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Du dernier conflit entre le président de la République et l’Assemblée nationale

Du dernier conflit entre le président de la République et l’Assemblée nationale


DU DERNIER CONFLIT


ENTRE LE


PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE


ET


L'ASSEMBLEE NATIONALE.




Un mot qui se trouve en ce moment en France dans toutes les bouches c’est que ce sont les républicains qui font tort à la république. Depuis le débat de la semaine dernière, il faut faire un amendement à cette phrase, devenue proverbiale ; il faut ajouter que ceux qui comprennent le moins la république sont encore les républicains.

On sait de reste que nous sommes très éloignés de ceux qui ont fait la république. L’avantage de n’y avoir pas prétendu, quand on s’en vantait, c’est de n’avoir pas à s’en défendre aujourd’hui. Mais, lorsque la république fut imposée à la France par les vainqueurs de l’Hôtel-de-Ville, les hommes qui avaient fait leur étude des doctrines libérales et qui professaient quelque amour pour elles furent peut-être les seuls à ne pas partager ce sentiment d’effroi instinctif et violent qui circula tout d’un coup d’un bout à l’autre de la France, et pénétra sous le toit de chaume le plus humble. Les serviteurs dévoués de la monarchie constitutionnelle, qui avaient toujours voulu arriver, par le développement graduel des institutions populaires et le mâle exercice de la vie politique, à l’idéal de toute nation libre, monarchique ou républicaine, — le gouvernement des citoyens par eux-mêmes, — ne se sentaient pas d’aversion absolue pour une forme de gouvernement qui a souvent honoré l’humanité, ne fût-ce que la confiance excessive qu’elle lui témoigne. La république n’avait pas uniquement à leurs yeux la figure sanglante de 93 : toute république n’était pas nécessairement coiffée d’un bonnet rouge ; il y avait la brillante république d’Athènes et la république de Washington, avec sa simplicité digne et sa prospérité grandiose. Sans contredit, plus d’un doute, plus d’une crainte subsisteraient dans nos esprits : nous nous demandions avec anxiété comment on allait remplacer dans le pays de Louis XIV et de Napoléon la maîtresse pierre qui avait soutenu l’édifice ; nous nous inquiétions de savoir comment s’exercerait, sans royauté, sur cette lave en ébullition qui gronde au fond de toute société, la pression salutaire d’un pouvoir unique et permanent. Mais nous apercevions tant de confiance sur le visage des nouveaux docteurs, tant de dédain pour les institutions tombées se faisait jour dans leurs paroles ; ils nous disaient si haut que, pourvu qu’on les laissât faire et qu’on ne s’en mêlât surtout pas, la république allait sortir tout organisée de leur cerveau, que la France, stupéfaite de tant d’aplomb et à moitié convertie par tant d’assurance, se croisait les bras et les laissait faire.

Près d’un an s’est écoulé aujourd’hui : pendant dix mois, tous les républicains de naissance ou de conversion, néophytes touchés de la grace ou saints revêtus encore de la pureté originelle, ont pu développer à leur gré tous les principes de leur gouvernement de prédilection. Une constitution a été faite et discutée, sinon avec maturité, du moins avec lenteur. Celle-là du moins n’a pas été bâclée, et si le temps fait quelque chose à l’affaire, ce n’est pas le temps qui lui a manqué. Rien n’a troublé cette expérience, pas même ces incidens qui, d’ordinaire, viennent si facilement en aide aux révolutionnaires dans l’embarras. Il n’y a pas eu le plus léger de ces prétextes dont les conventions nationales se montrent habituellement si prodigues pour maintenir sans terme les situations provisoires, pour appeler la dictature en aide à la liberté et les lois d’exceptions au secours de la justice. Cinquante mille hommes ont veillé au repos des délibérations. Les factions elles-mêmes ont fait quelque trêve, comme si elles se doutaient que nos législateurs constituans faisaient leurs affaires, et qu’il ne fallait pas gêner de si bonne besogne. Nous avons donc sous les yeux le chef-d’œuvre, élaboré à loisir, de la science républicaine de nos faiseurs de républiques. Qui croirait que nous sommes encore, autant et plus peut-être qu’au premier jour, à cent lieues de comprendre ce que c’est que le gouvernement républicain, ce qui constitue son essence, et sinon ce qui fait sa force, du moins ce qui tempère ses infirmités, les conséquences naturelles de ses principes, le régulier développement de son institution.

