Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie/Tome I/Chapitre VI

CHAPITRE VI

LE DEDJADJ GUOSCHO. — ADIEUX AU LIK ATSKOU. — SOURCES DU FLEUVE BLEU. — ARRIVÉE À DAMBATCHA.


Nous quittâmes la route du col de Farka et nous marchâmes vers le centre du Fouogara, province basse, chaude, où régnent des fièvres pernicieuses, et le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, nous aperçûmes le camp du Dedjadj Guoscho, établi dans une localité nommée Wanzagué, remarquable par des sources chaudes, où des malades viennent se baigner pendant l’été seulement, car au printemps et en automne, les fièvres rendent l’endroit inhabitable.

Nous apprîmes que le Prince s’y arrêterait quelques jours pour prendre des bains. Les proportions du camp firent supposer au Lik qu’il était là avec toute son armée, et que, tout en venant se mettre à la disposition de son suzerain, il voulait être en mesure d’intimider au besoin la Waïzoro Manann, qui lui était hostile. Sa présence en Fouogara prenait d’ailleurs une grande portée politique : en confirmant l’autorité du Ras, il contraignait le Dedjadj Oubié d’ajourner ses projets ambitieux contre le Bégamdir ; car, jusqu’alors, ce dernier espérait l’avoir pour allié et détacher par conséquent du Ras le Dedjadj Conefo et quelques autres grands feudataires.

On nous indiqua le gué du Goumara, qui coule de l’Est à l’Ouest et se trouve encaissé en cet endroit entre des berges de cinq à six mètres ; nous y fîmes nos ablutions, nous tirâmes de nos outres des costumes frais et nous le traversâmes. Afin de me soustraire à la curiosité des soldats, nous convînmes que j’attendrais aux abords du camp, jusqu’à ce que le Lik m’envoyât chercher de chez le Prince. Mais des pâtureurs m’ayant aperçu s’empressèrent vers le camp, et bientôt, de toutes les issues, s’échappèrent des essaims d’hommes courant de mon côté. Les premiers s’arrêtèrent pour me considérer à distance convenable ; les autres les débordèrent, se répandirent autour de moi, et, en un moment, je me trouvai enveloppé d’une cohue de plus de deux mille hommes pris du vertige de la curiosité ; ils hurlaient, se bousculaient, s’escaladaient, se piétinaient et se débattaient pour mieux me voir. Le cercle effrayant se rétrécit de plus en plus ; la chaleur devint insupportable ; je restai assis, la figure dans les mains, m’attendant à être étouffé par cette masse inexorable, lorsqu’une femme, me couvrant d’un pan de sa toge, me cacha la tête dans sa poitrine. Sa langue allait comme le claquet d’un moulin ; je ne comprenais pas un mot de son vocabulaire ; elle me serrait convulsivement ; je suffoquais.

Soudain, le tumulte changea de note ; et des bouffées d’air frais qui m’arrivèrent m’apprirent que la foule s’ouvrait ; des huissiers du Prince, armés de longs bâtons, frappaient à tour de bras sur tout ce monde. Celle qui m’avait si énergiquement couvert de son corps, haletante, épuisée, concourait du regard aux efforts de nos libérateurs ; puis, redevenant femme, elle rajusta vivement sa toge, et, moitié glorieuse, moitié confuse, elle s’en alla. C’était une jeune et grande fille, d’un teint couleur de sépia foncée, avec de longs cheveux tressés et oints de beurre frais, qui dégouttaient sur ses épaules.

Mon drogman reparut, ahuri et tout meurtri.

— Quels sauvages ça fait ! s’écria-t-il en s’affaissant sur ses talons.

Il se mit à philosopher sur les coups imprévus de la fortune, et il m’apprit que les Gojamites surtout, croyant aux maléfices du mauvais œil, la femme, en me soustrayant aux regards, invectivait ses compatriotes, dont l’intense curiosité pouvait, d’après leur croyance, me devenir fatale.

— Par la mort de Guoscho ! vos yeux maudits me transperceront avant de le voir, criait-elle, à ce qu’il paraît.

Une compagnie de rondeliers me conduisit au camp, sous une grande tente qu’on referma soigneusement. Le maître de la tente, l’Azzage Fanta, espèce de Biarque ou Premier Intendant, me dit qu’il était heureux de me céder la place d’après l’ordre du Prince ; que ma porte serait gardée, et qu’il me laissait son page favori, pour veiller à tout ce que je pourrais désirer.

Des pages vinrent me saluer de la part du Dedjazmatch et m’offrir deux cornes d’une dimension extraordinaire, l’une pleine de vin, l’autre d’eau-de-vie. Un pareil début promettait, car, en Éthiopie, le vin est apprécié et fort rare. La vigne y vient très-bien, mais l’insécurité du pays détourne de sa culture ; les passants la grapilleraient avant même la maturité ; de plus, les propriétaires seraient l’objet d’exactions ruineuses. À Karoda, district du Bégamdir, ainsi que près d’Aksoum, on voit des champs de vignes plantées, dit-on, par les Portugais, il y a environ trois siècles ; leur culture eût été abandonnée, si les princes, qui tiennent à grand honneur d’offrir parfois du vin ou de l’eau-de-vie à leurs convives, n’eussent pris ces deux localités sous leur protection spéciale. Pour subvenir aux nécessités du culte, les prêtres cultivent bien quelques pieds de vigne dans l’enceinte de quelques églises, mais presque partout le vin de l’autel provient des raisins secs importés de l’Arabie.

Malgré les préceptes du Coran, mon drogman oublia toutes ses misères rien qu’à la vue de ces cornes, tant il avait de prédilection pour leur contenu ; néanmoins, après avoir bien admiré leurs proportions monstrueuses, je le chargeai de les reporter intactes chez le Prince, de lui assurer que je ne buvais ni vin ni eau-de-vie, mais que j’avais voulu retenir son cadeau quelques instants, pour conserver sous mes yeux la preuve sensible des attentions dont il m’honorait.

Mon drogman, boudant sa soif, me rapporta une réponse des plus aimables. Le Lik Atskou m’arriva de chez le Prince ; il rayonnait de satisfaction ; on lui assigna une tente voisine de la mienne ; nous soupâmes de compagnie et nous nous endormîmes le plus gaîment du monde.

Dans la matinée du lendemain, le Prince me fit dire qu’il pouvait me recevoir. Son camp ressemblait par sa disposition à celui du Dedjadj Oubié : une agglomération de cercles de différentes grandeurs formés par les huttes des soldats, autour de leurs chefs respectifs ; au centre de cet assemblage, le cercle du Dedjazmatch, beaucoup plus large que les autres et servant comme de place d’armes ; au milieu de cette place s’élevait une hutte spacieuse, flanquée de deux tentes ou pavillons, l’une blanche, l’autre, moins grande, rayée de bleu et faite, me dit-on, de ceintures prises sur l’ennemi dans une récente campagne au sud du Gojam ; quelques huttes et tentes, rangées derrière, abritaient les chevaux, les mules et les gens de service du Prince. La hutte lui servait la nuit ou pendant la grande chaleur du jour ; il prenait ses repas et présidait le conseil et les plaids dans la tente blanche ; il se retirait dans l’autre, lorsqu’il voulait être seul ou en petit comité avec ses amis. On me conduisit à cette dernière, et un huissier, soulevant discrètement le rideau, m’introduisit.

