Du gouvernement représentatif en France/05

Du gouvernement représentatif en France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 773-789).
◄  IV


LETTRES


SUR


LA NATURE ET LES CONDITIONS


DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF


EN FRANCE




A UN MEMBRE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES




V.

Vous avez déjà pressenti, monsieur, les conséquences qu’entraînerait l’application des idées sur lesquelles nous venons de nous arrêter ensemble. Le parti voué depuis 1830 à la défense de la forme constitutionnelle au dedans, et de la paix européenne au dehors, n’aurait pas à changer sa politique ; il devrait seulement la vivifier par un élément nouveau, en rapport avec une situation nouvelle elle-même. Sans répudier un passé qui n’est pas sans gloire, puisqu’il ne fut pas sans péril, ce parti comprendrait que la répression matérielle ne suffit pas pour assurer l’avenir. Engagé dans une lutte corps à corps avec l’émeute, il ne s’est d’abord agi pour lui que de la vaincre, résultat irrévocablement acquis, et à la suite duquel les hommes associés pour l’obtenir se sont séparés, comme il arrive d’ordinaire après l’épuisement d’une pensée politique. De là cet isolement de toutes les forces et de toutes les individualités qu’on ne parviendrait à faire cesser qu’en les appliquant derechef à une œuvre commune. Tant que l’ambulatoire volonté de l’homme n’est pas dominée par quelque chose de supérieur à elle-même, l’anarchie est imminente dans le monde politique aussi bien que dans celui de l’intelligence.

La tâche à entreprendre emprunterait au passé des traditions courageuses, en même temps qu’à l’avenir des données plus larges et plus fécondes. L’ancienne majorité resterait la base du parti gouvernemental qu’elle eut l’honneur de fonder aux mauvais jours ; mais elle ouvrirait ses rangs sans hésiter à tous les hommes, instruits par l’expérience, désabusés d’inapplicables théories, à ceux, plus nombreux peut-être, disposés à s’incliner devant le succès, car la politique n’a pas, comme la religion, à sonder les reins et les cœurs ; il lui suffit de constater les faits sans s’enquérir de la pureté des intentions. Au sein de cette grande opinion, on se classerait moins par ses antécédens que par sa valeur constatée, et la confiance irait surtout au-devant des hommes éminens qui, pour reconquérir une influence compromise, sauraient immoler des ressentimens personnels devant une œuvre plus digne d’eux.

C’est là le seul gage réclamé par cette nombreuse fraction du parlement, qui, séparée de ceux qu’elle avait si long-temps vus à sa tête, a su se maintenir dans une union dont notre temps a quelque droit d’être fier. S’il est en effet toujours beau de voir des hommes se tenir serrés autour d’une idée, combien n’est-il pas plus admirable de voir cette idée résister à ceux qu’elle devait le moins s’attendre à rencontrer pour adversaires ! La lutte des 221 contre tant et de si diverses passions sera l’un des épisodes les plus honorables de notre histoire constitutionnelle. Elle restera comme un enseignement qu’il importe de compléter en reprenant des relations que la seule conscience du devoir avait fait interrompre, du jour où le talent sera redevenu l’interprète et l’instrument d’une pensée sociale.

Il y aurait, du reste, de l’étroitesse d’esprit à espérer préparer le rapprochement des hommes si tristement divisés, par la simple invocation des communs souvenirs. Le maintien de certaines lois pénales ne peut pas plus que leur révocation devenir désormais le programme d’une combinaison ministérielle quelque peu durable. Il en est de même d’une provocation irréfléchie ou d’une résistance absolue à la réforme soit de notre système électoral, soit de quelques parties de nos institutions constitutionnelles. Il importe que les conservateurs ne se fassent pas d’illusions sur ce point : il est en France peu d’institutions secondaires qui n’appellent un remaniement prudent et discret dans le sens du principe de notre gouvernement nouveau et dans l’intérêt de ce gouvernement lui-même. Y préparer l’opinion sans se laisser dominer par elle, occuper la pensée publique pour éviter qu’elle ne vous échappe, telle est la double condition imposée à tout cabinet qui se croirait en mesure de se présenter autrement qu’à titre de pouvoir provisoire. Et pensez-vous, monsieur, qu’un gouvernement intelligent n’eût pas une assez vaste carrière ouverte devant lui ? Faire sortir le droit de la capacité des lieux communs où la théorie le confine, organiser le régime du travail et de la paix dans toutes ses branches, ici par l’éducation professionnelle, là par l’application des l’armée aux grands travaux d’utilité publique ; donner une base plus populaire à la pairie, préparer l’opinion à l’établissement d’un système électoral plus rationnel dans son principe et mieux réglé dans ses effets, user de la presse comme d’un levier au lieu de s’offrir pour point de mire à ses coups : une telle œuvre n’absorberait-elle pas quelque peu, par son importance même, les préoccupations égoïstes dont la France est condamnée à subir les exigences et à contempler le duel ?

Je viens d’étudier des détails nombreux, et je n’ai pas encore abordé la seule pensée qui pût leur servir de centre ; j’ai compté pièce à pièce les ressorts de la machine, et je ne suis pas remonté jusqu’au principe de son mouvement, omission que vous me reprocheriez à bon droit et à laquelle je dois essayer de suppléer par quelques indications rapides.

