Dupleix d’après sa correspondance inédite (Hamont)/07


CHAPITRE VII

LE DÉSASTRE DE TRICHINAPALY.


Méhémet-Ali refuse d’évacuer Trichinapaly. — Dupleix se décide à entreprendre le siège de cette ville. — Le plan de campagne. — Défaite des Anglais devant Volcondapuram. — Lenteurs de d’Autheuil. — Description de Trichinapaly. — Blocus de cette forteresse. — D’Autheuil remplacé par Law. — Marche de Clive sur Arcate. — Défaite des Français. — Diversion tentée par Dupleix. — Elle échoue. — Les Anglais veulent ravitailler Trichinapaly. — Law laisse passer le convoi. — Son incapacité. — Il se retire à Sheringam malgré Dupleix. — Il y est bloqué. — Il ne fait rien pour s’ouvrir un passage. — Il refuse de quitter Sheringam et de battre en retraite sur Karikal. — Capitulation de Law. — Mort de Chanda-Saïb.


Cependant, il fallait en finir avec la question de Trichinapaly, qui une fois déjà avait manqué de tout perdre. Dupleix avait temporisé jusque-là, attendant le dénoûment du drame qui se déroulait devant Bussy. Rassuré sur les conséquences de la révolution amenée par la mort de Mousafer-Singue, il somma Méhémet-Ali d’exécuter la convention conclue depuis trois mois et d’évacuer Trichinapaly. Il essuya un refus. Méhémet-Ali s’était allié avec le rajah de Maïssour et les Mahrattes. À force d’argent, il avait obtenu l’appui des Anglais, qui, au commencement de mars 1751, envoyèrent, pour tenir garnison à Trichinapaly, le capitaine Cope avec deux cent trente soldats de la Grande-Bretagne et trois cents cipayes. À la fin du mois, ils expédièrent une nouvelle colonne composée de cinq cents Anglais, cent Cafres, mille cipayes, avec huit canons, sous le commandement de Gingen. Méhémet-Ali se crut dès lors en état de tenir tête « au grand nabab de Pondichéry ». Le contingent de Madras entra aussitôt en campagne et, pour son début, essuya un échec devant Madura, forteresse qui relevait de la nababie d’Arcate.

Dupleix retrouvait donc une nouvelle coalition devant lui ; il n’en était ni surpris ni inquiet. Il croyait la dissiper aussi facilement que les précédentes et par la même tactique faite d’audace et de coups de foudre. Malheureusement, il n’avait plus Bussy à la tête des troupes. Le seul général, c’était d’Autheuil, et la maladie allait encore accroître l’apathie naturelle du vieil officier.

Dupleix espérait pourtant lui communiquer le feu qui l’animait. Il lui donna des instructions très-précises, et, dans une conversation avant le départ, lui expliqua tout ce qu’il attendait de la campagne qui allait s’ouvrir. L’objectif, c’était la prise de Trichinapaly. Dupleix voulait prendre l’offensive. D’Autheuil avait sous ses ordres quatre cents Français et dix mille Hindous de Chanda-Saïb. Avec de telles forces, on était maître des événements. Aux premières nouvelles de la marche de nos troupes, les Anglais sortiraient de Trichinapaly pour en disputer les approches ; leur premier acte devait être de chercher à occuper Volcondapuram, ville située à quarante-cinq milles de Trichinapaly et qui en formait comme un ouvrage avancé. Il fallait les gagner de vitesse, s’établir dans la forteresse et marcher sur eux, les rejeter sous Trichinapaly et y entrer avec les fuyards, comme on avait fait à Gingy. Le plan était très-réalisable. D’Autheuil ne fit aucune objection et partit avec l’air d’un homme convaincu.

Le début de la campagne montra combien Dupleix avait jugé sainement la tactique de ses adversaires. Gingen, informé de notre approche, assura ses communications avec Saint-David par l’occupation de la pagode de Veradechelum, et aussitôt s’avança à marche forcée vers Volcondapuram, dont il comprenait toute l’importance, malgré son ignorance en matière de stratégie. Il arriva avant nos troupes et s’établit devant la ville, dans une position dont la force en imposa à d’Autheuil quand il parut. L’espoir de Gingen, c’était d’intimider le musulman qui gouvernait la forteresse au nom de Chanda-Saïb. Il perdit quinze jours dans de vaines négociations avec le rusé Hindou, et cela devant d’Autheuil, qui restait immobile.

Dupleix, dans des lettres pressantes quotidiennes, remontrait à son général la nécessité d’attaquer, d’en finir ; il lui indiquait les moyens. Il ne parvenait pas à dissiper la torpeur du vieil officier. Heureusement, Gingen se décida à tenter devant les Français l’assaut de la place. Il enleva facilement le rempart et la ville ; il remit au lendemain l’escalade de la citadelle ; le gouverneur fit entrer pendant la nuit les troupes de d’Autheuil. Les Anglais, ignorant l’entrée des Français dans la citadelle, l’attaquèrent au matin. Au bruit du canon, le compagnon de Dupleix, quoique malade de la goutte, retrouva son énergie. Il fit une défense terrible, et les Anglais, écrasés, en proie à une panique honteuse, s’enfuirent, abandonnant leurs alliés et leur artillerie. Ce soubresaut de vigueur s’éteignit chez d’Autheuil avec les dernières rumeurs du combat. Il laissa l’ennemi se retirer tranquillement. C’était pourtant le cas ou jamais d’obéir aux instructions de Dupleix, de poursuivre l’Anglais l’épée dans les reins ! Rien n’était plus facile que de l’empêcher de se rallier, de le couper de Trichinapaly et de le rejeter sur Saint-David. On terminait ainsi la guerre. L’Angleterre, les cinq cents hommes de Gingen anéantis, ne pouvait plus mettre une compagnie en ligne. Il ne lui restait plus que la garnison de Trichinapaly, les cent quatre-vingts soldats de Cope ; car pour cette expédition on avait entièrement vidé Madras et Saint-David. Méhémet-Ali était hors d’état de résister. La chute de Trichinapaly, le prétendant prisonnier, tel était le prix d’une poursuite vigoureuse. La fortune nous offrait une dernière fois le moyen de tout terminer, et tout échoua, parce qu’un général avait la goutte, qu’aucun officier n’était digne de le suppléer, et qu’enfin Chanda-Saïb, malgré son impétuosité, n’osait rien entreprendre sans l’aide des Français. Les Anglais, chargés des imprécations des partisans de Méhémet-Ali, gagnèrent Trichinapaly, où ils se réorganisèrent.

