Dupleix d’après sa correspondance inédite (Hamont)/02


CHAPITRE II

DUPLEIX ET LA BOURDONNAIS.


La Bourdonnais gouverneur de l’île de France. — Il crée une flotte pour aller au secours de Pondichéry. — Il est assailli par une tempête et obligé de se réparer à Madagascar. — Bataille navale à Negapatam. — La victoire est indécise. — Les Anglais se replient. — Union de La Bourdonnais et de Dupleix. — Leurs portraits. — Dupleix veut détruire l’escadre anglaise. — Irrésolution de La Bourdonnais. — Ses sentiments d’aigreur et de jalousie contre le gouverneur. — Il prend Madras. — Il refuse l’obéissance au gouverneur et consent à recevoir une rançon pour Madras. — Il résiste aux ordres du conseil. — Il prend l’attitude d’un révolté. — Il colore sa conduite de prétextes d’honneur. — Ses vrais sentiments. — Dupleix réduit à dissimuler. — La Bourdonnais s’adoucit à la lecture d’instructions nouvelles reçues de France. — Une tempête disperse sa flotte. — Il négocie une transaction avec le conseil. — Il quitte l’Inde, laissant Dupleix sans défense.


La Bourdonnais est une des personnalités les plus curieuses de cette histoire ; c’est un type accompli du marin et de l’aventurier. Né à Saint-Malo en 1699, il s’embarqua dès l’âge de dix ans. À vingt ans, il était lieutenant sur un vaisseau de la Compagnie. Des actions énergiques le firent bientôt connaître. Le sang-froid, l’intrépidité, la décision qu’il montra dans la prise de Mahé, dont on lui donna le nom, le mirent hors de pair. Il était alors gouverneur de l’île de France, colonie qu’il avait créée après de prodigieux efforts. Depuis six ans, il n’avait eu qu’une pensée : organiser une flotte, afin de donner à la France la suprématie dans la mer de l’Inde. Pour mettre les navires à flot, il dépensa des miracles d’énergie et de volonté. Il lui fallut lutter contre l’apathie de Fleury, contre la nature elle-même. Il passa par toutes les fluctuations de l’espérance et du désespoir. Un moment il eut dans la main ces vaisseaux, instruments de la gloire qu’il rêvait ; un ordre du ministère les dispersa. Et cependant Dupleix réclamait du secours, les établissements de l’Inde allaient tomber, et avec eux cette renommée pour laquelle La Bourdonnais vivait uniquement. Non ! il ne verrait pas ce naufrage ! Il improviserait plutôt une flotte ! Il s’imposa la tâche d’armer une escadre, avec les maigres ressources de son île, sans ateliers, sans matériel ; il retint les navires qui arrivaient d’Europe à moitié désemparés par une longue traversée, et pour leur fournir des mâts et des vergues, il mit en exploitation les forêts. « Il se fit ingénieur, voilier, instructeur, artilleur, charpentier, et de ses propres mains fabriqua les modèles de tous les objets nécessaires. Sous sa surveillance, des hommes apprirent à tisser les voiles, d’autres fabriquèrent des affûts de canon et mirent les navires en état de les recevoir. Les matelots furent exercés à la manœuvre, au service des pièces, au tir à la cible. Comme leur nombre était insuffisant, il recruta un certain nombre de nègres pour les incorporer dans ses équipages. » Les vivres lui manquaient ; il fit des miracles et se les procura. Il avait réussi à équiper ainsi cinq navires, quand on lui annonça pour le mois d’octobre 1745 l’arrivée de cinq autres bâtiments partis de Lorient. Ravitailler cette escadre avec les ressources de l’île était impossible. À grand’peine La Bourdonnais tira des vivres de Madagascar. Il eut à triompher d’embarras sans nombre, causés par la timidité des capitaines, qui arguaient de leur responsabilité et refusaient de débarquer leur chargement, et prit enfin la mer avec une flotte relativement nombreuse, mais dont l’artillerie était d’un calibre bien faible pour lutter avec les pièces des entre-ponts anglais. La flotte portait 3,342 hommes.

Deux mois encore, et l’on touchait à Pondichéry. La Bourdonnais croyait avoir tout surmonté et se laissait aller à l’espérance. Il n’en avait pas fini avec les cruautés du sort. Sous la latitude de Madagascar, un typhon l’assaille et disperse ses navires, pourtant amarrés. Ceux-ci ne rallièrent la côte que trois jours plus tard. Désemparés, ils s’abritèrent dans la baie d’Antongil, garantie contre la violence des vagues par une île qui en ferme l’entrée. Le vaisseau amiral était démâté de tous ses mâts. Le Neptune avait coulé. Tous les autres avaient des avaries graves. Que faire en ce désastre ? On ne pouvait retourner à l’île de France. La terre où l’on avait abordé était déserte, marécageuse, pestilentielle.

Mais La Bourdonnais sentait toujours dans son cœur bouillonner l’énergie. On était immobilisé ; eh bien ! on se réparerait sur place ; ce serait long, et voilà tout. Tout de suite il se mettait à l’action. La côte était d’un abordage très-difficile. La Bourdonnais fit construire un quai. La forêt où l’on allait chercher les bois nécessaires au gréement et aux charpentes était à trois kilomètres, et la presque totalité de cet espace formait un marais ; il improvisa une route. Les ateliers s’élevaient et fonctionnaient comme par enchantement. En quarante-huit jours, l’escadre était réparée ; mais on avait payé un terrible tribut au climat : 95 Européens, 38 nègres étaient morts.

Le 1er juin, La Bourdonnais fit voile vers le but tant désiré. Il apprit à Mahé que l’escadre anglaise croisait sous le commandement de Peyton, successeur de Barnett, devant Negapatam. Le 6 juillet, les deux flottes étaient en vue. Les Français cherchèrent à prendre l’avantage du vent, qui leur permettait le combat à l’abordage ; les Anglais s’efforcèrent de le conserver, pour garder la supériorité que leur donnait la portée de leur artillerie de gros calibre. À quatre heures, Peyton avait pu prendre une position qui lui permettait d’ouvrir à bonne distance le feu sur les Français. L’effet de cette canonnade était terrible. En peu de temps, les vaisseaux français étaient écrasés sous les boulets de 24 de l’ennemi. Ils perdaient leurs mâts. Le feu de nos pièces de 8 et de 12 faisait peu de mal aux navires britanniques.

On allait à une défaite, quand La Bourdonnais, pour donner du répit à ses capitaines, lançait son navire, l’Achille, de soixante-dix canons, au milieu de la flotte anglaise, et seul supportait plus d’une demi-heure l’effort de tous les vaisseaux. La nuit mit fin au combat.

On se retrouva le lendemain dans la même situation que la veille. L’inquiétude de La Bourdonnais grandissait, quand tout à coup il vit les navires de Peyton virer de bord, prendre leur ordre de route et disparaître dans la direction du sud, laissant le passage libre à La Bourdonnais. Ce vainqueur prenant la fuite, c’était le salut de notre escadre, qui n’avait plus de munitions que pour un combat et de vivres que pour vingt-quatre heures. La Bourdonnais, quoi qu’il en dit dans ses Mémoires, ne pensa point à poursuivre Peyton, trop heureux d’en être délivré, et « redoutant, comme il le dit dans une lettre à Dupleix, la situation affreuse où il se trouverait, si malheureusement il tombait sous le vent de la place ». Il arriva à Pondichéry le lendemain.

La joie de Dupleix fut immense et sans mélange ; l’envie était un sentiment inconnu à cette âme. Quand, au débarquement, il reçut La Bourdonnais dans ses bras, la reconnaissance et l’admiration agitèrent seules son cœur. À la vue de ces troupes, de ce chef éprouvé, qui descendaient des vaisseaux, il se sentait délivré de toutes ses inquiétudes. Enfin, Pondichéry était sauvé. On allait pouvoir relever le drapeau du pays, vaincre l’Angleterre et conquérir par cette victoire le prestige dont il fallait s’envelopper pour éblouir les populations de la péninsule et les dominer.

L’union de deux hommes comme lui et La Bourdonnais, que de choses ne devait-elle pas amener ! « Vous avez appris les malheurs qui m’ont accablé, disait Dupleix à La Bourdonnais ; la Providence ne m’a point abandonné. J’ai eu la satisfaction de mettre Pondichéry à l’abri de toute insulte. L’espérance ne m’a jamais quitté, et j’espère que, grâce à Dieu et à votre concours, la nation sera bientôt dans une situation tout autre que celle où je me suis trouvé depuis dix-huit mois. Vous pouvez compter sur toute assistance de ma part. L’honneur du succès vous appartiendra, monsieur l’amiral, et je me tiendrai pour satisfait d’y contribuer par des moyens qui devront leur valeur à vous-même. »

Ces marques de sympathie, cette abnégation, cet enthousiasme pour l’idée commune touchaient La Bourdonnais, qui répondait dans un élan spontané : « Nous devons nous regarder comme également intéressés au progrès des événements et agir de concert. Pour ma part, monsieur, je me dévoue entièrement à vous, et je vous jure une parfaite confiance. » C’étaient là de beaux sentiments, qui ne devaient point durer. Le contact journalier allait les éteindre. Entre ces deux hommes, l’accord était impossible. Le caractère de La Bourdonnais constituait un empêchement absolu à toute entente.

