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Du Dogmatisme en politique à propos d'un discours prononcé à Dompaire

Du Dogmatisme en politique à propos d'un discours prononcé à Dompaire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 11 (p. 686-697).
DU
DOGMATISME EN POLITIQUE
A PROPOS D'UN DISCOURS PRONONCE A DOMPAIRE

Il se forma en Angleterre, après la restauration des Stuarts, un parti politique composé d’hommes de transaction et d’accommodement, à la tête desquels se trouvait le vicomte Halifax. A cette époque de violens conflits entre la liberté et le droit divin, entre la cour et le parlement, entre les prérogatives de la couronne et les prétentions parfois excessives des communes, ces hommes d’accommodement censuraient toutes les exagérations, gardaient en toute chose un juste milieu, s’efforçaient de rallier aux tempérament qu’ils proposaient tous les esprits rassis et modérés. Cavaliers et têtes-rondes, whigs et tories, les partisans des opinions extrêmes, reprochaient à ces politiques philosophes d’être toujours prêts à s’arranger de tout et avec tout le monde, et ils leur avaient donné le surnom de trimmers, dont Halifax faisait gloire comme d’un titre honorable. — Toutes les bonnes choses de ce monde, disait-il, sont une sorte d’arrangement, de transaction, un milieu raisonnable entre deux extrêmes. La zone tempérée est un compromis entre les climats où l’on meurt de chaud et les climats où l’on meurt de froid, l’église anglicane un compromis entre le papisme et les extravagances des anabaptistes, la constitution anglaise un compromis entre le despotisme turc et l’anarchie polonaise. — Halifax, si bien peint par Macaulay, était un homme supérieur ; il avait un esprit vif, étendu et fertile, un charme infini dans la conversation, une éloquence lumineuse qui faisait les délices de la chambre des lords. Malheureusement il lui échappait des mots terribles, ses incartades lui faisaient beaucoup d’ennemis, et, n’ayant pas assez d’autorité dans le caractère, il ne pouvait en donner à la politique modérée qu’il professait, et qui en a besoin plus que toute autre. Tel qu’’il était et en dépit de ses travers, les Stuarts se seraient bien trouvés de suivre toujours ses avis. L’un des premiers actes de Jacques II, après son avènement au trône, fut de l’exclure de son conseil privé. Nous ne savons si Halifax eût pu sauver Jacques II, mais il est certain que ce n’est pas pour avoir pratiqué une politique de transaction que Jacques II a fini par toucher les écrouelles à Saint-Germain.

S’il est un homme d’état qui ressemble peu au vicomte Halifax et qui ne soit pas un trimmer, c’est assurément l’honorable vice-président du conseil, M. Buffet. Personne ne l’accusera jamais de se prêter avec trop de complaisance aux arrangemens et aux transactions, d’avoir trop de facilité dans l’humeur, trop de flexibilité dans l’esprit, le goût des artifices oratoires ou cette souplesse hardie et qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts et sacrifie tous les engagement à tous les calculs. » On pourrait plutôt le comparer à un homme d’état anglais, contemporain d’Halifax, dont Macaulay a dit, avec raison qu’il était un des personnages les plus honorables de son temps, que la pureté de son caractère lui avait valu l’estime générale, mais qu’il avait un défaut grave, qu’il était trop préoccupé de sa dignité personnelle. M. Buffet est si préoccupé de la sienne, qu’il lui sacrifie ses intérêts les plus évidens. Il craindrait de la compromettre non-seulement en faisant des avances, mais, en répondant à celles qu’on lui fait, non-seulement en accordant quelque chose à ses adversaires, mais en leur sachant gré de ce qu’ils lui accordent, non-seulement en méritant leurs louanges, mais en ne méritant pas leurs calomnies, qu’il accrédita souvent par son silence. Quand par hasard il prend quelque mesure qui pourrait leur être agréable, il s’empresse d’en donner une explication désagréable, et il conjure ainsi le danger qu’il avait couru de s’attirer la faveur publique, d’avoir un instant de popularité. La maladresse qu’on lui reprocha est une maladresse de parti-pris, une maladresse doctrinale. On prétend qu’il disait, un jour : « Je ne céderai sur rien, je ne transigerai sur rien, et quand mes quatre-vingt-six préfets viendraient à mourir je n’en changerais pas un, tout au plus ferais-je une ou deux mutations. » Propos d’ennemi ! Le malheur est que M. Buffet a beaucoup d’ennemis qui n’auraient pas mieux demandé que d’être ses amis.

