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Du cardinal de Richelieu au maréchal de Mac-Mahon


Du cardinal de Richelieu au maréchal de Mac-Mahon
Le Temps, 17 avril 1905


Après avoir dit comment, à l’encontre des grands feudataires et des protestants, Richelieu détermina l’unité de la France, comment il sut préparer l’apothéose du système royal pour le triomphe de Louis XIV, récemment M. Hanotaux voulut dépeindre la fin de cette monarchie, en expliquant l’échec suprême du comte de Chambord et la ruine des dernières espérances légitimistes. L’apogée aussi bien que la chute furent l’une exaltée, l’autre précipitée par les conseils ecclésiastiques, ceux excellents que fournit Armand du Plessis, évêque de Luçon, et ceux moins adroits que prodigua Louis-François Pie, évêque de Poitiers. Les deux figures devront au génie de l’historien celle-là une gloire logique et celle-ci une équitable notoriété. Esprit plus littéraire que politique, Mgr Pie inspirait, on ne l’ignore pas, le prince que son inébranlable loyauté empêcha d’être Henri V, et qui, dans les plis trop lourds de son drapeau blanc, étouffa pour jamais la double vie, encore chaleureuse en 1873, de la monarchie et du catholicisme.

M. Hanotaux vient de fixer en un drame magnifique et simple cette agonie de l’idée qui composa l’ancienne France et lui restitua, par saint Louis, la loi romaine, et par Louis XI la cohésion nationale.

Dans le second des volumes consacrés à l’Histoire de la France contemporaine, l’action commence au lendemain de la guerre, lorsque, parmi tant de désespoirs et de désarrois, de ruines, une grande part de la bourgeoisie et de la population rurale chercha soudain le recours en la religion. Ce fut le premier sentiment qui rallia les âmes en déroute. Dès l’appel des cloches, les mères, les veuves, les orphelins des vaincus, les multitudes que la catastrophe chargeait de douleurs se voulurent confier de nouveau à la foi traditionnelle. On se réfugia dans les idées aïeules de la race. Les églises furent envahies. Toutes les déceptions s’agenouillèrent devant le cadavre du Christ qu’honoraient les feux des cierges. N’était-ce pas une manière de Gloria Victis, cette pompe liturgique encensant la victime toujours sanglante du Golgotha ? Alors les ferments laissés dans les intelligences, depuis 1825, par l’éducation du catéchisme royal et impérial, se développèrent et travaillèrent les cœurs souffrants. En 1872 s’accomplit le premier pèlerinage de Lourdes. Et ce fut, en tous lieux, une grande ferveur.

Élue par cet esprit de pieux retour aux croyances des ancêtres, l’Assemblée nationale ne pouvait que vouloir la restauration du passé. En face de l’autel refleuri par les foules spontanément, pouvait-elle ne pas songer au trône ? Seule l’hésitation des trois partis rivaux prolongeait la vie de la République, que l’on s’accordait à tenir pour transitoire. Quand à M. Thiers succéda le maréchal de Mac-Mahon, il parut que les légitimistes gagnaient une première partie contre les princes d’Orléans et les Bonaparte.

On se souvient de l’admirable chapitre sur les Wallons et Louis XI, où Michelet inaugura la psychologie de l’opinion populaire, en éclairant de lumières inattendues les caves des tisserands et les hangars des batteurs de cuivre hostiles aux ducs de Bourgogne. En son tome second, l’Histoire de la France contemporaine contient une étude pareille sur l’âme de notre peuple après la guerre. Voilà le personnage du drame auquel M. Hanotaux accorde le plus de sa dévotion philosophique et littéraire. Il le recrée de toutes pièces, depuis le souci laborieux du vigneron jusqu’à l’imagination érudite de Taine, jusqu’au dilettantisme de Renan. Il relie entre elles ces forces agricoles, ouvrières, industrielles, commerciales ou savantes, énergies diverses d’un même corps. Le buveur de vin doux attablé dans la taverne rustique, le forgeron acharné à battre le fer rouge sur l’enclume, le chimiste penché sur le mystère de ses tubes dans le laboratoire, apparaissent, grâce à la plume synthétique de M. Hanotaux, comme les cellules parentes d’un même organisme, et qui le vivifient également par leur consommation, par leur production, par leur méditation.

