Emma/XLVII

< Emma
Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 331-336).



XLVII


Jusqu’au moment où elle se sentit menacée de perdre la priorité dans les affections de M. Knightley, Emma ne s’était jamais rendu compte combien il importait à son bonheur de la conserver. Elle savait pourtant ne pas mériter la préférence qu’il lui témoignait depuis des années ; elle avait souvent été peu amicale, repoussant les conseils qu’il lui donnait et souvent même le contredisant exprès, se querellant avec lui contre toute raison. Néanmoins il ne s’était jamais lassé de veiller sur elle et de s’efforcer de la rendre meilleure. Malgré tous ses défauts, elle savait lui être chère, elle n’osait plus dire : très chère ? De toute façon, il ne se mêlait aucun aveuglement à l’affection que M. Knightley avait pour elle : combien il s’était montré choqué de la moquerie à l’adresse de Mlle Bates ! Ces reproches étaient justifiés, mais ne pouvaient provenir que d’un sentiment d’affectueux intérêt et non d’une tendresse passionnée. Elle ne nourrissait donc personnellement aucun espoir d’être aimée, mais, par moment, elle se prenait à espérer qu’Henriette s’était illusionnée sur l’affection de M. Knightley à son égard. Elle le souhaitait, non seulement pour elle-même, mais pour lui : elle souhaitait seulement qu’il demeura célibataire toute sa vie, si rien n’était changé pour son père ni pour elle, si Donwell et Hartfield conservaient leurs relations d’amitié et de confiance, elle retrouverait la paix.

Emma ne doutait pas qu’une fois en présence de M. Knightley et d’Henriette elle ne fût à même de se rendre compte de la situation exacte. Elle pensait en avoir l’occasion avant peu : on attendait en effet M. Knightley de jour en jour. Dans l’intervalle, elle résolut de ne pas voir Henriette. En conséquence, elle lui écrivit amicalement, mais fermement, pour la prier de ne pas venir pour l’instant à Hartfield ; elle lui disait avoir la conviction que toute discussion confidentielle sur un certain sujet devait être évitée ; dans ces conditions, il était préférable qu’elles ne se trouvassent pas en tête à tête pendant quelques jours.

Emma terminait sa lettre, quand on introduisit Mme Weston : celle-ci, qui venait de faire une visite à sa future belle-fille, s’était arrêtée à Hartfield, avant de rentrer pour mettre Emma au courant de cette intéressante entrevue. Emma était curieuse de savoir ce qui s’était passé, et elle écouta Mme Weston avec attention.

— Quand je me suis mise en route, dit Mme Weston, j’étais un peu nerveuse ; pour ma part, j’aurais préféré écrire à Mlle Fairfax tout simplement et remettre à plus tard cette visite de cérémonie ; je la jugeai inopportune tant que l’engagement devait être tenu secret ; il ne me semblait pas possible de faire une démarche de ce genre sans provoquer de commentaires ; mais M. Weston était extrêmement désireux de donner à Mlle Fairfax et à sa famille un témoignage de son approbation : « Je suis d’avis, me dit-il, que notre venue passera inaperçue et du reste, quand bien même il en serait autrement, je n’y vois pas en vérité d’inconvénient. Ce genre d’événement finit toujours par transpirer ! »

Emma sourit en pensant aux excellentes raisons qu’avait M. Weston de parler ainsi.