La légende créée autour de ce nom persiste encore, et La Bourdonnais, quand l’imagination l’évoque, se montre sous les traits d’un soldat à la fois intrépide, doux, bienfaisant, les lauriers au front, avec l’air de mélancolie sentimentale que Bernardin de Saint-Pierre lui a imprimé. On l’a jugé jusqu’ici avec la même indulgence que ses contemporains. On ignorait sa conduite. On était ému par les infortunes, par la longueur de la captivité du marin à la Bastille. On était pris par l’adresse avec laquelle il exploite ses services dans ses Mémoires. II apparaissait comme un héros entouré de l’auréole du martyr.

En réalité, La Bourdonnais n’est digne d’inspirer ni la pitié ni l’enthousiasme. La personnalité du gouverneur de l’île de France eut du brillant, elle n’eut pas de grandeur. Sur cette figure irrégulière et mobile, au nez busqué, dans ce front légèrement déprimé, d’une grâce féline, plissé par ces rides que creuse la passion, dans ce regard vif et dur, dans cette bouche tirée vers les coins par le rictus du dédain éternel, s’il y a un reflet d’énergie, de volonté, il y a aussi une teinte d’envie et d’astuce. Il y a plus du vautour que de l’homme.

Du héros, La Bourdonnais a la bravoure ; il n’en offre pas les grandes vertus : la patience, le désintéressement, l’abnégation de soi-même pour le triomphe d’une idée commune. Il est trop orgueilleux, trop entêté, trop égoïste ; ce n’est pas un caractère, c’est un tempérament fougueux, passionné jusqu’au délire. C’est un étrange amalgame de bassesse et de force, de dons magnifiques et de vulgarité d’âme. Son esprit est assez puissant pour concevoir de grandes entreprises ; il a la ténacité et la vigueur nécessaires pour les exécuter ; mais, devant quelque misérable question d’amour-propre, il se cabrera, il fera tout échouer ; car la notion du devoir, peu développée chez lui, s’éteint entièrement quand la colère l’excite et lui met à la bouche les jurons du plus grossier des matelots. Il ne peut souffrir aucune renommée à côté de la sienne. Ce qu’il désire, c’est qu’on dise, quand il passe : « Le voilà, celui qui a tout conçu, tout conduit, tout fait. » Et comme il veut, toujours et partout, dominer pour assurer sa suprématie, plein d’arrière-pensées, il a recours à toutes les ruses, à tous les expédients, que son esprit si actif et si pénétrant lui fournit sans cesse. Et le don qu’il a « de tirer parti des éléments les plus maigres lui sert plus tard, dans la controverse, à grouper les faits avec l’art le plus perfide et le plus dangereux ».

Bon manœuvrier, tacticien excellent, marin audacieux, nul n’est plus apte que lui à conduire une escadre, à la faire triompher dans le combat. Au bruit du canon, son cœur s’affermit ; il oublie ses petitesses et ne pense qu’à la victoire. Dans la fumée de la poudre, il garde le sang-froid. Il a des talents d’organisateur. Est-ce donc un amiral ? C’est bien plutôt un corsaire ; car, pour agir, il faut qu’il soit seul, avec le pouvoir absolu, loin du regard de toute autorité. Ce qu’il lui faut, c’est l’isolement dans une île, où il peut tout régenter à sa guise ; c’est le commandement d’un équipage hardi et aventureux comme lui, séduit, selon son expression même, par l’audace d’un grand coup à faire ; c’est enfin le pont d’un navire muni de lettres de marque et armé pour la course ; alors il sera magnifique de décision et de puissance, puisqu’il n’aura plus à redouter de rival, puisqu’il n’aura plus à se plier sous les lois d’une hiérarchie insupportable à son orgueil.

Tout différent est Dupleix. Il est grand avec simplicité, sans peine, par la force de sa nature même. C’est un disciple de Zénon, qui reste élégant dans son stoïcisme et le cache sous l’affabilité. Dans la vie privée, il est simple et facile. Il goûte le charme du foyer et ressent pour sa femme un amour profond ; elle fut véritablement la moitié de lui-même ; il l’associa à ses plans, elle partagea tous ses travaux, toutes ses ambitions. Il est père à la façon de Henri IV, et comme le Béarnais, il est bien capable de faire faire à ses enfants le tour du salon, à cheval sur son dos.

Méditatif et légèrement taciturne, par goût il aime le silence ; et pourtant, quand il veut parler, la conversation avec lui offre un véritable charme. Il séduit immédiatement par la perspicacité et la simplicité de son esprit, par l’abondance de ses idées, la vigueur et la concision de sa parole, l’influence presque magnétique de sa physionomie et de son regard ; on est saisi de l’expression de puissance intellectuelle et de grandeur morale qui s’accuse dans ses traits. La tête est vraiment belle ; le front est haut, large et vaste. Les yeux noirs, grands, doux, veloutés, sont admirables d’expression et d’éclat, d’énergie et de pénétration, de vivacité et de profondeur. La bouche est droite, point sensuelle. Les maxillaires inférieurs sont larges, le cou fort. Il laisse l’impression d’un dominateur.

Il eut le don des conceptions claires et précises. Elles naissaient spontanément dans ce cerveau, pour qui la difficulté n’était qu’un stimulant. L’action lui était aussi facile. Il ne s’y montrait ni hésitant ni troublé, et s’embarrassait peu des chemins à suivre pour arriver au but, tout prêt à en construire un au besoin s’il n’y en avait pas. Il est né avec l’instinct de l’administrateur, du général, du diplomate, et avec l’âme d’un artiste. Son esprit a gardé l’empreinte des passions de la jeunesse. Il a toujours le même besoin d’allier le rêve à la réalité, le même goût de musique et de poésie. Quand les soucis l’assiègent, il saisit sa harpe, il compose des symphonies, et au son des accords harmonieux, il oublie ses inquiétudes.

Dans la vie privée, c’est un passionné ; en politique, c’est un calculateur, qui ne se décide pas par sentiment, qui ignore l’affection ou la haine, qui n’obéit qu’à l’intérêt de l’État. Il ne voit dans la conquête de l’Inde qu’une série de combinaisons politiques, de perfidies diplomatiques et d’attaques à exécuter froidement contre certaines positions dont la chute entraîne le succès final. C’est, en un mot, pour lui quelque chose d’analogue à une partie d’échecs conduite avec fermeté, sans s’occuper des pièces du jeu, c’est-à-dire des hommes. Il ne recule pas devant la duplicité et la perfidie dans les négociations. Il ne se préoccupe pas des moyens ; il ne songe qu’à triompher. Il professe la tolérance en matière de religion, allant même en public jusqu’à l’indifférence absolue pour tous les cultes. On lui a reproché un amour exagéré pour le faste et l’ostentation ; ce n’était pourtant pas un fait de caractère, mais bien une attitude toute politique. Les ennemis de Dupleix l’ont encore accusé de poltronnerie devant les balles. La vérité est qu’il était d’une grande bravoure ; mais comme la réussite de son entreprise dépendait de la durée de sa vie, il avait le droit de ne l’exposer que rarement et pour un gros résultat. Il n’estimait que l’habileté.

Sorti de l’obscurité, il devint en peu d’années presque un roi et sans contredit le représentant politique le plus grand du génie français au dix-huitième siècle. D’une activité et d’une clairvoyance sans égales, uniquement préoccupé de son œuvre, plus ambitieux du triomphe de ses idées que du sien propre, sachant prendre une décision en deux minutes au milieu des doutes et des périls de l’action, jamais découragé, plein de ressources pour écarter le danger, jugeant d’un coup d’œil les circonstances et les moyens, d’une promptitude extraordinaire pour faire tourner à son profit les fautes de l’adversaire, il réunit, avec une persévérance infatigable, les matériaux apportés par ces courants de force mystérieuse qui font les empires, et de ses propres mains construisit l’édifice grandiose dont lui seul avait conçu le plan. Et il n’en fut pas seulement l’architecte, il en fut encore comme le pilier ; quand un ordre de Louis XV l’abattit, tout s’écroula.

