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Du Sens de la Vie (Tolstoï)


Du Sens de la Vie


J’ai bien des fois ressenti de l’étonnement et de la tristesse à reconnaître que ce qui était si clair pour moi — et c’est encore trop peu dire de ce qui fait toute ma vie, j’entends les desseins de Dieu et les moyens que nous avons pour les remplir — demeurait, pour les autres, obscur et incertain. Quand sur la route de Toula, je m’arrête à suivre le travail des ouvriers d’une usine métallurgique, je pense nécessairement qu’à chacun de ces ouvriers, est assignée une tâche particulière, que son devoir est d’accomplir. Toute la nature éveille en moi la même réflexion : chaque plante, chaque animal a été mis au monde en vue d’une fin déterminée, pour laquelle il a reçu des organes appropriés : des racines, des feuilles, des antennes, etc. ; d’autre part, je vois que l’homme, outre les organes qui ont été donnés à tout animal, a reçu une raison qui lui demande compte de tous ses actes. Il faut que cette raison soit satisfaite et que l’homme conforme sa conduite aux indications qu’elle lui fournit. Dans la vie, les hommes n’ont jamais eu, et n’auront jamais, d’autre guide que leur raison. L’homme qui vit selon sa raison, vit en remplissant la volonté de Dieu, de même que la plante et l’animal, qui vivent suivant leurs instincts et les tendances de leurs organes, vivent en remplissant la volonté de Dieu.

On m’objecte que tel homme croit accomplir la volonté de Dieu en coupant la gorge à ses semblables, tel autre en mangeant le corps du Christ sous la forme de petits morceaux de pain, un troisième en ne doutant pas qu’il ait été sauvé par le sang du Christ. Ces façons diverses d’interpréter la volonté de Dieu jettent le trouble dans l’esprit de certaines gens qui semblent croire qu’ils doivent se guider, non d’après leur propre raison, mais d’après celle des autres. Il importe peu de savoir comment Dragomirow[1] entend la volonté divine. Du reste, pense-t-il sérieusement que Dieu commande aux hommes de se couper la gorge ? cela n’est pas sûr. On peut dire une chose et dans le fond en croire une autre. Les mots ne prouvent rien. Ce qui importe, c’est l’explication que je me suis faite de la volonté de Dieu avec le secours de ma raison, c’est-à-dire le sens que j’attribue à mon existence dans ce monde.

Cette existence doit avoir un sens, comme doivent avoir un sens les mouvements d’un ouvrier qui travaille dans une usine. De toutes nos forces vitales, nous tendons à nous élever d’une basse interprétation à une intelligence supérieure de la vie : de l’égorgement systématique à la superstition des petits morceaux de pain, de la superstition des petits morceaux de pain au mythe de la rédemption, du mythe de la rédemption à l’intelligence d’une doctrine chrétienne morale et sociale.

Dès lors, m’apparaît le sens de la vie, qui est de fonder le royaume de Dieu sur la terre, c’est-à-dire de faire régner sur les rapports des hommes, au lieu de la violence, de la cruauté et de la haine, l’amour et la fraternité. Le moyen que nous devons employer pour atteindre ce but, est notre perfectionnement individuel, c’est-à-dire que nous devons remplacer l’obéissance à nos appétits égoïstes par l’exercice d’un charitable dévouement envers nos semblables, suivant le précepte évangélique qui résume la loi et les prophètes : Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-leur aussi de même.

Tel est pour moi le sens de la vie, et je n’en vois pas de plus élevé. Je suis loin, dans mes actes, de m’y conformer, mais je le fais souvent, et plus je vais, mieux je m’accoutume à m’y conformer ; et plus souvent je m’y conforme, plus joyeuse devient ma vie, plus libre, plus indépendante du monde extérieur, et moins terrible me semble la mort…

À chacun sa voie pour atteindre la vérité. Pour moi, je puis dire, tout au moins, que je répands dans mes écrits, non de vaines paroles, mais cela même qui fait toute ma vie, tout mon bonheur, et qui m’accompagnera dans la mort.


Léon Tolstoï
  1. Général commandant de corps d’armée dans l’armée russe ; célèbre écrivain militaire qui a fait dans ses ouvrages l’apologie de la guerre.