Déjà votre pensée a devancé la mienne, et vous avez compris que cette excitation incessante de toutes les facultés humaines réclamait dans la conscience publique un contre-poids indispensable ; déjà vous vous êtes dit que la France entreprend une œuvre insensée autant que périlleuse, si elle ne se donne des mœurs qui lui permettent de supporter ses lois, et que la tâche du gouvernement des classes moyennes devra se résumer en quelque sorte dans un seul grand fait, la moralisation du pays.

Vous ne verrez pas dans cette énonciation une injure à mon pays ; une flétrissure jetée sur lui aux yeux du monde. Nul n’est moins disposé à concéder aux ennemis de notre régénération politique le droit de calomnier la France. Non, monsieur, ma patrie n’est pas maudite du ciel pour avoir voulu être libre ; elle peut, avec quelque orgueil, comparer la gravité de ses habitudes aux légèretés d’une époque où un vaste foyer de corruption était ouvert et entretenu au centre même de l’état. Si le chiffre des crimes et délits s’élève, cette augmentation peut s’expliquer par des rapports plus multipliés, sans qu’on en tire des inductions défavorables à l’ensemble des mœurs publiques. Mais il y a, vous le savez, monsieur, bien des pensées désordonnées, bien des espérances dangereuses, bien des convoitises ardentes qui ne tombent pas sous le coup des lois pénales, et qui menacent l’ordre social en restant, par leur nature même, en dehors de ses atteintes. Les déchiremens de la jalousie, les soulèvemens de l’orgueil, les irritantes piqûres de la vanité, ces misères qui consument dans le calme apparent de la vie, jamais époque ne les a ressenties à l’égal de la nôtre. Ce siècle porte en son sein le vautour qui le ronge ; il le nourrit de ses larmes et de son sang ; il le berce en quelque sorte au vent continu des révolutions. L’esprit humain a espéré se servir à lui-même de principe et de fin, et s’alimenter de sa propre substance, et voici qu’il succombe, comme le voyageur au désert, les yeux éblouis par le mirage et les pieds brûlés par les sables, sans qu’une goutte d’eau ou un peu d’ombre descende à sa voix dans ses solitudes désolées.

L’intelligence ne fut jamais plus hardie et jamais plus authentiquement impuissante. Elle ne peut s’asseoir en paix au sein des ruines qu’elle a faites, et ses vacillantes lumières semblent rendre ses défaillances plus éclatantes et ses ténèbres même plus visibles. A ces tourmens de l’ame privée de la foi, son aliment nécessaire, ajoutez, pour notre société française, les excitations de toute nature sorties de ces bouleversemens, les plus prodigieux qu’ait vus le monde ; mesurez tout ce que doit engendrer de scepticisme la vue de si éclatantes catastrophes, celle de si rapides fortunes, les unes maintenues et consolidées par l’oubli de tous les engagemens, les autres s’abîmant en un jour, et ne laissant pour morale après elles que la nécessité de jouir vite et de profiter des chances heureuses ; comprenez les vicissitudes d’une société où chacun est contraint de se faire sa place, sous peine de n’en pas trouver, et soyez surpris de cette agitation universelle qui ôte à l’honneur ses susceptibilités, à l’ambition sa patience, au talent sa maturité, au foyer domestique la sainteté de son repos !

Vous êtes défendus, monsieur, contre cette activité dévorante par une puissante organisation politique et des mœurs en harmonie avec elle ; vous avez à lui jeter en pâture le commerce du monde, un gigantesque empire aux Indes et une colonisation organisée jusqu’aux extrémités de la terre ; ressources que nous n’avons pas, et dont nous userions, d’ailleurs, moins bien que vous. Nation d’agriculteurs et de soldats, la France vit dans ses frontières sans exposer sa fortune aux quatre vents du ciel, et rien ne la détourne de ces crises intérieures qui chez elle n’ont d’issue que la voie terrible des révolutions.

Si un élément d’universelle tempérance ne s’introduit dans nos mœurs pour les modérer, je ne saurais comprendre que la société pût résister long-temps à la pression exercée sur elle par les efforts continus de toutes les individualités. Or, ce principe, quel peut-il être, sinon la religion, qui seule règle les mouvemens du cœur de l’homme, et domine les inspirations de sa volonté ?

Est-il une autre pensée que celle-là pour faire estimer les choses du monde leur juste prix, pour attiédir par des espérances infinies l’ardeur avec laquelle l’homme se prend à ce qui passe ? N’est-ce pas en portant plus haut ses regards, en ne les fixant pas à la terre comme le bœuf au sillon qu’il laboure, qu’il peut pardonner à la société comme à la fortune, si pour lui elles se sont montrées marâtres ? Connaissez-vous une autre source de résignation, comprenez-vous surtout une autre source d’humilité ?

De toutes les doctrines prêchées sur la terre, le christianisme seul lutte contre la personnalité humaine sans l’anéantir, et l’épure sans la briser ; seul il révèle à l’homme et sa grandeur et son néant, sans exalter son orgueil au spectacle de l’une, sans dépraver son ame à la vue de l’autre. C’est pour cela que le christianisme est la religion de la sociabilité par essence, et que le premier devoir autant que la meilleure politique d’un gouvernement libre est de travailler à la diffusion des idées chrétiennes, auxquelles est réservé l’exclusif et sublime privilège d’entretenir en même temps les ardeurs de la charité et la quiétude de l’ame.