Le sol était couvert de joncs frais et d’herbes odorantes ; à terre, sur une grande peau de bœuf au pelage blanc moucheté de noir, le Dedjazmatch à demi couché et accoudé sur un coussin écarlate, causait avec le Lik, assis à la turque, sur un tapis semblable. Deux gentils pages de quatorze à quinze ans, un pli de la toge sur la bouche et un chasse-mouche à la main, se tenaient debout, attentifs aux mouvements de leur maître ; un pieu garni de crochets, et planté derrière lui, supportait son bouclier couvert de plaques en vermeil et décoré verticalement d’une large bande de la crinière d’un lion, ainsi que son sabre, sa javeline, son brassard d’or et sa corne à boire ; à un autre pieu étaient suspendus un porte-missel en bois finement sculpté, et deux étuis contenant les Psaumes et les Évangiles, livres d’heures ordinaires des Éthiopiens. Les reflets bleus de la tente transpercée de soleil, la verdure du sol, la blancheur des tapis et de la toge du Prince, l’éclat de ses armes, son grand air, les regards discrets et curieux de part et d’autre, le Lik, avec son volumineux turban, la tête baissée, comme pour attendre l’impression que je produirais sur son hôte, tout formait un ensemble imposant, gracieux, plein de fraîcheur et de poésie épique.

Le Prince me donna le salut et me fit signe de m’asseoir à côté du Lik. On introduisit mon drogman.

— Sois le bienvenu chez moi, me dit le Dedjazmatch. On assure que les hommes de vos pays sont curieux de visiter les contrées étrangères ; mais quelle que soit votre curiosité, elle ne saurait surpasser celle que nous éprouvons en voyant chez nous pour la première fois un enfant de cette Jérusalem, où Notre-Seigneur Jésus-Christ a touché terre. Aussi, tu excuseras l’impatiente curiosité de mes soldats, qui n’a rien de malveillant pour toi. Lorsque ce printemps, tu nous as refusé de venir en Gojam, ton refus nous eût été pénible, si nous t’eussions connu comme aujourd’hui ; c’est donc avec plaisir que nous t’accueillons, rendant grâces à Dieu d’avoir changé le cours de tes projets.

Je crus devoir expliquer au Prince ce qui m’avait empêché de me rendre à sa première invitation.

— Notre ami, le Lik Atskou, nous a appris qu’effectivement tu es préoccupé du départ de la caravane pour l’Innarya.

Il se fit ensuite un silence de plusieurs minutes, un de ces silences durant lesquels il semble que les sympathies ou les répugnances éclosent, se mesurent et s’échangent.

Le Prince fit mander les deux principaux dignitaires de son armée, et nous passâmes dans la grande tente, où il s’installa sur un alga élevé recouvert d’un tapis turc.

Le Dedjadj Guoscho, âgé d’environ cinquante ans, était grand et de belle prestance, gros sans obésité ; mais la partie inférieure de son corps paraissait grêle par rapport à son buste puissant. Il avait les attaches fines et la main d’une élégance féminine, le teint brun cuivré, la tête volumineuse, gracieusement posée sur un cou long et d’une beauté de contour rare chez un homme, le front large, haut et bombé, les tempes délicatement dessinées, le nez petit, aux ailes mobiles, et de grands yeux à fleur de tête. Un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure ; ses dents étaient petites, nacrées, et son menton court, fin, à fossette ; ses joues plates, larges, dénuées de barbe.

Son port de tête et ses moindres mouvements étaient doucement dominateurs ; son regard réservé laissait deviner une certaine complaisance pour lui-même. Quoique sa physionomie intelligente fût voilée de cette impassibilité qui convient à l’exercice d’un haut pouvoir, on y découvrait une grande bonté, timide plutôt qu’active, de la finesse, de l’enjouement, un manque de décision joint à l’entêtement, l’esprit d’aventures, l’intrépidité et ce doute mélancolique qui gagne souvent ceux qui ont la responsabilité des évènements et des hommes.

Sa toge, drapée avec soin, laissait entrevoir trois longs colliers composés de périaptes ou talismans recouverts en maroquin rouge ou en vermeil, entremêlés de grains de corail, d’ambre ou de verroterie rare. Il portait au petit doigt une bague en or, formée de trois anneaux engagés les uns dans les autres, et ornés chacun d’une émeraude ; ce bijou antique, admirablement ouvragé, provenait de l’Inde. Une longue épingle d’or, terminée par une boule en filigrane, était passée dans sa chevelure noire, touffue, ondoyante et ramenée en corymbe ; en sa qualité de Waïzoro, il portait aux chevilles des périscélides composés de petits cônes d’or enfilés.

Il ne fut pas plutôt installé sur sa couche, que nous vîmes entrer les deux personnages mandés.

Le premier s’avança en se découvrant respectueusement la poitrine, s’inclina profondément et s’assit sur un tabouret placé pour lui au pied de l’alga du Prince. Sa physionomie était ouverte et intelligente ; ses cheveux étaient blancs. Il paraissait avoir soixante-cinq ans, mais sa poitrine profonde et ses épaules musculeuses annonçaient une vigueur persistante ; il ressemblait d’une manière frappante à Henri IV. Son regard assuré était celui de l’homme éprouvé par les évènements ; sa parole digne, lente et nette, trahissait la conscience qu’il avait de bien dire.

Le second, homme d’environ quarante ans, très-grand, aux larges épaules, aux allures franches et décidées, avait le teint d’un bistre foncé, la chevelure clair-semée, les dents mal rangées, le front large, les traits d’une mobilité extrême, les yeux petits et pétillants d’esprit ; il était laid, mais sa laideur avait un charme. Il s’appelait Ymer Sahalou ; il était de naissance princière et tenait le rang de Fit-Worari ou chef d’avant-garde, première dignité de l’armée, toujours confiée à un homme de guerre d’élite. L’autre s’appelait Filfilo ; il était Blaten-Guéta, ou premier Sénéchal du Prince, et beau-père d’Ymer Sahalou.

On s’entretint d’abord avec des formes cérémonieuses ; mais bientôt l’entrain d’Ymer prenant le dessus, on pressa de questions l’homme de Jérusalem, comme ils m’appelaient, et la conversation dura longtemps, sautillante et courtoise, car elle avait lieu entre causeurs experts ; le Prince d’abord, l’humouriste Blata Filfilo, Ymer Sahalou, dont les bons mots et les jovialités défrayaient les cours de l’Éthiopie, le Lik Atskou enfin, le beau diseur et le savant.

Quand je voulus me retirer, Ymer Sahalou me dit :

— Tu n’es pas le premier Européen que je vois : étant en Wallo, j’en ai hébergé deux qui passaient par mes villages pour aller en Chawa. J’en ai vu aussi en Bégamdir : des ouvriers en métaux, disait-on, ou des vendeurs d’orviétan ; et il m’a semblé que je ne pouvais avoir rien de commun avec eux. Depuis que je te vois, quelque chose me dit que nous sommes gens à nous convenir. Avant de donner l’ivresse, l’hydromel n’exhale-t-il pas son bouquet ? Mais on dit que tu ne bois jamais ! N’importe, peut-être deviendrons-nous frères ; en attendant, je t’offre mon amitié ; donne-moi la tienne. Par la mort de Guoscho ! ne me prends pas pour un compagnon ordinaire ; je suis bon à tout, moi. Tu trouveras peut-être que je vais vite en besogne, mais demande à Monseigneur, comme au premier venu ; tout le monde te dira que le cœur et le cheval d’Ymer sont toujours prêts à partir de pied ferme.

Le Dedjazmatch paraissait très-satisfait de voir son général favori me faire ces avances. J’y répondis comme je pus et je me retirai enchanté de cette première visite.

Les allures mâles et polies de mes hôtes, leur attachement réciproque et leur charme particulier, charme que confèrent aux hommes bien doués les péripéties de la vie militaire, tout en eux m’avait frappé au point, que je me disais qu’on vivrait avec plaisir dans leur compagnie.

Le lendemain et le jour suivant, le Dedjazmatch convia à sa table ses principaux chefs, afin de me présenter à eux. La foule continuait à stationner tout le jour autour de ma tente ; des huissiers défendaient ma porte, et lorsque je sortais, ils me précédaient pour éloigner les curieux. Un matin, le Dedjazmatch m’entretint de la maladie de son fils aîné, le Lidj Dori, resté en Gojam.