Ici, l’histoire n’est plus, ainsi que, parfois, on le reproche, une sorte de roman-feuilleton qui narre les tueries gigantesques, les passions des princes, et les crimes des courtisans. Elle se transforme en une étude sociologique des races, de leurs instincts, de leurs élans, de leurs apathies, de leurs opiniâtretés. De même que le roman laissa le culte des aventures héroïques et sanglantes, des fantômes effroyables, pour s’asservir à l’observation très consciencieuse de la psychologie humaine, des sentiments, des intérêts, des pensées, des émotions subtiles, des legs moraux et morbides ; ainsi l’histoire relègue à leur place exacte la série des faits objectifs ; elle restreint leur importance, développe l’observation des faits subjectifs, des causes psychiques et de l’interpsychologie. C’est un immense progrès de la mentalité présente, et que le talent de M. Albert Sorel consacra en dédiant son œuvre monumentale, l’Europe et la Révolution française, à l’évidence des idées profondes dont vécut notre Occident entre le partage de la Pologne et les traités de 1815. Mommsen avait, du reste, sacrifié au même principe lorsqu’il groupa les gestes de l’histoire romaine autour de la Loi, qui fut la véritable divinité des esprits latins.

M. Hanotaux n’a donc point manqué de satisfaire à d’aussi hautes préoccupations. Son tableau de la mentalité française après la guerre est le résultat magnifique de soins méticuleux. Découvrir les causes de notre prompt relèvement, de notre prospérité immédiate, surprenante, dangereuse pour nos vainqueurs, analyser les raisons de ce miracle et les éléments de cette vigueur nationale déjà constatée après la guerre de Cent Ans et Waterloo, cela de telle façon que nous puisions désormais, aux pages de cet examen, mille motifs d’espérer en nous et en nos destins, ce fut la tâche qu’assuma l’ancien ministre des affaires étrangères avant d’écrire son dernier ouvrage.

Ce sont, évoquées, les foules de vingt mille personnes accourues en pèlerinage à Paray-le-Monial, à Notre-Dame de Liesse, à Notre-Dame de Sion, à Notre-Dame de la Salette, enfin à Notre-Dame de Chartres, où les guident cent quarante députés et les bannières de maintes paroisses, où Mgr Pie attribue la défaite aux péchés de la nation, et promet la victoire à la pénitence religieuse, dès le retour de tous les enfants prodigues dans le sein de l’Église.

En même temps, Taine commence à détester la démocratie. Il trace le plan des Origines de la France contemporaine où devaient être si rudement jugés l’ancien régime et la Révolution. Affecté de la même façon, Renan prêche le dilettantisme, le scepticisme : « Il y a des siècles condamnés pour le bien ultérieur de l’humanité à être sceptiques et immoraux ». Flaubert, pour symboliser cette dérision, dépeint la tentation de saint Antoine éperdu entre tous les systèmes religieux que les hérésiarques lui présentent au signe du démon.

Bientôt le glorieux romancier enregistrera les sinistres expériences de Bouvard et Pécuchet, incapables de trouver dans les sciences la certitude que l’ermite ne put obtenir des dieux successifs. À la même heure Schopenhauer promulgue la thèse du pessimisme. La douleur est le fait positif ; le plaisir un intervalle entre deux peines : le désir et le regret. À quoi Dumas et Michelet ne trouvent de remède que dans l’amour et l’altruisme. Et le socialisme s’accroît, invite rudement les privilégiés à sacrifier leur aise pour le bien des malheureux. La vieille doctrine des saint-simoniens, l’humanisme et la justice se transforment, définis par les Proudhon, les Blanqui, les Benoît Malon. Le problème s’étrécit dans la question industrielle. L’économisme, pour l’élite, se substitue aux théories morales. On discute « la loi d’airain » ; on ergote sur l’offre et la demande ; on commente les statistiques ; on suppute les conséquences des nouvelles transactions facilitées à l’infini. Le mercantilisme naît, un mercantilisme étendu, élargi, mercantilisme scientifique appuyé sur les découvertes des ingénieurs, sur le machinisme, sur la chimie industrielle et agronomique ; mercantilisme entaché de positivisme étroit, de luxe outré, de dévotion à la richesse, seul étalon du mérite et du démérite ; mercantilisme excusé par l’accession libre au succès, la revision constante des charges sociales, le secours du crédit, la fraternité des capitaux appartenant à des nations étrangères et même ennemies, le développement de la mutualité, la critique hardie de la routine et des égoïsmes, la révélation de souffrances cachées ; mercantilisme substituant la solidarité nécessaire et méthodique aux hasards de la charité.