Quand on fait une république, apparemment c’est pour ne pas avoir de roi. Un roi, c’est un chef du pouvoir exécutif qui a reçu son pouvoir de sa naissance et qui ne peut être tenu, au moins dans sa personne de rendre compte de l’usage qu’il en fait. A la place d’un tel chef, on en veut avoir un ou plusieurs qui tiennent leur droit directement du choix des citoyens et qui soient appelés, soit toujours, soit à des époques fixes, à en justifier l’exercice. Ou l’on veut cela, ou l’on ne veut pas de république.

Toute forme républicaine, par conséquent, donne immédiatement naissance à ces deux questions : Comment sera élu le chef du pouvoir exécutif ? quand, comment, dans quelle mesure, devant quelle autorité sera-t-il responsable ?

Election, responsabilité du chef du pouvoir exécutif, ce sont là les deux pierres angulaires, les deux caractères constitutifs de la forme républicaine. C’est par là qu’elle diffère de la monarchie. La république est tout entière dans ces deux mots.

Mais voici qu’il s’est trouvé en France des républicains qui sont tels depuis qu’ils sont au monde, qui se vantent de n’avoir respiré, pensé, vécu que pour la république, qui ont, pour elle, non pas tout-à-fait risqué leur vie, quoi qu’ils en disent, mais hasardé quelque chose qui devrait leur être plus cher que la vie même, je veux dire le repos de leurs concitoyens et la grandeur de leur patrie ; des hommes dont la république est l’idée fixe, qui l’adorent comme le sauvage adore sa divinité grossière. Ces hommes ont été mis en mesure d’élever enfin la statue de leur idole, et quand il a fallu mettre la main à l’œuvre, arrivés en face de ces deux questions fondamentales, ils se sont arrêtés tout d’un coup, bouche béante : ils n’y avaient jamais pensé ! Jamais ils ne s’étaient posé la question de savoir ni comment on s’y prendrait pour élire le chef du pouvoir exécutif dans un grand état de manière à lui donner une force suffisante qui ne fût pourtant pas excessive, ni comment on lui imposerait une responsabilité sérieuse, qui, en l’abaissant au-dessous des lois, ne le rendît pourtant pas inférieur à son mandat. Jamais ces deux grands problèmes de la forme républicaine ne s’étaient présentés à leur esprit. Ils n’avaient pas de solution prête : à peine s’ils avaient l’intelligence de la difficulté. Dans les veilles de la prison, dans les loisirs de l’opposition, dans les débats des sociétés secrètes, leur pensée, toujours tendue vers un même objet, ne s’était jamais abaissée à des réflexions si simples.