Je répondis que je n’étais pas médecin ; qu’on attribuait à tort cette qualité à tout Européen ; que chez nous, comme partout, le véritable savoir procure sûrement réputation et fortune, et que ce sont, le plus souvent, les charlatans, qui s’expatrient afin d’exploiter un savoir équivoque. Mais j’avais beau dire, je n’obtenais que demi-créance ; afin de prouver du moins ma reconnaissance pour l’accueil qui m’était fait, j’ajoutai qu’en passant en Gojam avec la caravane, je pourrais voir le jeune prince et conseiller ce que le simple bon sens m’inspirerait.

Le Dedjadzmatch dit alors que son fils irait à Gondar où je l’examinerais, pendant qu’il ferait des ablutions à l’église de Saint Tekla-Haïmanote, célèbre par ses cures miraculeuses.

— Tu jugeras de son état ; tu trouveras peut-être quelque remède, et, en tout cas, comme je ne crois pas que ta caravane se mette en route de si tôt, tu pourras, pour utiliser ton temps, accompagner mon fils en Gojam, visiter notre pays et te joindre à elle, lorsqu’elle passera sur mes terres. Les vieillards racontent que, jadis, un homme comme toi est venu d’au delà de Jérusalem aux sources de l’Abbaïe. Après avoir scruté les feuilles des arbres, mesuré la localité et interrogé depuis l’herbe jusqu’aux astres, il s’écria, dit-on, que ces sources étaient douées de vertus merveilleuses ; qu’elles devaient être bénies de Dieu, ainsi que le pays qui les produit. Ces sources sont situées dans mon gouvernement ; tu dois être curieux de les visiter ; je t’y ferai conduire, et il te sera loisible d’y rester, tout comme si tu étais dans ton pays natal.

Imer Sahalou, le Blata Filfilo et d’autres notables présents joignirent leurs instances à celles du Prince, me promettant de faire tout ce qui dépendrait d’eux pour me rendre le Gojam agréable. Le Lik Atskou vint à mon secours, et enfin, le Dedjazmatch nous ayant donné notre congé, nous repartîmes pour Gondar.

Nous étions restés au camp sept jours, sept jours de fête ininterrompue pour le Lik Atskou, fête d’esprit et fête de bons morceaux. Chemin faisant, il en rappelait les moindres détails avec des commentaires si intéressants, qu’à l’écouter nos gens oubliaient les fatigues de la route ; et bien qu’il évitât de faire mention de la circonstance la plus sensible pour lui, il tournait autour avec complaisance de façon à nous laisser comprendre qu’il emportait l’assurance que le Prince lui donnerait, sous peu, les preuves de sa libéralité. Aussi ne cessait-il de faire l’éloge du Dedjadj Guoscho et des Gojamites, au détriment du Ras Ali et des hommes du Bégamdir, gens incivils, disait-il, processifs et sourds aux paroles d’anciens comme lui. Reprenant le sujet de l’Européen venu aux sources de l’Abbaïe, il m’apprit qu’il s’appelait Yakoub ; que les contemporains de son père parlaient beaucoup de lui ; que sa conduite et ses manières l’avaient fait classer dans la noblesse ; qu’il était juste, brave, bon cavalier, adroit tireur, ami du peuple et homme de bien en tout. Je n’eus pas de peine à reconnaître dans ce Yacoub le voyageur écossais Jacques Bruce, et je saluai sa mémoire. De même que le titre d’homme de bonne compagnie, celui d’homme de bien ne s’acquiert pas en tous pays par les mêmes manières d’être ; chaque peuple le donne d’après un type variable résultant de ses besoins sociaux, de ses passions et de son caprice, bien plus souvent que de la raison morale pure. La religion, comme son nom l’indique, a cela de bienfaisant, qu’en ramenant à un type moral unique, elle relie dans une commune aspiration les races et les sociétés qui, livrées à leurs seuls instincts, tendent à diverger, à devenir étrangères, puis ennemies. Car plus encore que les individus, les nations tendent à l’égoïsme, à l’isolement, aux défiances et aux jalousies ; et philosophes et législateurs n’ayant rien trouvé dans nos horizons qui puisse atténuer la prédominence de ces principes destructeurs, c’est au delà de la terre qu’il faut aller chercher, c’est en dehors d’elle qu’il faut trouver le point d’appui pour soulever l’homme et le faire progresser dans un système moral qui le rapproche de l’éternel foyer, afin que les peuples, éclairés de plus en plus, reconnaissent le but suprême et la solidarité de leurs destins.

La nation éthiopienne, entourée de sociétés ennemies de ses principes religieux, et vivant dans un isolement séculaire, en a conçu un patriotisme exclusif, qui lui fait regarder comme barbares les mœurs autres que les siennes, et tout étranger comme un ennemi à mépriser ou à craindre. Aussi les Éthiopiens se montrent-ils défiants envers le voyageur, à moins toutefois qu’il ne soit chrétien ; en ce cas, ils l’admettent comme de plain-pied dans une sorte de familiarité qu’il dépendra de lui de confirmer et de rendre complète. Mais malgré les facilités que lui procure la conformité de principes religieux, il lui reste encore bien à faire pour que les indigènes se révèlent à lui tels qu’ils se révèlent à leurs propres compatriotes. Afin d’arriver à ce résultat, nécessaire pour juger sainement, il lui faut déployer un tact de tous les instants, mais surtout aimer ceux qu’il étudie ; car c’est sous l’influence de l’affection que l’homme se montre tel qu’il est, les sentiments contraires étant autant de masques qui déforment ses traits. Voyager avec la seule préoccupation de butiner et de s’en retourner au plus tôt dans sa patrie, rend le voyageur sujet à d’étranges méprises. Son ignorance ou son dédain des mœurs et des usages, ou son zèle intempestif à s’y conformer le mettent également dans un jour faux, qui l’expose à inspirer comme à concevoir des jugements erronés ; il subira des situations qu’il n’eût acceptées à aucun prix dans sa patrie, et il porte à son respect de lui-même des atteintes irréparables, car de même que la calomnie, une réprobation unanime, même imméritée, laisse comme une empreinte après elle. Quelqu’injuste que cela puisse paraître, ses discours, ses actes et jusqu’à son maintien font préjuger de ses compatriotes, et la faveur ou le blâme qu’il s’attire s’étend jusqu’à eux. À mesure qu’il s’écarte des routes battues, il assume une responsabilité plus grande vis-à-vis de sa patrie ; il lui incombe, sous peine de manquer à son devoir de la faire estimer et aimer en lui ; et s’il est assez heureux pour avoir réussi, il a bien mérité, puisqu’il a semé la fraternité entre les hommes.

Ces réflexions, que m’inspiraient les derniers échos de la réputation en Éthiopie du voyageur écossais, devaient naturellement éveiller ma reconnaissance envers ce hardi devancier, qui, par sa nature bienveillante, son tact et son esprit de sagesse, avait su laisser sur ses traces une opinion si favorable des Européens, et rendre ainsi à ses successeurs la responsabilité plus légère et la voie plus facile.

Un autre souvenir, bien plus ancien, qu’on retrouve en Éthiopie est celui du Moallim Petros (maître Pierre), nom que les indigènes donnent au jésuite espagnol Pedro Paëz. Ce missionnaire, parti vers le commencement du dix-septième siècle, pour aller prêcher le catholicisme en Éthiopie, fut pris par des corsaires musulmans et vendu comme esclave dans l’Yemen ; il y resta plusieurs années, mettant à profit son infortune, en apprenant à fond la langue arabe. Redevenu libre, il arriva enfin en Éthiopie, apprit rapidement l’Amarigna et le Guez, deux langues qui découlent de l’Arabe, et étonna par l’éloquence de son enseignement. Mandé à la cour, il convertit plusieurs dignitaires, des grands vassaux, l’Empereur lui-même, dit-on, ainsi que l’héritier présomptif. Ce dernier, parvenu au trône, en vue d’entraîner plus efficacement ses sujets à abjurer le schisme d’Eutychès, manifesta en cérémonie publique son adhésion à la suprématie du siége de Rome. Après la cérémonie, Paëz prit congé de l’Empereur, pour rentrer à son couvent de Gorgora, près du lac Tsana ; le peuple en grand nombre l’accompagna pour lui faire honneur, jusqu’à la sortie de Gondar. Quand il se trouva seul avec ses compagnons de route, il leur dit que sa mission sur la terre était accomplie, et il entonna le Nunc dimittis. Arrivé à Gorgora, il fut pris d’un accès de fièvre, se coucha et mourut. Plusieurs missionnaires européens avaient rejoint Paëz, et ils continuèrent son œuvre ; mais un fort parti s’étant formé contre eux, ils furent persécutés, expulsés du pays, et le catholicisme fut proscrit.

