Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 103-112).




XV


Dès que M. Woodhouse eut pris sa tasse de thé, il se déclara prêt à rentrer chez lui ; ce ne fut pas sans peine que ses trois compagnons réussirent à lui faire oublier l’heure en attendant le retour des autres convives. M. Weston était hospitalier et très enclin à prolonger la séance d’après dîner ; enfin le salon se remplit ; M. Elton, la mine souriante, fit son apparition un des premiers ; Mme Weston et Emma étaient assises ensemble sur un canapé, il les rejoignit et sans attendre d’en être prié il prit place délibérément entre elles.

Emma, qui avait retrouvé sa sérénité, était disposée à oublier les récentes bévues du nouvel arrivant et à le traiter comme d’habitude ; le premier sujet qu’il entama fut la maladie d’Harriet et elle l’écouta avec un sourire bienveillant ; il se déclara tout à fait inquiet au sujet de sa jolie amie « de sa blonde, aimable, ravissante amie ! Avait-elle eu des nouvelles depuis son arrivée à Randalls ? Il devait avouer que la nature de ce mal lui causait une certaine appréhension ».

Il continua sur ce ton pendant quelque temps, très correctement, ne laissant guère à son interlocutrice la possibilité de répondre ; mais il ne tarda pas à s’engager dans une voie dangereuse ; il parut tout à coup se tourmenter non pas tant du mal de gorge en lui-même que des conséquences qui pourraient en résulter pour Emma ; il était plus préoccupé qu’elle échappât à la contagion que du mal d’Harriet ; il commença par la prier avec la plus grande énergie de s’abstenir de visiter la malade pour le moment ; il insistait pour qu’elle lui fît la promesse de ne pas courir à ce risque tant qu’il n’aurait pas vu M. Perry afin d’avoir une opinion autorisée. Emma essaya de prendre ces recommandations en riant et de le ramener dans le droit chemin, mais elle ne réussit pas à calmer l’excessive sollicitude qu’il témoignait à son égard.

Cette fois-ci Emma dut s’avouer que M. Elton semblait prendre nettement position et vouloir marquer sa prétention à être amoureux d’elle et non d’Harriet. Cette circonstance probable lui inspirait le plus profond mépris, mais dans la crainte de se tromper, elle dissimula ses sentiments. M. Elton continua imperturbablement et se tourna vers Mme Weston pour demander du secours : « Ne consentirait-elle pas à se joindre à lui afin de persuader Mlle Woodhouse de s’abstenir d’aller chez Mme Goddard jusqu’à ce qu’il fût établi que la maladie de Mlle Smith n’était pas contagieuse ? Il lui fallait une promesse : ne l’aiderait-elle pas à l’obtenir ?

— Si soigneuse pour les autres, continua-t-il, et si imprudente quand il s’agit d’elle-même ! Elle aurait souhaité que je soigne mon rhume et que je ne sorte pas ce soir ; par contre, elle ne veut pas prendre l’engagement de ne pas s’exposer à attraper une angine. Est-ce raisonnable, Mme Weston ? Soyez juge. N’ai-je pas quelque droit de me plaindre ? Je suis sûre de votre aimable appui.

Emma vit la surprise de Mme Weston en entendant ce discours dont la substance et le ton indiquaient clairement que M. Elton s’arrogeait le privilège de s’intéresser à elle avant tout autre. Elle-même était trop offensée pour répondre comme il convenait et se contenta de le regarder, mais ce fut de telle façon qu’elle jugea ce rappel à la réalité suffisant ; elle se leva aussitôt et alla s’asseoir près de sa sœur avec laquelle elle se mit à parler avec animation. À ce moment, M. Jean Knightley, qui était sorti pour examiner le temps, rentrait précisément ; il communiqua aussitôt à voix haute la nouvelle que le sol était couvert de neige, laquelle continuait à tomber et que le vent soufflait ; il termina en s’adressant à M. Woodhouse :

— Voilà un heureux début pour vos sorties d’hiver, Monsieur. Votre cocher et vos chevaux apprendront à se frayer un chemin à travers une rafale de neige.

M. Woodhouse demeura muet, consterné ; mais tout le reste de l’assistance eut un mot à dire : les uns manifestaient leur surprise, les autres au contraire assuraient qu’ils s’attendaient à ce qui arrivait. M. Weston et Emma firent de leur mieux pour réconforter M. Woodhouse et occuper son attention pendant que son beau-fils poursuivait triomphalement :

— J’ai admiré votre courage, Monsieur, de vous aventurer dehors par un temps pareil, car naturellement vous saviez qu’il y aurait de la neige avant peu ; tout le monde pouvait voir que la neige menaçait. Du reste, une heure ou deux de neige ne peuvent rendre la route impraticable ; si l’une des voitures est renversée dans quelque fossé, nous aurons l’autre : je pense donc que nous serons de retour à Hartfield vers minuit.