Trichinapaly, qui commande d’un côté la route du Maïssour et du Tanjore, de l’autre toute la partie méridionale de Carnate, est bâti à un demi-mille de Cauveri, dans la plaine fertile qui borde le fleuve. Une triple enceinte aux hautes tours, aux larges fossés pleins d’eau, où nagent paresseusement de grands crocodiles, entourait la ville, dont la forme rappelle celle d’un rectangle. Au centre de la ville, un rocher de granit, haut de cent soixante mètres, excellent observatoire pour l’assiégé, profile sur le ciel ses lignes imposantes. Des éminences coniques s’élèvent isolément dans la plaine. Au sud et à l’est, elles se rapprochent pour former de courtes chaînes aux lignes tranchées, baignées par les vapeurs lumineuses de l’horizon. Le Cauveri coule au nord et, en face de Trichinapaly, laisse à découvert une grande île où se dressent, au milieu de cocotiers et de manguiers, les gopurams ou tours pyramidales d’un des temples les plus célèbres de l’Inde, la pagode de Sheringam, avec ses portiques, ses galeries, ses statues colossales, ses sept tours fermées chacune par une muraille couverte de sculptures bizarres.

L’occupation de l’île et la pagode étaient pour la ville d’une importance capitale.

Le passage du Cauveri devenait dangereux, le blocus impossible. Il fallait, avant de penser à entreprendre quoi que ce fût sur la ville, réduire Sheringam. Les Anglais manifestèrent d’abord des velléités de garder cette position ; mais, à la vue de nos troupes, l’effarement les reprit ; ils repassèrent le Cauveri en toute hâte et se renfermèrent dans Trichinapaly. D’Autheuil laissa des troupes dans Sheringam, mit garnison dans la redoute de Coilady, que les Anglais avaient construite à la pointe est de l’île, passa le fleuve et, contournant la forteresse, établit son quartier général près de la colline de l’est, la plus rapprochée de la place, et qu’on appela dès lors le Rocher français. On y éleva des batteries, qui commencèrent aussitôt le bombardement de la ville.

Dupleix attendait avec impatience des nouvelles de l’attaque. Malgré ses ordres, à son grand désespoir, elle n’eut pas lieu. D’Autheuil n’était même plus en état de répondre aux lettres de son ami, qui l’adjurait d’agir. Absorbé par la maladie, il lui restait à peine la force d’écrire pour demander son rappel. Il le faisait dignement. Cette nécessité de se séparer d’un homme dont le sang avait coulé pour cimenter l’édification de la puissance française dans l’Inde, affectait douloureusement Dupleix, qui, tout en faisant la part des lenteurs inhérentes au caractère du vieux général, savait bien qu’il ne trouverait jamais un serviteur plus honnête et plus dévoué. Cependant il fallait le remplacer, et il y avait une extraordinaire pénurie d’officiers. L’opinion désignait Law, le neveu du célèbre financier. Dupleix le choisit ; ce fut une de ses plus cruelles fautes.

Law avait montré de l’énergie et de la vigueur au siège de Pondichéry. La grande situation de son oncle l’avait mis en relief. On le croyait plein d’idées ; au conseil, avec de la facilité de parole, il manifestait de la hardiesse dans les vues et de la décision. Au fond, c’était une nature vulgaire ; sa hardiesse n’était que de l’arrogance, sa décision que de la vanité. Un peu d’étude, une vigoureuse mémoire, un peu de tact, beaucoup d’outrecuidance, lui servaient à masquer le vide de l’esprit. Dans le commandement, il apparut ce qu’il était réellement, le plus entêté des incapables. Il ne vit dans son élévation qu’un moyen de satisfaire ses goûts de despote ; bientôt les officiers le détestèrent et perdirent la confiance. Law était brave, mais sans caractère. Dans l’action, il restait hésitant ou sans idée ; il était de ceux qui ne voient jamais que le lendemain ce qu’il y avait à faire la veille. Avec cela Écossais, et par cela même suspect au soldat.

En arrivant en face de Trichinapaly, le premier sentiment du nouveau général fut le doute. Bussy eût tenté l’assaut ; Law pencha pour la temporisation et le blocus. Il écrivait à Dupleix pour lui remontrer toute l’absurdité d’une attaque de vive force. Était-il possible de s’emparer par un coup de main d’une place protégée par une triple enceinte de solides murailles, défendue non plus par de misérables Hindous, mais par des soldats anglais ? C’était folie d’y songer. Il fallait un siège, des travaux réguliers, une brèche. Que de temps perdu ! que de difficultés à vaincre ! En resserrant la forteresse au contraire, en empêchant les vivres d’y entrer, on la prenait aussi vite et sans sacrifice. Quelques mois suffisaient.