Il ne dut les prodigieux succès qui marquèrent le début et le milieu de son entreprise qu’à la profondeur de ses calculs. L’éclat des victoires ne l’aveugla point. Il savait bien que tout n’était pas fini, qu’il y avait encore des dangers ; son tort fut de compter sur l’appui de Versailles ; sa seule erreur, ce fut la conviction qu’on ne l’abandonnerait pas. Après le désastre de Law sous Trichinapaly, il défendit son existence avec tant d’énergie, d’habileté et de sang-froid, qu’au moment de son rappel, il était redevenu le maître incontesté de l’Inde. C’est la plus éclatante démonstration de son génie. Quant à la preuve de la grandeur morale de Dupleix, on la trouve dans sa conduite au moment de la disgrâce. Il eût pu résister aux ordres de la cour ; il pouvait arrêter l’envoyé du conseil supérieur, Godeheu, et soulever toute la colonie. Les troupes lui auraient obéi avec enthousiasme. Il ne le voulut pas ; c’était à ses yeux une bassesse, et il avait en horreur ce qui était petit. Il eut le geste de César devant le poignard de Brutus, et fermant les yeux, le cœur déchiré, se drapa pour tomber.

Entre ces deux hommes, qui représentaient l’un la passion, l’autre la raison, les relations demeurèrent cordiales pendant quelques jours. Dupleix expliquait à La Bourdonnais ses projets et son but. Déjà établis à l’occident et à l’orient de la péninsule, les Anglais occupaient Bombay, Saint-David, Madras, et par la possession de Calcutta dans le golfe du Bengale enserraient l’Inde ; mais d’immenses distances séparaient ces divers établissements, condamnés à périr isolément et tour à tour si le concours d’une flotte leur faisait défaut.

L’unique préoccupation des Français devait donc être d’anéantir l’escadre ennemie. Pour Dupleix, c’était la base de toutes les opérations à effectuer. Cette destruction opérée, on concentrerait tous les efforts de l’attaque sur Madras. C’était, pour les Français, la plus redoutable des possessions anglaises. Située à quarante-huit heures de marche de Pondichéry, cette ville n’était pas seulement pour notre comptoir une dangereuse rivale dans le trafic, elle donnait à l’Angleterre la facilité d’intervenir dans les affaires du Carnate et le moyen d’y paralyser notre domination. Tant qu’elle aurait un pied sur la côte de Coromandel, la Grande-Bretagne pourrait prendre parti contre nos alliés et élever prétendant contre prétendant. Il fallait donc et à tout prix expulser l’Angleterre de cette forteresse, la meilleure garantie de sa puissance dans l’Inde ; c’était le premier siège à faire. Madras pris, Saint-David devait tomber de soi-même. Ce petit fort, ne pouvant contenir qu’une faible garnison, avait de mauvais remparts ; c’était une bicoque, à la résistance de laquelle personne ne croyait. Qui pouvait alors penser que ces murailles de boue desséchée deviendraient inexpugnables, grâce au génie de Clive et à l’héroïsme de ses compagnons ? Toutes les apparences étaient pour une prompte reddition de Saint-David. Le Coromandel délivré, on pourrait s’emparer de Calcutta, la rivale de CHandernagor, et de Bombay même, puisque ces deux villes seraient alors privées de tout appui.

La Bourdonnais partageait vite cette manière de voir : « Dès 1741, vous sçavez que j’avais formé dessein sur Madras. Encouragé par Dumas, auquel j’avais communiqué mes projets, je vous les fis expliquer lorsque vous vîntes prendre possession de notre gouvernement ; vous l’approuvâtes et fîtes les préparatifs qu’une paix continue rendit inutiles. Depuis la guerre, persistant dans mon premier dessein, je vous en ai fait part, en vous priant d’ajouter aux anciens préparatifs tous ceux qui peuvent faciliter notre réussite ; vous vous y êtes prêté de tout votre pouvoir ; ainsi rien ne serait plus assuré que la conquête de Madras si nous n’avions rien à appréhender de l’escadre ennemie. Mon plan est donc de dissiper et de détruire celle-ci, s’il est possible. » Il ne demandait que 44 canons de 18 et 14 de 12 pour rétablir l’égalité entre l’artillerie des deux flottes. Dupleix, malgré ses efforts, ne pouvait fournir que 28 pièces de 18 et 12 de 12. La Bourdonnais étudiait avec passion les moyens d’attaquer la place et l’escadre. Dupleix, avec son activité ordinaire, organisait tout et veillait sur les menées diplomatiques des Anglais, occupés à circonvenir Anaverdikan. Les engagements de ce dernier étaient formels. Il avait déclaré, un an auparavant, qu’il empêcherait toute agression, qu’elle vînt de la France ou de l’Angleterre. Dupleix, décidé à lever cet obstacle, n’épargnait ni l’or, ni les caresses, et profitait habilement du sans façon des Anglais, dont l’envoyé, par une dérogation inouïe aux lois de l’étiquette, paraissait devant le nabab les mains vides de présents et prenait avec le prince un ton maussade et revêche pour le sommer d’intervenir en faveur de l’Angleterre. Dupleix, en flattant l’orgueil blessé d’Anaverdikan, l’amenait enfin à garder une attitude de passive neutralité, au moins pour le début de l’expédition.

C’était une victoire diplomatique ; mais, pour en profiter, il fallait agir au plus vite.

Cependant l’amiral était plein d’énergie et de feu. Il montrait une entière confiance en Dupleix, à qui il disait : « En cas que je vienne à manquer, il n’y a personne dans mon escadre qui connaisse assez le pays ou qui soit d’une autorité assez forte pour en contenir les membres dans l’obéissance. Il faut donc que je vous laisse un pli cacheté, dans lequel je déclarerais que l’intention du roi et du ministre est qu’à mon défaut, toute l’escadre soit sous vos ordres… » Il était uniquement préoccupé du succès de l’expédition, tout en la considérant à un point de vue différent de celui de Dupleix, à qui il écrivait le 17 juillet : « Que pensez-vous que nous devions faire de Madras ? Pour moi, mon sentiment est d’en tirer les marchandises que nous y trouverons pour les embarquer dans nos vaisseaux, et de rançonner le reste ; car, quand nous bouleverserions toutes les pierres de cette ville, dans un an d’ici tout sera relevé, et Madras sera plus fort qu’il ne l’est aujourd’hui. » Cette manière d’envisager la question sentait plus le corsaire que l’homme d’État. Dupleix, encore sous l’impression de l’enthousiasme qui l’avait transporté à l’arrivée de la flotte, se faisait fort de ramener l’amiral à une appréciation plus nette de l’état des choses. « Je ne puis savoir à présent, lui disait-il, le parti qu’il conviendra de prendre sur Madras, si vous avez le bonheur de vous en emparer. Je vous ferai simplement la réflexion que tant que cette place subsistera, Pondichéry ne fera que languir, et que le commerce y tombera toujours. Il n’est pas suffisant de se contenter d’un avantage présent, peut-être incertain ; il faut un peu songer à l’avenir. Je ne suis pas du tout d’avis que Madras démantelé puisse se rétablir en un an. Plusieurs années n’ont pu suffire à la mettre comme elle est. Les facilités sont actuellement bien moindres. »

Chose étrange ! la lecture de cette lettre laissa dans l’esprit de La Bourdonnais une impression d’aigreur. Il crut qu’on lui donnait une leçon ; il vit dans ces idées politiques une tentative d’empiétement sur son pouvoir de chef d’expédition. Au fond, il ressentait déjà cette gêne, insupportable pour son caractère entier, d’une autorité avec laquelle il fallait vivre en bonne harmonie et en contact perpétuel. La popularité, la supériorité de Dupleix lui causaient des tressaillements de jalousie. Il devenait tout à coup sombre et hésitant ; il émettait des doutes ridicules.

Dupleix, tout en commençant à voir clair dans cette âme malade, jugeait La Bourdonnais comme une nature nerveuse, irritable, ombrageuse, un peu gâtée par l’habitude de la domination, mais chevaleresque, sensible au point d’honneur, au sentiment du devoir, prête au sacrifice, dès qu’on lui démontrerait l’intérêt de la patrie.