Ainsi l’historien sut assembler les conséqueces mentales de la catastrophe, et noter leur enchaînement. Les moissons extraordinaires de 1872 et 1874 dont la valeur seule eût suffi à payer l’indemnité de guerre, la merveilleuse récolte vinicole de 1875 qui enrichit de deux milliards les œnophiles, le triomphe définitif et encore monopolisé par nous de la betterave comme productrice du sucre, dirigèrent les esprits vers les choses du négoce. Nous exportions des tissus de laine en 1869 pour 262 millions et en 1870 pour 316 millions. Les chances de l’agriculture achalandent l’industrie, qui renforce nos finances et crée la puissance du trésor national. La science, chaque heure, apporte une aide. Elle fait comprendre l’étroite union de toutes les fortunes rurales, commerciales, industrielles et financières. Elle enseigne comment ces phénomènes se déterminent les uns les autres. L’esprit de synthèse naît dans les comptoirs et dans les Bourses, comme il se complète dans les laboratoires. C’est la renaissance intellectuelle.

Il n’est pas un mystère de la vie sociale que ne pénètre l’extrême clairvoyance de M. Hanotaux. Il relève les attaques injustes et puériles du docteur Starck, du chanoine Dollinger, de Virchow et de Mommsen, eux-mêmes accusant alors de dégénérescence le génie français, dans quelques accès de patriotisme injuste ; il invoque le travail de M. Quinton, qui naguère rappela comment notre Lavoisier fonda la chimie, notre Cuvier la paléontologie et l’anatomie comparée, notre Geoffroy Saint-Hilaire l’embryogénie, notre Bichat l’histologie, notre Claude Bernard la physiologie, notre Pasteur la microbiologie. Et soudain il insiste brillamment sur le concours apporté à la gloire du pays par le labeur de ses savants. C’est en 1870 que Joseph Bertrand achève son traité de calcul différentiel et de calcul intégral. Darboux commence à préparer son mémoire sur les solutions singulières des équations aux dérivées partielles. Leverrier revise alors les tables des mouvements planétaires, Lippmann étudie les phénomènes électro-capillaires et la conservation des forces électriques, Bergès transporte ces forces obtenues des cascades, crée l’industrie de la houille blanche qui engendre une infinie possibilité de richesses prochaines. M. Hanotaux ne nous laisse oublier nulle de ces inventions sans égales ailleurs. À l’ouïr, il semble que toute l’intelligence de l’élite s’évertua pour munir le pays de la gloire arrachée à nos généraux, à nos soldats et a nos diplomates par la puissance de l’astuce et de la vigueur germaniques. Et ces faits spirituels il les tient pour intéressants au même titre que des victoires militaires. C’est la thèse de l’esprit fécond comme la force.

Voilà comment l’historien synthétiste conçoit le réel de la vie nationale. Ce sont ces exploits qu’il aime noter, qu’il tire de l’ombre, qu’il consigne au livre d’or. Il sent que l’héroïsme du travail assure au peuple la possession d’une conscience, et d’une noblesse imprescriptibles. Quelles qu’eussent été les catastrophes, rien n’entamait à fond notre existence, parce que le génie de la race était nanti pour la sauver malgré tout et pour découvrir le remède nécessaire aux plus affreuses blessures. Depuis que la tradition fut ensevelie dans la tombe du comte de Chambord, avec l’ancien drapeau des rois et les insignes de la catholicité politique, c’est vers une autre souveraineté que doit se tourner la nation, vers la souveraineté de l’intelligence laborieuse et créatrice. Et tous les faits qui révèlent cette vertu désignent ainsi la seule énergie propre aux triomphes de l’avenir, la seule morale efficiente. Une éthique entière se déduira de nos annales ainsi comprises.

« J’ai la tête pleine des plus beaux projets de travaux, écrivait Pasteur en 1871. La guerre a mis mon cerveau en jachère. Je suis prêt pour de nouvelles productions. Dans tous les cas, j’essayerai… Venez, nous allons transformer le monde par nos découvertes ! Que vous êtes heureux d’être jeune et bien portant ! Oh ! que n’ai-je à recommencer une nouvelle vie d’étude et de travail !… Pauvre France, chère patrie, que ne puis-je contribuer à te relever de tes désastres ! » L’heure présente sait comme il y contribua. Par ses recherches sur les cristaux, sur la dissymétrie et sur les phénomènes de polarisation, il achevait l’instauration de la chimie mécanique. En même temps Berthelot parfaisait la thermo-chimie, après avoir résolu, dès 1862, la synthèse fondamentale de l’acétylène, l’union directe du carbone et de l’hydrogène sous l’influence de l’arc voltaïque. Claude Bernard compose vers la même époque, son ouvrage sur les phénomènes de la vie commune aux animaux et aux végétaux. Broca développe merveilleusement l’anthropologie. De l’harmonie de ces énormes labeurs une nouvelle vérité se dégage : la pénétration mutuelle des sciences, la jonction de la mécanique et de la chimie, l’unification des forces transformatrices. « L’accident cesse de voiler le permanent. » Et les philosophes confirment la logique du monisme comme système de conception universelle. Le dualisme est rejeté. L’esprit et la matière ne sont plus que des modalités de l’être, comme la vapeur et la glace ne sont que des modalités de l’eau. Mais la matière n’est qu’une forme de notre pensée, toujours incapable de savoir si l’objet de la perception possède une réalité extérieure, puisque les sens interprètent et nous trompent. À cette affirmation dernière aboutissent les raisonnements suggérés, tour à tour, par le positivisme de Comte et de Littré, le criticisme de Renouvier, le néo-kantisme de Lachelier, le système de M. Fouillée : « Parvenue à son dernier stade, la philosophie considère l’idée de la société universelle des consciences, comme le fond de ce qu’on appelait autrefois la nature. » Sous une moindre apparence, c’est le monisme de l’Allemand Hœckel et du grand sociologue russe Eugène de Roberty. Voilà pour l’évolution de la pensée abstraite.