M. Weston au contraire émit une opinion plus optimiste : il savait depuis longtemps qu’il neigeait mais il n’avait pas voulu le dire de peur de tourmenter M. Woodhouse et de lui faire hâter son départ ; quant à supposer que la neige pût en aucune façon empêcher leur retour, c’était là une simple plaisanterie et il regrettait de dire qu’ils n’auraient aucune difficulté à s’en aller. Il le regrettait, car il eut désiré les conserver tous à Randalls ; il était bien sûr qu’avec un peu de bonne volonté tout le monde pourrait être casé ; il prenait sa femme à témoin !

Celle-ci ne savait que répondre, n’ignorant pas qu’il n’y avait dans la maison que deux chambres de libres.

« Que faire, ma chère Emma, que faire ? » fut la première exclamation de M. Woodhouse. Il se tourna vers sa fille dans l’espoir d’être rassuré et ce ne fut pas en vain : elle lui représenta l’excellence de ses chevaux et l’habileté de James ; lui donna l’assurance qu’il n’y avait aucun danger et elle lui rendit courage.

L’inquiétude d’Isabelle était égale à celle de M. Woodhouse ; elle était terrifiée à l’idée d’être bloquée à Randalls, pendant que ses enfants étaient à Hartfield ; persuadée que le chemin était encore possible pour des gens aventureux, elle proposait l’arrangement suivant : son père et Emma resteraient à Randalls, mais elle et son mari se mettraient en route immédiatement.

— Je crois que vous feriez bien, mon chéri, de commander la voiture, dit-elle. En mettant les choses au pire nous pourrons toujours marcher jusqu’à Hartfield ; je suis toute prête à faire à pied la moitié du chemin ; je changerai mes chaussures en arrivant et, de cette façon, je ne prendrai pas froid.

— Vraiment, reprit M. Jean Knightley, voilà qui est bien extraordinaire, ma chère Isabelle, car en général vous prenez froid à propos de tout et de rien. Vous êtes du reste parfaitement équipée pour rentrer à pied ! Les chevaux eux-mêmes auront assez de mal à arriver.

Isabelle se tourna vers Mme Weston pour chercher l’approbation de son plan : celle-ci en admit les avantages. Isabelle prit alors l’avis de sa sœur, mais Emma ne se sentait pas le moins du monde disposée à abandonner l’espoir de s’en aller. On était en train de discuter quand M. Knightley, qui avait quitté la chambre aussitôt après la première communication de son frère, fit son entrée et assura qu’il ne pouvait y avoir la moindre difficulté à faire le chemin maintenant ou dans une heure : « Il avait marché jusqu’à la route d’Highbury et il avait pu constater que la neige n’était nulle part bien épaisse et qu’en certains endroits elle ne tenait pas du tout ; pour le moment, quelques flocons à peine tombaient, les nuages se dissipaient et selon toute probabilité la tourmente avait pris fin ; il s’était entretenu avec les cochers qui se faisaient forts d’arriver sans encombre à Hartfield. » Ces nouvelles causèrent à Isabelle un véritable soulagement et elles ne furent pas moins agréables à Emma qui s’empressa de rassurer son père dans la mesure du possible ; mais les alarmes de M. Woodhouse ne purent pas être apaisées au point de lui permettre de retrouver sa sérénité habituelle ; il voulait bien admettre que tout danger actuel avait disparu, mais non point qu’il fût prudent de demeurer plus longtemps ; M. Knightley se tourna vers Emma et dit :

— Votre père ne sera pas en paix, si nous restons ici ; pourquoi ne partez-vous pas ?

— Je suis prête si les autres le sont.

— Voulez-vous que je sonne ?

— Je vous en prie.

Les voitures furent demandées et cinq minutes après, M. Woodhouse, entouré de prévenances jusqu’au dernier moment, fut confortablement installé dans la sienne par M. Knightley et M. Weston ; malgré leurs assurances, il ne put s’empêcher d’être alarmé à la vue de la neige et de l’obscurité. « Il avait bien peur que le trajet ne fût pénible ; il craignait que la pauvre Isabelle ne se tourmentât ; il y avait aussi la pauvre Emma dans l’autre voiture ; il fallait que les voitures ne s’éloignassent pas l’une de l’autre. » Il fit ses recommandations à James et lui ordonna d’aller au pas et d’attendre constamment la voiture qui suivait.