Au moment des affaires de Crimée, le cabinet Aberdeen, cabinet excellent pour la paix, mais auquel il manquait « un peu de diable au corps, » fit place à un ministère présidé par l’homme du royaume-uni qui avait le plus de décision et d’audace. Les Anglais disaient alors : « Nous avons écouté le quaker et pris le pugiliste. » La France, depuis ses catastrophes, a eu d’abord un gouvernement de conciliation, suivi d’un gouvernement de combat, auquel a succédé un gouvernement de résistance. Résister est une fonction dont M. Buffet s’acquitte de manière à laisser croire qu’il y voit l’accomplissement d’un devoir religieux, et on peut dire qu’en France c’est le quaker qui a succédé au pugiliste. Le plus grand défaut des quakers n’est pas d’avoir de la raideur dans l’esprit, quelque chose d’un peu épineux ou d’un peu méticuleux dans l’humeur ; leur principal tort est de ne pas faire de la politique en politiques, de mêler à la conduite des affaires humaines des préoccupations et des idées qui leur sont parfaitement étrangères. L’honorable vice-président du conseil a des convictions profondes, sincères, fort respectables, ou, pour mieux dire, il a des dogmes qui lui sont encore plus chers que ses préfets. C’est au travers de ses dogmes qu’il voit ses amis, ses ennemis, son portefeuille, le président de la république, le monde, l’Europe, la France, l’assemblée nationale, M. Christophle et M. Gambetta. Il est bon qu’un homme d’état ait une conscience ; mais neuf fois sur dix elle n’a rien à voir dans les décisions qu’il doit prendre, dans les questions qu’il est appelé à résoudre et qui sont le plus souvent des questions de bon sens, de circonstances, d’opportunité. Un homme d’état ne doit être le prisonnier de personne, pas même de sa conscience, — M. Buffet est un prisonnier.

Il est fâcheux d’avoir dans sa vie quelque chose à expliquer : on l’explique une fois, deux fois, trois fois, et on se flatte d’en avoir fini avec les questions et les questionneurs ; mais c’est toujours à recommencer. Le système de conduite politique que professe et que pratique M. Buffet, depuis qu’il est devenu le vice-président du conseil, paraît au premier abord inexplicable. Après avoir contribué autant que personne à donner à la France cette constitution du 25 février qui fait époque dans sa récente histoire, son premier soin fut de déclarer bien haut que rien n’était changé en France. Les uns crièrent au paradoxe, les autres à l’équivoque ; mais M. Buffet n’est pas un esprit amoureux de paradoxes, et sa loyauté ne saurait se plaire dans les équivoques. L’établissement de la république lui apparaît comme une fâcheuse, mais impérieuse nécessité, à laquelle doivent se soumettre tous les bons esprits, et quand on lui représente que, « pour fonder un pouvoir nouveau, il faut, si l’on veut réussir, lui donner ce dont ont besoin toutes les choses nouvellement appelées à la vie, de la tendresse et de la résolution, » on lui demande plus qu’il ne peut donner. Il ne saurait avoir ni résolution ni tendresse au service de la république, rien qui ressemble à de l’enthousiasme, à un zèle d’humeur et de tempérament pour un ordre de choses qu’il accepte en bon chrétien comme un malheur inévitable. Dès le premier jour, il s’est occupé de corriger autant qu’il était possible l’événement, d’en atténuer les conséquences. Il lui a paru que le meilleur des correctifs serait de décomposer la majorité qui a voté la constitution du 25 février, et de la remplacer par une autre formée de ceux qui ont voté cette constitution malgré eux, par une sorte de résipiscence de la dernière heure, et de ceux qui, après avoir voté contre elle, renoncent à protester contre l’inévitable malheur. Une résignation provisoire et douloureuse à la république, voilà la marque des bons esprits, et il faut à la France un gouvernement de résignés, d’où seront exclus et ceux qui ont le tort de ne vouloir à aucun prix accepter la république, et ceux qui ont le tort beaucoup plus grave encore de l’accepter avec une sorte de gaîté de cœur, — car s’il faut se résigner, il ne faut pas être suspect de se résigner trop facilement, il faut prouver qu’on avait d’insurmontables répugnances, et que cependant on les a surmontées par un effort de vertu.