Entre ces savants qui cherchent la raison secrète, furtive des phénomènes biologiques, et la bourgeoisie qui s’exalte aux pèlerinages de Paray-le-Monial, de Chartres, la divergence n’est que dans les expérimentations. Le besoin de foi et le besoin de certitude s’apparentent. On veut, au laboratoire comme à l’église, se dégager du doute, de l’ignorance craintive. Il faut un étai : la foi républicaine dans la science ou la foi monarchiste dans la religion. Ébranlée par les pires catastrophes, la France demande à se raffermir. Plus nombreux que les idéologues voués aux espoirs de l’esprit, les sentimentaux se livrent aux souvenirs du cœur, au culte des choses aïeules. Conscient de cette opinion publique, le comte de Paris se rend à Frohsdorff afin d’abdiquer entre les mains du comte de Chambord les prétentions orléanistes, et unifier aussi les chances du parti royal. On connaît la scène, l’émotion du comte de Chambord, la sagesse un peu piquée, mais résolue du comte de Paris. Il faut relire dans le livre de M. Hanotaux ces admirables pages, et les portraits excellents des hommes qui tinrent, tout un été, le sort du pays entre leurs mains hésitantes. C’est le maréchal, franc, catégorique et discipliné, qui refuse en dépit de ses préférences la clef du petit entresol où Henri de Bourbon attend, en secret, à Versailles, avec l’uniforme de lieutenant-général sur un lit, le moment de paraître au milieu de l’Assemblée, conduit par le duc de Magenta. C’est le duc de Broglie, hautain, sévère, la face secouée par un tic, la carrure large dans la redingote, et qui tient les députés sous la férule, les oblige à réserver leurs fièvres, leurs craintes, leurs émois jusqu’à l’événement souhaité, jusqu’au moment où il fallut renoncer à le voir surgir. C’est, ivre de paroles et de gestes, un peu débraillé, sonore et naïf, un Gambetta redoutable, patriote, généreux, couvrant de ses prosopopées tonnantes le bon sens et la logique d’un Parlement froid, compassé, pénétré de son importance, mais ignorant, indécis, peu sagace malgré ses lunettes d’or et ses favoris blancs, encore tout étourdi par les violences de la guerre, la chute d’un empire et l’aventure sanglante de la Commune de Paris. Parlement de vieillards en deuil, solennels, trembleurs, parfois coléreux, que la démagogie effare, que le Prussien offense, que les princes déçoivent, que M. de Broglie contient, que le maréchal rassure, que M. Thiers inquiète, que Gambetta révolte, que le comte de Chambord déconcerta.

Peu lyrique, peu romanesque, cette Assemblée ne comprit guère qu’il refusât le trône présenté dans le drapeau tricolore. La métaphysique du prince lui demeura tout abstruse. À déclarer ne point vouloir être le roi de la Révolution ; à décider que sans le principe de légitimité absolue et sans le symbole de l’étendard blanc, il ne serait plus, en France, qu’un gros homme boiteux ; à prétendre n’accepter le trône que du « bon Dieu » et non de l’Assemblée ni du peuple ; à risquer de tout perdre, sa descendance et lui, plutôt que de transiger sur la théorie pure, le comte de Chambord, loin de séduire par la grandeur de son idée ces parlementaires, les fatigua. Ils étaient les hommes du compromis, de la transaction. Il leur parut une sorte de poète, de saint légendaire, quelqu’un d’improbable et de fantastique. Et leur dévouement se relâcha. D’ailleurs le maréchal avait dit que l’armée entière s’opposerait au changement de drapeau ; que les chassepots partiraient tout seuls contre qui l’imposerait. L’opinion du maréchal, ils ne la discutaient point. De fait, les militaires se fussent probablement résignés, si les droites eussent tenu bon. Le maréchal seul ferma la porte de la France aux fils des Bourbons, dans l’heure même où le vote de l’Assemblée lui assurait, pour sept ans, l’exercice du pouvoir. Pendant sept années, les monarchistes comptaient saisir l’occasion de relever le trône, sans avoir à craindre les chassepots d’une armée mieux assagie.