Tel est, on se le rappelle, l’étrange spectacle que donna, il y a, trois mois, dans la discussion de la constitution, le débat sur le mode d’élection du président de la république. Le ferait-on élire par l’assemblée nationale ? Laisserait-on ce choix critique à la grande épreuve du suffrage universel ? Rien n’égalait dans ce débat les objections d’un des côtés, si ce n’est celles de l’autre. Chaque système réussissait merveilleusement à réduire l’autre à l’absurde. « Elu par l’assemblée, disaient les partisans du suffrage universel, le président ne sera que son serviteur et son agent ; il se confondra avec elle ; il dépendra d’un caprice de ses volontés ; le pouvoir exécutif sera sous le joug absolu du pouvoir législatif. Les deux ne feront plus qu’un, et, dans ce mélange tyrannique toute liberté disparaîtra. Il a plus de liberté en effet (ajoutaient-ils et avec raison), quand c’est le même pouvoir qui fait les lois et qui est chargé de les appliquer. Au lieu de faire les lois en vue d’un but d’utilité générale et pour des considérations de quelque durée, on les fait ou on les révoque en vue d’une application particulière. On les fait quand elles sont commodes, on les révoque quand elles gênent. C’est ainsi qu’on procédait à la convention en 93 ; c’est ainsi qu’on fait encore à Constantinople, dans le conseil du Grand-Turc. » - « Elu par le peuple, répondaient les défenseurs de l’assemblée, le président tiendra son pouvoir de la même source que l’assemblée elle-même : il pourra se dire aussi bien qu’elle représentant de la volonté populaire, avec cette différence que, tandis que dans l’assemblée la représentation nationale est éparse et partagée entre neuf cents membres, elle reposera concentrée sur la tête d’un président avec toute la force de l’unité. Qui sera suffisant pour tenir tête à cette double influence de la force matérielle du pouvoir et de la force morale de l’élection ? Qui pourra résister au représentant de plusieurs millions d’hommes marchant à la tête de cinq cent mille soldats ? Vous allez faire de vos mains un piédestal au despotisme. » L’assemblée républicaine écoulait ces objections avec un égal étonnement. Elle les pesait et les trouvait, à sa grande surprise, parfaitement justes et également fortes les unes et les autres. Ces vieilles leçons de l’expérience avaient pour elle, à ce qu’il paraît, le mérite de la nouveauté. Elle ne se serait jamais doutée qu’il fut si difficile de constituer le pouvoir exécutif dans un grand pays ! Elle n’avait jamais entendu dire que l’élection appliquée au pouvoir suprême avait l’inconvénient d’imposer à l’élu trop de dépendance ou de lui donner trop d’ascendant. Elle ne savait pas que l’élection, étroite et disputée, crée une autorité affaiblie, — large et unanime, une autorité menaçante. A combien de membres vint-il alors à l’esprit que c’était peut-être pour sortir de cette alternative périlleuse que la sagesse des âges avait imaginé de faire dériver le pouvoir exécutif d’une autre source que l’élection ? Combien pensèrent alors qu’un pouvoir héréditaire, n’eut-il que cet avantage de tirer un pays de cet embarras, n’était pas, après tout, une institution si factice qu’on voulait bien le dire ? Nous l’ignorons Quand ces pensées-là se présentent, on ne peut pas dire tout haut dans l’enceinte même ou, dix-sept fois en trois heures, on a acclamé la république.

Aussi l’incertitude et l’angoisse croissaient d’heure en heure sur les bancs, quand un orateur se leva pour tirer l’assemblée de peine. Ce n’était pas un républicain de vieille date, ni même d’une étoffe bien solide : c’était un républicain de circonstance, traversant la république comme il avait passé par deux dynasties, pour y donner quelque représentations d’un beau talent, et faire admirer, sur des airs nouveaux, la flexibilité de sa voix. Quand on ne sait comment choisir, dit-il à l’assemblée incertaine, il y a un moyen simple, c’est de tirer au sort, et, à tant faire que de jouer, il faut multiplier les chances. Mettez à la grande loterie, à la loterie du suffrage universel. L’assemblée suivit ce conseil, et joua sur un coup de dé les destinées de la France.

Les dés étaient pipés, nous le croyons, car ce ne fut pas le hasard qui répondit. Le pays, ainsi consulté à l’aventure, renvoya à ses mandataires le choix le plus imposant qui soit sorti d’une urne électorale. Devant une assemblée élue souvent à de faibles majorités dans des jours d’éblouissement, usée déjà par bien des luttes, se dressa tout d’un coup un pouvoir, émané de la pensée libre et calme du pays, fondé sur la plus large base qui fut jamais, et, à défaut d’illustration personnelle, couronné, à sa cime, du dernier rayon d’une gloire immortelle. C’est ici qu’a commencé le second acte de ce curieux drame.