Ce sont là pour vous, monsieur, de véritables lieux communs, et vous n’auriez pas moins de mépris que moi-même pour ces puissans cerveaux qui, ne comprenant l’ordre public que dans sa partie extérieure et brutale, estiment avoir fondé un monument plus durable que l’airain dès qu’ils se sont donné un gouvernement et une administration, des gendarmes et des sergens de ville, bons estomacs et fortes têtes auxquels il suffit d’émarger une feuille d’appointemens pour se croire à l’abri des révolutions.

Lorsque je dis que le pouvoir doit s’attacher à développer de plus en plus l’influence religieuse, et que je félicite le gouvernement de 1830 d’avoir, sous ce rapport, compris ses véritables intérêts, vous comprenez, de reste, que je ne le convie pas à se faire missionnaire, et à mettre en entreprise administrative la conversion de la France. Le pouvoir actuel sortirait en même temps des limites de ses devoirs et de celles de la prudence, s’il établissait entre le clergé et le gouvernement une association aussi dangereuse, pour l’un que pour l’autre. L’entière liberté des cultes, l’incompétence absolue de l’état en matière dogmatique, la concentration du clergé dans ses attributions purement spirituelles, ce sont là autant de faits capitaux sans lesquels il serait impossible de concevoir la société française telle que les temps l’ont faite. Lorsqu’on a vu le gouvernement précédent succomber en partie sous les résultats d’une alliance dont la religion paya si tristement les frais, il n’est aucun homme, même entre les plus aveugles, qui ose conseiller à la monarchie de 1830 ce qui fut si funeste à celle de 1815. C’est dans des termes très différens qu’on doit comprendre la situation respective de l’état et du clergé, et cette œuvre de moralisation religieuse à laquelle ils doivent concourir par une action simultanée, mais indépendante.

Un tel sujet est trop grave, il touche de trop près aux applications journalières de la politique pour ne pas exiger quelques développemens. Quoique nous appartenions à deux communions différentes de la grande société chrétienne, je puis vous les soumettre avec pleine confiance, car, je ne prétends pas ici faire de la théologie, et je m’adresse bien moins à la foi religieuse qu’au sens de tous les hommes politiques.

Le catholicisme a des lois découlant de son essence même, et ne peut s’établir dans de bons rapports avec la société que sous les conditions particulières qui résultent de sa nature. Sa situation varie sans doute selon les temps, le génie des institutions et des peuples ; mais il n’en saurait accepter une qui fût de nature à compromettre ou l’intégrité du dogme ou l’indépendance d’une hiérarchie qui ne serait plus, du jour où elle cesserait de relever d’une autorité réputée infaillible aux yeux de la foi catholique. C’est pour cela que l’église romaine, à laquelle adhère l’immense majorité des Français, ne saurait s’encadrer dans aucune des formes affectées au sein de l’Europe moderne par les sectes diverses séparées du centre de l’unité catholique. L’église à laquelle vous appartenez, par exemple, a uni, par des nœuds tellement indissolubles, ses intérêts politiques à ceux de l’aristocratie territoriale, qu’un changement organique dans la constitution de l’un de ces pouvoirs entraînerait pour l’autre des conséquences immédiates autant que graves. Je n’ai rien à apprendre sur ce point à l’homme qui réclame avec tant de persévérance et d’énergie des changemens fondamentaux dans l’organisation de l’établissement épiscopal, comme une conséquence directe et nécessaire du principe de réforme posé en 1832. Vous savez mieux que moi quelle solidarité lie vos barons et vos évêques, et vous n’ignorez pas que votre docteur Philpott, par exemple, est un peu plus préoccupé des bills soumis à la chambre que du salut des brebis d’Exeter commises à sa houlette pastorale. Vos révérends prélats sont des hommes très savans, d’excellens pères de famille très respectables à tous égards ; mais il y aurait plus que de la bonhomie à voir en eux les chefs d’une hiérarchie ecclésiastique, dans le sens spirituel de ce mot. La religion anglicane ne saurait, d’ailleurs, se comprendre en dehors des domaines de sa Majesté Britannique qui en est le chef suprême ; comme la plupart des établissemens protestans en Europe, elle fut conçue par le pouvoir dans le sens de ses convenances ; ce fut un puissant élément pour la nationalité anglaise plutôt qu’un lien pour la conscience des peuples. Un établissement qui lutte avec une telle énergie contre les passions du siècle en même temps que contre les conséquences logiques du droit d’examen proclamé par lui, ne manque assurément pas de grandeur ; mais on doit bien plus la chercher dans les intérêts qu’il consacre, que dans les doctrines qu’il professe.