S’il est des hommes qui ont le privilége de communiquer leur personnalité à ceux qui les accompagnent, il en est aussi à qui le public attribue tous les actes de leurs compagnons. C’est ainsi que les Éthiopiens ont personnifié toute la mission portugaise dans Pierre Paëz, dont ils racontent la légende suivante :

Il arriva chez nous un homme de Jérusalem, nommé Moallim Petros. Sa barbe, d’un rouge ardent, était comme une flamme ; il se disait prêtre, et par sa conduite il l’était ; il parlait le Guez et connaissait tous nos livres et la théologie mieux que nos plus savants : grands seigneurs, femmes nobles, paysannes, soldats, théologiens, moines solitaires, tous accouraient à ses leçons, comme attirés par quelque sortilége ; sa parole était comme un embrasement. Lorsqu’il expliquait l’Évangile, c’était debout, et la toge ajustée, selon le cérémonial usité à l’égard d’un messager de l’Empereur. Il disait que le texte du livre étant le messager de Dieu, c’était bien le moins d’user envers lui de ces marques de respect qu’il est d’usage d’accorder au messager d’un roi de la terre. Ce qu’il avançait, il l’affirmait avec autorité. Le clergé ne pouvant le confondre s’émut d’envie, provoqua des troubles et le fit expulser. Les plus fervents de ses disciples l’accompagnèrent jusqu’à Moussawa. Là, au bord de la grande mer, ils lui dirent :

— Nous voulons aller avec toi, ô notre Père ; et qu’importe que ton navire ne puisse nous contenir tous ! Saint Tekla-Haïmanote n’a-t-il pas étendu sa melote sur les eaux, et navigué ainsi jusqu’à Jérusalem ? Nous avons foi en Dieu et en ses miracles ; prie-le pour nous, et il commandera à la mer de nous porter tout autour de ton navire.

Le Moallim se prosterna la face sur le sable, versa des larmes, resta longtemps en extase, et s’étant relevé, il dit à ses disciples :

— Non, cela ne doit pas être ; je vous laisse ici ; sans vous, les sillons se refermeraient.

Puis, il ouvrit les mains vers le ciel en disant :

— Ô Dieu, si j’ai enseigné la vérité, rends manifeste l’injustice de mes persécuteurs ; si ma bouche a propagé le mensonge ou l’erreur, que cette mer se referme sur moi, que je sois dévoré par les monstres des abîmes !

Il monta seul sur le navire, salua une dernière fois ses disciples et leur jeta cette parole :

— Mes frères, quel fut l’effet de l’onction que Notre-Seigneur reçut dans les eaux du Jourdain ? Méditez-là-dessus.

Et le navire s’éloigna. C’est à Dieu de savoir, ajoutent les Éthiopiens, si nos pères furent blâmables d’expulser ce savant théologien : toujours est-il qu’il nous a jeté en s’éloignant cette redoutable question d’où sont sortis le doute, la zizanie et les controverses sans issue, qui nous divisent encore aujourd’hui[1].

À notre rentrée à Gondar, chacun nous interrogea relativement au Dedjadj Guoscho. Le bruit courait que le Ras s’était emparé traîtreusement de sa personne, au moment où il se présentait à Dabra Tabor. Deux jours plus tard on assurait au contraire que le Dedjadj Guoscho, parti nuitamment avec sa cavalerie, avait surpris Dabra Tabor et emmené la Waïzoro Manann, prisonnière. On parlait aussi de la rébellion du Dedjadj Conefo, et les Gondariens n’osaient plus sortir de la ville. Pour dissiper ces alarmes, le Kantiba ou Gouverneur publia un ban, par lequel il menaçait de sévir contre les propagateurs de fausses nouvelles, et annonçait que le Dedjadj Guoscho, après trois jours passés à Dabra Tabor, avait rejoint son armée à Wanzagué et rentrait en Gojam.

Peu après, la ville fut encore mise en émoi par l’arrivée du Lidj Dori, fils du Dedjadj Guoscho, escorté d’une bande de 1,500 hommes. Ce jeune prince m’envoya saluer. Je me rendis aussitôt à l’église de Saint Tekla-Haïmanote, dans l’enceinte de laquelle on avait dressé une belle tente pour le recevoir.

Le Lidj Dori, âgé d’environ vingt ans, avait les traits d’une grande pureté, mais son regard atone et l’expression d’imbécillité de sa bouche faisaient peine à voir. Des ecclésiastiques gojamites qui l’accompagnaient parlaient pour lui ; il comprenait, dit-on, mais ne répondait que rarement. Les notables s’empressèrent d’aller le saluer et de lui offrir des cadeaux en pains, hydromel et comestibles de toutes sortes. À peine rentré chez moi, je reçus de sa part deux cents pains et quelques amphores d’hydromel, et en ma qualité d’habitant de la ville, je lui envoyai à mon tour un cadeau analogue. Les soldats de son escorte furent hébergés chez l’habitant ; mais comme Gondar relevait directement du Ras, on les répartit le lendemain dans des villages aux environs, relevant du Dedjadj Conefo, lié d’amitié, comme on sait, avec le Dedjadj Guoscho.

Je visitai journellement le malade. Chaque matin, on le soumettait à une ablution d’eau froide, consacrée préalablement par des prières, et, je crois aussi, par le contact des reliques de Saint Tekla-Haïmanote, le seul parmi les nombreux saints éthiopiens qui soit admis dans les diptyques de la liturgie éthiopienne imprimée à Rome. Cependant le miracle se faisait attendre, et après quatorze jours de ce traitement, le Lidj Dori se disposa à repartir. Ceux qui l’accompagnaient me pressèrent, au nom de son père, de me joindre à eux et je m’y décidai d’autant plus volontiers que les trafiquants ne parlaient de rien moins que de remettre à l’automne leur expédition en Innarya.

En faisant mes visites d’adieu à l’Itchagué et aux notables de ma connaissance, je leur recommandai mon domestique basque, Domingo, que je laissais à Gondar, pour servir mon frère, s’il arrivait avant mon retour, et aussi pour assurer mes communications avec Moussawa.

J’étais impatient de me mettre enfin en route ; mais je ressentais de la peine à quitter l’excellent Lik Atskou, qui s’était toujours montré si paternel pour moi. Il m’accompagna jusqu’au seuil de sa maison, demanda un siége, éloigna tout le monde et se mit à prier pour moi. Il me donna ensuite quelques conseils, qu’il interrompit plusieurs fois pour rabrouer mes gens qui s’impatientaient.

