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DU


NOUVEAU MINISTERE


ET


DE LA NATION




A quoi bon au premier aspect s'occuper des petits changemens survenus dans l’ordre politique depuis peu ? Y a-t-il beaucoup de profit et d’attrait à suivre ces mouvemens incertains et lents, ces intrigues cachées, ces pratiques secrètes qui aboutissent à pousser un homme au faîte, pour en faire trébucher un autre ? Non, si l’on s’arrête à la superficie, si l’on se borne au menu du scandale et de l’anecdote. Oui, dès qu’à travers des apparences plaisantes ou puériles, on sait reconnaître de sérieuses leçons.

Car enfin, sur le théâtre politique, on a beau s’opiniâtrer à ne nous jouer que des proverbes, le grand drame du monde est au fond. On peut le masquer, mais non l’anéantir. Le mouvement des lois humaines est perpétuel ; le fleuve des idées coule toujours, et ceux qui attendent qu’il tarisse seront surpris par la mort dans cette folle espérance :

Rusticus expectat, dum defluat amnis ; at ille
Labitur et labetur in omne volubilis aevum.


Il ne nous semble pas inutile aujourd’hui de jeter quelques regards sur la scène politique, et d’assigner leur valeur aux vicissitudes qui s’y sont produites. Nous pourrons parler des contemporains, mais toujours dans leurs rapports avec les événemens publics et les choses générales ; nous voulons avoir affaire au personnage, et non pas à l’homme même.

Les lois du 9 septembre dernier ont eu des résultats qui ont dû tromper la prévoyance de tout le monde. Elles ont affaibli le pouvoir et non pas ceux contre lesquels elles étaient dirigées.

Le pouvoir a semblé désormais investi d’une dictature qui l’élevait au-dessus de tous les périls et de toutes les craintes. On n’avait plus à s’inquiéter de lui, et la sollicitude publique pouvait se rejeter sur les garanties et les principes qui venaient d’être si cruellement maltraités. D’un autre côté, les opinions ardentes, soit dans leurs regrets, soit dans leurs espérances, contraintes à plus de modération, forcées de supprimer les mots et les noms irritans, revêtirent des apparences paisibles qui déconcertèrent le pouvoir et désarmèrent les ressentimens. Les partis mirent leur amour-propre non plus dans la témérité, mais dans la prudence : ce fut une émulation universelle de finesse et d’habileté.

Cet attiédissement général de toutes les passions a été sensible dans le procès auquel a donné lieu l’attentat du 28 juillet. Le public a assisté à ce drame judiciaire avec une curiosité sans colère et presque sans souvenirs. Il semblait que la catastrophe qui, six mois auparavant, avait désolé Paris, s’était dépouillée de son horreur et n’était plus qu’un cadre destiné à faire ressortir la sombre figure de Fieschi, dont les juges, complices de sa forfanterie, ont fait un héros de théâtre.

Cependant quelque chose de plus sérieux se passait au fond des esprits. D’une part, l’attentat du 28 juillet avait été l’apogée des folles fureurs et des violences aveugles ; de l’autre, les lois de septembre avaient comblé la mesure de la dictature parlementaire et légale. On sentit que cette période d’acharnement réciproque touchait à sa fin ; elle avait duré cinq ans, s’était terminée à un célèbre anniversaire comme par un coup de tonnerre, et avait eu son dernier écho dans les vindictes de la loi. Désormais la France attendait, des partis comme du pouvoir, d’autres directions et d’autres pensées. Les nations ignorent l’irréconciliable opiniâtreté des discordes et des ressentimens ; elles vivent, elles marchent ; chaque jour les instruit et les transforme, elles demandent à tout ce qui prétend les exprimer ou les servir, partis ou pouvoir, de se prêter à ces mouvemens, et sans démentir l’unité qui les anime, d’avoir la souplesse et la fécondité de la vie.

Il faut le reconnaître : quelque peu de cette disposition sociale s’est fait jour dans la sphère officielle. Un épisode financier a démasqué brusquement les situations politiques, et l’ancien cabinet a été culbuté pour faire place à une combinaison dont il faut apprécier la valeur.