Dans l’intérêt de son pouvoir, comme de la liberté générale, l’assemblée, que ce choix d’ailleurs ne satisfaisait que médiocrement, a voulu prendre ses précautions pour empêcher que tout ne fût entraîné dans cet irrésistible mouvement des populations. Elle a cherché à maintenir ses prérogatives contre ce droit nouveau et envahisseur qui menaçait de tout absorber. Il semblait naturel de chercher ses garanties contre un tel péril dans la forme même de la constitution républicaine. Après tout, le chef élu par la nation, même à cinq millions de voix, était un chef républicain. A ce titre, il était nécessairement responsable de ses actes ; aucune inviolabilité ne le préservait, en cas d’abus, de trahison ou d’erreur, contre les lois pénales de son pays. La constitution remettait même à l’assemblée l’examen et la décision de ces cas de responsabilité. On fit donc en toute hâte une loi pour organiser cette responsabilité dans des proportions étroites et menaçantes. En y regardant de plus près, cependant, l’assemblée s’est aperçue, ici encore, que cette responsabilité avait beau être écrite dans les lois : elle courait risque d’être vaine dans les faits. C’est quelque chose de si grave, en effet, que de mettre en cause la responsabilité du chef suprême d’un état, que chacun y regarde à deux fois avant de recourir à ce terrible moyen. Qu’on songe à ce que c’est que d’aller chercher dans son palais, au milieu des gardes qui l’environnent, l’élu du peuple et le commandant de la force armée ! A force d’être redoutable, cette grande arme de la responsabilité finit par être illusoire. On a si peur de se blesser en y touchant, qu’on n’oserait jamais s’en servir. La responsabilité du chef de l’état, c’est trop et ce n’est rien. C’est trop, si on en fait usage ; l’état entier est ébranlé quand cette colonne chancelle. Ce n’est rien, si on craint de l’employer et qu’on la laisse dormir dans l’oubli. Si elle n’est pas un péril constant, elle est une inutilité complète ; si elle n’entrave pas à tout instant la machine, elle en est un ressort inutile, et c’est pour cela probablement que la monarchie constitutionnelle avait trouvé plus prudent et aussi commode de s’en passer. L’assemblée a donc senti que, si elle s’en tenait à cette garantie, rien ne serait sauvé, et qu’elle n’en disparaîtrait pas moins dans l’ombre du président.

De quoi se sont avisés alors nos professeurs-jurés de république ? Ils n’ont rien su faire de mieux que d’emprunter à la monarchie constitutionnelle le rouage d’un ministère responsable, pris dans la majorité du corps législatif. La fameuse théorie du gouvernement parlementaire qui a renversé une dynastie et ébranlé l’autre, le fameux axiome roi le règne et ne gouverne pas, tout ce mécanisme compliqué d’une institution déchue, ils ont été le déterrer sous les cendres encore fumantes des palais royaux. Le président, ont-ils dit, ne pourra gouverner qu’avec le concours de l’assemblée, dans le système politique, avec les hommes qu’elle lui indiquera. Ce ne sera pas assez que sa personne ait la majorité dans les élections, il faudra encore que son ministère ait la majorité dans l’assemblée. Faire un roi du président de la république, c’est là ce que des républicains ont imaginé de plus ingénieux.

Malheureusement les choses se tiennent mieux en ce monde que les idées dans les cerveaux républicains : les faits ont une logique dont ils firent impitoyablement les conséquences en dépit de la déraison des hommes. On ne peut prendre au hasard la moitié d’une institution pour la greffer sur une autre. Chaque forme de gouvernement a ses principes constitutifs, et, si on les mêle, on aboutit rapidement au chaos. Le système des majorités parlementaires, fort contesté, on s’en souvient, dans les monarchies mêmes, avait pourtant son explication, peut-être sa nécessité, et du moins son tempérament dans la nature et les conditions mêmes du principe monarchique. Transporté brusquement dans un gouvernement républicain, rien ne saurait ni égaler ni peindre la confusion d’idées qu’il y produit. Il ne correspond plus à rien ; il entrave tout, il double tous les périls ; il paralyse tous les moyens de salut. Il fait un monstre qui ne peut pas vivre avec une tête monarchique et un corps républicain :

Desinit in piscem mulier formosa superne.