Cette politique est sans contredit un peu compliquée, et à la pratique elle essuie plus d’une difficulté. Aussi comprend-on sans peine que les adversaires de M. Buffet et même ses amis le mettent souvent en demeure de s’expliquer. Il s’explique, on le comprend, et bientôt on ne le comprend plus ; on lui représente que ses éclaircissemens n’étaient pas suffisamment clairs, on lui en demande de nouveaux, et voilà l’inconvénient d’avoir dans sa conduite quelque chose qui a besoin d’explication. Dans le fond, les sentimens de M. Buffet sont partagés par beaucoup d’hommes qui, eux aussi, ont accepté la république à contre-cœur ou n’ont fait avec elle qu’un mariage de raison. Il y a de bons mariages, disait le moraliste, il n’y en a point de délicieux ; mais le premier devoir d’un ministre comme d’un mari mécontent est de faire à mauvais jeu bonne mine. M. Buffet fait grise mine à mauvais jeu, il n’essaie pas de dissimuler sa mélancolie, de déguiser ses chagrins sous un visage riant. Il y a quelques années, le premier ministre d’un petit état de l’Allemagne du sud nous disait : « Les Allemands du sud qui désirent d’être annexés à la confédération du nord sont des gens qui souhaitent un rhumatisme, parce qu’ils ne savent pas ce que c’est. Toutefois, quand je l’aurai, le rhumatisme, je me donnerai l’air de le trouver charmant, car il convient à un homme d’état d’avoir la politique gaie. » Ce qui manque surtout à M. Buffet, c’est la gaîté, et s’il n’est pas gai, c’est qu’il a des dogmes et que ses dogmes sont tristes.

Tout récemment M. Buffet s’est expliqué une fois de plus à Dompaire, devant le comité agricole de l’arrondissement de Mirecourt. Il a déclaré que ses collègues et lui s’étaient loyalement placés sur le terrain des lois constitutionnelles votées par l’assemblée nationale, « et auxquelles sont dus le respect et l’obéissance de tous. » — « Nous avons pensé, a-t-il ajouté, que notre premier devoir était de faire cesser dès le premier jour la plus dangereuse des équivoques, en témoignant par nos déclarations et par nos actes que le vote de ces lois n’impliquait dans aucune mesure l’abandon d’une politique nettement conservatrice, ni même l’adoption d’une politique qui, sans être encore la politique révolutionnaire, fraierait la voie à celle-ci et lui servirait de préparation et de transition. Servir de transition entre ce que l’on considère comme le bien et ce que l’on tient pour le mal, c’est le plus déplorable des rôles, c’est aussi le plus funeste. »

Voilà un langage qui ne manque ni de sincérité, ni de noblesse, ni même d’élévation. Est-ce un langage politique ? Il est permis d’en douter : la distinction absolue du bien et du mal est du domaine de la théologie, elle s’applique difficilement à tout ce qui ne relève que de la prudence humaine. Il y a dans une société, à toutes les époques de son histoire, des institutions utiles qu’il est bon de conserver et des institutions qui ont fait leur temps et qu’il est bon de changer, et dans toute société il y a des esprits extrêmes qui estiment que le monde serait perdu, si on en retranchait un seul abus ou un seul préjugé, et d’autres esprits extrêmes qui, sous prétexte que le mobilier est démodé ou défraîchi, demandent à grands cris qu’on démolisse la maison de fond en comble. Entre ces deux extrémités, il y a place pour les esprits modérés et sages, dont les uns sont plus enclins au changement, les autres plus portés à la conservation. Pour prononcer entre les uns et les autres, pour approuver ou rejeter les propositions contraires qu’ils lui font, un homme d’état n’a le plus souvent à consulter que des raisons d’intérêt ou de convenance. Dira-t-on que le mal, c’est la révolution ? mais la révolution n’est pas à faire, elle est faite, in ea vivimus, movemur et sumus. La révolution, elle est partout, dans nos lois, dans nos institutions, dans nos pensées, dans les rues, dans nos maisons et, sans qu’il s’en doute, jusque dans la tête de M. de Lorgeril. La révolution, c’est le code, c’est le partage égal des successions, c’est le mariage civil, c’est la liberté des cultes, c’est le suffrage universel. Elle est devenue la chair de notre chair et la moelle de nos os, et les plus dangereux des révolutionnaires sont ceux qui conspirent contre la révolution. Dira-t-on que le mal, c’est tout ce qui inquiète les intérêts, tout ce qui risque de troubler l’ordre social ? mais parmi les innovations les plus utiles et les plus nécessaires en est-il une seule qui mal appliquée ne puisse avoir de fâcheuses conséquences ? Parce qu’il n’est pas de nouveautés inoffensives et dont ne puissent abuser les étourdis et les imprudens, les hommes d’état se croiront-ils tenus de les mettre toutes en séquestre, et feront-ils gloire de tout empêcher, en alléguant que ce qu’on ne fait pas est moins dangereux que ce qu’on fait ? Quand, sous le règne de Charles II, un inventeur hardi, du nom d’Edward Heming, obtint du gouvernement anglais des lettres patentes qui l’autorisaient à éclairer Londres pendant les nuits sans lune en plaçant un candélabre devant une maison sur dix, cette audacieuse entreprise fit jeter un cri d’alarme à beaucoup de conservateurs de l’an de grâce 1684. Ils s’écriaient que c’en était fait de l’Angleterre et que l’éclairage d’Edward Heming rendrait plus de services aux coquins et aux voleurs qu’aux gens de bien et à la police. Ailleurs c’est l’imprimerie qui fut accusée de mettre le monde à mal. Les coquins tirent parti des plus belles inventions ; c’est à la police et aux gens de bien de leur prouver qu’on peut s’en servir contre eux.