Deux hommes ont depuis six ans prêté entre tous au pouvoir l’appui de leur talent, M. Guizot et M. Thiers, tous deux historiens et publicistes, tous deux plus naturellement écrivains qu’orateurs, mais ayant conquis le talent de la tribune et de la parole par une persévérance qu’aiguillonnait la nécessité : souvent à la chambre le premier professe et le second babille, mais tous deux ont fait accepter le genre de leur éloquence, et voilà le triomphe du talent. Pour le fond, tous deux ont long-temps travaillé à la même œuvre ; tous deux ont de concert défendu le pouvoir contre les agressions des partis ; ils semblaient s’être partagé les rôles et les adversaires ; M. Guizot attaquait plus volontiers les passions et la logique armée de l’extrême démocratie, M. Thiers se lançait avec plus de plaisir contre le parti de l’ancienne royauté.

Cette union ne pouvait survivre aux circonstances extraordinaires qui l’avaient amenée, car elle ne sortait pas de la nature des choses. En dépit d’eux-mêmes, les hommes sont dominés par leur origine, et ils dépendent de ce dont ils proviennent. Le choix même que MM. Thiers et Guizot avaient fait de leurs adversaires indiquait cette origine et la situation qui les maîtrisait. Pourquoi M. Guizot répandait-il tant de fiel et de violence contre le parti révolutionnaire, si par cette préférence il ne se trouvait pas d’accord avec lui-même, avec sa conduite passée ? Et M. Thiers n’éprouvait pas le moindre embarras à accabler la légitimité, en lui reprochant d’être tombée trois fois, le 10 août 1792, en 1815, en 1830 ?

La conséquence naturelle de ces différences était que le pouvoir nouveau devait surtout trouver M. Guizot utile dans le danger, dans la crise des luttes et des répressions violentes, mais que cet homme d’état ne pouvait guère survivre à ses propres triomphes ; tandis que son rival, plus heureux, pouvait espérer au-delà de sa vie militante une autre carrière plus paisible où son ambition rencontrerait encore des satisfactions plus profondes.

Il y a deux ans, n’a-t-on pas vu en novembre 1834, six mois seulement après les troubles d’avril, le parti doctrinaire, embarrassé du calme qui régnait autour de lui, tomber sous lui-même. Ce qui vient de se passer en février 1836 n’est que la suite de la même situation, mais plus nette, plus décidée. Il est de la destinée de M. Guizot d’être congédié avec empressement par le pouvoir, sitôt que les nécessités extrêmes touchent à leur terme.

M. Guizot a trop d’esprit pour n’avoir pas cherché à corriger par ses efforts industrieux l’ingratitude de cette situation. On l’a vu, cachant sous un front grave des passions ardentes, substituer, à force de volonté, le ministre calme et travailleur au contre-révolutionnaire ulcéré. Mais malgré cette habileté, dont après tout, les sciences et les lettres ont profité, et qui devait perpétuer sa carrière ministérielle, M. Guizot est tombé encore une fois, blessé par ses propres victoires.

Oui, cet homme d’état a un insigne talent ; il a de l’habileté ; il a donné à son parti de la tenue, et les apparences de la profondeur ; mais pénétrez au fond, il n’a que les dehors de la force et n’en a pas la réalité. Il se vante de comprendre mieux son siècle qu’aucun autre ; il l’ignore ; il a au fond de son cœur un effroi systématique des progrès de l’homme et du genre humain. Savant illustre, il déclarerait volontiers suspect un mouvement trop vif de la science ; il n’aime pas les ténèbres pour lui-même, mais il craint le grand jour pour les autres, et travaille à retenir la société dans une certaine médiocrité de lumière, d’instruction et de bonheur.

Ajoutons à ces dispositions une raideur qui demeure immobile au milieu des transformations sociales. Ainsi M. Guizot a fait à deux ans de distance le même discours. Le 12 mars 1834 et le 24 mars 1836, il a prononcé la même harangue avec quelques différences que nous relèverons.

Pour les ressemblances, elles sont nombreuses. En 1836 comme en 1834, M. Guizot divise la France en trois camps destinés réciproquement à des hostilités perpétuelles.