« Cette entreprise contre Madras, lui disait-il, est la seule qui puisse nous indemniser et honorer notre nation dans l’Inde. Je ne puis approuver votre plan d’abandonner ce projet pour un autre qui ne mérite ni votre attention, ni la mienne, et dont les conséquences seront honteuses et ruineuses pour nous. L’escadre anglaise subsistant et Madras n’étant pas pris, votre voyage dans les Indes peut être regardé comme inutile. »

La force de ces arguments triompha du mauvais vouloir de La Bourdonnais, qui le 13 août au matin mit à la voile. Il apprit le 14, devant Karikal, que les vaisseaux anglais croisaient à soixante lieues au delà de Negapatam, vers Ceylan. Il eut comme un soubresaut d’énergie, et appréciant très-bien les avantages que la flotte ennemie lui offrait, il prévint Dupleix que les circonstances lui donnaient de toute façon dix à douze jours d’avance sur les Anglais. « Je compte les employer ainsi : je ne dois rester à Pondichéry que trois heures au plus pour embarquer les cipayes. En deux jours je serai rendu devant Madras. Un jour pour descendre, un jour pour reconnaître, faire une batterie de mortiers et préparer l’assaut. La nuit du 3 au 4 ou du 4 au 5, j’attaque ; si tout n’est pas fini le jour, ce sera le lendemain, où nous devrons nous rembarquer. Donc, sept à huit jours après mon départ de Pondichéry, tout sera fini. Je serai chez vous le 19 ou le 20 ; tenez tout prêt. » La réussite de ce plan était certaine. La Bourdonnais avait donc enfin recouvré les deux facultés dominantes à la guerre, le coup d’œil et la promptitude de décision ! Ce ne fut pas pour longtemps. Il changea d’avis soudain et se mit à la recherche de l’escadre anglaise.

Le commodore, à la vue de nos voiles, fit à ses vaisseaux le signal d’appareillage vers le sud ; au déclin du jour, les huniers des navires ennemis avaient disparu à l’horizon, derrière ce voile de vapeurs chaudes qui le soir s’élèvent des rivages de Ceylan.

La Bourdonnais virait de bord, lui aussi, et regagnait Pondichéry le 25, sous l’empire d’une nouvelle défaillance morale. C’était le cas de reprendre le projet du 14, de se rendre devant Madras et d’y donner l’assaut, puisqu’on n’avait rien à craindre de la flotte de Peyton, qui ne pouvait arriver que bien après l’attaque, seulement lorsque le pavillon français flotterait sur les murs, réarmés et remis en état de défense ; mais La Bourdonnais était de nouveau le jouet de l’hésitation et du trouble.

Cette phrase d’une lettre de Dupleix datée du 23 : « J’avais tout lieu d’espérer que vous seriez venu à bout de détruire ou de dissiper l’escadre anglaise ; mais le parti que vous avez pris de la laisser subsister et fuir dans son entier m’a plongé dans un mortel chagrin », avait rallumé la colère, la jalousie de l’amiral. Il s’écriait qu’il connaissait la guerre, qu’il n’appartenait pas à des marchands de lui en remontrer, à lui, qui était du militaire ; qu’on devait laisser la conduite des opérations à ceux qui exposaient leur vie. Animé vraisemblablement par l’espoir de diviser le conseil de Pondichéry et de mettre Dupleix en minorité, il écrivit à l’assemblée, comme pour lui demander avis : qu’il y avait une grande différence entre ce fait de commander des vaisseaux du roi ou de la Compagnie ; que sur les premiers, on doit tout risquer pour la gloire ; que sur les seconds, on doit regarder uniquement au profit ; qu’au reste, la flotte ne pouvait suffire pour la double tâche de combattre l’escadre de Peyton et d’attaquer Madras.

La réponse du conseil fut nette et précise. Après avoir rappelé les tergiversations de l’amiral, le temps perdu, on lui offrait le choix entre l’attaque de Madras ou le combat avec l’escadre. « Nous croyons pouvoir déclarer, disait le conseil, qu’il serait fâcheux, honteux même pour la nation, d’abandonner ces deux moyens pendant que nous avons une certitude morale que le trésor et les vaisseaux que nous attendons d’Europe seront pris par l’escadre ennemie, et qu’il y a une aussi grande certitude que vous réussirez dans l’un des deux. » Cette mise en demeure n’ébranla pas La Bourdonnais. Il osa déclarer que l’ordre manquait de clarté, et que le conseil lui liait les bras en ne lui précisant pas lequel des deux partis il devait mettre à exécution !

Le temps des ménagements était passé. Dupleix réunit le conseil, qui décida immédiatement que MM. d’Esprémenil, Barthélémy et Bruyères se transporteraient au logis de M. de La Bourdonnais « pour le sommer de la part du roi de choisir l’un des deux partis, — l’attaque de Madras ou le combat avec l’escadre, — les seuls que le conseil juge faisables et convenables aux circonstances présentes, à la gloire du roi, à l’honneur de la nation, aux intérêts de la Compagnie, à la force de son escadre, secondée des secours d’ici, et à la faiblesse de nos ennemis par terre et par mer ; et faute par lui de choisir celui du choix duquel on le laisse le maître, de répondre en son nom propre et privé de tout ce qui pourra arriver par la suite, et des dépenses immenses que son projet sur Madras a occasionnées à la Compagnie. Et si la maladie l’empêche d’agir lui-même, comme il n’y a pas de temps à perdre, le conseil juge M. de la Porte-Barrée, dont la prudence et la capacité sont connues, très-capable d’exécuter celui des partis qu’il choisira. »

Cette injonction augmenta encore l’aigreur et l’irritation de La Bourdonnais, qui répondit avec insolence : « J’ai reçu la citation et son contenu. Je n’ai consulté le conseil que sur l’affaire de Madras. Il n’avait à donner que son avis pour ou contre. Quant à la destination de mon escadre, il n’a aucun droit de s’en mêler. Je sais ce qu’elle doit faire, et mes ordres sont donnés pour qu’elle quitte Pondichéry ce soir, 27 août. » Dupleix eut un moment d’inquiétude. L’escadre allait-elle faire route vers l’île de France ? L’énigmatique silence de La Bourdonnais pouvait faire croire à quelque coup de tête. On apprit enfin que sous le commandement de la Porte-Barrée, la flotte faisait voile vers Madras. Après des manœuvres inhabiles et la capture de deux petits bâtiments, elle revint piteusement à Pondichéry.

À la nouvelle de cet échec, La Bourdonnais eut un mouvement de joie mal dissimulé. L’incapacité de la Porte-Barrée flatta singulièrement la vanité de l’amiral. Il se sentit dès lors nécessaire, indispensable même. Loin d’atténuer les fautes de son lieutenant, il s’attacha à les mettre en lumière. Il raillait l’impuissance de la Porte-Barrée et écrivait à Dupleix : « Ces gens-là, quand je ne suis pas à leur tête, sont tout au plus bons à se défendre quand on les attaque ; leur vrai métier, c’est de charger des ballots et de conduire la barque. » Dupleix, avec sa promptitude à saisir l’occasion, voyant ce retour de zèle, s’efforçait par mille caresses et mille attentions de maintenir chez l’envieux marin ce besoin d’action et cette belle humeur, qui éclataient d’une façon si inattendue. Il lui montrait la gloire de l’opération, et faisait si bien que La Bourdonnais oubliait ses griefs imaginaires contre le conseil, et le 12 septembre ordonnait l’appareillage de la flotte. À ce dernier moment, l’amiral, avec la rage de l’idée fixe, revenait encore sur les conditions de rançon à imposer aux Anglais. Dupleix, attristé de cet entêtement, avait beau répéter « que la prise de la forteresse était un moyen d’arriver à l’abaissement de l’ennemi ; que c’était une conquête à faire, et que cette conquête était nécessaire à l’honneur du roi, de la nation, au bien de la Compagnie », La Bourdonnais ne se souciait que de lui-même et ne voulait pas être convaincu.

Une fois en mer, La Bourdonnais reprit toute son énergie et combina le détail de ses opérations avec une rare sûreté de coup d’œil. Madras était bâti sur la plage, dans une petite presqu’île circonscrite par la mer et le Montaron. Cette rivière se divisait à une faible distance de la ville en deux bras, dont l’un se dirigeait perpendiculairement vers l’extrémité nord-ouest de la place, s’inclinait brusquement vers le sud-est, baignait le rempart et précipitait, en ligne presque droite, ses eaux vers la mer, tandis que l’autre, fermé à son embouchure par une digue naturelle de pierre et de sable, s’était répandu dans la prairie pour former un étang. C’étaient pour l’assiégé deux bonnes lignes de défense ; on n’en avait pas tiré parti. On avait entièrement abandonné le faux bras ; on s’était contenté d’établir une tête de pont pour s’assurer le passage du Montaron. Ainsi la place, forte par la position, ne l’était pas par l’art ; en forme de rectangle, avec une citadelle au milieu de la ville, Madras avait des murs peu solides, et le fort Saint-Georges, la citadelle, avec ses quatre bastions en mauvais état, ne valait rien.