Un gouvernement n’est point appelé à se poser en juge suprême des consciences, à faire la séparation définitive des bons et des mauvais, des élus et des réprouvés, à combler les uns de faveurs, à éviter tout contact avec les autres et à les reléguer dans la géhenne de son mépris. Il n’y a point de parti en état de grâce, il n’y en a point non plus avec qui un ministre ne puisse traiter sans déshonneur pour le gagner à ses idées. Un homme d’état doit savoir se servir de tout, même des fous, quand ils ont, comme on dit en Italie, « un cœur d’or et une tête de buffle. » Laissons la théologie et le jugement dernier aux théologiens. Le fils de l’homme, est-il écrit dans l’Évangile, mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche ; — à quoi Goethe ajoutait : « Et il dira aux gens de bon sens : Asseyez-vous là devant moi, afin que j’aie le plaisir de vous regarder. » Selon les cas, un vrai politique se réserve de faire campagne avec les brebis ou avec les boucs. Il est des brebis stupides et entêtées dont il est impossible de se faire comprendre ; il est des boucs intelligens auxquels on fait entendre raison quand on veut bien s’en donner la peine. A l’église seule il appartient de lire dans les cœurs et de n’admettre dans son commerce que les enfans de la promesse. L’autre jour, le saint-père envoyait un bref au congrès catholique de Florence pour lui recommander la fermeté dans les principes et la vigilance à l’endroit des idées de conciliation, qui sont des pièges du catholicisme libéral. Et l’autre jour aussi nous lisions dans une lettre écrite au nom du comte de Chambord « qu’il faut choisir, comme l’a si bien dit le grand évêque de Genève, entre l’eau bénite et le pétrole. » Le grand évêque de Genève est dans son rôle quand il ne voit au monde que le pétrole et l’eau bénite, quand il tient tout libéral qui ne fréquente pas les bénitiers pour un incendiaire inconscient. Hélas ! on a vu briller jadis sur la place de Grève d’horribles flammes où le pétrole n’avait point de part, et quiconque n’est pas évêque fera bien de méditer cette parole : « notre religion est sans doute la seule bonne, la seule vraie ; mais nous avons fait tant de mal par son moyen que, quand nous parlons des autres, nous devons être modestes. »

Le dogmatisme politique est aujourd’hui un phénomène étrange, un véritable anachronisme, qui étonne l’Europe et lui déplaît. Depuis quelles années, la politique est devenue plus que jamais une science tout expérimentale, qui se défie des doctrines, qui examine dans chaque cas particulier ce qui est utile ou ce qui est possible, et s’occupe par-dessus tout des faits et de la logique des faits. Comme l’a remarqué l’ingénieux auteur d’un livre sur la constitution anglaise, nous vivons dans un temps de réalisme, et nos habitudes d’esprit ont été modifiées par le développement considérable qu’ont pris les sciences d’observation, par le développement plus considérable encore qui a été donné au commerce. Autrefois la philosophie raisonnait beaucoup sans se croire obligée d’observer les faits ; aujourd’hui, pour découvrir les secrets de la création, M. Darwin compte sur les expériences soigneuses et répétées qu’on peut faire sur des pigeons. « Son héros, dit M. Bagehot, n’est point un philosophe enfermé dans son cabinet et tout entier à sa pensée ; c’est l’habile éleveur, sir John Sebright, qui avait coutume de dire en parlant des pigeons qu’il produirait n’importe quel genre de plumes au bout de trois ans, mais qu’il faudrait six ans pour obtenir une tête et un bec. » M. Bagehot remarque aussi que les coutumes, le langage de la banque et du négoce, ont beaucoup déteint sur la politique moderne. « A la bourse, on interroge tout, les hommes, les choses, les institutions, on leur dit familièrement : Eh bien ! qu’avez-vous fait depuis notre dernière entrevue ? » En Angleterre, comme en Italie, comme en Prusse, les hommes d’état ne s’occupent plus guère de métaphysique, ils se considèrent essentiellement comme des hommes d’affaires, et, pour réussir dans leurs entreprises, ils sont prêts à entrer en conversation avec tout le monde, même avec des hommes dont les opinions, le caractère et la figure leur reviennent peu. Cette façon d’entendre l’art de gouverner est utile partout, elle le serait particulièrement dans un pays comme la France, où l’ontologie politique est tombée dans un profond discrédit, où désormais on se méfie beaucoup des principes, surtout des principes qui ont de la morgue, où la grande, l’unique question est d’avoir un gouvernement qui, quelle que soit son étiquette ou sa formule, garantisse aux gouvernés quinze ans de paix, d’ordre et de liberté. Pour les peuples qui ont subi la terrible épreuve des révolutions, il n’y a pas d’autres lois possibles que celles qui sont fondées sur des principes de transaction ; mais que deviennent le bénéfice et l’avantage attachés à des lois de transaction, si le gouvernement chargé de les appliquer et de les protéger contre tous les mauvais vouloirs est animé lui-même d’un esprit d’intransigeance ?