Isabelle prit place aux côtés de son père ; John Knightley, oubliant qu’il n’était pas venu avec eux monta tout naturellement derrière sa femme ; de sorte qu’Emma, accompagnée par M. Elton jusqu’à la seconde voiture, vit la portière se refermer sur eux et s’aperçut qu’elle était condamnée à faire la route en tête à tête avec lui. Le jour précédent, cette surprise ne lui eût pas été particulièrement désagréable ; elle n’avait alors aucune arrière-pensée ; elle eût parlé d’Harriet et le chemin n’aurait pas paru long ; mais ce soir là elle voyait les choses sous un jour tout différent et fut très contrariée du hasard qui les mettait en présence ; elle soupçonnait M. Elton d’avoir bu plus que de raison des excellents vins de M. Weston et redoutait de le voir reprendre le cours des propos qui l’avaient précédemment offensée ; pour le tenir le plus possible à sa place, elle se préparait à entamer de suite, de l’air le plus sérieux, une conversation sur le temps et la nuit ; mais à peine avait-elle commencé qu’elle se vit interrompue, sa main fut saisie et son attention réclamée : M. Elton, violemment ému, se prévalait d’une aussi précieuse opportunité pour déclarer des sentiments qui ne seraient pas, il l’espérait, une surprise pour elle ; il avouait en tremblant qu’il l’adorait et se déclarait prêt à mourir si elle repoussait son hommage ; il se flattait pourtant qu’un amour aussi profond ne pouvait manquer d’avoir produit quelque effet. Il était en somme tout préparé à se voir agréé sans retard. Emma demeurait stupéfaite : sans scrupules, sans s’excuser, M. Elton, l’amoureux d’Harriet lui faisait une déclaration ! Elle essaya de l’arrêter, mais en vain ; il était décidé à aller, jusqu’au bout. Malgré sa colère elle prit la résolution de se contraindre lorsqu’il lui serait possible de répondre. Elle espérait qu’il fallait mettre sur le compte de son état anormal une grande partie de sa folie et en conséquence elle lui répondit sur un ton moitié sérieux, moitié ironique :

— Je suis extrêmement étonnée, M. Elton, de vous entendre me parler de la sorte ; j’aurais été heureuse de me charger d’un message pour Mlle Smith et je pense qu’il y a confusion dans votre esprit.

— Mlle Smith !

Il répéta ce nom avec un tel accent d’étonnement voulu qu’elle ne put s’empêcher de répondre avec vivacité :

— M. Elton, voici une conduite bien extraordinaire ! Et je ne puis me l’expliquer que d’une seule façon : vous n’êtes pas vous-même ; sinon vous ne me parleriez pas, et vous ne parleriez pas d’Harriet de cette façon. Rendez-vous maître de vous assez du moins pour ne plus parler. Et je m’efforcerai d’oublier.

Mais l’intelligence de M. Elton n’était nullement obscurcie ; il protesta avec chaleur contre une imputation aussi injurieuse ; il exprima le respect que lui inspirait Mlle Smith tout en s’étonnant que le nom d’Harriet eût été prononcé en cette circonstance ; il reprit alors le sujet qui l’intéressait, donna de nouvelles assurances de sa passion et se montra très désireux d’obtenir une réponse favorable.

Et s’apercevant que M. Elton avait conservé en grande partie son sang-froid, Emma jugea d’autant plus sévèrement son inconstance et sa présomption. Se contraignant à une moins stricte politesse, elle répondit :

— Il m’est impossible de douter plus longtemps ; vous vous êtes exprimé trop clairement. Je ne saurais, Monsieur Elton, trouver les paroles pour exprimer mon étonnement. Après votre conduite vis-à-vis de Mlle Smith, après les attentions que j’ai été à même d’observer depuis quelques semaines, est-ce possible que ce soit à moi que vos discours s’adressent ? Jamais je n’aurais supposé use pareille inconséquence de caractère. Vous pouvez m’en croire, Monsieur, je suis loin, bien loin de me sentir flattée d’être l’objet de vos recherches.