Réfléchissez un peu, en effet, aux motifs qui portaient tant d’hommes distingués et d’esprits libéraux imposer rigoureusement à la monarchie la loi des majorités parlementaires. Il n’en est pas un seul qui ne soit pris dans le caractère permanent, héréditaire, inviolable du chef d’un été dans un pays monarchique ; il n’en est pas un seul, par conséquent, qu’on puisse transporter, avec quelque ombre de logique et sans beaucoup de péril, à un président de république. Le roi, disait-on alors, est un pouvoir stable, étranger par sa nature au mouvement de l’opinion. Il représente dans une société libre, et par conséquent mobile, le principe de stabilité et de permanence nécessaire à la vie de peuples ; mais pour que cette stabilité se concilie avec le progrès pour que cet esprit salutaire de conservation se plie avec souplesse aux fluctuations de l’opinion publique, il faut lui adjoindre un élément populaire, créé par cette opinion même, et qui en porte l’inspiration dans ses conseils. Le roi, disait-on encore, n’est jamais et ne doit pas être personnellement engagé dans les débats des partis. Son pouvoir suprême doit planer au-dessus des dissentimens secondaires, son pouvoir permanent doit s’étendre au-delà de différends éphémères. Il ne faut pas qu’il compromette la grandeur royale dans des luttes de personnes, ni qu’il engage son avenir dans des intérêts d’un jour. Maintenir la royauté dans une sphère plus élevée que les partis, c’était l’esprit de la monarchie constitutionnelle ; mais comme on ne peut pourtant pas bannir l’esprit de parti d’un pays libre, comme le gouvernement doit toujours s’y empreindre plus ou moins des tendances ou des opinions d’un parti et susciter par là plus ou moins l’opposition d’un autre, on arrivait naturellement à séparer la royauté des ministres, et à abandonner le pouvoir ministériel comme la prime de ces luttes de partis dont on voulait préserver la royauté. Le roi enfin, disait-on, et cette fois c’était la constitution qui parlait, le roi est inviolable, ses ministres seuls sont responsables. Là où est la responsabilité, là doit être la volonté. Il ne peut pas y avoir de volonté royale dans les affaires, puisque, si les affaires tournent mal, il n’y a pas de responsabilité royale. Le système politique du gouvernement ne doit donc pas émaner directement de la volonté du roi. Et comme pourtant il ne peut être l’œuvre personnelle d’un ministère, comme il faut que quelqu’un donne une direction politique à un pays, c’est dans les chambres que cette direction doit être puisée. Le ministère doit représenter la volonté parlementaire, puisqu’il ne peut se donner pour l’expression de la volonté royale. Ainsi, un ministère mobile auprès d’une royauté immuable, un ministère de parti auprès d’une royauté impartiale, un ministère responsable auprès d’une royauté inviolable, tel était le mécanisme du système parlementaire, telle était la triple raison qui le justifiait aux yeux des amis de la monarchie.

Ce n’était pas le défaut, c’était peut-être l’excès de logique qu’on pouvait reprendre dans un tel système. On ne pouvait pas lui reprocher non plus d’être trop peu monarchique : c’est dans l’esprit même de l’institution monarchique qu’il était puisé. S’il avait un tort, c’était de prendre la monarchie et la constitution trop au sérieux dans un pays révolutionnaire. L’expérience a prouvé que les raisonnemens bâtis sur l’inviolabilité royale et l’hérédité de la couronne péchaient singulière ni par la base. Les rois n’étaient pas si rois, ni les monarchies si monarchiques que nous pensions. A l’épreuve, il en a fallu beaucoup rabattre, et le 24 février a posé un corollaire très inattendu aux théorèmes de la doctrine parlementaire. Mais, par le peu que nous avons dit, on peut s’imaginer quel effet produira dans une république un système dont le point de départ est la constitution permanente, héréditaire et inviolable du pouvoir exécutif. Aucune des conditions de la royauté qui rendaient le régime parlementaire possible ne se rencontre dans le président d’une république : ni stabilité, ni impartialité, ni irresponsabilité. Est-ce un pouvoir stable que celui d’un président élu pour quatre ans au suffrage universel, et que la constitution elle-même interdit de réélire ? Quelque impatient qu’on puisse être, je défie qu’on imagine une combinaison qui prête plus aisément aux changemens de politique à vue. A quoi bon alors lui imposer la condition d’aller chercher dans la majorité incertaine d’une assemblée des lumières sur un état de l’opinion dont il est lui-même le produit, et qu’il représente éminemment ? Quoi ! ce ne sera pas assez pour un pays de voir fatalement, tous les quatre ans, le pouvoir changer de mains, d’esprit et de direction. Il ne sera pas assuré qu’au moins, pendant ce terme si court, la conduite de ses affaires ne soit pas encore altérée à son insu. Ce ne sera pas assez d’une crise présidentielle tous les quatre ans ; il nous faudra des crises ministérielles dans l’intervalle ! A un pouvoir si mobile, il faudra un auxiliaire plus mobile encore. Pendant six semaines d’angoisses et d’attente, une sorte de fièvre inflammatoire aura parcouru toutes les veines du corps social ; à la veille d’un scrutin solennel, le pays aura retenu son haleine, le travail aura été suspendu, la circulation arrêtée. Le jour venu, des millions d’hommes seront sortis à l’heure dite et descendus sur la place publique, quittant, celui-ci sa charrue, celui-là son atelier, perdant de grand cœur une journée de travail souvent nécessaire à leur famille. En revenant, ils croiront avoir fait quelque chose ; ils se trompent, ils n’ont rien fait. Rien n’est encore décidé. Ce n’était point là une véritable manifestation d’opinion publique. Une majorité de quelques voix à Paris voilà où était la vérité et légale expression de la pensée du pays ! Le pays légal est là ! Tout ce qu’avaient voulu, pensé, cru accomplir les masses d’électeurs accourues le 10 décembre, un scrutin secret dans une assemblée suffisait pour le paralyser et le détruire !