Dupleix, qui connaissait ses ennemis, préférait l’escalade et « les sacrifices d’hommes » qui répugnaient à Law. Ce qui importe, disait le gouverneur, ce n’est pas tant de perdre du monde que d’en finir. La démoralisation des Anglais est entière. L’insuccès d’une attaque ne compromettrait pas nos affaires, et si elle réussit ! Pourtant, il se contenta de souligner les avantages « du coup de vigueur ». Éloigné du théâtre de la guerre, malade lui aussi, en proie au chagrin, il subissait les atteintes d’une de ces crises qui terrassent les plus forts. Il venait d’apprendre la mort de son frère. Il se voyait enlevé son ami le plus sûr, son unique défenseur à Paris, au moment où cet appui eût été le plus utile, au moment où l’opinion prévenue par les pamphlets que La Bourdonnais, du fond de la Bastille, lançait sans se lasser, se prononçait avec passion contre le « dictateur, le proconsul vindicatif et cupide » dont l’ambition et la folie bouleversaient l’Inde en ruinant la Compagnie. C’était pour lui une perte amère, irréparable. Il eut un moment d’accablement ; il crut aux impossibilités matérielles que lui signalait Law. Il accepta le blocus. Cette diminution momentanée d’énergie eut de terribles conséquences.

L’Angleterre, aux jours du péril, a souvent eu la fortune de rencontrer un homme, pour sauvegarder les intérêts du pays. En ce temps-là ce fut Clive ; il était encore obscur ; mais il avait l’intuition et la foi. Il vit le danger et alla trouver Saunders, le gouverneur de Madras. « Il lui représenta que si on ne faisait pas un vigoureux effort, Trichinapaly succomberait, que la maison d’Anaverdikan périrait, et que les Français deviendraient les véritables maîtres de l’Inde. Il était absolument nécessaire de frapper un coup hardi ; il fallait attaquer Arcate. » Cette capitale était dégarnie. Il n’était pas impossible de faire lever le siège de Trichinapaly ou tout au moins « de transporter le théâtre de la guerre sur un nouveau terrain, et de conquérir des avantages qui compenseraient la perte de cette ville si elle succombait ». Saunders accueillit avec joie la proposition de Clive, et comme la veille des renforts d’Europe étaient arrivés à Madras, il lui confia 200 Anglais et 1,000 cipayes. Quelques jours après, le 11 septembre 1751, Clive entrait en vainqueur à Arcate.

Cette nouvelle, si elle surprit Dupleix, ne l’effraya pas. À son sens, la manœuvre du général anglais, c’était à la fois un brillant fait d’armes et un piège. Le voir, c’était le détruire. La capitale du Carnate aux mains de l’ennemi, ce n’était qu’un accident de guerre. L’important, c’était toujours la prise de Trichinapaly. L’héritier d’Anaverdikan et ses auxiliaires prisonniers, que pouvait Clive ? Menacé par l’armée que la chute de Trichinapaly rendrait disponible, il évacuait forcément Arcate ou y capitulait à son tour. Dupleix expédia à Law des renforts en artillerie et en infanterie, et en le mettant au courant des événements qui venaient de s’accomplir, il lui remontrait la nécessité d’agir avec vigueur et de réduire la place dans le plus bref délai.

Malheureusement Law n’obéit pas et ne sut pas maintenir l’impétuosité irréfléchie de Chanda-Saïb, qui, en proie aux alarmes, détacha de son armée un corps de quatre mille hommes sous le commandement de Rajah-Sahib, son fils, pour reprendre Arcate. Law, après le départ de la division hindoue, se prétendit trop affaibli pour se battre.

Dupleix sut la résolution de Chanda-Saïb trop tard pour en suspendre les effets. Mais il était facile de bloquer Clive dans sa conquête, tout en continuant le siège de Trichinapaly. S’arrêtant à ce parti, pour mettre les Hindous en état de lutter sans désavantage contre les Anglais, il donna à Rajah-Sahib une centaine de soldats de ligne.

C’est alors que commença cette défense, qui illustra Clive et que Macaulay a si éloquemment racontée. Comme Law. Rajah-Sahib fit juste le contraire de ce qu’il aurait dû. Au lieu d’établir un blocus sévère autour du fort, il essaya de le prendre de vive force. Dupleix apprit en même temps la défaite du nabab, la dispersion de l’armée, la poursuite de Clive. Aussitôt il envoya au contingent français un renfort de deux cents hommes. Réunies, ces troupes firent aussitôt face à l’ennemi. Quoique supérieures en nombre à l’Anglais, elles ne purent tenir contre les habiles dispositions de Clive. Après une lutte sanglante, elles battirent en retraite sur Gingi. Dès lors le héros d’Arcate était libre d’agir pour délivrer Trichinapaly. Il se rendit au fort Saint-David afin d’y préparer la nouvelle campagne.

Dupleix n’était pas d’humeur à le laisser organiser en paix une telle expédition. Puisque c’était par une diversion que Clive avait réussi à relever les affaires de l’Angleterre, il n’y avait qu’à l’imiter. En dessinant une marche sur Madras, on forçait le général ennemi à changer l’économie de ses plans. On gagnait du temps, et le temps était devenu la grosse question ; les vivres commençaient à manquer à Trichinapaly ; la démoralisation de la garnison était à son comble. La mésintelligence régnait entre Méhémet-Ali, Cope et Gingen. Le roi de Maïssour faisait demander à Dupleix quelles conditions il obtiendrait, s’il abandonnait le parti de l’héritier d’Anaverdikan. C’étaient là des symptômes précurseurs d’une capitulation ; mais il fallait empêcher Clive d’introduire dans la ville des secours. Dupleix ne désirait pas arriver à ce résultat par une bataille ; il ne voulait rien risquer. Il comptait manœuvrer, et tout en donnant des inquiétudes perpétuelles à l’ennemi, en lui laissant toujours espérer la possibilité d’un combat décisif, ne jamais se laisser joindre. En un mot, il croyait que l’art, dans cette campagne, était d’amuser Clive et de le retenir loin de la ville assiégée, sur la ligne Saint-David, Madras, Arcate, jusqu’au jour où la famine et le découragement nous auraient livré Trichinapaly.