Le 20 novembre 1873, à deux heures du matin, le système royal prit fin, et pour jamais sans doute, en France. En votant, la droite pensait avoir seulement reculé la date d’une victoire moins périlleuse, plus triomphale. Elle avait condamné définitivement le catholicisme et la monarchie.

L’œuvre de Richelieu disparut, après avoir assuré deux cent cinquante ans l’unité de la nation et sa vigueur.

Le comte de Chambord avait attendu avec anxiété le vote de l’Assemblée chez M. de Vaussay, à trois cents pas du palais. M. de Dreux-Brézé le tenait au courant des débats. Le lendemain il partit, remportant son uniforme de lieutenant-général qui n’avait pas servi. Après avoir été prier dans Notre-Dame, il fut assister aux funérailles d’un amiral, aux Invalides, et anéanti, regarda, du fond de sa voiture, défiler les troupes. Ensuite, il rejoignit sur la terre d’exil la comtesse de Chambord qui avait eu si peur d’être reine parce que, laide, elle ne pouvait, disait-elle, être chérie des Français.

Ainsi, très simplement, le drame s’acheva. L’espoir républicain en la science l’emporta sur le souvenir monarchiste de la religion. L’ère nouvelle s’ouvrait.

Il faut admirer que l’art de M. Hanotaux ait pu consacrer cet événement final comme il avait magistralement consacré la puissance suprême de la monarchie préparée par le cardinal Richelieu. Ce sont deux moments de la France qu’il éternise, avec les combats des idées et ceux des hommes, les hasards des événements, les complicités du climat, les actions des forces secrètes, propres à déterminer de loin les apothéoses comme les catastrophes. Philosophe et sociologue, homme d’État ayant expérimenté les chances du pouvoir, le biographe de Richelieu a considérablement élargi le domaine des investigations historiques. Il a mis en scène les idées outre les faits, les multitudes outre les héros, les savants outre les chefs des Parlements et des armées. Il a découvert le mécanisme des mouvements obscurs qui émeuvent les castes de la nation avant que les protagonistes surgissent au gré de ces influences mystérieuses nées dans les couches profondes du peuple, ressenties intensément par les élites, observées, analysées par les meilleures intelligences.

Ces soucis nouveaux de l’histoire la transforment. Telle que la conçurent Mommsen et Michelet, telle que la conçoivent aujourd’hui M. Albert Sorel, M. Hanotaux, M. Vandal, M. Frédéric Masson, M. Thureau-Dangin, elle semble devenir, en ce temps, la plus précieuse manifestation du génie de la race. Dans ces œuvres, la nation prend connaissance de soi. Elle se pense par l’entremise de cerveaux émérites. Le roman de ses passions, l’épopée de ses aventures l’émeuvent. Elle comprend les mobiles de ses sagesses, les motifs de ses enthousiasmes, les causes de ses quiétudes. Penchés sur les pages de ces grands livres, nous sentons revivre en nous les idées ancestrales et leurs vies fécondes qui nous engendrèrent. Pièce de théâtre, récit d’amour ou fable de poète, les autres genres de littératures sont loin de notre vérité. Tandis que l’histoire révèle les origines de nos sentiments frustes et de nos espérances coutumières, les raisons de notre vie sociale et les phénomènes anciens dont la survivance constitue notre esprit, partant notre être total. Science près d’être exacte, l’histoire conserve encore tous les attraits du roman. Et c’est un roman vrai, dont les drames furent pleurés avec de vraies larmes, dont les gloires furent chantées avec de vrais cris. À la lire nous nous apprenons. L’historien est le meilleur maître de nos consciences. Il nous enseigne les faiblesses de nos pères, les haines naturelles de nos ennemis, les forces de notre sang. C’est lui qui nous avertit des fautes à éviter, des devoirs à remplir, des succès à poursuivre. Son œuvre contient le sort futur de la patrie. Voilà au reste ce qu’on peut dire de M. Hanotaux e de ses magnifiques leçons.

Paul Adam