Voilà à quel étrange résultat nous a conduits du premier saut l’accouplement de deux ordres d’idées nés sous des régimes différens. Sur ce beau raisonnement, on proposait au président de la république de prendre pour ses ministres des hommes tout couverts encore de la poussière qu’ils avaient recueillie dans l’arène électorale en combattant contre lui. Candidat la veille encore, tout animé de l’ardeur de la lutte, tout meurtri de ses coups, on lui demandait de planer dans une sereine indifférence au-dessus des partis, comme un roi né sur le trône. Cette impassibilité, déjà difficile à un roi, on l’exige d’un président de république qui n’a pu parvenir à cette haute dignité qu’à la condition de passer par la fournaise d’une élection populaire. Entre ceux qui l’auront porté sur le pavois et ceux qui l’auront, par la presse et par la tribune par les mille moyens de la publicité électorale, combattu, calomnié, outragé dans son honneur, blessé dans son amour-propre, on lui demande de tenir la balance égale et de n’avoir pas de préférence. On oublie que, tandis qu’un roi ne doit jamais être un homme de parti, un président de république l’est au contraire nécessairement. Il ne peut arriver à cette haute dignité que porté par un parti politique comme son chef et son expression. Il ne peut réunir les suffrages qu’en arborant la bannière d’une opinion politique : parvenu là, on lui demanderait d’abaisser son drapeau devant un autre ! Pour être élu, il aura dû faire un programme ; élu, il n’aura pas la liberté de le tenir ! Après avoir grandi par les luttes politiques, prêt à y rentrer le lendemain de sa présidence, il n’y a qu’un seul jour où il n’aura pas le droit d’avoir de pensée personnelle, c’est celui où il aura le gouvernement entre les mains ! Si quelque différence de date dans l’élection ou quelque intrigue d’ambitions déçues a éloigné de lui la majorité de la chambre, il devra assister, concourir de sa personne, à l’affaiblissement de sa propre cause ! il arrivera au pouvoir, non pas pour appliquer, mais pour combattre ses propres idées ! Quel renversement de tout sens commun ! On peut écrire de pareilles choses, mais on écrit en même temps la condamnation de son intelligence.

Et pour prix de cette indifférence obligée qu’on impose au président, pour récompense de cet effort méritoire qu’on lui demande, quand il aura été forcé d’être complice et témoin d’une politique démentie par sa conscience et son bon sens, savez-vous ce qu’on lui réserve ? La responsabilité, dans les cas extrêmes, des fautes et des malheurs que cette politique peut entraîner ! Je dis dans les cas extrêmes, car on veut bien déjà reconnaître que la politique quotidienne, les actes ordinaires, les péchés véniels, pour ainsi dire, ne lui seront pas imputés. On veut bien établir une distinction entre la responsabilité de la politique proprement dite et celle des grands actes qui troublent la société entière et déchaînent les révolutions. Ceux-là seulement, dit-on, engageront la responsabilité du président ; le reste sera imputable à ses ministres. On rétablit ainsi, indirectement en sa faveur, une inviolabilité bâtarde et déguisée ; on lui fait monter un des échelons de la monarchie : distinction utile peut-être à la circonstance, mais que les faits se chargeront promptement d’effacer ; car il en est de la conduite politique des gouvernemens comme de la conduite privée des individus : ce sont les petites fautes qui amènent et préparent presque fatalement les grandes ; ce sont les démarches inaperçues, les faiblesses insensibles, les déviations légères mais continues, de la voie droite, qui conduisent enfin aux coups de violence et d’éclat. Personne, ni partis, ni gouvernement, n’arrive jamais, de sang-froid et par plaisir, ni aux coups d’état ni aux révolutions. Les coups d’état et les révolutions naissent d’une série de fautes ; Ils se trouvent au bout d’une fausse ligne politique. Les ordonnances de juillet étaient déjà dans la nomination du ministère Polignac, et le banquet du Château-Rouge contenait la révolution de février. Reste donc, par conséquent, la grande singularité qui, dès les premiers jours, a sauté aux yeux du public, et que les cris d’un parti furieux, n’ont pas empêché un ministre de développer jusqu’au bout, à la tribune, avec une énergie inaccoutumée : comment refuser à un homme la liberté de ses actes pour lui demander compte ensuite de leurs conséquences ?