Rajah-Sahib et le commandant du contingent français se conformèrent d’abord aux instructions de Dupleix. Leur approche excita à Madras une panique. Clive, suspendant tous ses préparatifs, sortit de Saint-David en hâte, comptant en finir rapidement avec cette armée, dont la venue bouleversait ses plans. Les généraux de Dupleix abandonnèrent les environs de Madras et esquissèrent un mouvement offensif sur Arcate, entraînant à leur suite Clive, qui, malgré tous ses efforts, ne réussissait pas à leur gagner une marche. Ils le paralysaient ainsi depuis assez longtemps, et ils ne pouvaient plus avoir de doute sur la valeur de la tactique pratiquée, quand ils s’arrêtèrent tout à coup et occupèrent la forte position de Covrebauk, avec la résolution d’y livrer un combat défensif. Clive parut bientôt, et quoique un peu inquiét à la vue de l’attitude de l’ennemi, n’en donna pas moins le signal de l’attaque. La victoire pencha d’abord pour les Français. Leur artillerie, très-bien placée, écrasait littéralement les Anglais, dont la retraite semblait imminente, lorsque Clive réussit à tourner le camp ennemi. Pris entre deux feux, les Français lâchèrent pied, en abandonnant leurs canons. Le vainqueur reprit aussitôt le chemin du fort Saint-David pour mettre en mouvement le convoi destiné à secourir Trichinapaly. Mû, lui aussi, par un sentiment politique, il rasa en passant la ville que Dupleix faisait élever sur le lieu témoin de la mort de Naser-Singue.

Ainsi, par la faute de ses généraux, Dupleix perdait tout le fruit de ses efforts. Il n’y avait plus moyen de tenir la campagne, de couvrir l’armée occupée au blocus. Celle-ci allait supporter le fardeau de la guerre ; et au moment critique où toutes les opérations se trouvaient forcément reportées devant Trichinapaly, Dupleix croyait de moins en moins à la capacité de Law, qui se laissait assiéger dans son camp par des bandes de Mahrattes, alors qu’en jetant en avant quelques partis de cavalerie, il aurait débarrassé les chemins ; qui enfin, dans la situation où l’on se débattait, demandait un congé pour aller à Pondichéry assister aux couches de sa femme, et s’étonnait en recevant cette réponse de Dupleix :

« Je croyais que vous n’étiez pas homme à vous prêter aux idées d’une femme… Les maris fuient ordinairement ces sortes de scènes, qui sont fort dégoûtantes… Vous choisissez le moment le plus critique qui fut jamais et qui doit décider du sort de Trichinapaly. Si vous continuez dans ce sentiment, vous perdez dans le moment tout le mérite que vous avez acquis jusqu’à présent. Faites vos réflexions là-dessus ; vous êtes d’âge à les faire ou jamais. Je serais aussi bien mortifié de chanter la palinodie sur vous, comme je l’ai fait pour tant d’autres. » Il eût dû lui retirer le commandement, mais par qui le remplacer ? Il n’avait personne. Il résolut de le surveiller, et de lui indiquer les manœuvres que la stratégie exigerait.

La pensée dominante de Dupleix, c’était d’empêcher l’entrée du convoi dans Trichinapaly. Il mit en campagne une foule d’espions, recrutés parmi les brahmes, les parsis, dans les sectes hostiles à l’islamisme ; leurs rapports lui apprirent bientôt le lieu de réunion de l’expédition, le nombre des voitures, la force de l’escorte, l’activité des Anglais, l’itinéraire tracé, la date du départ. On était au 15 mars, le convoi ne pouvait se mettre en route que le 27 ou le 28 ; on avait le temps pour soi et la supériorité numérique sur l’ennemi. Les troupes française de Law se montaient à neuf cents hommes renforcés de deux mille cipayes ; l’armée de Chanda-Saïb se composait de trente mille Hindous. Malgré tous leurs efforts, les Anglais n’avaient pu réunir que quatre cents Européens et onze cents cipayes pour protéger la multitude de chariots, de bêtes de somme, de coolies, qui, dans le désordre et la confusion causés par la chaleur et la fatigue, allaient s’allonger à l’infini sur les routes poudreuses de Gondelour à Trichinapaly. Ils avaient onze rivières à traverser ! Battre l’ennemi, le disperser, emmener ou brûler les voitures de vivres, c’était l’opération la plus élémentaire. Il n’y avait, selon Dupleix, qu’à laisser devant Trichinapaly trois cents Français et vingt mille Hindous, forces bien suffisantes pour repousser une sortie de la garnison, et avec le reste, c’est-à-dire cinq cents Européens, deux mille cipayes et dix mille soldats de Chanda-Saïb, se porter le plus loin possible en avant de la place, dans une position bien choisie, et, sous le poids des masses dont on disposait, écraser l’escorte et capturer le convoi. Dupleix, dans les instructions qu’il donnait à son général, insistait fortement sur la nécessité de cette manœuvre, et, pour la faciliter encore, il lui expédiait des renforts nombreux. Il fit partir en hâte les Français, Topazes, Portugais et cipayes armés de fusils, qui composaient la garnison de Gingi. Il leur donna Tordre de marcher de nuit et de doubler les étapes, d’arriver enfin au camp de Law avant que l’ennemi fût à plus d’à moitié chemin de Divicotta à Trichinapaly.