En 1834, M. Guizot disait à l’opposition comme en 1836 : « Vous êtes un vieux parti, il nous faut du nouveau, et vous n’en avez pas. »

Il s’écriait encore, il y a deux ans : le progrès est avec nous ; et il ne nous disait pas alors ce qu’était le progrès. En 1836, après deux années de réflexions, M. Guizot nous a dit que le progrès était le retour à l’ordre, mais cette fois il ne nous a pas défini l’ordre. Probablement dans deux ans, il nous définira l’ordre par un autre mot dont il se réservera l’explication ultérieure. En vérité, on a mauvaise grace d’accuser ses adversaires de stérilité quand on n’apporte à la tribune et à la France que la fécondité des éditions corrigées de ses premières harangues.

Les différences n’ont pas moins de prix que les ressemblances pour qui veut pénétrer la pensée de cet homme d’état. En 1834, M. Guizot trouvait le parti républicain moins dangereux qu’en 1836 ; à ses yeux, c’était un parti puéril, surtout dans la nuance de l’école américaine. Deux ans après, M. Guizot l’estime plus redoutable ; il travaille, pour ainsi dire, à le relever après l’avoir abattu ; on dirait qu’il a besoin de retrouver et de se reconstruire des adversaires.

Mais voici des différences plus tranchées : en 1834, M. Guizot insultait ouvertement le parti du passé. La faction carliste, disait-il, sera long-temps dans l’attitude qu’elle a prise sous vos yeux d’insolence aristocratique et de cynisme révolutionnaire. Il ajoutait encore : Je ne crois pas, pour mon compte, que jamais cette faction ait offert dans son langage, dans son attitude, un aspect plus immoral, plus répugnant, et j’éprouve un sentiment de dégoût, et je dirais presque d’humiliation, en voyant à quelles paroles peuvent s’abaisser des hommes qui se vantent d’appartenir à la partie la plus élevée de la société. En 1836, quel contraste ! « Le parti carliste, a dit M. Guizot le mois dernier, est un parti qui a de profondes racines dans le passé ; c’est le parti de l’ancienne France avec ce qu’elle avait de bon et de mauvais. Un parti qui vient de si loin, et qui reste toujours semblable à lui-même, ne meurt pas en quelques années, parce qu’il convient de dire qu’il est mort. »

Complétons le contraste. En 1834, l’orateur du parti légitimiste répondait avec virulence à M. Guizot. En 1836, M. Berryer, dans ses belles défenses de la Quotidienne et de la Gazette de France, s’est constamment autorisé du dernier discours de M. Guizot, dont la haute politique sait rendre éclatante justice au passé, et laisse à demi entrevoir un heureux et prochain avenir.

Que s’est-il donc passé depuis deux ans dans l’esprit de M. Guizot ? Je crois volontiers qu’ici il est en progrès, en progrès de retour vers le passé. Nous avions donc raison, il y a quatre ans, de lui dire : Pourquoi ne pas être avec les soutiens du passé ? Il y va maintenant, cet homme d’état : il a trop de logique pour persister dans des inconséquences qui doivent lui être douloureuses.

Dans quels embarras inextricables n’est-il pas engagé, quand il parle de la révolution ! Une révolution, dit M. Guizot, c’est un fait glorieux, un fait héroïque qui grandit les nations, qui en fait des personnages historiques admirables, mais c’est aussi pour les peuples une source d’aveuglement et d’orgueil. Quel amas de contradictions ! Voilà les nations glorieuses, grandes, admirables et en même temps aveuglées ! Le même fait est à la fois une source de lumières et de ténèbres ! Nous honorons trop l’esprit de M. Guizot pour croire à la bonne foi de cette proposition. Mais il doit maudire la fatalité d’une situation qui dégrade sa pensée jusqu’à de pareils paralogismes ; car enfin l’ambition du ministre n’a pas entièrement étouffé l’amour-propre du penseur, et c’est acheter trop cher la conservation ou la reprise du pouvoir, que de le payer au prix de l’honneur de son génie et de sa raison.