Telles sont les difficultés, grandes, inattendues, pressantes, qu’ont vues, tout d’un coup se dresser devant eux nos professeurs novices de droit constitutionnel. Une telle force de logique les faisait sortir du texte même des lois, une telle force d’opinion les poussait, la colonne d’air arrivait sur l’assemblée tellement menaçante, qu’elle a pris le parti de céder en baissant la tête. Elle a laissé à sa prochaine héritière, l’assemblée législative, la tâche d’interpréter les clauses obscures de son testament. Fasse le ciel que celle-ci du moins ait quelques heures de loisir pour s’appliquer à dénouer ces épineuses questions de texte ! car cette fois, si par malheur les difficultés se posaient encore avant qu’on eût songé à les résoudre, si quelque malentendu d’amour-propre, si quelque divergence d’opinion partageaient les deux pouvoirs avant que leurs limites fussent fixées, si l’assemblée législative et le président entraient, dès l’abord, en défiance et en conflit, il n’y aurait plus le remède d’une dissolution possible, et nous nous verrions condamnés à rester en panne, pendant quatre ans, entre nos deux pouvoirs élus, comme l’animal des philosophes du moyen-âge mourant de faim entre ses deux bottes de foin. Mais, si nous en croyons la méfiance que l’assemblée prochaine inspire par avance à ce parti qui s’intitule républicain par excellence, un spectacle singulier nous est réservé. Nous allons voir une assemblée très récemment et très modérément républicaine occupée à rendre la république praticable et possible en France. Cette assemblée aura du moins l’avantage de bien apprécier les difficultés de sa tâche ; car, si les républicains ne savaient guère pourquoi ils voulaient la république, nous savions, nous, parfaitement, pourquoi nous ne la désirions pas. Nous craignions, nous, précisément de toucher à ces questions brûlantes de l’élection, et de la responsabilité du pouvoir suprême. Nous savions ce que c’est que le pouvoir exécutif dans un pays de trente-cinq millions d’hommes, de quel respect, de quel mystère, s’il est possible, l’intérêt social exige qu’il soit environné ; nous savions ce que l’autorité perd de force à ces épreuves périodiques de l’élection, à cette menace de responsabilité toujours suspendue sur sa tête, à ces discussions sans cesse renaissantes sur son origine et ses limites. Nous savions encore que tout ce que l’autorité perd est ôté au repos, à la prospérité du pays, à la liberté des bons citoyens. C’étaient là les raisons sensées, viriles, patriotiques de notre attachement à l’institution monarchique. Cette institution n’est plus : les questions terribles que nous voulions épargner à notre pays se sont posées malgré nous. Elles se sont élevées du premier coup sous leur forme la plus menaçante, et jusqu’ici elles sont restées sans réponse. Tout l’effort des hommes dévoués à leur patrie doit être d’en sortir aux moindres frais de liberté et de sécurité possibles. S’il n’existe aucun moyen de résoudre logiquement toutes les difficultés, il peut exister des expédiens pratiques pour les pallier. Ce sera à la prochaine assemblée de les trouver. En diminuant, par une décentralisation graduelle, la force et en même temps la charge du pouvoir exécutif, de manière à atténuer aussi l’ambition qu’il inspire et à pouvoir définir d’une façon plus précise ses attributions essentielles, en interposant entre le président et l’assemblée l’intermédiaire pacificateur d’une chambre conservatrice, en faisant concourir, par quelque moyen indirect, le corps législatif avec le suffrage universel dans l’élection du président, en s’assurant ainsi par avance d’un peu d’harmonie entre les pouvoirs, on peut espérer d’amoindrir, sinon de faire disparaître entièrement les périls essentiels de la forme républicaine. Nous n’avons rien fait pour les attirer sur la France ; il faut tout faire pour les conjurer. Nous n’avons pas appelé cette épreuve, mais nous ne voudrions pas qu’on pût nous reprocher un jour d’en avoir entravé le succès.