À une petite distance de la ville, La Bourdonnais fit descendre 600 hommes à terre, s’empara dune pagode, la mit en état de défense, la relia à la mer par des retranchements, et ayant dès lors une base d’opération et un débarcadère commode, il vint jeter l’ancre à quelques kilomètres de la forteresse. Il débarqua aussitôt 1,700 hommes. Il leur fit côtoyer, dans une marche de flanc, les bords de l’étang et traversa le Montaron un peu au-dessus du point de bifurcation des eaux, en face de la maison du gouverneur de Madras. On s’y logea sans grand’peine, après avoir repoussé une sortie de l’assiégé, et l’on construisit dans le jardin deux batterie de mortiers, bien défilées du tir de la place, dont elles foudroyaient un angle dépourvu de feux. L’artillerie éleva une autre batterie entre l’étang et la mer. Le 18, toutes ces pièces ouvrirent un feu violent, pendant que les vaisseaux lâchaient leurs bordées sur la ville. Le 10, les Anglais essayaient d’entraîner des négociations avec La Bourdonnais, qui ne se laissait pas amuser et faisait encore activer le feu. Enfin le 21, au matin, la ville se rendait.

La Bourdonnais en informait aussitôt Dupleix par un court billet ; mais, tout pressé qu’il fût, il avait bien soin d’ajouter qu’il avait les Anglais à sa discrétion, et que la capitulation signée[1] d’eux lui était restée, sans que l’ennemi eût songé à en demander un double. Il ne parlait point d’une rançon imposée à la ville. Pourtant cette idée le hantait toujours. Le 23, il adressait à Dupleix ces lignes : « Enfin Madras est aux Français. Il y a pourtant une sorte de capitulation signée du gouverneur ; elle ne fait, comme vous le verrez, qu’autoriser mes droits sur le sort de cette place. Pour en décider, j’ai trois partis à prendre : 1° en faire une colonie française ; 2° raser la place ; 3° traiter de la rançon. »

Après avoir énuméré longuement les raisons qui, selon lui, devaient faire repousser les deux premiers partis, il ajoutait : « La rançon de cette place est, à mon avis, ce qui convient le mieux… Je m’accommoderai avec les Anglais pour le rachat de leur ville… Le gouverneur fera des billets à terme convenu et donnera des otages ; il n’est pas encore tout à fait convenu de ces arrangements, mais je me flatte de l’y amener. » Le lendemain, La Bourdonnais recevait de Pondichéry un avis qui aurait dû à tout jamais lui faire repousser le projet de rançonner la ville.

Un événement imprévu venait de se produire : l’intervention du nabab d’Arcate en faveur des Anglais. Dupleix, déterminé à poursuivre ses projets sur les établissements anglais, mais ne voulant pas se mettre l’armée d’Anaverdikan sur les bras, « conçut un plan par lequel Madras serait à toujours perdu pour les Anglais ; dans ce but, il envoya immédiatement à son agent à Arcate des instructions pour informer le nabab qu’il ne prenait Madras que pour le lui remettre aussitôt après la reddition ». Par une dépêcbe datée du 21, il prévenait La Bourdonnais de cette nouvelle phase de l’affaire : « Le nabab, sans doute gagné par les offres des Anglais, vient de me dépêcher une lettre, par laquelle il me marque sa surprise de ce qui se passe à Madras et menace, si je ne fais lever le siège, d’y envoyer son armée. Je sais à merveille ce que cela veut dire, et je crois avoir trouvé le moyen de le faire taire en lui faisant dire par l’homme que nous avons à Arcate que lorsque nous serons maîtres de Madras, on la lui remettra, bien entendu dans l’état que nous jugerons convenable. Il faut prendre la place et ne point écouter les propositions que l’on pourrait faire pour la rançonner. Ce serait tromper le nabab et l’engager à se joindre à nos ennemis. » Le conquérant de Madras, dans l’élan du premier mouvement, répondit le 24 : « Dites-moi l’état où je dois mettre la place pour la rendre au nabab. Faites-moi un plan suivi de la façon dont vous voulez que je traite la ville. »

Cependant Dupleix s’occupait d’organiser l’administration dans la cité conquise. Fidèle aux traditions de la Compagnie, qui imposaient la création d’un conseil et la nomination d’un gouverneur dans tout nouvel établissement, il désigna le nombre voulu de conseillers pour former l’assemblée coloniale, dont il confia la présidence à La Bourdonnais. Cet acte purement administratif fit évanouir toutes les bonnes dispositions de l’amiral et le porta aux extrémités les plus violentes. Il se crut outragé. Il ne vit dans l’institution du conseil qu’un empiétement à ses pouvoirs, et dans les conseillers que des espions ; son orgueil l’empêcha de reconnaître qu’il subissait la loi commune, et que Dupleix lui-même avait à côté de lui un conseil. « Quel a été, mon étonnement d’apprendre que vos conseillers font ligue contre moi et tâchent de suborner les chefs de mes troupes et de mes vaisseaux ! Le tout, disent-ils, par ordre de M. Dupleix et pour le faire reconnaître. Sont-ce là des moyens permis ? écrivait-il au gouvernement de Pondichéry, car enfin raisonnons : ou M. Dupleix aie droit de commander dans cette colonie, ou il ne l’a pas. S’il l’a, il fallait me le faire connaître avant de m’embarquer dans cette affaire, afin que je me comportasse comme il convenait. Or, on ne m’a rien dit, et je suis venu comme un homme qui a toute l’autorité. Je me suis engagé en conséquence. Je ne doute point que si j’eusse gardé Madras comme une colonie française, elle n’eût été de votre ressort ; mais puisqu’il n’y a aucun autre gouverneur que celui qui l’a conquis, mon parti est pris, et il n’y a plus à s’en dédire. » II annonçait alors la conclusion d’un traité contracté avec Morse, par lequel il s’engageait à remettre Madras aux Anglais, moyennant la somme de onze cent mille pagodes, en billets à une échéance assez courte.

Cette convention, La Bourdonnais n’avait pas le droit de la conclure. Pour le bien du service, le ministère avait laissé à l’amiral une grande liberté d’allure dans la conduite des opérations, c’est-à-dire dans tout ce qui relevait uniquement de la tactique et de la stratégie ; ses attributions étaient donc nettement définies ; elles n’avaient rien de politique et restaient purement militaires. Dès lors sa qualité était celle d’un chef d’escadre, exécutant sous sa responsabilité un plan concerté à l’avance avec le gouvernement. Il ressort de tous les faits et de la logique même que La Bourdonnais n’eut jamais le droit de contracter un traité avec l’ennemi. Cette faculté, prérogative essentielle du gouvernement, appartenait uniquement à Dupleix, qui seul commandait dans l’Inde et seul ; comme le disaient ses instructions, « avait le droit de faire ce qu’il jugerait à propos pour la conservation des forts et établissements, ainsi que pour la gloire du roi ». Le ministère n’avait jamais eu la pensée d’octroyer à un amiral les mêmes droits qu’à un gouverneur ; La Bourdonnais, affranchi de toute entrave dans les questions de tactique, restait donc soumis à Dupleix en matière de politique pure.

Il ne pouvait concevoir de doute sur son rôle, et en admettant qu’il en eut, le souvenir des engagements pris par Dupleix avec le nabab d’Arcate devait les dissiper ; il n’avait qu’à s’en inspirer comme d’une règle étroite. La Bourdonnais devait tout faire pour fournir à Dupleix les moyens d’exécuter la convention passée avec Anaverdikan. En contractant un traité avec les Anglais pour le rachat de Madras, La Bourdonnais annulait sciemment tout un ordre de mesures politiques arrêtées en conseil de gouvernement, alors que son devoir était d’obéir ; sciemment il compromettait l’honneur de la France et forçait le nabab à se jeter dans les bras des Anglais et à nous faire la guerre ; c’était donc plus qu’un abus de pouvoir commis par l’amiral.

La nouvelle de cette forfaiture indigna Dupleix, mais ne le surprit pas ; il n’en était plus à croire à la chevalerie de La Bourdonnais. « Je vous prie, lui mandait-il, de ne point regarder le conseil comme le mien, mais comme celui qu’il a plu au roi et à la Compagnie d’établir dans l’Inde.

« Il ne convient pas à un mince sujet comme moi d’avoir un conseil ; je me trouve honoré de le présider. Ce conseil, après avoir lu votre lettre, a trouvé qu’il ne pouvait entrer en matière avec vous, avant de savoir sur quel pied vous vouliez traiter avec lui. Il n’ignore pas que vous faites peu de cas de ses décisions. Pour peu que vous vouliez vous prêter aux arrangements prescrits par le roi et la Compagnie, vous pouvez compter qu’il sera le premier à vous seconder dans tout ce qui pourra contribuer au bien de la Compagnie.

« Vous avez vu l’an dernier un ordre du roi pour que les capitaines de vaisseau eussent à suivre les vôtres ; mais cet ordre ne change rien à celui prescrit de tout temps, qui veut que tous les commandants des vaisseaux de la Compagnie soient sous l’autorité du commandant de l’Inde et du conseil supérieur. Nous vous avons laissé libre touchant votre escadre.