Le monde est partagé entre deux grandes affections, le regret et l’amour du passé, le pressentiment et la soif de l’avenir. Dans ces deux directions il y a de la sincérité, de la force et du talent ; dans ces deux directions, on peut se comprendre mutuellement et rencontrer des points de contact et d’harmonie. Mais toujours on est fidèle à son origine ; on porte l’empreinte de son baptême. Mais n’être ni dans le passé, ni dans l’avenir, ou plutôt partisan secret du passé, apporter à la cause du siècle, dont le génie est révolutionnaire, un hommage que le cœur dément, encenser le nom et les souvenirs de la révolution en lui déniant ses progrès nécessaires, évoquer par des prosopopées hypocrites les mânes de nos glorieux pères, et donner toujours le pas à l’imitation de la constitution britannique sur les idées françaises : en vérité, ce rôle n’est pas digne du talent et du caractère de M. Guizot. N’a-t-il pas l’ame d’un tory ? N’a-t-il pas au fond les mêmes passions politiques que le duc de Wellington ? Eh bien ! qu’il nous montre son ame et ses passions ! Nous ne lui demandons pas de changer, mais de se dévoiler. Il a commencé : qu’il poursuive ; mais plus de ces concessions mensongères, plus de ces politesses forcées à l’esprit du siècle qu’il veut combattre ; elles lui coûtent beaucoup, et le servent peu. M. Guizot sera plus redoutable et plus grand, quand il aura planté son drapeau au milieu de l’ancienne France : Châteaubriand et La Mennais ont marché du côté de l’avenir ; que M. Guizot aille au passé ; c’est ainsi que chaque nature porte ses fruits, et se rend justice devant les hommes.

Nous l’avouons, M. Guizot n’aurait plus à nos yeux la même portée politique, s’il concevait son rôle autrement ; car il y aurait de la naïveté de sa part à se croire encore aujourd’hui nécessaire au pouvoir et au gouvernement. Ce publiciste sait trop bien l’histoire pour s’étonner qu’on puisse succomber dans l’arène de l’ambition sous les triomphes qu’on a préparés de ses mains. Il y aurait de la bonhomie ou de la fatuité à se montrer surpris d’une ingratitude, qui souvent est un devoir pour d’augustes personnages. Les temps changent, insensiblement, il est vrai, mais ils changent. Si le pouvoir veut pardonner, même avec parcimonie, seulement à quelques hommes, n’est-il pas embarrassé d’avoir dans ses conseils un homme, qui dans sa vie politique n’a jamais reconnu la clémence opportune et raisonnable. Si on voulait prendre vis-à-vis l’Europe une attitude un peu plus ferme, et si des possibilités de guerre étaient prévues, la personne qui, en 1815, n’était pas du côté de la France, pourrait-elle être appelée à la direction d’une politique guerrière ?

M. Guizot doit être plus surpris d’avoir été au pouvoir pendant six, ans, après une révolution populaire, qu’étonné d’en sortir aujourd’hui. Il a d’excellentes raisons pour soutenir que rien n’est changé, et qu’il faut toujours rester sous les armes ; il doit désirer la perpétuité des circonstances extraordinaires qui l’avaient amené et maintenu aux affaires ; aussi s’écrie-t-il que tout est seulement commencé, et que tout est à continuer. Mais il s’abuse quand il croit qu’en France, pays de la mobilité, on peut condamner les hommes et les partis à poser toujours de même, à rester dans les mêmes fautes. La restauration ne s’était pas non plus aperçue que tout changeait autour d’elle. De là sa chute. M. Guizot sert-il bien le pouvoir dont il se proclame le soutien le plus ferme, en niant les changemens opérés dans les esprits ? Il y a là un entêtement trop personnel, et M. Guizot a trop l’air de se préférer lui-même à la cause qu’il dit défendre.

« Qu’on ne croie pas, disait récemment M. Thiers à la tribune, que tout ce que nous disons du calme de la France, de son repos, de ses progrès, soit fictif ; tout cela est bien réel, le calme du pays l’atteste. » Il y a donc un dissentiment entre M. Guizot et le nouveau ministère. M. Guizot nie le changement ; M. Thiers le proclame ; il faut mesurer la profondeur de ce dissentiment qui lui-même est un progrès.

