Traduction par Pierre de Puliga.
Journal des débats (p. 25-30).




V


— Je ne sais quelle est votre opinion, Mme Weston, dit M. Knightley, sur l’intimité qui est en train de s’établir entre Emma et Henriette Smith. Quant à moi, je ne l’approuve pas.

— Vraiment ! Et pourquoi ?

— Je crains qu’elles n’aient une fâcheuse influence l’une sur l’autre.

— Vous m’étonnez, Harriet ne peut que gagner à ce contact et d’autre part, en devenant pour Emma un objet d’intérêt, elle rendra indirectement service à son amie. Je prévois que cette divergence d’opinions va servir de préface à une de nos querelles à propos d’Emma.

— Vous l’avez deviné sans doute : je profite de l’absence de M. Weston pour livrer bataille. Il faut que vous vous défendiez toute seule comme autrefois.

— M. Weston, s’il était là, serait assurément de mon côté, car il partage entièrement ma manière de voir : nous parlions précisément d’Emma, hier soir, et nous étions d’accord pour considérer comme une bonne fortune qu’il se soit trouvé, à Hartfield, une jeune fille en situation de lui tenir compagnie. Du reste, Monsieur Knightley, je vous récuse comme juge en cette affaire : vous êtes si habitué à vivre seul que vous ne pouvez pas vous rendre compte du réconfort qu’une femme trouve dans la société d’une de ses semblables. Je vois venir votre objection relativement à Harriet Smith : ce n’est pas la jeune fille supérieure que devrait être l’amie d’Emma… je l’accorde ; mais d’autre part, je sais qu’Emma se propose de lire avec Harriet, ce sera pour elle une occasion de s’occuper sérieusement.

— Depuis qu’elle a douze ans, Emma a l’intention de s’adonner à la lecture. Elle a dressé à différentes époques la liste des ouvrages qu’elle voulait lire. Je me rappelle avoir conservé un plan d’études composé à quatorze ans et qui faisait honneur à son jugement. Mais j’ai renoncé à attendre d’Emma un effort sérieux dans ce sens ; jamais elle ne se soumettra à un travail qui exige de la patience et de la suite. À coup sûr là où Mlle Taylor a échoué, Harriet Smith ne réussira pas ! Vous savez bien que vous n’avez jamais pu obtenir qu’elle consacrât à la lecture le temps nécessaire.

— Il est possible, répondit Mme Weston en souriant, que tel ait été mon avis à cette époque, mais depuis notre séparation j’ai perdu tout souvenir qu’Emma ait jamais refusé de complaire à mes désirs.

— Il serait cruel de chercher à guérir ce genre d’amnésie, répondit M. Knightley affectueusement, mais moi dont aucun charme n’a émoussé les sens, je vois, j’entends et je me rappelle. Ce qui a gâté Emma c’est d’être la plus intelligente de sa famille ; elle a toujours fait preuve de vivacité d’esprit et d’assurance : Isabelle, au contraire, était timide et d’intelligence moyenne. Depuis l’âge de douze ans, c’est la volonté d’Emma qui a prévalu à Hartfield. En perdant sa mère, elle a perdu la seule personne qui aurait pu lui tenir tête. Elle a hérité de l’intelligence de Mme Woodhouse, mais le joug maternel lui a manqué.

— Si j’avais quitté la famille de M. Woodhouse pour chercher une autre situation, je n’aurais pas voulu dépendre d’une recommandation de votre part ; vous n’auriez fait mes éloges à personne et je me rends compte que vous m’avez toujours jugée inférieure à la charge que j’avais assumée.

— Oui, dit-il en souriant, vous êtes plus à votre place ici. Vous vous prépariez, pendant votre séjour à Hartfield, à devenir une épouse modèle. Sans doute, vous n’avez peut-être pas donné à Emma une éducation aussi complète qu’auraient pu le faire supposer vos capacités ; mais, en revanche, vous appreniez d’elle à plier votre volonté pour la soumission conjugale ; si M. Weston m’avait consulté à la veille de prendre femme, je n’aurais pas manqué de lui indiquer Mlle Taylor.

— Merci. Il y aura, du reste, peu de mérite à être une femme dévouée avec un mari comme M. Weston.

— À dire vrai, je crains, en effet, que vous ne soyez pas appelée à donner la mesure de votre abnégation. Ne désespérons pas pourtant : Weston peut devenir grognon à force de bien-être ; son fils peut lui causer des ennuis.

— Je vous prie, monsieur Knightley, ne prévoyez pas de tourment de ce côté.