Nous savons bien que lorsque M. Buffet se déclare résolu à n’avoir aucun commerce ni avec les révolutionnaires ni avec les politiques qui, sans être révolutionnaires, fraieraient la voie à une nouvelle révolution, il n’entend pas exclure à jamais les libéraux de la vie politique, ni même de son alliance. M. Buffet ne demanderait pas mieux que de voir venir à lui certains bergers, leurs chiens et leurs moutons ; mais, avant de les recevoir parmi les enfans de la promesse, il exige qu’ils rompent ouvertement avec leur passé, qu’ils renoncent à leurs amitiés compromettantes, qu’ils s’engagent à ne plus frayer avec les bergers et les chiens des autres fractions de la gauche. Nous ne savons si M. Buffet a jamais fait de sérieux efforts pour détacher le centre gauche de ses alliés naturels ; il aurait eu besoin, pour y réussir, de beaucoup d’adresse, d’un art infini, inconciliable avec les hauteurs d’un esprit dogmatique. Il est probable que le centre gauche lui aurait toujours répondu : — Nous admettons que, pour avoir droit de cité dans votre république conservatrice, on soit tenu d’être résolument conservateur ; mais admettez à votre tour que dans cette république il sera permis d’être républicain, à la seule condition, bien entendu, de passer au préalable un examen satisfaisant de résignation.

M. Buffet a protesté solennellement à Dompaire que les lois constitutionnelles ont droit au respect et à l’obéissance de tous. Sa loyauté est au-dessus de tout soupçon, et on peut s’en rapporter à sa parole honnête et convaincue. Ce respect, cette obéissance, qu’il réclame pour les lois constitutionnelles, il saura au besoin les imposer à tout le monde, y compris ses amis. N’a-t-il pas commencé par se les imposer à lui-même ? Il lui en a coûté, mais il ne transige pas avec son devoir.

Durum ; sed levius fit patientia
Quidquid corrigera est nefas.

Chose curieuse, parmi les hommes qui ont contribué beaucoup moins que M. Buffet à faire triompher ces lois, parmi les hommes qui ne les ont votées qu’à la dernière extrémité, le pistolet sur la gorge et après avoir tout fait, tout essayé pour écarter cette coupe de leurs lèvres, il en est qui, une fois l’événement accompli, ont eu plus de facilité à s’en accommoder. Ils sont disposés à trouver leur maladie charmante, et si on les appelait à la vice-présidence du conseil, peut-être auraient-ils la politique et le rhumatisme gais. C’est qu’ils n’ont pas les fortes et gênantes convictions de M. Buffet, c’est qu’ils ne sont pas comme lui les prisonniers de leur conscience.