« La rançon que vous avez l’intention d’exiger pour la ville de Madras n’est qu’un avantage momentané et des plus incertains. Tous les otages que vous aurez n’engageront pas la Compagnie anglaise à accepter les billets que vous donnera le gouverneur, qui, prisonnier actuellement, dira, lorsqu’il sera libre, qu’il a fait tout ce que vous aurez voulu pour le tirer des fers. La Compagnie en dira autant. Je ne le crois pas d’ailleurs autorisé pour engager la Compagnie ni l’État d’Angleterre.

« Ces réflexions doivent vous faire sentir le peu de compte que l’on doit faire sur une rançon aussi incertaine, et que c’est l’unique moyen dont vous ne devez pas vous servir.

« Je sens l’inutilité des représentations que j’ai eu l’honneur de vous faire ; mon devoir m’y oblige, et ce n’est que dans cette vue que je vous les présente. Cependant, mon expérience de l’Inde, le temps que j’ai eu l’honneur d’y conduire les principes des affaires, la confiance du roi, du ministre, de la Compagnie, devraient vous engager à avoir plus d’égards que vous ne le marquez. Aussi, Monsieur, seront-ce les dernières observations que j’aurai l’honneur de vous présenter. Je ne le ferai plus qu’avec le conseil, après que vous aurez décidé de la façon dont vous voulez traiter avec lui. »

Placé dans cette alternative, ou d’entamer avec ce révolté une lutte que le tempérament du vainqueur de Madras pouvait rendre sanglante, ou d’abandonner la conquête de l’Inde, s’il éprouvait de la colère et de la tristesse, du moins Dupleix ne ressentait point d’hésitation. À ses yeux, toute cette affaire n’était qu’un accident dans la partie ; il fallait soumettre La Bourdonnais ou le briser. Cependant, il essayait encore une tentative de persuasion : « Au nom de Dieu, écrivait-il, au nom de vos enfants, au nom de votre femme, laissez-vous persuader ; finissez comme vous avez commencé, et ne ménagez pas un ennemi dont l’unique but est de vous réduire à la dernière extrémité ! La Providence nous a servis mieux que lui ; profitons-en pour la gloire de notre monarque et le bien d’une nation qui vous regardera comme son restaurateur dans l’Inde. Fasse le ciel que je puisse vous persuader d’annuler un traité funeste. » Ces supplications n’ébranlèrent pas l’orgueilleux marin, dont le parti était pris. Elles n’eurent d’autre effet que de lui révéler la faiblesse de son plan et la nécessité d’en masquer l’égoïsme sous le voile d’un grand sentiment, qui serait à la fois une excuse et une cause.

Il invoqua alors toute une histoire de serments proférés, d’engagements pris avec les Anglais le jour de la reddition de la ville, sans songer que les originaux et les copies de la capitulation, ainsi que toutes les lettres, envoyés par lui à Pondichéry, ne mentionnaient en rien l’existence de pareilles conditions. Sans s’inquiéter de leur invraisemblance, sans même cherchera pallier son silence, au sujet de ces engagements, de quelque explication plausible, il écrivit à Dupleix : « Le sort de Madras est jeté. Que j’aie tort ou raison, je me suis cru en droit d’accorder une capitulation au gouverneur. Je serais le premier militaire qui n’eût pas le pouvoir de faire des conditions à ceux qui ont défendu les murs dont il se rend maître. Je m’étais engagé d’honneur à traiter avec les députés anglais du rachat du fort et de la cité ; c’est un des articles que je me sais obligé de leur tenir et une des conditions auxquelles on m’a ouvert les portes. » Et pour bien montrer que rien ne le ferait revenir sur sa détermination, il ajoutait : « Dussé-je le payer de ma tête, je ne sais pas me dédire. Regardez cela comme un malheur où vous n’êtes pour rien… Je vous prie de ne pas me barrer davantage. » Et deux jours plus tard, il reprenait avec plus d’arrogance : « Que j’aie été en droit ou non de capituler, c’est ce qui ne regarde ni vous ni votre conseil. Personne ici ne commande, que le roi dont je porte les ordres. J’irai lui rendre compte de ma conduite et lui porter ma tête. Conseilleriez-vous à votre frère de manquer à sa parole et de se déshonorer lui et son nom pour jamais à la face de la terre ? Rien ne m’aurait fait venir dans l’Inde pour y être subordonné. »

Il terminait en déclarant qu’il n’avait jamais vu dans l’affaire de Madras qu’un coup de main et un moyen de nuire efficacement aux intérêts financiers de la Compagnie anglaise. Et il faisait semblant de croire que toute l’opposition faite par Dupleix au traité prenait pour cause la faiblesse de la rançon !

Devant cette révolte et ces sarcasmes, Dupleix devait agir avec promptitude et énergie. Tout lui en faisait un devoir. Le conseil de Madras, bafoué par La Bourdonnais, s’était retiré à Saint-Thomé. À Pondichéry, l’opinion se prononçait « contre cet homme qui se mettait au-dessus des lois ». Une pétition enthousiaste, signée par les Pères des ordres religieux, les officiers, les employés, les bourgeois habitant la ville, demandait à Dupleix d’interposer son autorité pour arrêter les injustes entreprise de La Bourdonnais au sujet du traité conclu avec la nation anglaise.

Le gouverneur de l’Inde envoya donc à Madras une commission « armée de pouvoirs étendus pour l’exécution des ordres donnés par Dupleix, comme représentant de son souverain ». Le 2 octobre, le major général de Bury, le procureur général Bruyère, l’ingénieur Paradis, d’Espremenil, Barthélémy et Dulaurens entrèrent dans la ville et se rendirent au quartier général de La Bourdonnais. Celui-ci était à sa fenêtre, fort intrigué de voir à la tête de ce cortège un inconnu en habit bleu, à parements rouges, aux brandebourgs d’or. Il crut que c’était un envoyé de France, et reçut assez poliment les ambassadeurs de Dupleix, en demandant d’un air consterné ce qu’il y avait de nouveau. Bury lui présenta une lettre du conseil supérieur, qui établissait ses pouvoirs. Après l’avoir lue, La Bourdonnais demeura blême et sans parole. Bury lui dit alors qu’il avait ordre de faire ouvrir les portes et de communiquer à l’assemblée les déclarations dont il était porteur.

Des officiers de tous grades affluèrent bientôt dans la salle. L’amiral restait interdit et souffrait visiblement. Le greffier commença la lecture de la première déclaration de Dupleix, affirmant « que le traité de rançonnement ayant été contracté par la pure volonté et sans autorité légitime de M. La Bourdonnais et avec des prisonniers, qui ne peuvent s’engager, était nul de plein droit et regardé comme non avenu ». Une autre ordonnance établissait un conseil provincial au fort Saint-Georges et nommait d’Espremenil commandant et directeur des ville et fort de Madras. Quand le greffier se tut, La Bourdonnais, voyant que tous ces décrets émanaient de Pondichéry et qu’il n’y avait rien de France, se remit de sa frayeur, et furieux, avec une grêle de grossiers jurons, déclara qu’il ne reconnaissait dans l’Inde l’autorité de qui que ce fût ; il chercha à équivoquer sur une phrase de ses instructions, phrase qui le laissait maître de ses opérations. D’Espremenil n’eut pas de peine à réfuter une telle argumentation. Sous l’aiguillon de cette parole, la colère de La Bourdonnais n’eut plus de frein. Il voyait autour de lui les officiers de ses vaisseaux, et pour être sûr de leur appui, sentait la nécessité de parler en maître. Il alla jusqu’à la menace de frapper Bury et s’écria qu’il ferait prendre les armes aux troupes.

Un murmure d’indignation s’éleva dans la salle. La Bourdonnais, qui conservait dans ses accès de colère une présence d’esprit très-significative, comprit qu’il s’échauffait trop dans son rôle, et, avec la rouerie d’un vieux procureur, il vit qu’il fallait appuyer la résistance sur quelque forme légale. Il passa aussitôt dans une pièce voisine, en appelant autour de lui ses officiers comme à un conseil de guerre. Il ne parla pas de ce qui s’était passé entre lui et Dupleix au sujet de la capitulation ; il leur dit simplement qu’il avait engagé sa parole de rendre Madras aux Anglais le 15 octobre, et leur posa cette unique question : « Suis-je tenu de remplir ma promesse ? » Naturellement on lui répondit : Oui. Il rentra dans la salle où étaient les membres du conseil et leur fit connaître le résultat de la délibération. L’assemblée se sépara aussitôt.