— Grand Dieu ! reprit M. Elton, que voulez-vous dire ? Mais je n’ai jamais donné une pensée à Mlle Smith dans toute mon existence ; je ne me suis jamais occupé d’elle que comme votre amie et il m’importait peu qu’elle fût vivante ou morte en dehors de cette circonstance. Si ses désirs lui ont fait supposer autre chose, j’en suis extrêmement fâché. Ah ! Mlle Woodhouse, qui pourrait regarder Mlle Smith lorsque vous êtes là ? Non, sur mon honneur, je ne mérite pas le reproche d’inconstance, je n’ai jamais pensé qu’à vous. Je proteste contre votre insinuation de m’être jamais occupé particulièrement de qui que ce soit excepté de vous. Tous mes actes et toutes mes paroles depuis plusieurs semaines n’ont eu en vue que de vous marquer mon adoration. Vous n’en doutiez pas sérieusement n’est-il pas vrai ? Je suis sûr que vous m’avez compris. »

Il est impossible de dire ce qu’éprouva Emma en entendant ces paroles ; elle resta interdite quelques instants : ce silence fut pour le tempérament optimiste de M. Elton un encouragement suffisant ; il essaya de nouveau de lui prendre la main et il dit avec exaltation :

— Charmante Mademoiselle Woodhouse, permettez-moi d’interpréter votre silence comme un acquiescement : vous avez deviné depuis longtemps mon secret !

— Non, Monsieur, reprit Emma, en aucune façon. Bien loin de vous avoir compris j’ai été jusqu’à ce moment complètement dans l’erreur touchant l’appréciation de vos projets. Votre conduite vis-à-vis de mon amie Harriet m’avait paru indiquer clairement vos désirs ; je les secondais très volontiers, mais si j’avais supposé que ce n’étais pas elle qui vous attirait à Hartfield, j’aurais certainement jugé vos visites trop fréquentes. Dois-je croire que vous n’avez jamais eu l’intention de plaire à Mlle Smith et de vous faire agréer d’elle ?

— Jamais, Mademoiselle, reprit-il offensé à son tour jamais, je puis vous l’assurer. Moi, avoir des vues sur Mlle Smith ! Mlle Smith est une excellente jeune fille et je serais heureux de la savoir respectablement mariée ; je le lui souhaite de tout cœur ; et sans aucun doute il y a des hommes qui ne feraient pas de difficulté à passer par-dessus certaines… Chacun a son niveau. Quant à moi, je ne me crois pas réduit à cette extrémité ; il n’y a aucune raison pour que je désespère de contracter un jour une alliance assortie. Non, Mademoiselle, mes visites à Hartfield n’avaient que vous pour objet et les encouragements que j’ai reçus…

— Vous vous êtes entièrement abusé, Monsieur : je n’ai vu en vous que l’admirateur de mon amie ; en dehors de cette qualité, vous n’étiez qu’une connaissance ordinaire. Ce malentendu est fort regrettable, mais il vaut mieux qu’il prenne fin dès à présent. Si ce manège avait continué, Mlle Smith aurait pu être amenée à interpréter votre manière d’être comme un hommage personnel, n’étant pas, sans doute, plus que je ne le suis moi-même, consciente de l’inégalité sociale qui vous frappe si vivement. Pour ma part, je ne songe pas au mariage.

La colère empêcha M. Elton de répondre ; ils gardèrent le silence pendant le reste du trajet qui fut plus long que de coutume, les craintes de M. Woodhouse ayant eu pour conséquence de les faire avancer au pas ; ils étaient tous deux profondément mortifiés et la situation eût été embarrassante si l’intensité de leur émotion leur avait permis d’éprouver de la gêne. Soudain la voiture s’arrêta à la porte du presbytère et M. Elton descendit vivement ; Emma se crut forcée de lui souhaiter le bonsoir : il répondit à sa politesse d’un ton de dignité offensée. Elle se retrouva seule en proie à une sourde irritation et quelques instants après elle arrivait à Hartfield.

Elle fut accueillie avec la plus grande joie par son père qui n’avait cessé de trembler à l’idée des dangers auxquels il la jugeait exposée, seule depuis Vicaragelane aux mains d’un cocher quelconque ! Tout le monde du reste l’attendait avec impatience et sa venue parut rétablir le calme général ; M. Jean Knightley, honteux de sa mauvaise humeur, était maintenant plein de bonne grâce et d’attentions ; il s’occupait avec la plus grande sollicitude du confort de M. Woodhouse ; et s’il ne poussait pas le dévouement jusqu’à accepter une tasse de bouillie, il était tout prêt à reconnaître l’excellence de cet aliment. La journée finissait heureusement pour tout le monde, sauf pour Emma ; son esprit n’avait jamais connu une telle agitation, et il lui fallut faire un grand effort sur elle-même pour paraître attentive et joyeuse jusqu’à l’heure habituelle de la séparation.