Les qualités les plus estimables de l’homme privé rendent souvent plus difficile à l’homme public l’accomplissement de sa tâche. Toujours fidèle aux préoccupations doctrinales qu’il porte dans la politique, M. Buffet semble croire qu’en votant la constitution du 25 février, l’assemblée nationale n’a pas fait seulement de nécessité vertu ; il a l’air d’attribuer à ce vote je ne sais quel caractère de mystique fatalité, il y voit comme une sorte d’expiation ou de macération publique, comme l’un des exercices de cette grande pénitence nationale par laquelle la France, Gallia pœnitens et devota, obtiendra la rémission de ses péchés et se rendra digne d’un sort plus heureux. « Le sacrement de la pénitence, disait Bossuet, est un échange mystérieux qui se fait par la bonté de Dieu de la peine éternelle en une temporelle. » L’établissement de la république est cette peine temporelle qui, subie dans un esprit de tristesse et de mortification chrétiennes, rachètera la France de son éternelle perdition. Se donner la république, c’est une façon de se donner la discipline. Un gouvernement résigné, une nation pénitente, une république de flagellans, voilà le spectacle que la fille aînée de l’église doit offrir au monde pendant quelques années pour se rendre digne de rentrer un jour dans le saint héritage. Hélas ! la France n’a pas l’esprit de son rôle, son génie ou son démon résiste aux exorcismes. Elle se repent sans contredit d’avoir eu trop de confiance en des pilotes hasardeux, qui, les yeux fixés sur des étoiles pâlissantes, l’ont conduite aux abîmes ; mais elle ne regrettera jamais d’avoir produit Voltaire et Mirabeau, et cependant, au dire des docteurs, c’est le seul remords qui la sauverait. Que lui parlez-vous d’expiation et de réciter les sept psaumes pénitentiaux ? Elle se reprend à l’espérance et même à la joie de vivre ; chaque jour lui apporte de nouvelles raisons de croire à ses destinées. « Entre prime et tierce, disait le vieux chroniqueur, commença le jour à se réchauffer, et le soleil à luire et à monter, et les alouettes à chanter. » Voilà la France. O gaîtés d’alouette gauloise pointant vers le ciel bleu, vous êtes presque une vertu ! En vérité il en coûterait à cette fière et oublieuse nation d’admettre le dogme mystique de la république expiatoire. Elle s’est donné par esprit d’opportunité la forme de gouvernement que lui commandaient les circonstances, et elle s’adresse à tous les hommes de bonne volonté pour qu’ils l’aident à tirer de ses nouvelles institutions le meilleur parti possible. Elle croit à son avenir, et l’Europe y croit aussi depuis le 25 février, car l’Europe lui accordait beaucoup de bonnes qualités, mais elle doutait de sa sagesse, et le 25 février la France a été sage. Les hommes qui ont voté les lois constitutionnelles auraient tort de se regarder comme des anathèmes marqués d’un signe secret de réprobation, et séparés pour un temps de l’assemblée sainte et du corps des justes. Ils ont fait ce jour-là un acte de courageux bon sens, et un acte de bon sens honore plus un peuple, lui est un gage d’avenir plus assuré qu’une bataille gagnée.

La France n’est pas le seul endroit du monde où la lutte soit engagée entre l’intransigeance et l’esprit de conciliation, entre la politique formaliste, méticuleuse et doctrinale et la politique du bon sens. L’Espagne offre aujourd’hui l’exemple du mal que peuvent faire les dogmes à un pays qui est aux prises avec une situation difficile et s’occupe péniblement à se reconstituer. Un homme éminent a restauré à Madrid la royauté constitutionnelle, et huit mois lui ont suffi pour marquer parmi les hommes d’état de l’Europe. Il avait compris dès le premier jour qu’il ne pouvait réussir dans son épineuse entreprise que par une politique de transaction largement entendue et patiemment pratiquée. Ses laborieux efforts avaient été couronnés de succès. Il était parvenu à rallier, à grouper autour du trône non-seulement les conservateurs qui avaient toujours protesté, comme lui-même, contre la révolution de 1868, mais ceux qui avaient fini par l’accepter, une partie des libéraux qui l’avaient applaudie et quelques-uns des révolutionnaires qui l’avaient faite. Conciliant avec les choses comme avec les personnes, le projet de constitution qu’il avait inspiré était aussi une œuvre de transaction, un compromis passé entre les idées modernes et les traditions de l’Espagne, entre les idées libérales et les garanties jugées nécessaires à la sécurité de la couronne. Une crise est venue subitement interrompre et compromettre l’entreprise patriotique de M. Canovas del Castillo. Il n’est plus ministre, le cabinet dont il avait la présidence a été remplacé par un cabinet libéral, qui partage et représente ses idées, mais qui est un cabinet de parti, et M. Canovas n’entendait présider qu’un ministère libéral qui fût en même temps un ministère de conciliation. Qui a déchaîné sur l’Espagne cette crise intempestive ? Elle est née de la question de savoir si les cortès qu’on devra prochainement convoquer seront élues par le suffrage universel ou par le suffrage restreint. Cette question n’avait qu’une importance secondaire. Sans vouloir préjuger le fond, M. Canovas estimait que la monarchie, trouvant le suffrage universel établi en Espagne, devait laisser aux cortès le soin de le conserver ou de le modifier, et que dans l’état des choses il ne pouvait être aboli que par une loi régulièrement votée et non par un décret. La solution qu’il proposait était conforme à l’équité, à toutes les règles du bon sens et d’une sage conduite. Trois de ses collègues l’ont obstinément repoussée. Ils ont dit : Périssent les colonies plutôt qu’un principe !