Law parut d’abord comprendre l’importance de ce mouvement ; il se déclara prêt à s’avancer au-devant des Anglais et à faire son devoir, puis tout à coup se montra hésitant, plein de doutes sur l’issue de l’entreprise. Des projets absurdes lui passaient par la tête, qui lui tournait littéralement. Un jour, il envoyait à Dupleix un mémoire pour lui remontrer la nécessité de se retirer avec toute l’armée dans l’île de Sheringam, où l’on serait « dans une belle concentration » et en sûreté. Le lendemain, c’était une autre proposition pour envoyer un raid de cavalerie dans le Maïssour, moyen infaillible, selon lui, d’arrêter net l’élan de Clive, inquiet d’une diversion si grave. Et puis il émettait la crainte de voir arriver au secours de Méhémet-Ali Balladgi-Rao, le Peishwa des Mahrattes, entraînant derrière lui une nuée de cavaliers. Dupleix tomba des nues à cette lecture ; il opposa à de telles chimères les conseils de la raison. « Je ne trouve que de l’indécision dans ce que vous me marquez, lui écrivait-il. Le feu de l’imagination vous présente trop d’objets, et vous ne vous attachez à rien de sérieux. Avant que d’en venir à une retraite à Sheringam, j’espère que vous rappellerez tout le monde que vous avez de dispersé. Peut-être que quand tout vous aura joint, ainsi que ce qui est parti de Gingi, vous penserez autrement. La vue de ce renfort remettra le courage à ceux que des coquins intimident. » Au fond, Dupleix ne s’imaginait pas que son général eût l’intention arrêtée d’évacuer ses positions, pour s’établir dans l’île. Il crut à une défaillance d’un instant, qui se dissiperait d’elle-même. Pourtant il voulut prendre des précautions et parer à tout. Il signifia donc à Law qu’aucun général n’avait le droit de prendre un parti aussi extrême sans le consentement de ses officiers, sans une délibération solennelle où chacun était tenu d’émettre son avis. Il savait bien que c’était là le moyen de couper court aux défaillances. Dans l’armée, il s’élèverait un cri de réprobation à l’annonce de la retraite ; on contraindrait Law à marcher. Quant au projet sur le Maïssour, il le repoussa dédaigneusement. Rien n’était en effet plus étrange que cette conception de Law, qui, pour arrêter une expédition venant de l’est, concentrait tous ses efforts à l’opposé et prenait l’ouest pour objectif.

« Je ne comprends rien, disait Dupleix, à ce projet d’envoyer de la cavalerie dans le Maïssour, ce qui, dites-vous, empêchera le convoi de Divicotta. Je croirais au contraire que ce serait le moyen de lui faciliter le passage. Il vaudrait beaucoup mieux, qu’elle se portât dans le Tanjore avec tout le monde que je vous ai dit d’y envoyer, et rappeler tous les gens inutiles que vous avez dehors et surtout à l’ouest. Laissez l’avenir venir et Balladgi-Rao. Ne songez qu’au présent ; tâchez de vous persuader de l’importance de détruire le convoi ; laissez-moi le soin du reste. »

Cependant le convoi était parti de Gondelour sous le commandement d’un vétéran des guerres de l’Inde, le major Lawrence, qui avait sous ses ordres Clive, l’âme de l’expédition. Dupleix en informa aussitôt le commandant de l’armée : « Veillez sur la route que suivent les Anglais, lui disait-il ; vous avez été averti à temps ; il est de votre honneur de détruire le secours… Tout dépend de ce coup. Ne négligez rien pour réussir. Je vous laisse carte blanche. » Law, certainement, à l’approche du danger, allait oublier ses doutes et se mettre à la hauteur des circonstances. Dupleix le croyait déjà en marche, à la rencontre du convoi. Il n’en était rien. L’idée de se réfugier à Sheringam hantait plus que jamais la cervelle de Law, qui s’en ouvrait de nouveau à Dupleix. « Sans doute que vous n’oserez pas prendre ce parti sans consulter vos officiers, répondait le gouverneur. La chose en vaut la peine. Vous sentez bien qu’elle ne jettera pas un grand lustre sur notre réputation. Il me paraît que toutes les réflexions que je vous ai faites ne vous ont pas touché. Au moins, si ce parti pouvait servir à détruire le convoi, il y aurait de quoi se consoler, mais c’est à quoi il me paraît que vous pensez le moins, ce qui me chagrine infiniment… Je vous avertis de tout ; qu’en arrivera-t-il ? Dieu le sait… Je vois de plus en plus à quoi m’en tenir. J’y suis résigné, et ce que j’apprendrai ne me surprendra plus… Il sera pourtant difficile de persuader en France que trente mille hommes en aient laissé passer deux mille, embarrassés d’un charroi et d’un transport effroyables… Quand cesserez-vous de remettre d’un jour à l’autre pour aller au-devant du convoi ? »

Le convoi arriva le 7 avril sur les rives du Cauveri. Lawrence et Clive n’étaient pas sans inquiétude. Ils s’attendaient à tout moment à voir paraître l’armée de Law, à l’avoir tout entière sur les bras, quand ils tombèrent inopinément sous le canon du petit fort de Coilady, situé à l’extrémité est de l’île Sheringam. Les boulets enlevèrent une vingtaine d’Anglais ; il y eut un désordre affreux, et si la garnison de la forteresse, composée de deux cents Français et de trois cents indigènes, avait tenté une sortie, ou si Law se fût montré en ce moment, c’en était fait des Anglais ; mais le commandant de Coilady resta immobile comme son chef. Lawrence put reprendre sa marche vers Trichinapaly. Il était loin de se considérer comme sauvé ; il pouvait même éprouver un désastre. N’était-il pas entre les troupes de Coilady et l’armée de Law ? Si celui-ci combinait ses mouvements d’une façon rationnelle, il pouvait attaquer le convoi en tête et en queue ; mais il rappela le détachement de Coilady et chercha à barrer la route de Trichinapaly ; il s’aperçut alors de la faute qu’il avait commise en ne marchant pas au-devant de l’ennemi. Il ne put, en effet, ranger son armée à cheval sur la ligne suivie par les Anglais, car c’était s’exposer à être pris à revers par l’assiégé. Il fut « forcé de se placer de manière à ne pouvoir être attaqué que de front par ses deux antagonistes ».

