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Œuvres de Sully Prudhomme, Poésies 1866-1872Alphonse LemerrePoésies 1866-1872 (p. 170-172).


EFFET DE NUIT


 
Voyager seul est triste, et j’ai passé la nuit
           Dans une étrange hôtellerie.
À la plus vieille chambre un enfant m’a conduit,
           De galerie en galerie.

Je me suis étendu sur un grand lit carré
           Flanqué de lions héraldiques ;
Un rideau blanc tombait à longs plis, bigarré
           Du reflet des vitraux gothiques.

J’étais là, recevant, muet et sans bouger,
           Les philtres que la lune envoie,
Quand j’ouïs un murmure, un froissement léger,
           Comme fait l’ongle sur la soie ;

Puis comme un battement de fléaux sourds et prompts
           Dans des granges très éloignées ;
Puis on eût dit, plus près, le han des bûcherons
           Tour à tour lançant leurs cognées ;


Puis un long roulement, un vaste branle-bas,
           Pareil au bruit d’un char de tôle
Attelé d’un dragon toujours fumant et las,
           Qui souffle à chaque effort d’épaule ;

Puis soudain serpenta dans l’infini du soir
           Un sifflement lugubre, intense,
Comme le cri perçant d’une âme au désespoir
           En fuite par le vide immense.

Or, c’était un convoi que j’entendais courir
           À toute vapeur dans la plaine.
Il passa, laissant loin derrière lui mourir
           Son fracas et sa rouge haleine.

Le passage du monstre un moment ébranla
           Les carreaux étroits des fenêtres,
Fit geindre un clavecin poudreux qui dormait là
           Et frémir des portraits d’ancêtres ;

Sur la tapisserie Actéon tressaillit,
           Diane contracta les lèvres ;
Un plâtras détaché du haut du mur faillit
           Briser l’horloge de vieux Sèvres.


Ce fut tout. Le silence aux voûtes du plafond
           Replia lentement son aile,
Et la nuit, arrachée à son rêve profond,
           Se redrapa plus solennelle.

Mais mon cœur remué ne se put assoupir,
           J’écoutais toujours dans l’espace
Cette course effrénée et ce strident soupir,
           Image d’un siècle qui passe.