Tel est le sort de toutes les institutions religieuses dont le pouvoir politique s’est constitué le chef en s’interposant entre le ciel et la conscience humaine. L’église grecque nous est, en dehors du protestantisme, un éclatant exemple de ce que seraient devenues la foi chrétienne et la dignité de l’homme, si, dans la lutte du moyen âge, l’élément intellectuel, s’appuyant au centre de l’unité catholique, n’avait triomphé de la puissance militaire. C’est parce qu’elle a matérialisé l’idée religieuse, en substituant le sabre des autocrates à la tiare des pontifes, que la religion grecque est devenue la religion du despotisme ; c’est parce que nulle pensée de liberté ne saurait fleurir à son ombre, qu’on aspire à l’introduire comme un germe de mort au sein d’un peuple généreux, sur l’avenir duquel on ne sera pas sans souci, tant qu’il élèvera les mains vers une autre puissance que celle de ses maîtres, dût cette puissance n’être représentée que par un vieillard assis sur des ruines.

Singulière destinée de cette église catholique qui, depuis tant de siècles, a vu passer tant d’ennemis ! On l’accuse d’abaisser l’intelligence et de dégrader les ames, d’opposer d’invincibles obstacles à la liberté ; et, seule aujourd’hui dans le monde, elle résiste au pouvoir et ose entrer en lutte avec lui ! Elle a émancipé l’Irlande, constitué la Belgique, béni l’héroïque martyre de la Pologne ; ses évêques secouent d’un mot le sommeil séculaire de l’Allemagne, pendant que ses missionnaires vont mourir en Chine sur les chevalets des mandarins. Mais, en même temps qu’elle résiste aux pouvoirs lorsqu’ils empiètent sur le domaine des consciences, elle les accepte et les consacre sans hésiter sous toutes les formes, du jour où ils sont assez forts pour lui garantir la liberté de sa prière et de sa foi, et passe insouciante au milieu des révolutions, tant que la violence n’a pas rompu la chaîne qui, par elle, unit la terre au ciel. Le catholicisme voit tomber les royautés et les empires, sans prendre souci de ces jeux de la fortune, et à peine un pouvoir en a-t-il remplacé un autre, qu’il s’en arrange aux mêmes conditions et au même prix. Si, pendant des siècles, en Europe, il s’est assis sur le trône des rois, l’Amérique républicaine le voit parcourir joyeusement ses déserts avec le bâton du pèlerin. Il célèbre les rites sacrés, ici dans des temples éclatans d’or, là dans des huttes de bambou ; citoyen de toute la terre, et contemporain de tous les âges, il est partout à sa place, dès que sa voix peut descendre sans intermédiaire de l’oreille de l’homme jusqu’à son cœur.

Il a fallu que l’opinion s’abusât étrangement en France pour penser qu’une telle croyance s’y associerait aux vicissitudes d’une dynastie ; au point de s’estimer atteinte par le coup qui l’aurait frappée. La religion peut respecter de grandes infortunes ; mais son premier intérêt, comme son premier devoir, est de ne s’inféoder jamais aux causes vaincues, et de marcher toujours avec le présent qui doit si promptement devenir le passé pour elle. A ses yeux, le fait engendre seul le droit, et tout pouvoir est légitime dès qu’il exerce une mission d’ordre qu’on peut à bon droit nommer divine. Cujus est imago hoec et superscriptio[1] ; voilà, en fait de légitimité, le seul criterium du catholicisme.

Une longue persécution parut, il est trop vrai, établir entre des causes fort distinctes en elles-mêmes une union scellée, pour ainsi dire, par la hache révolutionnaire, et, dans des intentions souvent plus politiques que pieuses, on exploita ces souvenirs de l’échafaud, si puissans sur l’imagination des peuples. Un dévouement exalté prétendit imprimer au front d’une royauté rappelée de l’exil une sorte de consécration surhumaine ; ainsi le clergé se trouva compromis dans une œuvre qui, sans être la sienne, paraissait provoquer des sympathies communes. Un poids immense d’impopularité pesait sur lui, lorsque le jugement de Dieu décida, pour la troisième fois, du sort des fils aînés de saint Louis, et l’on put trembler un instant en voyant la tempête battre à la fois les portes de Notre-Dame et celles du Louvre.

Mais lorsque le gouvernement nouveau eut dessiné son caractère, et qu’il eut rétabli la croix au faîte des temples ravagés par la barbarie ; lorsqu’investi du pouvoir redoutable de donner des successeurs à leurs évêques, il eut rassuré les catholiques par des choix qu’ils auraient faits eux-mêmes, il se prépara une réaction dont ce gouvernement recueille tous les jours et des témoignages nouveaux et des fruits plus abondans. Il peut rester de mode dans quelques cabarets de province de déclarer le catholicisme incompatible avec l’établissement de 1830 ; mais, entre les hommes ayant traversé les affaires, il n’en est pas un qui ne sache que la monarchie nouvelle a trouvé à Rome des facilités qui ne lui étaient pas départies ailleurs ; aucun, d’eux n’a jugé les dispositions intimes du clergé français sur les boutades de quelques hommes de cour, et tous ont compris qu’un corps ; recruté dans les classes moyennes et dans le peuple n’avait besoin, que d’être rassuré sur le grand intérêt qu’il représente, pour engager au pouvoir, en échange de son concours, une soumission respectueuse et sincère.