Il y a six ans, à la même époque, M. Thiers était rédacteur en chef du National ; aujourd’hui il est premier ministre. Cette élévation rapide a été le prix d’une aptitude incontestable à la vie politique, d’un esprit facile et brillant, d’une étourderie étincelante qui répare ses fautes et les recommence toujours. La véritable carrière politique de M. Thiers a commencé en 1830 avec la fondation du National. Les six premiers mois de 1830 ont été le moment où M. Thiers a le mieux montré le coup d’œil et le génie de l’homme politique. Non-seulement il a pressenti, il a vu l’imminence d’une révolution ; mais il a mis sa vie et sa destinée sur cet enjeu ; avec un heureux mélange de tact et d’audace, il a indiqué ouvertement ce que, selon lui, le pays devait faire, et comment il devait régler son avenir. Il n’y a peut-être pas d’exemple d’un évènement politique, si bien prévu, si bien mené par un écrivain ; et c’est surtout avant de devenir ministre que M. Thiers a été homme d’état.

Rien n’était plus naturel que M. Thiers embrassant le service et la défense du pouvoir qu’il avait élevé. Mais comment devait-il le servir ? A quel poste devait-il se placer pour le défendre ? Voilà la question.

Quelle carrière neuve et grande où le patriotisme se serait allié avec l’ambition, pouvait s’ouvrir l’historien de la révolution française, s’il l’eût voulu ! Rester dans les rangs de la presse où il avait élevé sa célébrité, maintenir au journal qu’il avait fondé son initiative et son autorité ; journaliste, obtenir de ses concitoyens la députation ; dans la chambre, rester en dehors du gouvernement pour mieux l’éclairer et le servir ; se fortifier dans cette situation admirable où il ne pouvait être suspect au pouvoir, où il devait devenir cher au pays, où tout ensemble gouvernemental et populaire, il pouvait construire l’ordre nouveau. M. Thiers devait se proposer d’être l’homme d’état du côté gauche, de renouveler l’opposition, de lui apporter ce qui lui manquait, la connaissance de l’histoire, l’intelligence des hommes et de l’Europe ; il pouvait indiquer au gouvernement ses devoirs nouveaux, l’avertir, et, quand il l’eût fallu, le défendre contre de violentes agressions.

Et non-seulement l’éclat de la popularité s’attachait à ce rôle, mais ce rôle avait encore pour dénouement nécessaire les conquêtes les plus positives de l’ambition. Le pouvoir, le vrai pouvoir, n’arrive pas aux hommes, parce qu’ils se précipitent à sa rencontre ; mais il va trouver ceux qui, persévérant avec fermeté dans une situation bien choisie, reçoivent du temps, pour prix de leur judicieuse constance, le signe sacré de la nécessité. Ainsi le veut l’intelligente fatalité des choses humaines. Si M. Thiers, dans les rangs de l’opposition, eût jeté les germes d’un système futur, tant par la plume que par la parole, il fût parvenu à son heure au maniement des affaires, mais fidèle à lui-même, mais le premier, mais arbitre de sa conduite et de sa destinée.

Il n’en fut pas ainsi : M. Thiers conçut autrement sa carrière on eût dit qu’il avait pris pour règle de conduite de ne jamais marcher seul, de ne jamais être que le second, et de chercher toujours un patron de son talent et de sa fortune. Il fut tour à tour le sous-secrétaire d’état de M. Laffitte, et l’orateur de M. Périer après la dictature passagère et maladive du célèbre banquier, il s’allia à M. Guizot, céda tour à tour la présidence au maréchal Soult et au duc de Broglie ; enfin, aujourd’hui il est en première ligne au pouvoir, et voilà ce qui dès l’abord l’a le plus embarrassé. M. Thiers a bien l’habitude d’être ministre, mais il n’a pas encore celle d’être premier ministre : les évènemens, ses adversaires et sa propre conduite lui permettront-ils de la prendre ?

La situation où se trouve M. Thiers est pleine de périls, mais de périls qui peuvent devenir heureux pour le talent et l’esprit, en leur servant d’aiguillon. Cet homme d’état n’a plus de milieu entre d’extrêmes succès et des humiliations amères. Il doit sentir qu’entre lui et son ancien ami il y a une barrière éternelle. Quelle injurieuse omission M. Guizot a faite du nom de M. Thiers dans sa rancuneuse harangue ! Quel contraste avec le langage qu’il tenait quand il annonça à la tribune en 1831 qu’il soutiendrait l’administration de M. Périer ! Alors c’était en lieutenant qu’il s’offrait au ministère ; aujourd’hui, c’est en protecteur, et pour mettre le comble à l’orgueil de sa tutelle, il ne nomme même point celui qu’il consent à ne pas attaquer encore. Joignez à ces dédains publics les mépris secrets, les épithètes injurieuses qui s’échappent devant des familiers. De son côté, M. Thiers représente son adversaire comme un homme tellement antipathique à la France, qu’il ne réunirait pas autour de lui trente personnes, si le pouvoir voulait avec fermeté son isolement et sa chute définitive.

