répondit :

— Je ne puis séparer Mlle Fairfax de son teint.

— La voyiez-vous souvent à Weymouth ?

À ce moment, on approchait de chez Ford et il dit avec vivacité :

— Ah ! Voici le magasin dont mon père m’a parlé et où, paraît-il, on vient journellement. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, nous pourrions entrer : je voudrais faire acte de citoyen d’Highbury en achetant quelqu’objet chez Ford ; il vend probablement des gants ?

— Oh ! oui, des gants et tout le reste. J’admire votre patriotisme. Vous étiez déjà très populaire comme le fils de M. Weston, mais si vous dépensez une demi-guinée chez Ford, votre mérite personnel ne fera de doute pour personne.

Ils entrèrent ; les élégantes liasses de gants « Yorktan » furent rapidement descendues et défaites sur le comptoir. Tout en faisant son choix, Frank Churchill reprit :

— Mais je vous demande pardon, Mademoiselle Woodhouse, de vous avoir interrompue ; soyez assez bonne pour répéter ce que vous disiez au moment de ma manifestation d’amor patriæ.

— Je demandais simplement si vous aviez des rapports fréquents avec Mlle Fairfax à Weymouth ?

— Votre question, je l’avoue, m’embarrasse un peu. L’appréciation du degré d’intimité est le privilège de la femme. Je ne voudrais pas me compromettre en prétendant à plus qu’il ne plaît à Mlle Fairfax d’accorder.

— Sur ma parole, Mlle Fairfax elle-même ne répondrait pas avec plus de discrétion ! Mais tranquillisez-vous, elle est si réservée, si peu disposée à donner la moindre information que vous avez toute liberté d’interpréter à votre guise la nature de vos relations.

— Vous croyez ? Alors, je dirai la vérité ; c’est ce que je préfère. Je la voyais souvent à Weymouth ; j’avais connu les Campbell à Londres et nous faisions partie à peu près de la même coterie. Le colonel Campbell est un homme charmant et Mme Campbell, une aimable femme, pleine de cœur ; je les aime tous.

— Vous êtes au courant, je suppose, de la situation de Mlle Fairfax ; vous n’ignorez pas la destinée qui l’attend ?

— Je crois, répondit-il avec un peu d’hésitation, savoir en effet…

— Vous abordez un sujet délicat Emma, dit Mme Weston en souriant, vous oubliez ma présence. M. Frank Churchill ne sait plus quoi dire quand vous parlez de la position sociale de Mlle Fairfax. Je vais m’éloigner un peu.

— Je me souviens seulement, reprit Emma en se tournant vers Frank Churchill, que Mme Weston a toujours été ma meilleure amie.

Il parut apprécier et honorer un tel sentiment. Les gants achetés, ils quittèrent le magasin et Frank Churchill demanda :

— Avez-vous jamais entendu Mlle Fairfax jouer du piano ?

— Je l’ai entendue chaque année de ma vie depuis nos débuts à toutes deux ; c’est une musicienne remarquable.

— Je suis content d’avoir une opinion autorisée. Elle me paraissait jouer avec beaucoup de goût mais, tout en étant moi-même très amateur de musique, je ne me sens pas le droit de porter un jugement sur un exécutant. J’ai souvent entendu louer son style et je me rappelle avoir remarqué qu’un homme très compétent, amoureux d’une autre femme, fiancé même, ne demandait jamais à celle-ci de s’asseoir au piano si la jeune fille dont nous parlons était présente. Cette préférence me paraît être concluante.

— On ne peut plus ! dit Emma très amusée. Alors M. Dixon est très musicien ? Nous allons en savoir plus long sur leur compte après une demi-heure de conversation avec vous, que nous en eussions appris au bout d’une année, à l’aide des révélations de Mlle Fairfax.

— Vous l’avez deviné, c’est bien à M. Dixon et à Mlle Campbell que je faisais allusion.

— À la place de Mlle Campbell je n’aurais pas été flattée de voir mon fiancé témoigner d’un goût plus prononcé pour la musique que pour ma personne ; cette hypertrophie du sens de l’ouïe au détriment de celui de la vue ne m’eut pas agréée ! Comment Mlle Campbell paraissait-elle accepter cette option ?