— Mes suppositions sont toutes gratuites. Je ne prétends pas aucunement avoir la clairvoyance d’Emma, ni son génie de prophétie. J’espère de tout mon cœur que le jeune homme tiendra des Weston pour le mérite et des Churchill pour la fortune ! Mais quant à Harriet Smith – je reviens à mes moutons ! – je persiste à la considérer comme tout à fait impropre à tenir auprès d’Emma le rôle d’amie : elle ne sait rien et considère Emma comme omnisciente ! Toute sa manière d’être, à son insu, respire la flatterie. Comment Emma pourrait-elle imaginer avoir quelque chose, à apprendre elle-même, lorsqu’à ses côtés Harriet apparaît si délicieusement inférieure ! D’autre part, Harriet ne tirera aucun avantage de cette liaison. Hartfield lui fera trouver désagréables tous les autres milieux où elle sera appelée à vivre ; elle deviendra juste assez raffinée pour ne plus être à l’aise avec ceux parmi lesquels la naissance et les circonstances l’ont placée. Je serais bien étonné si les doctrines d’Emma avaient pour résultat de former le caractère tout au plus peuvent-elles donner un léger vernis.

— Est-ce parce que je me fie au bon sens d’Emma, ou bien suis-je avant tout préoccupée de son bien-être actuel, toujours est-il que je ne puis partager vos craintes. Combien elle était à son avantage, hier soir !

— Je devine votre tactique : vous désirez faire dévier l’entretien sur les mérites corporels d’Emma ? Eh bien ! je vous concède qu’Emma est jolie.

— Jolie ! dites plutôt parfaitement belle.

— En tout cas je ne connais pas de visage qui me plaise plus, mais je suis un si vieil ami que mon jugement reste entaché de partialité.

— Quelle vivacité dans le regard ! Des traits réguliers, un teint éblouissant, une taille parfaite ! On dit parfois qu’un enfant respire la santé : cette expression, il me semble, s’applique dans toute sa plénitude à Emma.

— Je n’ai rien à redire à sa personne et votre description est exacte ; j’aime à la regarder et j’ajouterai un compliment : je ne la crois pas vaniteuse. Quoiqu’il en soit, Madame Weston, vous n’arriverez pas à me persuader que cette amitié avec Harriet Smith ne soit pas nuisible pour toutes deux.

— Et moi, monsieur Knightley, je reste convaincu qu’il n’en sortira aucun dommage. Malgré ses petits défauts, Emma est excellente. Où trouverez-vous une fille plus dévouée, une sœur plus affectueuse, une amie plus sûre ? Quand elle se trompe, elle reconnait vite son erreur.

— Je ne vous tourmenterai pas plus longtemps. Admettons qu’Emma soit un ange. Je garderai ma mauvaise humeur pour moi jusqu’à ce que Noël amène Jean et Isabelle. Jean aime Emma d’une affection raisonnable qui par conséquent n’est pas aveugle, et Isabelle adopte toujours l’avis de son mari, excepté en ce qui concerne la santé et les soins de ses enfants. Je connais d’avance leur opinion.

— Je suis convaincue que vous l’aimez tous trop sincèrement pour être injustes ou sévères ; mais permettez-moi, Monsieur Knightley, — je me considère, vous le savez, comme ayant un peu le privilège de parler au nom de la mère d’Emma, – de vous suggérer les inconvénients qui pourraient surgir de la mise en discussion parmi vous de l’amitié d’Emma pour Harriet. En supposant qu’il y ait, en effet, quelque chose à redire à cette intimité, il est peu probable qu’Emma qui ne doit compte de sa conduite à personne qu’à son père, se montre disposée à renoncer à une relation qui lui plaît. Pendant tant d’années, il a été dans mes attributions de donner des conseils que vous ne serez pas surpris, j’espère, si je n’ai pas tout à fait perdu cette habitude professionnelle.

— Du tout, et je vous remercie ; c’est un bon conseil et il aura un meilleur sort que ceux que vous donniez autrefois, car il sera suivi !

— Mme Jean Knightley se tourmente facilement et je craindrais de lui voir prendre l’affaire trop à cœur.

— Soyez satisfaite : je ne jetterai pas le cri d’alarme. J’éprouve pour Emma un sentiment de sincère intérêt auquel se mêle un peu d’inquiétude. Je me demande quelle sera sa destinée !

— Cette question me préoccupe beaucoup aussi.

— Elle déclare toujours qu’elle ne se mariera jamais, ce qui, naturellement, ne signifie rien ; mais elle n’a pas, je crois, rencontré encore un homme qui lui plaise. Je ne vois personne ici qui puisse lui inspirer de l’attachement, et elle s’absente si rarement…

— Il ne semble pas en effet qu’il y ait pour l’instant grand risque de lui voir rompre son vœu et aussi longtemps qu’elle sera si heureuse à Hartfield je ne puis souhaiter de voir sa situation se modifier, par égard pour ce pauvre M. Woodhouse. Je ne me fais pas l’avocat du mariage auprès d’Emma pour le moment, bien que je ne puisse être soupçonnée d’avoir des préjugés contre cette institution !

Mme Weston avait une arrière-pensée qu’elle s’efforçait de ne pas laisser paraître : elle et son mari nourrissaient un projet concernant l’avenir d’Emma, mais ils jugeaient désirable de le tenir secret. Peu après, M. Knightley reprit :

— Qu’est-ce que Weston pense du temps ; croit-il qu’il va pleuvoir ? et il se leva pour prendre congé.