Gagner des jours, des mois, parler peu, substituer, le plus possible, à la nécessité de répondre lui-même l’éloquence de M. Sauzet, se ménager le temps nécessaire à certains changemens, dont la précipitation serait une faute ; battre ses adversaires, non tant par des paroles que par des faits et des résultats, voilà évidemment le plan de M. Thiers. L’homme qui agit est maître des moyens qu’il emploie ; mais le public qui le regarde est juge du but qu’il se propose.

A ceux qui demandent quel est le caractère qui sépare son administration de l’ancienne, M. Thiers tient à sa disposition une belle réponse. Il doit sentir qu’aujourd’hui il y a non-seulement du cœur, mais de l’esprit, à pardonner. La clémence n’est plus ici de la sensiblerie, mais de l’intelligence ; pardonnez, pardonnez abondamment. Qui sur la terre peut aujourd’hui avec justice et raison infliger aux hommes la perpétuité des douleurs et des vengeances ?

Si M. Thiers a le bonheur de donner à son administration ce premier caractère, il recevra de ce succès une force qui lui permettra de tenir la présidence avec plus de fermeté. Les conjonctures sont sérieuses, et le poste est éminent. Être ministre des affaires étrangères, c’est représenter son pays devant l’Europe ; c’est être le dépositaire de son honneur et de sa puissance. Il ne nous déplaît pas que ce représentant soit l’historien de la révolution française, et que MM. de Metternich et de Nesselrode aient à traiter avec le peintre de la convention et des campagnes d’Italie. Mais nous conjurons M. Thiers, au nom de notre dignité et de son propre honneur, de donner désormais à ses brillantes facultés une gravité, une consistance nécessaires. Plus de ces légèretés qui compromettent l’autorité de l’homme d’état, plus de ces mots étourdis qui blessent les espérances et les passions nationales. La nation veut trouver à celui qui la représente devant l’Europe le culte de sa gloire. Le prédécesseur de M. Thiers M. le duc de Broglie, avait une probité politique au-dessus de tout soupçon ; mais excellent dans la dissertation, il échoua dans le gouvernement, et ne montra ni dextérité pour les affaires, ni amour de notre grandeur. Personne ne refuse à M. Thiers une habileté vive et pénétrante ; mais il doit inspirer au pays une haute opinion de son dévouement à son honneur. Nous ne demandons pas à l’historien de la révolution française de se souvenir des chimères du traité de Tilsitt ; mais il peut avoir en mémoire les traditions de Campo-Formio. C’est l’occasion ou jamais, pour M. Thiers, de mettre d’accord sa politique et son histoire.

Le champ de la diplomatie n’a jamais été plus vaste, et le génie politique peut s’y déployer à l’aise. M. Thiers est au poste qu’a longtemps convoité son amour-propre ; nous souhaitons que ses longs désirs aient été l’indice d’une grande vocation. A-t-il fait son choix entre la Russie et l’Angleterre ? A-t-il un système qui puisse devenir pour la France une source de force et d’agrandissement ? Si M. Thiers peut montrer, dans six mois, à la nation, de notables résultats diplomatiques, il aura trouvé à son ministère la vitalité qui lui manque aujourd’hui.

La carrière politique a été depuis six ans si féconde en naufrages, le nombre des hommes un peu utiles à la patrie si restreint, qu’en vérité on est avide d’assister au succès de quelque chose et de quelqu’un. Nous n’avons aucune raison de désirer l’avortement du nouveau ministère : son président, quelles qu’aient été ses fautes antérieures, n’en est pas moins un homme nouveau, enfant de ses œuvres et de la presse démocratique. M. Thiers peut servir l’intérêt public en s’établissant avec fermeté au centre gauche de la chambre et de la nation. Quand il aura atteint le terme de la session sans avoir engagé de lutte ardente avec l’ancienne majorité, il pourra gouverner librement, et se présenter à la session nouvelle avec des résultats qui caractériseront son ministère en l’affermissant. M. Thiers peut avoir dans six mois une majorité nouvelle aussi unie que l’ancienne : le moment viendra pour lui d’appeler à ses côtés quelques hommes influens par l’esprit et la parole, comme M. Dupin et M. Villemain ; alors le ministère centre gauche sera vraiment constitué.