Un autre incident a surgi et crée de sérieux embarras au nouveau cabinet, présidé par le général Jovellar. L’article 11 du projet de constitution établit en Espagne non certes l’égalité des cultes, mais la simple liberté ou, pour mieux dire, la tolérance des cultes dissidens. En vertu de cet article, s’il est voté par les cortès, il sera interdit de mettre aux galères les Espagnols qui auront la fantaisie de prier Dieu en castillan, au lieu de le prier en latin. M. Canovas écrivait récemment à un ami : « Nous nous proposons d’établir en Espagne le libre exercice de tous les cultes, avec cette seule réserve que nous autoriserons seulement les manifestations et les cérémonies extérieures de la religion de l’état ; c’est une question d’ordre public, des collisions ayant plus d’une fois éclaté entre les habitans de tel pueblo et les prédicateurs évangéliques en plein vent. Nous avons déjà assez de causes de discorde et de guerre civile pour ne pas en accroître le nombre. De toute manière, c’est une solution conciliante, et on doit se féliciter que la majorité des anciens modères et l’unanimité des libéraux monarchiques que je représente, nombre desquels sont de fervens catholiques, consentent à admettre parmi les articles constitutionnels le libre exercice de tous les cultes non immoraux dans l’intérieur de leurs temples respectifs. » A Londres, à Berlin, cette concession paraîtra peut-être insuffisante, elle a été jugée excessive par le Vatican et par les hommes politiques qui prennent ses mots d’ordre. L’église était allée attendre le roi Alphonse à Valence le jour de son débarquement, et elle l’avait mis en demeure de rétablir dans la Péninsule l’unité religieuse, à quoi il avait répondu que l’église se trompait d’adresse, qu’à ses ministres seuls elle devait présenter ses requêtes. Quelques jours plus tard, dans un banquet, un personnage considérable ayant glorifié l’intolérance en célébrant les louanges de Philippe II : — Monsieur le marquis, répliqua doucement le jeune souverain, du temps de Philippe II c’étaient les rois qui faisaient les peuples, aujourd’hui ce sont les peuples qui font les rois. — Ceux des moderados qui sont les prisonniers de Rome n’ont point voulu accepter l’article 11, et, par une étrange illusion, le représentant de la chancellerie romaine à Madrid, Mgr Simeoni, s’est cru autorisé à s’adresser directement aux évêques espagnols pour leur représenter que la consécration de la tolérance religieuse en Espagne rendrait impossible l’entente si désirée entre le saint-siège et la royauté libérale, pour leur rappeler qu’ils doivent veiller à la pureté de la foi, s’opposer à la circulation des idées dangereuses et des mauvais livres, et que, si le projet de constitution était adopté, ils ne pourraient plus invoquer le secours du bras séculier pour l’accomplissement de leur ministère. De ce côté-ci des Pyrénées, l’église demande la liberté ; sur l’autre versant, elle réclame, avec une impérieuse insistance, le rétablissement de l’inquisition. Elle ne se contredit point. L’église n’est vraiment libre que le jour où elle est devenue la maîtresse, le jour où, redressant la tête, elle dit à Orgon : La maison m’appartient, c’est à vous d’en sortir.