C’est un fait d’une haute importance que ces dispositions du clergé, dispositions dont une polémique récemment soutenue par l’un de ses organes est venue fournir des preuves surabondantes. Le gouvernement de 1830 fût resté pouvoir révolutionnaire aux yeux du peuple, si une scission s’était établie entre l’antique foi et le trône nouveau, et de bons rapports avec le clergé n’étaient pas moins nécessaires pour lui imprimer son caractère véritable que des rapports pacifiques avec l’Europe. En enlevant le monopole des idées religieuses au parti qui le revendiquait, il a plus avancé sa chute qu’en gagnant contre lui dix batailles de Culloden. Pour peu qu’on ait étudié les dispositions de ce grand corps, et qu’on veuille bien n’en pas parler avec l’ignorance de certains hommes auxquels il n’est guère moins inconnu que le mandarinat du céleste empire, on peut affirmer aujourd’hui que, de ce côté, les résistances sont désormais vaincues, et que si quelques préventions subsistent encore dans les souvenirs, elles n’existent nulle part dans les consciences. Mais l’adhésion de l’église garantie au pouvoir, il reste à déterminer le pied sur lequel ils doivent, dans leur intérêt mutuel, se tenir vis-à-vis l’un de l’autre ; il y a surtout à bien comprendre dans quelle mesure on peut réclamer du clergé une participation utile.

Le catholicisme a traversé les phases les plus diverses, tantôt exerçant la puissance suprême que lui déféraient les peuples unanimes alors dans leurs croyances, tantôt ne réclamant que sa place au soleil. Il a supporté les périls des persécutions sanglantes et ceux non moins redoutables des triomphes corrupteurs ; et ce qu’il y a d’universel dans son essence lui permet de tout accepter, hors un régime où sa discipline ne relèverait pas de la seule autorité qu’elle reconnaisse dans l’ordre de la conscience, autorité interprétative du dogme aussi bien que gardienne de la hiérarchie, et qui n’est pas moins dans son droit lorsqu’elle règle, selon la différence des temps, les relations du sacerdoce avec les puissances, que lorsqu’elle définit la doctrine selon des bases invariables. Toute transaction à cet égard serait, à ses yeux, l’abdication même de la pensée qu’elle exprime. A la politique, le siècle et ses révolutions ; à la religion, l’ame humaine, en tout ce qui touche au mystère de ses destinées éternelles ; c’est ce partage qu’il faut savoir accepter pour être pleinement en droit d’interdire au clergé toute excursion en dehors de son domaine, toute immixtion dans les questions de souveraineté extérieure. Pour l’avoir méconnu, Joseph II et Guillaume de Nassau ont vu le même trône se dérober sous eux ; un prince respecté de l’Europe compromet une réputation de prudence long-temps méritée, et un souverain qui promène sa superbe pensée de Varsovie à Constantinople, se prépare des obstacles dont le moment viendra de mesurer toute la gravité.

Que le gouvernement de 1830 s’attache à se concilier le clergé catholique, moins par un système de faveurs et de déférence que par le respect constant de son indépendance spirituelle ; qu’il sache comprendre surtout quelle haute importance une telle attitude habilement prise lui donnerait, en certains cas, dans ses relations diplomatiques, et qu’en un temps où le droit des consciences est si imprudemment, menacé, il se montre à l’Europe comme le représentant de la liberté religieuse en même temps que de la liberté politique.

C’est en étant à la fois loyal et ferme dans ses rapports avec un corps auquel le droit commun sied aujourd’hui mieux que la puissance, qu’il poussera des racines dans le cœur des peuples. En osant être juste, ne fût-ce que dans l’intérêt de sa politique et de son influence au dehors, il pourra sans doute, contrarier certains hommes, moins odieux pour n’avoir pas de croyances que pour vouloir attenter à celles des autres, et peut-être aura-t-il à lutter jusque dans les rangs de ses amis contre des repoussemens dissimulés sous des souvenirs de légalité parlementaire ; mais, s’il sait comprendre sa mission, il résistera à des traditions hypocrites et bâtardes, et, se posant devant l’Europe comme l’observateur scrupuleux de tous les principes proclamés par lui, il laissera se développer dans toute sa hauteur une pensée assez féconde, pour que les peuples de la terre viennent encore se reposer à son ombre.

Napoléon avait embrassé de son œil d’aigle tout ce que la religion imprime d’autorité aux pouvoirs sortis des révolutions ; mais il abusa de la religion comme de la fortune, et les lassa l’une et l’autre par les gigantesques exigences de son égoïsme. N’employant jamais les forces morales que comme des machines subordonnées à l’ensemble de ses desseins, et ne comprenant pas plus la liberté que la foi, il prétendit faire de ses évêques des fonctionnaires publics du même ordre que ses sénateurs, désirant que les uns mentissent à la conscience religieuse, comme les autres à la conscience politique. Dans les idées napoléoniennes, les prêtres n’étaient guère que des magistrats chargés de prêcher au fond du dernier hameau l’obéissance à l’empereur et la docilité à la conscription ; les prélats devaient rivaliser avec les préfets en mandemens adulateurs et en Te Deum magnifiques, et le pape, cette personnification de l’idée la plus universelle qui soit au monde, n’était compris que comme un primat des Gaules, lequel, au prix de quelques millions de traitement, devait apporter ses hommages au pied du trône du maître du monde et au berceau du roi de Rome.