Nous ne saurions blâmer l’opposition de ne s’être pas précipitée à l’attaque du nouveau ministère, comme elle avait coutume de poursuivre l’ancien. Elle a senti qu’il y avait dans ce changement une amélioration qu’il fallait traiter avec délicatesse. Mais nous aurions désiré qu’elle trouvât un moment opportun pour expliquer sa conduite. Ce soin appartenait naturellement à M. Odilon Barrot : quelle excellente occasion de dévoiler les raisons cachées, mais réelles de la chute de son adversaire le plus obstiné ! M. Barrot devait prévenir l’attaque de M. Guizot, et non pas attendre le moment où il serait obligé de la repousser.

Le chef de l’opposition aura toute la puissance que méritent son caractère et son talent, quand il joindra à sa tenue et à sa gravité une volonté plus ardente, quand il se résoudra plus souvent à prendre l’offensive à propos. Que M. Barrot se souvienne de l’effet salutaire et glorieux produit dans le pays par son beau discours au banquet de Thorigny. Ce coup, frappé avec une mesure vigoureuse, relevait les espérances et la foi publique. On peut conseiller à M. Barrot l’audace et l’initiative, parce que la réserve et la modération lui sont naturelles. Évidemment, il ne doit rien faire aujourd’hui qui empêche l’organisation progressive d’un ministère centre gauche ; mais il doit aussi expliquer au pays pourquoi il considère le nouveau cabinet comme une amélioration qu’il ne veut pas étouffer, pourquoi il s’abstient de l’attaquer, pourquoi même il pourrait l’appuyer au besoin, tout en s’en distinguant par des principes plus démocratiques, par une politique qui attendra de l’avenir ses applications et ses triomphes.

L’opposition, qui ne manque à coup sûr ni de patriotisme ni de talent, a besoin de se pénétrer davantage de l’esprit qui anime la société et des sentimens qui la font mouvoir. Elle doit, de l’enceinte parlementaire, diriger constamment ses regards sur le pays, et puiser dans l’intelligence de la vie nationale sa force et ses inspirations. Or, nous maintenons que le génie progressif et démocratique du siècle n’est point en déroute, et qu’à travers une carrière laborieuse il n’a jamais rétrogradé.

Sans remonter jusqu’au commencement du demi-siècle que compte bientôt la révolution française, où en étions-nous il y a dix ans ? En 1826, nous nous débattions contre un projet de loi aristocratique qui voulait bouleverser le système des successions, et rétablir les substitutions nobiliaires. Tous les principes de la civilisation démocratique étaient menacés : la société les vengea et les raffermit par les élections de 1827 et l’insurrection de 1830.

Le fait immense d’un gouvernement nouveau domine la situation et montre la puissance de la volonté sociale. Sitôt après son établissement, les deux partis qui se combattent depuis bientôt cinquante ans offrirent le même spectacle. Ainsi dans le côté droit on vit une partie des royalistes adhérer au gouvernement nouveau ; ils étaient loin d’avoir désiré son élévation mais ils s’y soumirent, tandis que d’autres plus ardens s’entêtèrent à faire tomber sur-le-champ l’usurpation qui les désespérait : aujourd’hui cet épisode de guerre civile est terminé ; les tentes sont repliées et les châteaux sont paisibles, Le parti démocratique et libéral se partagea également en deux fractions : la plus considérable se voua à la défense du gouvernement qu’elle avait établi de ses mains, et résolut de le suivre jusque dans ses fautes et ses erreurs ; l’autre, moins nombreuse, s’emporta dans des espérances et des précipitations qui ne voulaient connaître ni frein ni délai ; elle se perdit par la violence de ses passions généreuses ; l’exil et les prisons ont reçu les vaincus.