— Finalement, reprit Mme Weston, nous sommes partis. Nous avons trouvé tout le monde à la maison ; Jane était très confuse et n’a pu prononcer une parole. La paisible satisfaction de la vieille dame et surtout l’enthousiasme délirant de Mlle Bates ont apporté une diversion opportune. Après un échange de félicitations réciproques, j’ai pris prétexte de la récente maladie de Mlle Fairfax pour l’inviter à venir faire un tour en voiture ; tout d’abord elle a refusé, mais sur mes instances elle s’est laissée convaincre ; naturellement elle commença par s’excuser d’avoir gardé le silence pendant notre visite et elle m’exprima toute sa reconnaissance dans les meilleurs termes. J’ai pu l’amener ensuite, en l’encourageant affectueusement, à me parler des différentes circonstances de ses fiançailles. Je suis convaincue qu’une conversation de ce genre a dû être un grand soulagement pour Jane qui depuis si longtemps avait été forcée de se replier sur elle-même. Elle m’a dit combien elle a souffert pendant cette longue dissimulation ; elle montre beaucoup d’énergie. Je me rappelle ses propres paroles : « Sans prétendre n’avoir pas éprouvé depuis mes fiançailles quelques moments de bonheur, à partir de ce jour je puis affirmer que je n’ai jamais connu une heure de paix ! » Ses lèvres tremblaient, Emma, en parlant, et son émotion m’a été au cœur.

— Pauvre fille, dit Emma, elle reconnaît donc avoir eu tort de consentir à engager secrètement sa foi ?

— Tort ! Personne, je crois, ne peut la blâmer plus sévèrement qu’elle n’est disposée à se blâmer elle-même. « Mon erreur a eu pour résultat, a-t-elle ajouté, de me condamner à de perpétuels tourments, et c’est justice ; mais d’avoir été punie ne diminue pas ma faute. La souffrance n’est pas une expiation. Je serai toujours coupable. J’ai agi contrairement à toutes mes idées, et la tournure heureuse que les choses ont prise, toutes les marques de bonté que je reçois actuellement, j’ai conscience de ne pas les mériter. Ne croyez pas, Madame, qu’on ne m’ait pas donné de bons principes ; les amis qui m’ont élevée ne méritent aucun blâme ; toute la responsabilité de mes actes m’incombe tout entière ; malgré l’atténuation que les événements paraissent apporter à ma conduite, je redoute encore aujourd’hui de mettre le colonel Campbell au courant. »

— Pauvre fille, répéta Emma ; elle l’aime beaucoup, je suppose ; son amour avait paralysé son jugement.

— Oui, je ne doute pas qu’elle soit extrêmement éprise.

— Je crains, dit Emma en soupirant, d’avoir souvent contribué à la rendre malheureuse.

— Vous agissiez, ma chérie, en toute innocence ; mais il est probable qu’elle pensait à cette circonstance quand elle a fait allusion au malentendu dont il nous avait déjà parlé de son côté. « Une des conséquences naturelles de l’erreur dans laquelle je m’étais fourvoyée, a-t-elle ajouté, fut de me rendre déraisonnable ; consciente d’avoir mal agi, je vivais dans une perpétuelle inquiétude ; j’étais devenue capricieuse et irritable à un point qui a dû être, pour lui, pénible à supporter. Je ne tenais pas compte, ainsi que j’aurais dû le faire, de son caractère et de son heureuse vivacité, de cette gaîté, de cette disposition enjouée qui dans d’autres circonstances m’eussent enchantée, comme elle m’avait enchantée au début ». Elle a ensuite parlé de vous et de la grande bonté que vous lui ayez témoignée pendant sa maladie ; et en rougissant, elle m’a priée de vous remercier à la première occasion : elle sent bien qu’elle n’a jamais reconnu, comme il convenait, les bons procédés dont vous avez usé envers elle.

— Ah ! Madame Weston, s’il fallait faire le compte du mal et du bien… Allons, allons, il faut tout oublier. Je vous remercie de m’avoir apporté ces intéressants détails. Jane Fairfax apparait sous un jour tout à fait favorable ; elle sera, j’espère, très heureuse. La fortune est, fort à propos, du côté du jeune homme, car je crois que le mérite sera du côté de la jeune fille.

Une telle conclusion ne pouvait pas rester sans réponse du côté de Mme Weston : celle-ci avait fort bonne opinion de Frank à tous les points de vue et, de plus, elle l’aimait beaucoup. Elle prit donc sa défense avec sincérité, mais elle ne put réussir à conserver l’attention d’Emma. La pensée de celle-ci était à Brunswick square ou à Donwell et elle n’écoutait pas.

Mme Weston dit, en manière de conclusion :

— Nous n’avons pas encore reçu la lettre que nous attendons avec tant d’impatience, mais elle ne tardera pas à arriver.