La restauration vit à son tour, dans le clergé, un instrument de propagande monarchique. On eût voulu ajouter le dogme de la légitimité au symbole de la foi catholique, et le placer en quelque sorte entre l’unité de Dieu et la trinité de ses personnes ; on chantait en chœur les Bourbons et la foi, et pour donner de la consistance à l’église, pour attirer vers cette carrière les gens de qualité, on permettait rarement qu’un prêtre sans naissance ceignît la mitre épiscopale. Tout cela se faisait, du reste, dans les meilleures intentions du monde, et l’on était si parfaitement convaincu de l’identité des deux principes, qu’il semblait naturel autant qu’habile de les unir pour marcher sous le même drapeau contre l’ennemi commun ; on eût dit la croisade de vos révérends et de vos tories associés contre la réforme parlementaire dans le double intérêt de leurs bénéfices et de leurs bourgs pourris.

Le gouvernement actuel saura, on doit le croire, répudier des traditions également dangereuses. A l’exemple de l’empire, il ne verra pas dans le prêtre un simple commissaire de police pour les consciences ; et comme le régime auquel il succède, il n’aspirera pas à transformer le clergé en un instrument dynastique. Ce gouvernement ne demandera pas à l’évêque de déserter la demeure du pauvre pour devenir l’habitué du palais des rois, et se bornant à réclamer des chefs de la hiérarchie religieuse ces hommages publics qui constatent aux yeux des peuples une respectueuse déférence envers les pouvoirs de l’état, il ne recommencera pas une tentative imprudente autant que vaine. C’est en renonçant à faire des membres du clergé des courtisans ou des esclaves, qu’il peut donner à la religion toute la mesure de sa force, et en assurer le bénéfice à la société comme à lui-même.

Mais il est une autre sphère où le clergé pourra seconder l’activité du pouvoir sans inconvéniens comme sans réserve. Placé en dehors des partis, et vivant par une pensée supérieure à leurs espérances comme à leurs craintes, il sera le plus puissant instrument de cette œuvre de moralisation populaire, qui seule peut assurer de l’avenir au gouvernement de 1830. Dans l’asile, il instruira l’enfance à balbutier la prière et à s’incliner sous le nom de Dieu ; à l’école, il raffermira les jeunes ames contre les épreuves de la vie qui s’ouvre devant elles ; au pénitencier, il relèvera la dignité du coupable en lui révélant le haut mystère de l’expiation par la souffrance. N’est-ce pas, en effet, une amère dérision, monsieur, pour ne prendre qu’un exemple entre mille, que de présenter le confinement solitaire comme une recette qui, par elle-même, guérit du vol, à peu près comme la diète de la gastrite. J’ai vu fonctionner ce système dans les contrées de l’Europe où son mécanisme peut être considéré comme ayant atteint le plus haut degré de perfection, et d’après les statistiques de récidive, aussi bien que selon les aveux de tous les administrateurs, il ne m’a pas été difficile de découvrir que nulle part il n’était, par ses résultats, en rapport avec l’immensité des charges qu’il impose. A quoi l’attribuer, si ce n’est à l’insuffisance de l’enseignement religieux et des moyens établis pour le procurer ? Il est une classe d’hommes que la société ne peut atteindre malheureusement qu’acculée aux dernières extrémités de la misère ou du crime, sur les lits de douleur des hospices, ou dans les fers de ses prisons. Hors de là, ils lui échappent, et trop souvent ils la maudissent, engagés qu’ils sont dans une lutte constante contre elle. À ces hommes que nous livre la souffrance ou le vice, une voix seule peut parler pour les réconcilier à la fois avec Dieu et avec les hommes ; cette voix est celle de la religion, qui soigne avec amour les plaies de l’ame comme celles du corps.

Il n’est pas de jour, monsieur, où dans vos magnifiques hospices de Londres, si abondans en ressources, si bien chauffés et si éclatans de blancheur, vous ne nous enviiez ces héroïnes de la chasteté catholique, dont l’œil est si doux, la main si souple, le sourire si plein de consolation. Un temps pourra venir où nos prisons auront aussi leurs frères de la Charité, où de fortes ames trouveront peut-être un soulagement inexprimable dans ces abaissemens de l’humilité et ces ardeurs d’un dévouement surhumain. Que sans rien provoquer à cet égard, l’état ne contrarie pas les épanouissemens nouveaux de la pensée religieuse, s’ils viennent jamais à se produire, et qu’il n’aille pas surtout déterrer dans le Bulletin des Lois quelques décrets persécuteurs rendus entre le 10 août et les massacres de septembre ; qu’il déclare, dans la pleine conscience de sa force, que la sûreté de la France et de la liberté ne dépend pas à ses yeux de la forme d’un capuchon et de la couleur d’une robe de bure.

C’est une admirable épopée que l’histoire de cette église, produisant à chaque siècle des institutions en rapport avec les périls qui la pressent : ordres militaires, pour défendre par le fer la chrétienté menacée ; ordres mendians pour y développer les premiers germes de la fraternité évangélique ; ordres savans, pour défricher le champ de l’intelligence, à l’aide de cette charrue où s’attelèrent tant de générations de travailleurs inconnus. D’autres nécessités se révèlent aujourd’hui, et le catholicisme, sous peine d’accepter la condamnation dont tant de voix le menacent, doit enfanter des ordres moralisateurs. Que personne n’entrave ses destinées, et que le scepticisme du siècle accorde du moins une loyale épreuve à cette religion qu’il dit morte, sans comprendre que l’arrêt porté contre elle serait un arrêt porté contre la société française elle-même.