— Il s’agissait, vous le savez, de son amie intime.

— Triste consolation ! dit Emma en riant ; on aimerait mieux voir préférer une étrangère : on pourrait espérer alors que le cas ne se représenterait pas, mais quelle misère d’avoir une amie toujours à portée pour faire tout mieux que soi ! Pauvre Mme Dixon ! Eh bien vraiment, je suis contente qu’elle soit allée s’établir en Irlande.

— Sans doute, ce n’était pas flatteur pour Mlle Campbell, mais elle ne semblait pas en souffrir.

— Tant mieux pour elle ou tant pis ! Il est difficile de discerner le mobile de cette résignation : douceur de caractère ou manque d’intelligence, vivacité d’amitié ou apathie. De toute façon, Mlle Fairfax devait se sentir extrêmement gênée.

— Je ne puis pas dire si…

— Oh ! ne croyez pas que j’attende de vous une analyse des sensations de Mlle Fairfax ! Elle ne fait de confidences à personne ; mais le fait d’accepter de se mettre au piano, toutes les fois que M. Dixon le lui demandait, prête à des interprétations objectives.

— Il paraissait y avoir entre eux une si parfaite entente, reprit-il avec vivacité ; puis se ravisant, il ajouta : Naturellement il m’est impossible d’apprécier dans quels termes ils étaient réellement, ni ce qui se passait dans les coulisses : extérieurement tout était à l’union. Mais vous, Mademoiselle Woodhouse, qui connaissez Mlle Fairfax depuis son enfance, vous êtes à même de connaître la façon dont elle se comporterait dans une situation difficile.

— Nous avons grandi ensemble, en effet, et il eût été naturel que des relations d’intimité se fussent établies entre nous. Il n’en fut jamais ainsi, je ne sais trop pourquoi ; sans doute un peu par ma faute ; je me sentais mal disposée pour une jeune fille qui était de la part de sa famille et de son entourage l’objet d’une véritable idolâtrie. En second lieu l’extrême réserve de Mlle Fairfax m’a toujours empêchée de m’attacher à elle.

— Rien de moins attirant en effet ; on ne peut aimer une personne réservée.

— Non jusqu’au moment où cette réserve se dissipe vis-à-vis de soi et alors c’est un attrait de plus. Mais il me faudrait être tout à fait sevrée d’affection pour prendre la peine de conquérir de vive force une âme si bien défendue ! Il n’est plus question d’intimité entre moi et Mlle Fairfax. Je n’ai aucune raison d’avoir mauvaise opinion d’elle ; toutefois une si perpétuelle prudence en paroles et en actes, une crainte si excessive de donner un renseignement ne sont pas naturelles : on ne se tient pas à ce point sur ses gardes, sans raison.

Ils demeurèrent d’accord sur ce sujet comme sur les autres.

Frank Churchill ne répondait pas exactement à l’idée qu’Emma se faisait de lui : il s’était révélé moins homme du monde d’un certain côté, moins enfant gâté de la fortune, qu’elle n’avait anticipé. Elle fut particulièrement frappée du jugement qu’il porta sur la maison de M. Elton, dont on lui avait fait remarquer l’apparence modeste et le maigre confort. « À mon avis, avait-il dit, l’homme appelé à y vivre avec la femme de son choix est un heureux mortel. La maison me paraît suffisamment grande pour tous les besoins raisonnables ; il faut être un sot pour ne pas s’en contenter. »

Mme Weston se mit à rire et répondit :

— Vous êtes habitué vous-même à un grand train de vie et à une maison spacieuse ; vous avez joui inconsciemment de tous les avantages y afférents et vous n’êtes pas à même de connaître les inconvénients d’une petite habitation.

Nonobstant Emma fut satisfaite de cette profession de foi : sans doute il ne se rendait pas exactement compte de l’influence que peuvent avoir sur la paix domestique l’absence d’une chambre pour la femme de charge et l’exiguïté de l’office du maître d’hôtel, mais ce n’était pas moins une bonne note d’avoir conservé au milieu du faste d’Enscombe des goûts simples et un cœur chaud.