Les embarras qu’on suscite à un gouvernement qui commençait à s’asseoir sont de nature à relever les espérances de cet homme de foi, de caractère, de principes fermes et arrêtés, orné de toutes les vertus théologales et cardinales, qui règne sur la Navarre et s’y sent à l’étroit. L’intransigeance dogmatique a trouvé son missionnaire et son héros, c’est don Carlos. Le 12 septembre, de son quartier royal il écrivait à ses amis de France que, champion de la foi catholique et du droit monarchique, seul en armes aujourd’hui pour la défense des principes essentiels de toute société chrétienne, il était le tenant de toutes les revendications légitimes, que cette grande mission, qu’il a reçue de la main de Dieu, il la remplira jusqu’au bout, sans hésitation, sans compromis, sans défaillance. Par la même occasion, il engageait ses amis de France à lui rendre visite pour le voir à l’œuvre, pour juger par leurs propres yeux des résultats certains et infaillibles de la croisade qu’il a entreprise contre la royauté révolutionnaire. Nous ne savons si ses amis répondront à son invitation. — « Seigneur, disait don Quichotte au jeune poète Lorenzo, que j’aurais de plaisir à vous emmener avec moi pour vous enseigner les vertus inhérentes à la profession que j’exerce, et vous montrer de quelle manière on épargne les humbles et on abat les superbes ! Si votre grâce veut arriver sûrement au temple de mémoire, il lui faut quitter le sentier déjà fort étroit de la poésie pour prendre le sentier plus étroit encore de la chevalerie errante ; cela suffit pour devenir empereur en un tour de main. » Don Carlos déclare qu’après avoir vaincu dans mille rencontres ses ennemis, il ne lui reste plus qu’à les détruire, qu’une rapide campagne le conduira prochainement à Madrid, qu’un Bourbon ne manque jamais à sa parole, qu’il a promis de tuer la révolution, qu’il la tuera. Qu’est-ce que la révolution ? C’est M. Naquet, mais c’est aussi Alphonse XII et M. Canovas del Castillo. Ne serait-il pas séant de bannir du dictionnaire des hommes politiques ce mot équivoque qui dit tout et ne dit rien ? On annonce que, lorsque le gouvernement espagnol aura organisé la nouvelle levée qu’il vient de décréter, le roi Alphonse ira prendre le commandement des troupes pour frapper au cœur de la Navarre le grand coup décisif. Ainsi sera offerte à don Carlos l’occasion, après laquelle il soupire, de détruire l’ennemi qu’il a tant de fois vaincu et de devenir empereur en un tour de main. Le jeune roi emmènera probablement comme chef de son conseil militaire le général Jovellar, et il est à présumer qu’à ce moment M. Canovas reprendra la direction du pouvoir, dont il est demeuré le conseiller. L’Espagne est impatiente de revoir à la tête des affaires l’homme qui les a si bien conduites, elle a foi dans le succès définitif de sa politique conciliante, généreuse et libérale ; mais il n’aura pas tenu aux dogmatiques de la Péninsule de replonger leur pays dans le chaos d’où il a tant de peine à sortir.

Nous voilà bien loin de Dompaire, où s’est vérifiée une fois de plus la justesse du proverbe qui veut que tout soit bien qui finit bien. Au toast d’un conseiller-général, M. le préfet des Vosges a répondu par un discours qui a été chaudement applaudi et qui méritait de l’être. — On nous répète souvent, a-t-il dit, que cette constitution imposée à l’assemblée nationale par la dictature des circonstances était somme toute la meilleure qu’il fût alors possible de donner à la France. Parler ainsi, c’est dire trop ou pas assez ; je ne sais pas si la constitution du 25 février est la meilleure possible, je sais qu’elle est bonne, et cela me suffit. Elle est bonne parce qu’elle consacre toutes les libertés parlementaires, sans porter atteinte aux principes conservateurs… Ayons confiance dans cette constitution du 25 février, qui a eu la sagesse de ne pas sortir des limites humaines et qui a pourvu au présent sans enchaîner l’avenir. Ayons confiance dans le glorieux soldat qui a accepté la tâche de veiller sur elle, et dont la politique, à la fois ferme et conciliante, attire chaque jour de nouvelles et précieuses adhésions au gouvernement républicain. » Voilà d’excellentes paroles, et nous regrettons que ce ne soit pas M. Buffet qui les ait prononcées. Que l’honorable vice-président du conseil aurait un beau rôle à remplir, s’il renonçait définitivement à faire descendre les légitimistes de leur Aventin blanc et à faire revenir les bonapartistes d’Arenenberg pour reconstituer une majorité trompeuse, à jamais disloquée, s’il consentait à regarder de quel côté souffle le vent, s’il encourageait, au lieu de l’ignorer ou de le traverser, le travail qui se fait dans les esprits, et qui, favorisé par de hautes influences, tend à modifier au profit de l’établissement républicain la composition des groupes politiques, s’il se relâchait un peu de son intraitable austérité, si on pouvait le soupçonner d’avoir par instans d’heureuses et bienfaisantes faiblesses, si enfin il se défendait avec une rigueur moins farouche contre la popularité qui, sur un signe qu’il lui avait fait, est venue le chercher, et dont il a repoussé les caresses avec un froid mépris ! Il y a pour un homme d’état une gloire plus enviable que celle d’être célébré par ses contemporains et par la postérité comme le Robert d’Arbrissel de la politique.


G. VALBERT.