Une question actuellement pendante se lie d’une façon intime à celle qui vient de nous occuper, et ne peut manquer de s’établir bientôt au premier plan de nos débats parlementaires. L’état exerce aujourd’hui en France un monopole intellectuel analogue à celui que vos amis politiques s’efforcent d’arracher aux mains de l’église établie. L’enseignement des collèges royaux est chez nous une condition obligée pour l’admission aux grades académiques, comme celui des universités anglicanes impitoyablement fermées jusqu’ici à vos innombrables dissidens. Vous trouvez absurde que dans votre patrie, ouverte à toutes les croyances, sur un sol où les sectes pullulent en quelque sorte avec une fécondité sans égale, on ne puisse devenir docteur en droit ou en médecine, sans signer un formulaire théologique. Vous avez grandement raison, monsieur, et les excellens motifs que vous en donnez pourront servir utilement en France, lorsqu’un débat semblable s’élèvera devant le pays. La liberté de l’enseignement est, en effet, la conséquence immédiate de la liberté de la pensée ; j’ajoute qu’elle sera une grande et légitime satisfaction donnée à la conscience religieuse.

Comment celle-ci n’aurait-elle pas, en effet, quelque peine à admettre qu’un gouvernement auquel la loi fondamentale et la force des choses, plus puissante encore que la loi, prescrivent une sorte de neutralité entre toutes les croyances légalement reconnues, qu’un gouvernement incompétent en matière de foi pût enseigner avec cette autorité par laquelle la foi s’impose ? Au père seul, ce prêtre de la famille, et au prêtre, ce père de l’humanité, il appartient de préparer le cœur de l’homme à de telles communications, et de susciter en lui ce sens intérieur que nulle autre parole n’aurait puissance d’éveiller. L’état voudra sans aucun doute que l’enseignement donné en son nom soit moral et religieux, il prescrira l’observance rigoureuse et de toutes les convenances et des principaux devoirs, mais cela ne suffira point à rassurer toutes les familles ; et n’y en eût-il qu’une seule hésitant de bonne foi à confier son avenir aux soins de l’université, cette exception imposerait l’obligation d’organiser l’éducation libre en face de l’éducation officielle.

Qu’un établissement savant et fort reste comme le modèle et le but éternel de toutes les rivalités, que l’état n’abdique pas sa mission civilisatrice et qu’il réclame pour l’ordre public des garanties que nul moins que moi ne voudrait lui voir ravir ; qu’il impose pour ce grave ministère de l’enseignement des conditions rigoureuses d’aptitude et d’épreuve en ne faisant d’exception pour personne, qu’il apprenne au clergé à ne réclamer jamais que le bénéfice du droit commun et à s’incliner sous toutes les prescriptions de la loi ; mais que la lutte soit franche et que la concurrence soit sérieuse ; que l’argent, dont, selon le proverbe, il y a toujours un peu au fond des affaires humaines, que la haine, qui n’est pas moins subtile, ne viennent pas frapper de stérilité une pensée dont le pouvoir est surtout appelé à recueillir les fruits.

Ce n’est pas sérieusement qu’on affecte de croire, sachez-le bien, que le clergé, admis en concurrence avec l’état, et aux conditions prescrites par lui, à conférer l’enseignement à la portion de la jeunesse qui lui serait commise par la volonté des familles, l’élèverait dans une hostilité secrète contre la dynastie et les institutions nationales. Je comprends à merveille qu’il y ait encore des carlistes ; mais il y a quelque niaiserie à croire qu’on puisse en élever en quelque sorte à la brochette. Le temps emporte chaque jour les regrets avec les souvenirs, et si la jeunesse aspire quelquefois à devancer l’avenir, on n’a pas à craindre qu’elle se cramponne à un passé qui ne représente rien pour elle. Les traditions d’un dévouement qui s’éteint seront moins long-temps conservées dans des institutions religieuses que dans le sanctuaire de la famille ; aussi n’est-ce point par d’es motifs politiques qu’on redoute la concurrence du clergé dans l’enseignement : ces motifs, on hésite à les confesser, mais personne., à coup sûr, ne les ignore, et le gouvernement se gardera de mettre la sécurité de l’avenir en balance avec quelques antipathies ou quelques spéculations contemporaines ; en portant la main sur le cœur de la France, il peut s’assurer que la religion est, après tout, le seul sentiment qui le fasse battre encore d’une pulsation forte et réglée.

J’ai dû insister sur une idée dans laquelle tant d’autres viennent se résumer et se confondre. Personne ne l’ignore, même parmi ceux qui se refusent le plus obstinément aux conséquences de ce fait lui-même : ce pays souffre moins des vices de son organisation constitutionnelle, que de l’affaiblissement de toutes les croyances qui constituent la moralité politique d’un peuple. Des lois ne suffisent pas pour rendre du ressort aux institutions lorsque le scepticisme a flétri les ames ; elles ne rouvrent ni les sources du dévouement, ni celles du patriotisme. D’ailleurs, parmi les mesures dont la théorie conduit à constater la nécessité, il en est quelques-unes d’actuellement inapplicables, et quelques autres qu’un pouvoir sans lendemain regarderait comme une témérité d’essayer. La faiblesse du malade est souvent, en effet, le plus grand obstacle à l’efficacité des remèdes, et il règne en certains temps une impuissance tellement absolue pour toute chose, qu’en remuant sérieusement quelques pensées sérieuses, on est tout près du fantastique, pour ne pas dire du ridicule.