Cependant Lawrence, dont l’intérêt était de refuser le combat tant qu’il pourrait, avait quitté la route directe et incliné vers le sud pour contourner dans une marche de flanc les positions françaises. C’était évidemment jouer le tout pour le tout. Attaque dans un tel ordre de formation, il était perdu. Mais si Law restait à surveiller le chemin ordinaire, la ville était ravitaillée. Le succès couronna l’audace de Lawrence. En arrivant près des éminences qui s’élèvent au sud de Trichinapaly, au rocher appelé le Pain de sucre, il fut rejoint par deux cents hommes de la garnison. Ce fut à ce moment-là que Law détrompé se présenta pour assaillir l’ennemi.

Lawrence et Clive s’arrêtèrent aussitôt et formèrent leurs troupes en ordre de bataille, pendant que le convoi filait sur la ville. Law, voyant la jonction faite, refusa de s’engager sérieusement. Tout se borna à une canonnade plus bruyante que dangereuse.

Law rentra au camp affaissé, dans une prostration complète, jugeant tout perdu. La vue des collines escarpées qu’on occupait, la force des positions, la protection des retranchements, dont la solidité permettait de repousser tous les assauts de l’ennemi, l’attitude du soldat, qui, quoique mécontent, n’était pas ébranlé et n’aspirait qu’à se battre, la chance presque certaine d’infliger aux Anglais une défaite sanglante, s’ils osaient assaillir nos lignes, les exhortations de Chanda-Saïb et des officiers ne purent réveiller l’énergie dans le cœur du général. Il était comme affolé. L’idée de se retirer dans l’île de Sheringam le domina entièrement. Il était depuis deux jours absolument inerte, renfermé dans sa tente, quand les Anglais firent un détachement de quatre cents hommes, pour surprendre les quartiers de Chanda-Saïb. Le commandant des troupes britanniques, Dalton, s’écarta dans l’obscurité de la nuit et se vit avec terreur, au lever du soleil, sous les canons du Rocher français.

La fortune offrait à Law l’occasion de tout réparer. Rien n’était plus facile que de détruire le corps anglais, pris dans un angle rentrant de nos lignes ; il n’y avait qu’à prononcer sur l’infanterie de Dalton un mouvement de flanc et de tête, pendant que la cavalerie en chargerait les derrières. On avait assez de monde sous la main ; il n’y avait qu’à donner l’ordre de sortir. Law ne le donna pas. Il laissa les Anglais effectuer tranquillement leur retraite, et crut avoir échappé par miracle au plus formidable péril.

Avec un air accablé, il commanda de lever le camp et de prendre position dans l’île de Sheringam. Chanda-Saïb arriva au quartier général juste au moment où l’évacuation commençait. Il supplia Law de suspendre un mouvement si dangereux ; il lui répéta tous les arguments de Dupleix, il lui remontra que rien n’était plus favorable aux Anglais que cet abandon volontaire d’un système de retranchements dont la force défiait toute attaque ; que rien n’était désespéré ; le convoi était entré à Trichinapaly, il est vrai, mais l’armée française n’avait pas subi une défaite ; elle était intacte, encore supérieure en nombre à l’ennemi, qui n’avait pas la prétention de combattre dans leurs lignes des troupes éprouvées ; que la seule chose à faire, c’était de s’accrocher, pour ainsi dire, au terrain où l’on était ; qu’enfin on ne pouvait pas battre ainsi en retraite, sans combat ; qu’il valait mieux s’exposer à la défaite et à la mort, que de se retirer dans une île où l’on passait de l’action à un rôle purement passif, où l’on finirait par être forcé de se rendre.

Law n’opposa à ces objurgations qu’un air distrait et la froideur d’un homme qui a pris son parti ; il finit par répondre qu’il savait ce qu’il faisait ; qu’en restant où l’on était, on allait à un désastre ; qu’il avait pour mission d’assurer le salut de l’armée ; qu’enfin Chanda-Saïb était parfaitement libre de garnir les épaulements qu’on quittait. Désespéré, le nabab s’écria que si Dupleix était présent, nul n’oserait commettre de telles lâchetés, et, les larmes aux yeux, il déclara qu’il allait à la mort en suivant la fortune des troupes françaises, mais qu’il aimait mieux périr que de déserter le drapeau d’un pays à qui il devait tout. Le soir même, l’armée traversait le Cauveri et établissait ses bivouacs dans l’île de Sheringam. Law avait agi avec tant de précipitation qu’il avait abandonné la majeure partie des approvisionnements ; on brûla une immense quantité de voitures de vivres, pour ne pas les livrer à l’ennemi. Le temps n’était pas loin où l’on regretterait amèrement une telle imprévoyance. L’effet moral de la retraite fut désastreux ; le Français n’a confiance que lorsqu’il va en avant. Le soldat ne vit point dans la largeur du fleuve une protection contre l’impétuosité de Clive ; il n’y vit qu’une barrière élevée à dessein entre son audace et Trichinapaly ; il méprisa son chef.

L’humble avait raison. Sheringam, sous le feu de la forteresse, n’était défendable qu’à la condition d’avoir la possession incontestée des deux rives du Cauveri et de la route qui va à Pondichéry. C’était, en un mot, une position à couvrir en opérant à distance ; mais Law ne comprit point les nécessités stratégiques imposées par la configuration du terrain. Il se croyait en sûreté et ne pensait pas que, resserré dans un étroit espace, il pouvait être entouré, et que la rivière formerait contre lui la plus solide circonvallation.