— Avant tout, mon fils, dit-il, garde-toi bien du mauvais œil ; en Gojam, il est commun et venimeux, et il s’attaque de préférence, comme tu sais, à ceux qui ont le teint clair. Tu vas être à la cour d’un prince sans pareil en Éthiopie ; il est homme de bien, mais ne t’étonne pas d’y trouver des hommes de mal : le sort des princes est d’être entourés de ce qu’il y a de meilleur et de ce qu’il y a de pire. Peut-être bien cherchera-t-il à t’attacher à sa fortune ; reste avec lui, si cela te convient, mais n’oublie pas ton pays, car, soit pratiques magiques, soit amabilité naturelle, les Gojamites sont accusés de savoir faire oublier aux gens leur patrie. Tourne au bien la faveur dont tu jouiras ; les flatteries et les piéges t’entoureront ; sois discret, réservé, et ne te laisse jamais envahir au point de ne pouvoir rentrer parfois dans ton cœur pour t’inspirer des idées de France. Notre pays est pauvre, dans la demi-obscurité du mal, et tu viens d’un pays de richesse et de lumière. Va, mon enfant, suis ton destin, et que Dieu te garde !

Je m’éloignais, lorsqu’il ajouta :

— N’oublie pas que tu es jeune, et si tu tardes trop, tu ne me retrouveras plus.

Le Dedjadj Conefo avait indiqué nos étapes : le premier jour, nous couchâmes dans des villages à quelques kilomètres seulement de Gondar ; le lendemain, nous arrivâmes à Tchilga où il campait. Il ne voulut pas voir le Lidj Dori, pour ne pas s’attrister l’esprit, dit-il, et il nous fit loger à distance du camp, ce qui m’empêcha de saluer ce Dedjazmatch, qui, d’ailleurs, faisait peu de cas des Européens, depuis sa victoire sur les Turcs. Deux jours après, nous nous mîmes en route pour le Dangal-beur ou col de Dangal, situé au Sud-Ouest de Gondar et du Dambya, sur la rive occidentale du lac Tsana. Pour nous faire honneur, le Dedjadj Conefo nous adjoignit une soixantaine de cavaliers et trois cents hommes de pied, qui marchaient en avant-garde et bouleversaient les villages par leur indiscipline.

En traversant le Dambya, je pus juger de la fertilité proverbiale de cette province. Le pays est peu accidenté, presque sans arbres ; sa terre noire, profondément crevassée pendant l’été, était littéralement couverte de moissons. Les fièvres y sont endémiques dans plusieurs localités ; les chevaux ne s’y propagent pas ; ils y sont même très-sujets à une espèce de farcin, mais la population abonde. Comme dans les Kouallas, les hommes y sont de taille plutôt petite, souples, actifs, colères et portés à la guerre ; ils vivent dans des hameaux épars çà et là, ce qui indique tout à la fois la sécurité et l’abondance.

Le deuxième jour, nous arrivâmes à Ysmala, petite ville dont l’église jouit d’un droit d’asile assez respecté. Nous fûmes reçus par le principal notable, qui mit d’autant plus d’empressement à nous héberger qu’il entretenait avec le Dedjadj Guoscho des relations amicales.

J’avais demandé à loger seul dans une petite hutte, et je soupais, lorsque j’entendis un grand tapage chez notre hôte, où le Lidj Dori et son monde festinaient. J’y trouvai tout en tumulte : des soldats, brandissant la javeline ou le sabre, débitaient avec frénésie leurs thèmes de guerre ; de grandes cornes d’hydromel circulaient dans l’assemblée. Mon drogman m’apprit que le lendemain nous aurions probablement à combattre un vassal rebelle du Dedjadj Guoscho, nommé Aceni-Deureusse. Des espions envoyés par notre hôte venaient d’annoncer qu’Aceni, embusqué sur notre route, comptait enlever le Lidj Dori, afin de traiter plus avantageusement avec son suzerain.

L’idée d’avoir le spectacle d’un combat ne m’étant pas trop désagréable, je recommandai de me réveiller avant le boute-selle. Mais quand je rouvris les yeux, il faisait grand jour, et tout était calme. On me dit qu’Ymer-Goualou, chef de notre escorte, avait décidé de laisser le jeune Prince dans l’asile, pour le soustraire aux chances du combat, et que, pour ne point encourir à mon sujet les reproches du Dedjadj Guoscho, il avait enjoint à mon drogman, peu soucieux, du reste, de tenter l’aventure, de me cacher le moment du départ. Bien que flatté de l’importance qu’on attachait à ma conservation, je regrettai d’avoir dormi si consciencieusement. Nos gens étaient partis sans bruit avant le chant du coq, et l’on commençait à s’inquiéter sur leur sort.

Enfin, vers onze heures du matin, un cavalier, hors d’haleine, vint nous annoncer la victoire. Ymer-Goualou s’était personnellement distingué ; nos gens avaient peu souffert ; après un combat de peu de durée, Aceni était parvenu à se dégager et à opérer sa retraite, laissant aux mains des nôtres environ quatre cents prisonniers.

Pour célébrer dignement ce succès, les habitants, qui la veille criaient famine, surent trouver comestibles, bouza et hydromel à profusion.

Des cavaliers arrivèrent successivement : leurs javelines tortuées ; leurs arçons garnis de ceintures, de pèlerines et de boucliers attestaient leurs exploits ; quelques-uns avaient appendu au frontal de leurs chevaux d’affreuses dépouilles humaines.

Les Éthiopiens, très-humains à la guerre, ont cependant l’habitude de pratiquer l’éviration sur l’ennemi à terre. Cette odieuse coutume leur vient de l’invasion d’Ahmed Gragne, qui, désespérant de leur faire jamais accepter l’Islamisme, entreprit d’éteindre leur race entière.

En Europe, on est trop porté à méconnaître la haine invétérée des musulmans contre tous ceux qui ne sont pas de leur religion et surtout contre les chrétiens. Aujourd’hui, que la force est à la chrétienté, ils sentent qu’ils seraient mis au ban et dépouillés de tout bénéfice du droit des gens, s’ils ne dissimulaient l’esprit qui les anime ; et, lorsque leur férocité se trahit de loin en loin par quelques-uns de ces actes qui font frémir l’Europe, ils s’empressent de les désavouer, et l’opinion publique les explique trop aisément par cette tendance à la cruauté qui persiste malheureusement au fond des races les plus civilisées. Quand on a surpris le musulman dans sa vie intime, quand on l’a vu agir, lorsqu’il se croit hors portée de cette opinion publique de l’Europe qui pèse sur lui, l’obsède et en a fait cet être rusé, astucieux, dédaigneux, fastueux et arrogant qui induit en erreur tant de nos coreligionnaires, et les leurre de l’espérance de sa transformation, on est convaincu que ses moindres actes sont inspirés par un fanatisme implacable, et on ne s’étonne plus que, dans cette lutte sans témoins, au centre de l’Afrique, il ait osé entreprendre d’effacer le christianisme, en arrêtant la génération dans tout un pays peuplé de plusieurs millions d’hommes. Malheureusement, comme il arrive trop souvent, les Éthiopiens usèrent de représailles et s’habituèrent à déshonorer par cette coutume cruelle les guerres qu’ils ont faites depuis. C’est un phénomène étrange et qu’on retrouve en tous pays, que la persistance des hommes à pratiquer des coutumes qu’ils réprouvent eux-mêmes. Tous les Éthiopiens condamnaient celle qui nous occupe, et tous néanmoins s’en rendaient coupables à l’occasion ; mais dès le lendemain du combat, ils faisaient disparaître soigneusement les traces de leur action, et tout homme qui se respectait évitait d’en parler. Mes représentations au Dedjadj Guoscho, ou plutôt l’influence de ces idées généreuses qui ont cours en Europe et fusent providentiellement jusqu’aux extrémités du globe, ont fait cesser en partie cet odieux abus de la victoire, et, lorsque je quittai le Gojam, il était tacitement admis qu’un homme de bonne condition se déshonorait en traitant ainsi un ennemi chrétien. Chez les simples soldats, la réforme s’opérait plus lentement, parce que ces dépouilles sanglantes prouvent le nombre d’ennemis qu’ils ont tués, et sont autant de titres à l’avancement.