Mais aux époques même les plus visiblement empreintes d’un caractère de transition, un pouvoir éclairé pourrait, ce semble, préparer l’avenir par l’esprit et la tendance générale de ses actes. Alors les embarras croissans, dont le présent abonde, deviendraient de puissans auxiliaires pour des combinaisons réputées d’abord chimériques. C’est beaucoup que d’embrasser la société d’un point de vue d’ensemble, dût-on être souvent contraint à s’en écarter à raison des difficultés des temps. Les faits ne se soumettent jamais qu’à une idée, et manquerait-elle de fécondité, monsieur, l’idée qui se résumerait en cette double formule : organiser le gouvernement de la bourgeoisie dans le sens de son principe et moraliser le pays pour le mettre en mesure de supporter ses lois ?

À ce travail intérieur, opéré sur elle-même, la France doit en joindre un autre : elle a reçu de sa position en Europe, non moins que de ses traditions historiques, l’héritage de grands devoirs envers l’humanité tout entière. C’est pour cela que nous devons l’un et l’autre être fiers de notre patrie, car ni la terre des Anglo-Normands, ni celle des Gallo-Francs, ne sont sorties des mains du Créateur sans exprimer quelque chose dans l’ordre infini de ses desseins. Les races qui les habitent sont marquées au front, entre tous les enfans des hommes, d’un signe de puissance et de force. L’Angleterre dompte la barbarie et l’attaque corps à corps jusqu’aux extrémités du monde ; elle la traque dans ses forêts, la poursuit sur ses rochers réputés inaccessibles ; chaque jour, à force de persévérance et d’audace, elle écarte les obstacles accumulés par la nature et par les siècles, par l’Océan et par le désert. Mère du grand peuple sous le génie duquel s’incline le Nouveau-Monde, maîtresse de l’Océanie et des Indes, elle remonte des côtes de l’Asie vers les plateaux qui la dominent, et lorsque son œuvre semble prête à finir au Canada, elle commence à la Nouvelle-Zélande et jusque dans la Chine. Qu’ils passent, ces nobles pionniers de la civilisation européenne. La France ne leur disputera pas les lointains rivages fécondés par leurs labeurs, elle ne leur demandera pas un compte rigoureux de ces investitures prises au nom de la Providence ; mais que l’Angleterre le comprenne à son tour, la France est appelée à autre chose ici-bas qu’à cultiver ses champs et ses vignobles, et qu’à fournir toutes les capitales de cuisiniers et de danseuses. Ce qu’on suppute en profit commercial aux bords de la Tamise, on le réclame en influence morale et politique sur ceux de la Seine ; il faut à l’action de la France une part d’autant plus large, qu’il y a chez elle moins de préoccupations égoïstes ; placée dans le monde à la tête de ce qui s’élève, elle ne saurait accepter comme siennes des œuvres sans avenir ; elle ne prête pas son appui aux ruines qu’on voudrait proclamer éternelles, et par la loi de sa nature, autant que sous l’inspiration de son intérêt même, elle voit d’un œil favorable les réactions d’une politique naturelle contre des combinaisons artificielles ou oppressives, et ne se croit point obligée de soutenir des arrangemens pris trop souvent par antipathie pour elle.

Puisse ceci être compris par votre gouvernement aussi bien que vous le comprenez vous-même, monsieur ; car votre intelligence élevée apprécie dans toute leur étendue les devoirs imposés à la France par sa position en Europe, devoirs impérieux qu’elle ne saurait immoler aux convenances de personne. Il n’y a d’alliance sincère et durable que dans des conditions avantageuses et vraies, et en politique, aussi bien que dans les transactions privées, ce sont, passez-moi le proverbe, les bons comptes qui font les bons amis. Puisse s’asseoir et se consolider sur de telles bases cette alliance des deux grandes nations constitutionnelles, dont la rupture serait une épreuve de plus ajoutée à celles qui menacent le système représentatif dans le présent et dans l’avenir ! Mais ce n’est pas incidemment qu’un tel sujet se peut débattre.

Pendant que vous allez célébrer joyeusement vos fêtes de Noël en famille, je quitte ma vie d’études et de repos pour m’acheminer vers ce monde parlementaire, destiné, on peut le craindre, à étaler une fois de plus devant l’Europe le spectacle d’une agitation stérile et d’une universelle impuissance. Cependant j’ai foi dans la fortune de mon pays ; je crois que la monarchie de 1830 représente dans le monde une idée assez vivace pour résister aux embarras qui l’assaillent à la seconde période de son établissement, et je persiste à penser qu’un jour venant, la France saura organiser la liberté, comme elle a su la conquérir. Je vous quitte, monsieur, sur cette espérance, à laquelle je sais que vous vous associez du fond du cœur.


LOUIS DE CARNÉ.

  1. Matth. XXII, 20.