Il est clair que la société n’a voulu céder aux fantaisies et aux passions de personne ; et elle a traité rudement ceux qui demandaient la ruine d’un édifice qui n’était que d’hier. Mais aussi elle n’entend pas persévérer dans les mêmes colères et les mêmes divisions. C’était chez les Grecs une prescription du droit des gens de ne jamais élever sur le champ de bataille où ils avaient eu le malheur de combattre les uns contre les autres des trophées de pierre ou d’airain, de peur d’éterniser le souvenir des discordes civiles. Qui voudrait donc aujourd’hui dans notre pays élever des distinctions qui ne meurent jamais, et parquer les citoyens dans des haines immortelles ?

Et ce n’est pas ici la parodie du baiser Lamourette ; nous exprimons la réalité. La société française est mobile : au moins que cette mobilité porte ses fruits, comme elle a ses inconvéniens. Les violences des cinq dernières années ne sont plus possibles, ni pour les partis, ni pour le pouvoir, et personne d’ailleurs ne saurait désormais y avoir goût. On court un grand danger dans ce pays, quand on le fatigue, et tranchons le mot, quand on l’ennuie par la répétition des mêmes expédiens ou des mêmes discours.

Tout se décompose aujourd’hui dans le monde moral et politique, mais cette décomposition est vigoureuse et non pas corrompue, mais elle est un degré nécessaire à de nouvelles combinaisons de la vie générale. C’est dans cette situation que nous sommes à l’heure qu’il est ; tout se transforme et tout est indécis, parce que ce vaste travail n’a commencé que d’hier. Si le pouvoir a l’instinct et le tact de cet état social, il pourra servir utilement la nation : il faut aujourd’hui lui prodiguer, non pas les invectives, mais les avertissemens, et le mettre en demeure de déployer de la force et de l’intelligence.

Le mouvement social ne s’est pas arrêté ; mais il a changé d’allure, et sur certains points, d’application. La forme politique a été abandonnée, par beaucoup d’esprits, pour l’étude du fond. Une immense variété est l’aliment et la récompense de ces inquiétudes fécondes des imaginations et des ames. On scrute, on compare les idées et les institutions, on passe des prédications religieuses aux enseignemens de la philosophie, les philosophes parlent de la religion en l’expliquant ; les orateurs catholiques peuvent invectiver en passant contre l’esprit du siècle, mais ils n’en prennent pas moins les idées et le langage. On n’entend plus dans les chaires chrétiennes que les mots progrès, humanité. De même que, contemporain de Voltaire, Massillon se laissait envahir par le siècle, au moment où il croyait le combattre, de même nos jeunes et éloquens lévites sort poursuivis, aujourd’hui, jusque dans leur orthodoxie la plus affectée, par la philosophie et le juste orgueil de l’intelligence.

Même aux pieds des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.


Les idées nouvelles et chères à l’humanité pénètrent partout. La poésie les répand à flots. Écoutez Lamartine, ne joint-il pas au culte des anciens jours un immense amour de l’avenir ? Lamartine est le Virgile chrétien. Le poète de Mantoue a souvent revêtu de la suavité des formes antiques les affections et les pressentimens d’une humanité nouvelle ; le costume est païen, mais l’ame est d’un homme nouveau. Ainsi a fait notre Virgile ; et sous les richesses de la religion qui inspirait Racine, il a caché des pensées et des espérances qui en dépassent le dogme, tout en le révérant. En doutez-vous ? Les clameurs des orthodoxes n’ont-elles pas dénoncé M. de Lamartine à la chrétienté ? L’Univers religieux, la Gazette de France, n’ont-ils pas déclaré au grand poète qu’il n’était plus chrétien ? Il paraît que la voie où se tiennent ces messieurs est si large, que dès qu’un homme grandit, il est obligé d’en sortir. Ne voilà-t-il pas Lamartine relégué avec La Mennais dans les rangs de la philosophie ?

Religion, philosophie, institutions politiques, études de l’histoire, travaux d’art et de poésie, tout est donc remué aujourd’hui par l’esprit de la société française. Cinq années de combat ont passé sur le pays ; époque finie, usée. La nation recommence une autre phase dont l’histoire future appartient aux efforts et au patriotisme de tous.


LERMINIER.