Dans l’après-midi, Bury, d’Espremenil, Dulaurens, Barthélémy, Bruyère et Paradis se réunirent pour délibérer sur la conduite à tenir. D’Espremenil, sans donner à personne le temps de parler, s’écria qu’il fallait arrêter La Bourdonnais. Tout le monde fut effrayé, et de tous côtés on dit que ce n’était pas praticable. Avec son fougueux bon sens, d’Espremenil soutint énergiquement son dire. Il s’écria que la chose était facile ; qu’avec laide des officiers de Pondichéry, on apaiserait vite l’émotion qui s’élèverait ; qu’au surplus, le soldat détestait La Bourdonnais ; qu’enfin aux maux violents il fallait des remèdes extrêmes. L’énergie de d’Espremenil ne put rien contre l’apathie de ses collègues. Désespéré, il sortit de la salle en laissant tomber ce mot prophétique : « Encore quelques heures, et nous serons les prisonniers d’un traître. »

Cependant La Bourdonnais n’était pas tranquille. Il sentait bien que le conseil de guerre réuni par lui n’était qu’une comédie. Il eut le 2, avec Friel, une conversation qui peint d’une façon saisissante son état moral : « Vous aurez beau faire, lui disait Friel, du moment où le pavillon a été arboré, la place devient subordonnée au gouverneur général. Aussi, en entrant, vous auriez dû faire remettre les clefs, livres, etc., aux commissaires du roi, au lieu de les faire remettre à votre frère. » La Bourdonnais en fureur, avec des jurons, répondit que s’il croyait quelqu’un capable de le soupçonner, il le… Friel reprenait tranquillement que le frère de La Bourdonnais était trop connu, et qu’on aurait mieux fait de donner les clefs au dernier officier qu’à lui. Après un moment de silence, La Bourdonnais proféra des accusations contre Dupleix, en criant que s’il avait su, au lieu de hisser le pavillon français sur Madras, il eût imposé une contribution de guerre aux Anglais, et l’affaire faite, leur aurait souhaité le bonsoir.

Sur ces entrefaites, on remit à l’amiral une lettre de Dupleix, qui insistait sur tous les dangers de la reddition de Madras. Il la lut, pesant chaque mot, soupirant à chaque phrase, et se prit à pleurer comme un enfant. L’accès dura près d’un quart d’heure. Un peu remis : « Eh bien ! s’écria-t-il, qu’on me mène à la potence ! » Et se reprenant à la vue de la croix de Saint-Louis attachée sur sa poitrine : « J’irai porter ma tête sur un échafaud. J’ai cru bien faire ; je croyais avoir autorité absolue. J’irai porter mon désintéressement et mon innocence au pied du trône. » Et le voilà de nouveau à verser des larmes et dans une émotion dont on aurait pitié, dit Friel, si on le croyait innocent.

La Bourdonnais jouait son rôle en artiste consommé. Se montrer à tous comme une victime de l’honneur, persuader que dans ce long démêlé, il n’avait pour mobile que la sauvegarde de sa parole, était devenu pour le rebelle une nécessité. C’était pour lui presque une question de vie ou de mort. Il se posait donc plus que jamais en chevalier ignorant de la politique et célébrait à grand bruit la sainteté du serment. Malheureusement, les actes étaient en désaccord avec les paroles ; s’il avait été sincère, il se serait soumis, et il s’enfonçait plus que jamais dans la rébellion. Le 4, pour priver les partisans de Dupleix de tout moyen d’action, il faisait embarquer par ruse les troupes de Pondichéry en les disséminant par petites fractions sur chacun de ses vaisseaux. Il menaçait la fille de Dupleix, madame Barnewal, mariée avec un Anglais, négociant à Madras, de la traiter en prisonnière et de la conduire aux îles, espérant, en inquiétant la sollicitude du père, faire fléchir la politique du gouverneur. Faux calcul ! Cette démarche odieuse pouvait écœurer Dupleix, non le faire céder. « Moi et ma femme, écrivait-il à La Bourdonnais, nous savons sacrifier notre tendresse au devoir. Entièrement dévoué au service du roi, cette menace ne m’ébranlera pas. Non, Monsieur, je ne puis rien changer aux ordres que le conseil supérieur a donnés avec connaissance de cause. Les troupes de Pondichéry ne suivront pas vos ordres lorsqu’il faudra évacuer Madras. Vous répondrez devant Dieu et devant les hommes du sang français que vous voulez répandre à Madras pour soutenir un traité faux dans tous les points, qui n’est pas signé, et dont la rétractation vous eût fait un honneur infini, si vous vouliez donner moins à votre orgueil et écouter le parti de la raison. »

La Bourdonnais ne pouvait opposer à cette foudroyante réponse que ses éternels accès de fureur et ses coups de force habituels. Il faisait à Bury une scène violente et avec des imprécations lui disait que Dupleix voulait la guerre civile par orgueil ; qu’il ne pouvait douter qu’on voulût pousser les choses à toute outrance, et qu’il prendrait les mesures les plus énergiques pour arrêter les menées séditieuses. L’envoyé de Dupleix, intimidé, disait doucement à l’énergumène que le gouverneur de l’Inde n’avait jamais pensé à une lutte fratricide ; il lui montrait que la phrase, cause de tout cet orage, était simplement une allusion au sacrifice qu’il faudrait faire plus tard pour reprendre Madras aux Anglais, quand l’entêtement de La Bourdonnais le leur aurait rendu. Il lui lisait cet extrait des ordres envoyés le 6 de Pondichéry : « Il est essentiel de ne se retirer que contraint ; mais ayez toujours devant les yeux qu’il vaut mille fois mieux se retirer que verser le sang français. » Tous ces discours étaient superflus.

La Bourdonnais était trop intelligent pour ne pas penser comme Bury. Il savait très-bien que la guerre civile, personne à Pondichéry n’en avait même l’idée. Mais il avait en main un bon prétexte. Il criait donc de plus belle et s’emportait plus fort : « Je mettrai à la voile, s’écriait-il, et tenant Pondichéry sous mes canons, je ferai plier l’orgueil de ce marchand. » Il y pensa sérieusement, et peu s’en fallut qu’il ne prît ce parti. Enfin et en manière de conclusion, il annonçait brusquement à Bury qu’il le mettait en état d’arrestation, lui et tous les officiers du contingent de Pondichéry. Le lendemain, c’était le tour de Desmarets et de Paradis qui, malgré leur résistance, rejoignaient Bury dans sa prison. D’Espremenil, Dulaurens, Barthélemy sortaient de Madras au plus vite. Tout le conseil était donc en fuite ou prisonnier.

La Bourdonnais était maître absolu à Madras. Dupleix paraissait dans l’impuissance. Les prières, la persuasion, la force avaient tour à tour échoué contre l’opiniâtreté du rebelle. En appeler au roi ? Il fallait un an pour obtenir réponse. Madras rendue à l’Angleterre, c’en était fait du prestige de Dupleix et de ses grands desseins. Désolé, le gouverneur de l’Inde n’avait plus qu’à protester et à cesser toute relation avec le révolté.

L’amiral put alors réfléchir et fut pris d’inquiétude sur le résultat de ses actes. L’image de la Bastille lui passa devant les yeux. Il vit qu’il était allé trop vite. Restituer Madras aux Anglais sous sa responsabilité seule, sans le concours des autorités de la Compagnie, c’était risquer l’échafaud. Point de danger au contraire si la remise de la ville se faisait d’accord avec Pondichéry. Il chargeait aussitôt Paradis d’écrire à Dupleix pour savoir si celui-ci consentirait au traité de rançon, à condition que la remise de la ville, au lieu de s’accomplir en octobre, se fît en janvier.

Dupleix fit taire ses ressentiments et saisit aussitôt l’occasion qui s’offrait de reprendre l’ascendant politique avec le pouvoir dans Madras. Au fond, le gouverneur n’avait pas du tout l’intention de restituer la ville à la Grande-Bretagne ; sa politique, c’était de ne s’engager en rien avec les Anglais, de ne détruire par aucun acte la déclaration de nullité du traité, de tout promettre à La Bourdonnais et de ne rien tenir.

Les choses en étaient là quand survint un événement qui donna une grande force à Dupleix. Des instructions concernant les pouvoirs de l’amiral et du conseil arrivèrent de France. Elles portaient en substance que le commandant des escadres avait le droit d’assister aux délibérations du conseil supérieur lorsqu’on y traiterait des matières concernant une expédition militaire, où ce commandant doit avoir la plus grande part ; qu’alors il aurait voix délibérative, et qu’enfin tout ce qui aurait été décidé par un vote du conseil devrait être exécuté, sans difficultés, quand même il serait question de tous les vaisseaux de la Compagnie qu’il commanderait.