Le cœur de Dupleix « saigna » à ces nouvelles. Persuadé que Law, avant d’en venir à une telle extrémité, avait pris l’avis solennel des officiers, il crut qu’un désastre encore ignoré avait précédé la retraite. Il ne pouvait s’imaginer que Law, alors que rien ne l’y forçait, avait pris un parti désespéré, de gaieté de cœur, sans même songer à s’abriter derrière l’opinion d’un conseil de guerre. Quand il sut la vérité, quand il apprit que l’armée était intacte, sa colère éclata. Il n’eut pas de mots assez durs pour caractériser la conduite du général dont l’incapacité ruinait en une minute les affaires du pays. « Je ne veux plus être prophète, disait-il, j’ai trop averti en vain. Il faut retirer le commandement à cet homme. » Il fit appel à d’Autheuil, ne lui cacha rien de la situation, lui en montra toutes les conséquences et termina en disant qu’il comptait sur lui pour tirer l’armée de là. Le vieux général frémit, et, quoique perclus de goutte, avec l’héroïsme du devoir, il accepta la terrible mission. Dupleix annonça à Law que d’Autheuil le remplaçait à la tête de l’armée ; il finissait sa lettre par une ironie cruelle : « Je suis persuadé, disait-il, que cet arrangement va faire plaisir à madame votre femme, qui ne désire que le moment de vous tenir dans ses bras. »

Dupleix apprit le lendemain que Law était à peu près bloqué dans Sheringam par Clive, qui avec 400 Anglais, 700 cipayes, 3,000 Mahrattes, gardait la rive nord du Cauveri et fermait la route de Pondichéry par l’occupation du village de Samiaveram. Le « prophète » ne fut point surpris ; c’étaient ses dernières prédictions qui s’accomplissaient. Tout autre général que Law se fût débloqué de lui-même. Cela sautait aux yeux de Dupleix, qui écrivait le 24 avril : « Si, comme vous le dites, votre armée est en sûreté à Sheringam, qui vous empêche de faire un détachement assez fort pour chasser l’ennemi de Samiaveram ? Ce n’est pas le manque de monde qui peut vous arrêter ; vous en avez le double de l’ennemi. Je vous vois déterminé à laisser là le détachement anglais jusqu’à ce que je vous en aie envoyé un. Il est honteux que vous vous laissiez bloquer ainsi. » Se battre, c’était évidemment le seul parti que Law eût à prendre ; mais puisqu’il ne l’avait pas voulu jusqu’ici, le voudrait-il maintenant ? Comment tout cela finirait-il ? que deviendraient les neuf cents Français enfermés dans Sheringam ? Leur sort était dans les mains de Law. Il était probable qu’avec ses défaillances perpétuelles, il les conduirait à quelque honte. Et comme par une raillerie du destin, on ne pouvait plus le remplacer au moment décisif, d’Autheuil, le général désigné, était obligé, pour atteindre Sheringam, de passer sur le corps de Clive.

Dupleix se trouvait dans une singulière situation ; il n’avait plus de troupes disponibles à Pondichéry, et il était obligé d’organiser une expédition pour aller secourir neuf cent soldats bloqués par quatre cents. « J’ai bien de la peine, écrivait-il à Law le 24 avril, à rassembler quarante blancs qui partent avec d’Autheuil et deux pièces de canon. Ils se joindront à ceux que vous avez fait passer à Volcondapuram. Faites-lui en passer encore, et de concert avec lui, tombez sur l’ennemi. Marquez-lui comme il doit s’y prendre… Je fais ce que je puis ; je souhaiterais que chacun en fît autant. »

D’Autheuil partit le 25 avril pour accomplir avec un si faible effectif l’opération la plus difficile et la plus dangereuse. Pour réussir, il fallait que ses mouvements et ceux de Law fussent combinés avec une précision mathématique. Un retard, un moment d’hésitation, et tout était perdu. Dupleix se demandait même si l’expédition ne s’effectuait pas trop tard. Les dernières lettres de Law accusaient un accablement profond. Déjà il correspondait avec l’ennemi ; il avait avec les officiers britanniques des conciliabules fréquents. Des émissaires allaient sans cesse du quartier général à Trichinapaly, et ces démarches mystérieuses, ces intrigues ébranlaient l’esprit du soldat, qui commençait à soupçonner une trahison. Il était à craindre qu’on ne capitulât, avant que d’Autheuil fut entré en ligne.

Dupleix eût tout donné pour éviter une telle honte. Il écrivait à d’Autheuil le 21 mai : « Vous êtes sans doute à Sheringam, vous y aurez trouvé nos affaires dans le plus triste état. Si vous ne voyez pas le moyen de les rétablir, il faut faire la paix. Il faudrait d’abord une suspension d’armes. Le traité doit se faire entre Chanda-Saïb et Méhémet-Ali ; ni nous, ni les Anglais n’y devons paraître… La situation où l’avidité de Law a mis nos affaires me font penser que c’est le seul parti qui nous reste. » Déjà il avait pensé à corrompre Lawrence, chose facile selon lui, si l’on offrait un prix assez élevé pour faire taire les surexcitations de l’amour-propre. Mais toutes ces négociations demandaient du temps, et le temps allait manquer.

D’Autheuil, arrivé sur le théâtre des opérations, expédia à Law deux émissaires, chargés d’une dépêche identique, pour l’informer de son approche, l’avertir que leur objectif commun était Samiaveram, qu’il attendait l’attaque et qu’il marcherait au canon. L’un des messagers fut pris par Clive, l’autre put remplir sa mission. Clive aussitôt courut à la rencontre de d’Autheuil. Le général français n’était pas en état de résister aux forces anglaises avec ses cent vingt hommes, dont il avait pris la plus grosse partie à Volcondapuram ; mais il ne voulait pas s’éloigner. Il manœuvra parallèlement au Cauveri, espérant toujours que les troupes allaient sortir de Sheringam pour se mettre à la poursuite de Clive.