Le gros des combattants arriva enfin ; ils firent leur entrée, chantant en chœur une espèce d’embatérie. Le Lidj Dori fut placé sur un haut alga, et fantassins, cavaliers et fusiliers, qui avaient tué ou fait des prisonniers, vinrent l’un après l’autre débiter leur thème de guerre devant lui. Ensuite, chacun alla déposer son bouclier, ses armes, desserrer sa ceinture, reprendre sa toge et se mêler aux groupes, pour raconter ses impressions personnelles ; en dernier lieu, cortége obligé, arrivèrent les blessés et quelques morts portés sur des civières.

Comme nous étions en carême, bon nombre de vainqueurs allèrent faire la sieste, pour mieux attendre l’heure tardive du repas.

Les Éthiopiens font durer le carême deux mois. Ils s’abstiennent de viande, de lait, de beurre, d’œufs, et, dans quelques provinces, même de poisson ; ils ne font qu’un seul repas vers la fin du jour, et ils s’abstiennent de boire jusqu’à ce moment, excepté le samedi et le dimanche, où ils font deux repas. L’olive n’existant chez eux qu’à l’état sauvage, ils la remplacent par une graine oléagineuse nommée nouk, dont ils tirent une huile désagréable, et, selon leur propre témoignage, fort nuisible à la santé. Comme ils ne cultivent aucun fruit et presque pas de légumes, ils en sont réduits, en temps de jeûne, à quelques sauces épaisses composées de farine de pois chiches, de fèves ou d’autres grains, et fortement relevées d’épices qui les aident à manger leur pain. Ils corrigent les mauvais effets de ce régime en buvant d’une bière épaisse nommée tchifko, faite avec de l’orge et d’autres grains ; les gens riches, qui ne boivent habituellement que de l’hydromel, font alors usage de cette bière, qu’on dit être fort nourrissante. Quelques-uns, au moment de se mettre à table, boivent du miel auquel on n’a ajouté que l’eau strictement nécessaire à la déglutition, et ils prennent aussitôt leur repas, car le moindre retard leur rendrait impossible toute ingestion nouvelle. Le miel pris de cette façon fait supporter plus facilement le jeûne du lendemain. Les prêtres accordent la dispense ou confirment sans difficulté les décisions individuelles prises dans les cas dits d’urgence. Néanmoins, on peut dire que la grande majorité des Éthiopiens observe le jeûne du carême, celui d’une quinzaine de jours en l’honneur de la sainte Vierge, et celui du mercredi et du vendredi de chaque semaine. Les gens rigides s’astreignent de plus au jeûne dit des Apôtres, qui dure près de deux mois, et à d’autres jeûnes dont l’ensemble forme près de la moitié de l’année. Montesquieu attribuait aux jeûnes des Éthiopiens leur infériorité dans leurs guerres contre les Turcs. Mais ces derniers ont le jeûne rigoureux du Ramadan. Pour mon compte, j’ai fait campagne avec les Éthiopiens pendant plusieurs années ; je les ai vus combattre en carême et en d’autres temps, et je n’ai pas trouvé que les jours de jeûne leur valeur fût refroidie. Ils supportent la faim, la soif, les longues marches, avec une facilité telle que, sous la conduite d’un chef habile, ils épuiseraient aisément une armée turque, sans recourir au combat. Ayant encore moins de besoins que l’Arabe, ils ont, comme lui, la faculté de pouvoir passer sans transition de la famine aux excès de l’abondance ; mais ces qualités, si précieuses à la guerre, ne suffisent pas à contrebalancer la grande supériorité que les Turcs avaient du temps de Montesquieu, et qu’ils ont encore aujourd’hui, par la quantité et la qualité de leurs armes de guerre. Sans doute, le courage, comme toutes les vertus, emprunte quelque chose à la nourriture ; mais heureusement il puise son existence à de plus nobles sources.

Cependant le carillon de l’église annonça la fin du jeûne ; les soldats, n’ayant pour se refaire qu’une nourriture peu appétissante, passèrent une partie de la nuit à boire.

Avant le jour, nous fûmes en route, et le soleil se levait à peine quand nous atteignîmes le lieu du combat. Une troupe de grands vautours nudicoles disputaient à des hyènes quelques cadavres couchés dans l’herbe. À notre approche, les hyènes s’enfuirent, les vautours s’envolèrent lourdement dans les arbres. L’un d’eux, plus grand encore que les autres, se jucha en trébuchant à plusieurs reprises sur la couronne d’un arbre élevé ; là, rengorgé dans sa collerette blanche tachée de sang, les ailes mi-ouvertes et immobiles, présentant le poitrail à un premier rayon de soleil qui éclairait la cime, il semblait engourdi par l’excès de chair dont il s’était gorgé. Je l’abattis d’un coup de carabine. Il n’était pas encore mort, et nous pûmes assister à son agonie. Cette phase dernière est ordinairement fort belle chez les oiseaux de proie. Celui-ci se débattait par moments avec violence, et maintenait à coups d’aile, au milieu des spectateurs, un espace libre, son aire suprême ; il contractait à vide ses puissantes serres, frappait le sol de sa tête, se levait, retombait. Un instant il put se dresser, appuyé sur ses ailes, et, en ondulant son long col, il rejeta devant nous des lambeaux de chair humaine. Les soldats révoltés lui écrasèrent la tête à coups de talon de javeline. Il mesurait plus de six pieds d’envergure. On se remit joyeusement en route, car les indigènes attribuent un effet propitiatoire au sang répandu, surtout à celui d’un animal sauvage.

Aceni-Deureusse avait la réputation d’être brave et très-habile à la guerre de partisan ; aussi nos gens, étonnés de leur facile victoire, se tenaient-ils sur leurs gardes. Environ deux cents hommes allaient en éclaireurs ; une bonne troupe fermait notre marche, et, toute la nuit, la moitié de notre monde resta sous les armes. Le jour suivant, aux environs d’une forêt, le terrain devint difficile ; Ymer-Goualou nous forma en ordre de combat, et bientôt nos éclaireurs se replièrent, annonçant la présence de l’ennemi.

C’est un spectacle toujours intéressant que de voir l’homme à l’approche du danger. Les uns s’interpellaient gaîment ; d’autres riaient de ce rire particulier qui prend aux natures nerveuses et énergiques ; plusieurs débitaient avec fracas leur bardit ou thême de guerre ; quelques-uns se recueillaient en frissonnant ; bon nombre décélaient malgré eux leur incertitude ; d’autres enfin entonnaient les mâles refrains de chants guerriers. Mais notre mise en scène fut en pure perte. Quoique peu inférieur par le nombre, Aceni-Deureusse n’osa nous attendre, et, profitant des brusques accidents du terrain, il se réfugia dans la forêt, où l’on ne jugea pas prudent de le poursuivre. Son arrière-garde, en s’enfonçant sous bois, nous envoya quelques balles qui ne blessèrent personne. Nous reprîmes notre route en forçant la marche, et, vers le milieu de la nuit, nous atteignîmes le village de Kouellèle Kuddus Mikaël, situé près des sources de l’Abbaïe.

Le village de Kouellèle est assis dans une petite et haute vallée située entre le Damote, le Metcha et le pays des Agaws ; cette vallée s’ouvre et s’élargit vers cette dernière province et se trouve close, du côté de l’Est, par la réunion des collines.

Je demandai à Ymer-Goualou à être conduit aux sources ; les chefs se consultèrent et me donnèrent une petite escorte. Le Lidj Dori devait m’attendre le lendemain au soir dans un district assez éloigné de là. Avant le jour, je me mis en marche.

La vallée et les pentes qui la circonscrivent étaient revêtues d’une végétation pressée, où dominait le gracieux Kerhaa (espèce de bambou), et les lianes qui entravaient notre étroit sentier annonçaient assez que peu de voyageurs en troublaient la solitude. Le sol devint tourbeux, l’atmosphère humide ; les arbres plus pressés et plus grands étaient revêtus d’une mousse luxuriante. Bientôt, le terrain croulier indiqua l’abondance des eaux souterraines ; nous arrivâmes à une clairière, et un soldat me dit, en désignant deux trous circulaires et bordés d’une mousse épaisse :

— Voilà l’Œil de l’Abbaïe.