Dupleix envoyait aussitôt à La Bourdonnais copie de ces ordres, et il ajoutait : « Je vous fais passer cet extrait pour que vous puissiez prendre le parti que vous jugerez convenable aux intérêts du ministre et de la Compagnie. Je suis prêt à me prêter à tout, pourvu que j’y trouve de la sécurité pour la Compagnie. » Quoique la lettre et l’esprit de ces ordres fussent très-clairs, La Bourdonnais résistait encore et répliquait : « À l’égard de l’extrait que vous m’envoyez, vous pouvez compter que je me conformerai aux ordres du ministre quand je les aurai reçus. Le ministre ne me croit plus ici, et l’extrait que vous m’envoyez regarde les capitaines des vaisseaux de la Compagnie et non moi. » Dupleix maintenait sa ferme attitude et répondait : « Souffrez que je finisse sur toutes les explications et distinctions que vous mettez dans vos lettres. Que je commande ou non dans l’Inde, que vous le croyiez ou non, mon état ne sera pas changé ; il ne dépend pas de vous, mais de mon roi et de la Compagnie, que je me fais honneur de servir avec tout le zèle dont je suis capable.

« C’est à ce zèle que vous devez la prise de Madras ; c’est aussi de lui dont je me suis servi auprès de vous pour tirer tout l’avantage que l’on devait espérer d’une ville dont l’opulence est si connue en Europe, et qu’une chimère seule arrête.

« Oui, Monsieur, je conseillerai à mon frère de manquer à sa parole quand elle peut faire tort à un Turc, quand elle est avantageuse à l’ennemi et aussi désavantageuse à la Compagnie et à la nation. Oui, Monsieur, on n’est pas obligé de la tenir, et quiconque vous dit que vous le devez vous trompe et s’en dédira. Je connais les hommes. »

Au fond, malgré son air de matamore, le rebelle se sentait terrassé. Il disait un soir, à table : « J’ai été trop vite ; je sens que je me suis trop avancé. Mais le vin est tiré, il faut le boire. Mon affaire est sale. J’ai des moyens pour m’en tirer (et faisant un petit mouvement de pouce), j’espère qu’ils ne me manqueront pas. »

Il savait très-bien que les ordres du ministre le visaient directement ; il éprouvait de l’inquiétude et du malaise ; mais il ne voulait pas le laisser voir, pas plus qu’il ne pouvait se soumettre tout d’un coup. Il lui fallait rester fidèle à son rôle et paraître toujours et uniquement préoccupé de ses serments, tout en cherchant à sortir de l’impasse où il s’était mis.

Il écrivait le 10 à Dupleix : « Les lettres du ministre ne détruisent pas mes précédents ordres. Je vous avouerai pourtant que votre lettre du 8, où vous me dites qu’il y aurait un moyen de ne pas manquer à ma parole, me laisse en suspens ; ce serait pour moi le comble du bonheur. » Et le 11, il revenait à la charge : « Cette nuit, j’ai cru découvrir la porte par laquelle je puis sortir d’ici sans manquer à ma parole », et il proposait l’évacuation pour janvier. Le conseil trouvait la date de l’évacuation trop rapprochée ; au fond il ne voulait pas de date fixée, il préférait une formule plus élastique et proposait celle-ci : la place ne sera remise à la Grande-Bretagne qu’après le partage équitable du butin. On demandait en outre à La Bourdonnais de laisser cent cinquante hommes de ses troupes, pour les joindre à celles de Pondichéry et former ainsi la garnison de la place, dont d’Espremenil serait tout d’abord reconnu gouverneur.

On en était là des négociations, quand dans la nuit du 13 au 14 octobre se déchaîna sur la rade de Madras, où la flotte était à l’ancre, le plus terrible ouragan. Aux premières secousses de la tempête, La Bourdonnais donna l’ordre de couper les amarres des navires. L’escadre flottait sans entrave quand le vent s’abattit sur elle. Il l’emporta vers la haute mer avec la vitesse d’un boulet. Des lumières apparurent un instant sur les eaux, quelques coups de canon résonnèrent encore, puis on n’entendit plus que le rugissement du vent et des vagues. Grâce au coup d’œil et à la hardiesse de La Bourdonnais, les navires ne s’étaient pas brisés sur la côte. Mais qu’allaient-ils devenir ? La tourmente continua toute la nuit et tout le jour. La Bourdonnais, resté à terre, disposa les secours avec la plus grande intelligence. On ne savait rien de l’escadre. Les épaves affluaient à la côte. L’incertitude et l’angoisse durèrent jusqu’au 16. Ce jour-là, on apprit toute l’étendue du désastre. Des huit vaisseaux dispersés par la tempête, quatre avaient coulé ; deux étaient entièrement démâtés ; les deux derniers offraient les avaries les plus graves. Douze cents hommes avaient disparu ; il n’y avait plus de flotte !

Cette calamité secoua La Bourdonnais dans tout son être. Pendant quelques jours, son devoir d’amiral l’emporta sur tout, et il n’eut plus qu’une pensée, sauver les débris de la flotte. Il redevint le héros de l’île de France et de Madagascar ; mais cette fougue d’abnégation ne dura que le temps du danger. Ce caractère était condamné à passer brusquement de la grandeur à la bassesse. Le péril disparu, La Bourdonnais reprit ses petits calculs et se rattacha passionnément à tout ce qui pouvait favoriser son orgueil.

Il essaya de ranger sous son commandement les capitaines des vaisseaux le Centaure, le Mars, le Brillant, qui avaient apporté les instructions de France sur les pouvoirs du conseil. Ces officiers, alléguant leurs ordres de se mettre à la disposition du gouvernement de Pondichéry, refusèrent d’obéir à La Bourdonnais. Pour assurer l’exécution de ses desseins, celui-ci résolut de précipiter les événements. Il comptait, pour se disculper, exploiter ses négociations avec le conseil, dont il n’aurait fait que devancer les intentions. Il écrivit au conseil : « Mon parti est pris sur Madras, je vous l’abandonne, pour me donner tout entier à sauver les débris de nos pertes. Je signe la capitulation ; c’est à vous à tenir ma parole. » On lui avait fréquemment objecté qu’aux termes mêmes de la capitulation, on ne pouvait légalement et valablement traiter avec les autorités anglaises, puisque celles-ci étaient prisonnières. Il sentait toute la force de l’objection, et pour la ruiner, ne recula pas devant une surcharge de la convention qui constituait un véritable faux. Il intercalait entre le deuxième et le troisième article ces mots : « Pour faciliter aux Anglais le rachat de Madras et rendre valide les actes passés, en conséquence le gouverneur anglais et son conseil cesseront d’être prisonniers de guerre au moment où ils entreront en négociation », et il soutenait avec impudence que ce dispositif avait été inséré dans le protocole original de la convention, au moment de l’entrée dans la ville.

Il réunit les membres du conseil anglais de Madras et leur donna lecture d’un traité par lequel Madras était restituée moyennant onze cent mille pagodes, et l’évacuation était fixée en janvier. Bien qu’il eût dans sa poche la lettre du conseil qui rejetait ces bases, il eut le cynisme de certifier qu’elles avaient été approuvées par le gouvernement de Pondichéry. Les conseillers anglais et lui-même apposèrent leur signature sur le traité, que l’on envoya aussitôt à Pondichéry.

La Bourdonnais n’avait plus rien à faire à Madras. Il fit charger sur ses vaisseaux tout le butin qu’il put ramasser, et le 23 octobre, au milieu d’un fort coup de vent, donna à l’escadre réparée tant bien que mal l’ordre d’appareillage. Il partait, après l’échec d’un projet de reconstitution de la flotte, projet que Dupleix repoussait, parce que pour le réaliser, il fallait dégarnir entièrement Pondichéry en vivres, en munitions d’artillerie, ce qui eût été de la dernière imprudence, étant donné les événements qui se préparaient. La Bourdonnais s’en allait comme un criminel, chargé de haines et de mépris, traînant derrière lui quelques vaisseaux désemparés, cruel symbole de son expédition. Venu dans l’Inde pour anéantir la puissance anglaise, il l’avait ménagée, et lui, acclamé quatre mois auparavant comme un Messie, il laissait Dupleix, le représentant du roi et de la France, aux prises avec les plus terribles difficultés et presque sans défense.

  1. Capitulation de Madras : Le fort et la ville de Madras seront remis le 21 septembre, à deux heures après midi, à M. de La Bourdonnais. Toute la garnison, ofriciers, soldats, le conseil et tous les Anglais qui sont dans la ville, seront prisonniers de guerre.

    Tous les conseillers, officiers, employés, messieurs anglais seront libres sur parole.

    Les articles de la capitulation seront réglés à l’amiable par La Bourdonnais, le gouverneur ou ses députés, qui s’engageront à livrer de bonne foi effets, marchandises, etc.

    La garnison sera conduite au fort Saint-David prisonnière de guerre ; et si par rachat ou rançon on remet la ville de Madras à MM. les Anglais, ceux-ci seront maîtres de reprendre leur garnison pour se défendre contre les gens du pays, mais ne pourront pas porter les armes contre la France.