Par un hasard miraculeux, Law avait appris la marche de Clive quelques heures après la lecture de l’avis de d’Autheuil. C’était le cas où jamais d’aller de l’avant. En se portant rapidement sur Samiaveram, il en enlevait la garnison, il était libre de se rejeter sur Clive, occupé avec d’Autheuil et pris dès lors entre nos deux armées ! Mais il fallait faire donner toutes les troupes, entassées dans Sheringam. Law ne comprit pas cette nécessité ; il ne mit en mouvement que quatre-vingts Européens et sept cents cipayes pour cette action dont le prix était l’empire de l’Inde. Après un combat sanglant, ce petit corps fut anéanti, sans que Law pensât à le secourir. Quelque jours plus tard, d’Autheuil, surpris à Volcondapuram, dont les Anglais avaient acheté le gouverneur, était forcé de mettre bas les armes, et le cercle de fer se refermait sur Sheringam.

On commençait à avoir faim dans l’île. Law disait qu’il savait où trouver des vivres, mais qu’il n’avait pas d’argent pour les acheter… Il eût été pourtant assez simple de les prendre… Les entrevues de Law et des Anglais étaient presque quotidiennes. Il était littéralement fasciné ; il laissait ses troupes l’arme au pied, s’user peu à peu dans l’inaction. Il ne paraissait pas se douter que le rôle d’un général, c’est de se battre, et que, comme le fer, l’énergie a été donnée à l’homme pour s’en servir. Son devoir, c’était d’attaquer Clive, de sortir de Sheringam pour gagner un établissement français ; ce n’était pas impossible et c’était glorieux. Toutes les lettres de Dupleix lui en remontraient la nécessité. « Tenez le plus longtemps possible, lui disait-il, et représentez-vous la situation dans laquelle les Anglais ont été à Trichinapaly. » Il lui prescrivait, dans le cas où les vivres manqueraient entièrement, de se mettre en retraite sur Tanjore. « C’est le parti qui peut nous faire le moins de tort. Il est d’autant plus naturel que, le Coleron et le Cauveri n’étant plus guéables en cette saison, on peut se rendre à Karikal sans risque. » Il prêchait enfin l’héroïsme et la fermeté. « Il faut se battre, disait-il, se battre vigoureusement ; ce n’est pas en restant sous les banyans de Sheringam que vous vous tirerez d’affaire. » Mais Law n’avait plus aucun ressort. Quand il s’aperçut que les vivres manquaient et qu’il allait être bombardé, au lieu de se jeter sur l’ennemi pour se frayer un passage, ou pour mourir les armes à la main, il envoya au camp anglais pour prévenir de l’extrémité où il était, et capitula. L’armée française était prisonnière de Méhémet-Ali ! Le 13 juin, 35 officiers, 785 soldats, 2,000 cipayes mirent bas les armes devant le commandant anglais, qui agissait au nom de l’héritier d’Anaverdikan. Quarante et un canons furent livrés. Au même moment, un esclave de Méhémet-Ali apportait la tête de Chanda-Saïb à son maître. Law avait voulu le sauver en le mettant sous la protection de Manokdgi, le général de l’armée du rajah de Tanjore. Celui-ci accepta avec empressement la mission d’assurer le salut du nabab vaincu, et reçut une forte somme d’avance. Chanda-Saïb, confiant dans les serments du rajah, se livra sans inquiétude aux gardes de Manokdgi, et monta dans le palanquin qui, dans l’obscurité de la nuit, devait le transporter aux camps de son libérateur. Il en descendit pour être jeté en prison.

Une querelle avait éclaté entre les Mahrattes, Méhémet-Ali et les Maïssouriens au sujet de la possession de Chanda-Saïb. Manokdgi, dont l’intention tout d’abord avait été peut-être de sauver le prisonnier[1], « terrifié à la pensée de collisions qui allaient avoir lieu s’il donnait la préférence à l’un des compétiteurs, ne trouva pas de meilleur moyen de mettre fin à la querelle que d’ôter la vie au nabab. Cependant, comme le major Lawrence avait exprime le désir qu’il fût remis aux Anglais, il crut nécessaire de s’assurer s’il comptait sérieusement sur cette déférence. En conséquence, le matin de la capitulation, il se rendit auprès du major, avec lequel il eut une conférence, qui le convainquit que les Anglais étaient résolus à ne pas se mêler de cette dispute. » Cette attitude de Lawrence était le résultat d’un calcul perfide. L’Anglais voulait la mort de Chanda-Saïb qui le gênait, mais il lui répugnait de se charger de l’exécution. Il savait qu’en ne réclamant pas Chanda-Saïb, celui-ci périssait, mais qu’en agissant ainsi, il n’assumait pas l’odieux du meurtre. Manokdgi, de retour au camp, ordonna de faire sauter la tête du nabab.

La situation où Dupleix se débattait était terrible. Il n’avait plus un soldat. Méhémet-Ali était au pinacle ; les Anglais, en possession du prestige et de l’influence vers lesquels avaient tendu tous les travaux et les désirs du gouverneur, pouvaient l’écraser en quelques jours. Et pourtant il ne désespère pas. Il arrive, à ce moment de sa vie, à l’apogée de la grandeur morale. Seul, n’ayant pour aide que sa femme, il recommence la lutte, et par la puissance de son génie tient tête à tant d’adversaires, triomphe, et ne cède que lorsque la patrie elle-même vient le frapper au cœur.

  1. Orme.