Emma répondit au hasard, sans se rappeler de quelle lettre il était question :

— Vous sentez-vous bien, Emma, dit Mme Weston en partant.

— Oh ! parfaitement, ajouta-t-elle dans l’espoir de réparer sa distraction, je suis toujours bien, vous savez. Ne manquez pas de me donner des nouvelles dès que vous recevrez la lettre.

Emma trouva encore dans les confidences de Mme Weston matière à amères réflexions : elles augmentèrent en effet son estime et sa compassion pour Mlle Fairfax. « Combien je regrette, pensait-elle, de ne pas avoir cherché à la mieux connaître ; si j’avais suivi les conseils de M. Knightley et choisi Jane Fairfax pour amie au lieu d’Henriette Smith, je n’aurais très probablement connu aucune des souffrances qui m’accablent aujourd’hui. La naissance, les talents, l’éducation étaient des titres de recommandation que je n’aurais pas dû négliger. » Elle se rappelait avec chagrin ses abominables soupçons concernant un attachement coupable pour M. Dixon et, circonstance aggravante, leur divulgation précisément à Frank Churchill. « Cette confidence a dû être pour Jane Fairfax une cause de perpétuel tourment, par suite de la légèreté de ce dernier. Jamais nous n’avons dû être tous les trois réunis sans que mon attitude et celle du jeune homme n’aient cruellement blessé Jane Fairfax ; c’est sans doute à la suite de notre conduite extravagante pendant l’excursion de Box Hill que la pauvre fille a pris la résolution de ne pas s’exposer plus longtemps à cette torture ! »

La journée fut longue et mélancolique à Hartfield. Le temps ajoutait encore à la tristesse : la pluie ne cessait de tomber et on ne se serait pas cru au mois de juillet si les arbres et les buissons n’avaient rendu témoignage à l’été ; la longueur du jour semblait ajouter encore, par un interminable crépuscule, à la tristesse de ce désolant spectacle.

Le temps affectait M. Woodhouse, et pour réconforter son père, Emma dut faire appel à toutes ses ressources. Elle se rappelait leur premier tête à tête, le jour du mariage de Mme Weston, mais ce soir-là, M. Knightley était entré peu après le thé et avait dissipé la mélancolie. Hélas ! Bientôt peut-être les courtes visites qui étaient la preuve de l’attraction exercée par Hartfield iraient en s’espaçant ! Les prévisions pessimistes d’alors s’étaient réalisées : aucun de leurs amis ne les avait abandonnés ; plût au ciel que les mauvais présages actuels se dissipassent aussi ! Sinon Hartfield serait comparativement déserté ; elle resterait seule pour égayer son père parmi les ruines de son propre bonheur. En effet l’enfant qui devait naître à Randalls serait pour Mme Weston un nouveau lien qui l’attacherait à sa maison, et Emma elle-même passerait au second plan. Frank Churchill ne reviendrait plus parmi eux, et Mlle Fairfax cesserait bientôt d’appartenir à Highbury : ils se marieraient et s’installeraient probablement à Enscombe. Si à ces défections venait s’ajouter celle de M. Knightley, quels amis resteraient à leur portée ? La seule pensée que M. Knightley ne viendrait plus passer sa soirée auprès d’eux, n’entrerait plus à toutes les heures du jour, causait à Emma un véritable désespoir, et si Henriette devait être l’élue, la première, la bien-aimée, l’amie, la femme aux côtés de laquelle M. Knightley trouverait la joie de l’existence, elle verrait s’ajouter à son chagrin le perpétuel regret d’avoir été, elle-même, l’artisan de son malheur.

Arrivée à ce point de ses réflexions, Emma ne pouvait s’empêcher de sursauter ou de soupirer, ou même de se lever pour marcher de long en large. Sa seule consolation était dans la pensée des efforts qu’elle était résolue à faire ; elle espérait, quelle que fût la monotonie des années à venir, avoir au moins la satisfaction de se sentir plus raisonnable et plus consciente.