Ces deux trous, larges de deux mètres environ, contenaient à pleins bords une eau limpide et sans mouvement apparent ; c’est sous le sol qui les entoure que se déversent d’une façon latente les eaux qui alimentent à sa naissance ce fleuve, le plus grand de l’Éthiopie. Afin de me démontrer la profondeur de ces deux cavités, des soldats lancèrent perpendiculairement dans l’une et l’autre une verge longue de deux mètres, qui disparut comme une flèche et ne rejaillit qu’après un long intervalle.

— Ces cavités conduisent, me dirent-ils, jusqu’au cœur de la terre.

Les environs abondent en lions, en buffles et en autres bêtes sauvages. Je me disposais à faire un tour d’horizon à la boussole et à observer la latitude du lieu, mais les gens de l’escorte s’opposant absolument à tout délai dans cet endroit désert et dangereux, nous repartîmes aussitôt au pas de course, et nous regagnâmes le hameau de Kouellèle Kuddus Mikaël.

Le nom de Guiche Abbaïe, qu’on donne aux sources mêmes, s’étend aussi au district qui les renferme, ainsi qu’à la montagne la plus saillante parmi celles qui forment cette vallée.

J’étais le troisième Européen qui atteignait l’emplacement de ces sources visitées par Bruce et découvertes par Pedro Paëz. En les quittant, je voulus, malgré mes guides, suivre les premiers pas du fleuve célèbre qui en découle. Après l’avoir côtoyé et enjambé plusieurs fois, pour constater les tributs que lui apportaient ses premiers et humbles affluents, je compris le désaccord des plus savants géographes, et la facilité avec laquelle s’élève un conflit d’opinions relativement à l’élection d’un cours d’eau principal du milieu d’un réseau de tributaires contigus, afin de signaler ce cours comme la véritable origine d’un fleuve. Dans le choix qu’on fait ainsi, doit-on regarder comme raison déterminante l’étendue relativement plus grande du bassin d’un des affluents ? S’en tiendra-t-on à celui dont la source est la plus éloignée de l’embouchure maritime, en mesurant toujours dans le lit du courant ? Faudra-t-il au contraire ne considérer que le volume relatif des eaux, ou enfin ne se fixer que d’après la dénomination acceptée par les indigènes, et qui, dans les différentes parties du globe, semble avoir été motivée par des raisons opposées ? Mais je laisse ces questions, celles qui en découlent, et les théories qui les font naître, à ceux pour qui elles constituent un intérêt de premier ordre ; ce qui m’importait avant tout dans ma visite aux sources célèbres de l’Abbaïe, c’était l’étude des populations qu’il fallait traverser pour les atteindre.

En découlant de la haute vallée qui le voit naître, l’Abbaïe se dirige d’abord vers le Nord-Ouest, puis se tourne au Nord, pour entrer dans le lac Tsana, qu’il traverse, assure-t-on, sans y mêler ses eaux et en contournant la péninsule de Zagué, qui est attenante au district du Metcha. Près de Bahar-Dar, l’Abbaïe débouche du lac sous la forme d’un large déversoir ; puis, coulant au Sud-Est dans un lit rocheux et rétréci, il sépare du Gojam, d’abord le Bégamdir, puis l’Amhara, l’Ahio, le Durrah, le Djarso, le Touloma, le Kouttaïe, le Liben, le Gouderou et l’Amourou. Plus bas, il sépare l’Agaw-Médir et les nègres qui l’avoisinent, des Sinitcho du Limmou et des nègres de la rive gauche, pour se joindre au Didessa, et devenir, sous le nom de Bahar-el-Azerak, le vrai Nil des indigènes. À Kartoum enfin, il reçoit le fleuve Blanc, et quelle que soit l’opinion des géographes en amont, ces derniers s’accordent avec leurs savants confrères en aval, pour donner dorénavant sans conteste le nom de Nil à la jonction du fleuve Bleu et du fleuve Blanc. Par ce que j’ai dit ci-dessus, on voit que le Gojam, le Damote, le Metcha et l’Agaw-Médir, compris souvent d’ailleurs sous le nom unique de Gojam, forment au milieu de l’Éthiopie une vaste presqu’île terrestre dessinée par une énorme fissure dont l’Abbaïe arrose le fond.

Au coucher du soleil, nous rejoignîmes le Lidj Dori et nos compagnons, qui nous firent compliment sur la rapidité avec laquelle nous avions accompli notre longue marche ; ils n’avaient compté, dirent-ils, nous revoir que le lendemain. Désormais, nous cheminions en pays relevant du Dedjadj Guoscho. Quand même je n’en aurais point été prévenu, je m’en serais aperçu à l’empressement joyeux des habitants, qui accouraient sur notre passage. Nous n’avancions plus qu’à petites journées, sans précaution et en marchant à la débandade ; en approchant de leurs villages, nos hommes prenaient congé du Lidj Dori, et nous fûmes bientôt réduits à trois cents lances. Quatre jours après avoir quitté Guiche Abbaïe, nous découvrîmes Dambatcha, où se trouvait le Dedjadj Guoscho, et nous fîmes halte derrière un pli de terrain qui nous masquait la ville.

Ymer-Goualou envoya prévenir le Dedjazmatch de notre arrivée et demander la permission de faire une entrée d’apparat, motivée par la victoire sur Aceni-Deureusse. Bientôt, ce ne fut plus jusqu’à la ville qu’un va-et-vient continuel : des amis envoyaient à mes compagnons des toges, des ceintures ou des culottes blanches, des pèlerines de guerre ou des sabres à fourreaux neufs en maroquin rouge, des mules, des chevaux frais, des boucliers relevés d’ornements en cuivre ou en vermeil, des selles d’apparat, enfin, tout ce qui pouvait rehausser l’éclat de notre petite entrée triomphale. Quant à moi, après m’être baigné dans un ruisseau voisin, je mis un turban blanc, des babouches rouges, un pantalon blanc à la mamelouk, une ceinture de soie rayée, et enfin une toge que j’étais loin encore de savoir porter avec aisance. Les chefs se mirent en selle ; les soldats, déposant leurs toges, se rangèrent en masse derrière eux, et nous entrâmes en ville au pas gymnastique, précédés par des trompettes et des joueurs de flûte.

La nouvelle du combat avec Aceni-Deureusse, le retour du Lidj Dori et l’arrivée d’un Européen étaient des appâts plus qu’ordinaires pour la curiosité des citadins, partout avides de spectacles ; aussi, se pressaient-ils en foule sur notre passage et autour de l’habitation du Dedjazmatch, en face de laquelle notre troupe, formée en demi-cercle, s’arrêta en marquant le pas et en chantant à l’unisson un air militaire. Les chefs mirent pied à terre, prirent le Lidj Dori au milieu d’eux, et, s’avançant à quelques pas du seuil, s’inclinèrent ; le jeune prince entra seul chez son père. Un huissier vint aussitôt m’inviter à entrer aussi.

La maison du Dedjadj Guoscho, ronde et construite comme celle du Ras, était pleine de monde ; des huissiers maintenaient avec peine un espace libre, afin de permettre au Dedjazmatch, à demi couché sur son alga, dans l’alcôve en face de la porte, de voir ce qui se passait sur la place. On me fit asseoir sur un tapis étendu à terre, à la tête de l’alga ; le Lidj Dori resta debout parmi les pages de son père. Bientôt ceux de nos compagnons qui s’étaient distingués à l’affaire contre Aceni paradèrent l’un après l’autre devant l’entrée de la maison, en débitant leur thème de guerre et jetant sur le seuil, qui des boucliers, qui des ceintures, des javelines ou des baguettes, dont le nombre indiquait le nombre des ennemis tués ou faits prisonniers, ou celui des javelines qui leur avaient été lancées durant le combat. Cette bruyante parade dura longtemps. Le Prince voyant que le Lidj Dori, toujours à la même place, était à bout de forces, l’envoya chez sa mère.