Que penser cependant des hommes qui ont eux-mêmes soulevé ces questions formidables, et qui, une fois placés devant elle, se sont trouvé aussi peu d’intelligence pour les comprendre que d’habileté pour les résoudre ? Que penser des hommes qui se sont implantés eux-mêmes au gouvernail du vaisseau, qui l’ont lancé sur cette mer orageuse sans boussole à la proue, sans lest dans la carène, pour aller donner au premier souffle de vent, contre des écueils à fleur d’eau, connus de tous les pilotes, marqués sur toutes les cartes ? Au moins, s’il était survenu quelque tempête, s’ils pouvaient s’en prendre à quelque accident, leur responsabilité serait moins lourde. Mais non : c’est contre les difficultés connues, vulgaires, éternelles des gouvernemens républicains, qu’ils sont venus échouer tout droit en pleine paix et en plein jour ! ils ne savaient donc pas ce que c’était que la république, quand ils la donnaient à la France ! Et en effet, on cherche en vain ce qu’est dans leur pensée cette république qu’ils ont toujours sur les lèvres, et dont ils s’attribuent la connaissance et la possession exclusives. Ce n’est pas la forme de gouvernement qui est depuis long-temps connue sous ce nom, car il faut leur en apprendre les rudimens, et, quand il s’agit de l’appliquer, ils alternent entre les moyens révolutionnaires d’une dictature soldatesque et des emprunts déguisés à la monarchie constitutionnelle. Ce n’est pas la domination pure et simple du suffrage universel. Depuis que le suffrage universel a eu l’insolence et l’ingratitude de ne pas toujours répondre à leur appel, il a fort compromis sa bonne renommée républicaine. On parle tout haut de le garder en tutelle et de se donner le temps de faire son éducation. La république est une chose trop précieuse pour qu’on la confie à des populations peu éclairées. Le suffrage universel ne saurait marcher tout seul, il faut le tenir quelque temps encore en lisière. Leur république n’est pas non plus, j’en conviens, la république socialiste, l’ère prétendue de la rénovation sociale, l’insurrection régulière du pauvre contre le riche. Nous connaissons parfaitement bien cette république-là, mélange hideux de chimères et de convoitise, d’idéal fantastique et de réalités brutales. On l’a rencontrée derrière les barricades de juin : les républicains purs lui faisaient tête, et ils y allaient de si grand cœur et ils la mitraillaient si bien, qu’à les voir briser l’oeuf d’une main si ferme, la France leur pardonnait de l’avoir couvé tant d’années. Au moins la république socialiste, on sait ce qu’elle est : elle a une réalité affreuse sans doute, mais sensible : on la comprend et on en frémit ; mais la république dont on nous parle, et au nom de laquelle on frappe aujourd’hui d’indignité les trois quarts de la France et on met en suspicion tous les collèges électoraux, c’est un mot sans signification, c’est une ombre insaisissable : on ne sait ni ce qu’elle est, ni ce qu’elle veut. On ne peut la suivre dans ses brusques retours. Un jour, elle est libéralie, et le lendemain tyrannique ; un jour, elle est insatiable d’impôts et prodigue de dépenses, le lendemain économe jusqu’à compromettre l’intérêt public. Au 24 février, elle était avec les sociétés secrètes contre l’armée ; au 24, juin, elle écrasait les sociétés secrètes par l’armée ; peu s’en est fallu qu’au 29 janvier dernier elle ne tendît de nouveau la main à ses anciens alliés. Elle n’a qu’un symbole visible et qu’une forme extérieure : c’est l’avènement au pouvoir d’une poignée d’hommes. Tout est bien quand ils y sont, tout est mal quand ils n’y sont pas. Ces hommes se croient le droit de mener la France malgré elle, et quoi qu’elle en ait, vers un but qui n’est pas le sien, de la former à une image quelle ne connaît pas. La république dans leur pensée, c’est un droit de conquête à eux acquis sur la France, et que nul ne doit leur disputer. Ce mot, que l’un d’eux a prononcé dans un jour de candeur, restera leur condamnation. Le sol de France ne porte pas long-temps de conquérans.


ALBERT DE BROGLIE.