Il me dit que je devais désirer me reposer et me fit conduire dans une jolie tente dressée à côté de sa maison. Elle était blanche et coquette ; une épaisse couche de joncs frais en recouvrait le sol ; un petit alga garni d’un tapis était au fond ; afin de me soustraire aux curieux, deux eunuques gardaient ma porte. Bientôt une suivante de la Waïzoro Sahalou, femme du Prince, vint me souhaiter la bienvenue de la part de sa maîtresse, demander si je gardais le jeûne et quels étaient les mets que je préférais. Je répondis que je ne jeûnais point, et que tout ce qu’elle daignerait m’envoyer serait bien reçu ; et plusieurs de ses suivantes me servirent bientôt un repas parfaitement préparé. Le Prince, à son tour, me fit inviter à venir rompre le jeûne avec lui. Comme j’achevais à peine, je m’excusai ; mais il me fit dire que, dussé-je, malgré l’abstinence rigoureuse qu’ils observaient, demander des viandes à sa table, il ne voulait faire son premier repas, depuis qu’il était mon hôte, qu’en ma compagnie.

On m’attendait pour le Benedicite. Le Prince m’indiqua un tabouret à la tête de son alga ; je sus plus tard que deux personnages jouissaient seuls de cette faveur. Le plus grand silence régna pendant qu’on mangeait ; les causeries à demi-voix s’établirent dès qu’on servit l’hydromel, et se prolongèrent durant une couple d’heures. Les restes de la table furent distribués par jointées à de nombreux soldats qui, debout, avaient assisté au repas ; quelques-uns étaient en loques ; ils reçurent cette pitance en s’inclinant et la dévorèrent sur place. Assister ainsi au repas du maître, est pour ces hommes une grande marque de faveur ; on les appelle compains ou commensaux ; ils ont l’espoir de gagner un jour par leurs services le droit de s’asseoir à cette même table, et de devenir ainsi les compagnons ou comites du Prince, dans l’acception usitée au Moyen-Âge. Enfin, un prêtre se leva et dit les grâces ; les femmes du service de l’hydromel enlevèrent leurs amphores vides ; on emporta la table, et l’huissier fit évacuer la maison, à l’exception de quelques convives favoris, formant le cercle intime. Les pages prennent alors le service ; un huissier reste à l’intérieur, mais chargé seulement de la porte ; une femme de confiance tient l’amphore d’hydromel qu’elle ne verse plus que pour la soif du maître ou de ceux à qui il accorde nominativement un pareil honneur. La conversation devient familière, les rangs sont oubliés, et d’ordinaire règne la plus franche gaîté.

Malgré un certain désordre apparent, les repas sont conduits d’après une étiquette rigoureuse qui ne subit que des modifications légères, imprimées par les habitudes particulières du maître. Prendre sa nourriture est pour l’Éthiopien une grosse affaire, et, comme nous aurons occasion de le voir dans la suite, de la façon dont il envisage tout ce qui peut y avoir trait, résultent les coutumes, les usages, les mœurs de son pays et leur identité ou leur analogie avec ceux de la Judée, de la Grèce antique et du moyen-âge en Europe.

Mon drogman fut mandé ; je devins naturellement le centre de l’attention. Mais, avec son tact parfait, le Prince maintint dans de justes bornes la curiosité des assistants. On se sépara vers dix heures. La nuit était très-belle ; je fis relever le rideau de ma tente et je songeais aux incidents de la journée, lorsque je fus distrait par le bruit que faisait l’eunuque pour écarter un intrus. Je levai la consigne. C’était un clerc, qui, me voyant prolonger ma veillée, venait me tenir compagnie. Il disait avoir été à Jérusalem et parlait un peu l’arabe, circonstance à laquelle il devait sa récente entrée en faveur, le Prince ayant voulu, pour ses rapports, avec moi, avoir son drogman particulier. Il était du reste intelligent, causeur infatigable, et prétendait, vis-à-vis de ses compatriotes connaître, parfaitement les mœurs, la langue et les usages de mon pays. Je lui demandai, entre autres choses, s’il serait facile de se procurer une belle peau de lion ; il me dit qu’elles étaient fort rares, réservées aux grands seigneurs, et d’un prix élevé. Ma tente était tellement près de la maison du Dedjazmatch qu’il put nous entendre ; il fit appeler mon interlocuteur, et quelques instants après un page m’apporta ce message :

« Je ne suis pas riche comme les princes de ton pays, mais cette fois, du moins, je peux te satisfaire. Je viens de recevoir du roi d’Innarya trois peaux de lion en présent ; je t’en envoie une, parce que je veux que ton premier sommeil chez moi soit celui d’un hôte dont le premier désir a été satisfait. »

Pendant que je me laissais aller au plaisir que me procurait cette attention, le page revint avec deux autres peaux.

— Tu sais peut-être, me faisait dire le Prince, qu’une pèlerine en peau de lion est une décoration recherchée par nos cavaliers les plus intrépides ; les miens sont impatients que je leur donne celles-ci. Je te les envoie toutes les trois, afin qu’au jour tu puisses prendre pour toi la plus belle.

Je fis mettre les trois peaux l’une sur l’autre, et je m’endormis dessus. Le matin, j’allai remercier le Dedjazmatch, qui se mit à rire en apprenant quel usage j’avais fait de son présent.

— Vous devez être bien braves dans votre pays, me dit-il, puisque vous faites litière de ce qui est la décoration de nos plus vaillants ; mais puisque les trois peaux de lion sont entrées chez toi, le mieux est que tu les gardes, ne fût-ce que pour t’épargner l’embarras du choix.

Et faisant allusion à l’indiscrétion de son clerc, il ajouta avec bienveillance :

— Ne trouve pas mauvais que le clerc m’ait appris ce que tu désirais avoir. Tant que tu seras avec moi, les oiseaux du ciel m’apprendront les souhaits que tu feras le jour, et la nuit les esprits me révéleront ceux que tu feras en rêve.

Je retrouvai auprès de lui le Blata-Filfilo et Ymer-Sahalou, auxquels il m’avait présenté lors de ma première visite à son camp. Le premier était toujours grave, digne et d’une humeur doucement narquoise ; l’autre, joyeux et pétulant en paroles comme en gestes. Tous deux recherchèrent mon amitié. Ymer-Sahalou s’exaltant disait au Prince :

— Que Monseigneur assure à Mikaël[2] qu’Ymer est ici pour lui complaire. Je lui offre à prendre dans tout ce que j’ai ; qu’il choisisse, et par Notre-Dame, ce qu’il me laissera aura pour moi un nouveau prix !

— Holà ! mon gendre, disait Filfilo, avant de jeter tout ce que tu possèdes à la tête des gens, tu ferais bien de me rendre ma fille.

Et, s’adressant à moi :

— Trouve-t-on dans ton pays des écervelés comme cela ? Ne te fie pas à ce gazouillard dont le cheval et la langue s’emportent à tout propos. Quelque jour, il y laissera ses os. Toi, Mikaël, tu m’as l’air raisonnable, et tu n’ajouteras foi ici qu’à la bienveillance de notre Seigneur ; elle est déjà telle pour toi, que pour lui faire notre cour, chacun s’évertue à te prouver du dévouement.

— Par Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée[3] ! reprenait Ymer, est-ce que Monseigneur ne congédiera pas ce pronostiqueur ? Fâcheux beau-père ! Ah ! pourquoi sa fille était-elle si jolie ? Tiens, Mikaël, n’épouse qu’une orpheline ; c’est un conseil d’ami que je te donne.

Le Prince encourageait ces plaisanteries, toujours courtoises ; c’étaient des lazzis, des ripostes, de francs rires. Ces trois hommes s’aimaient sincèrement.

L’armée du Dedjadj Guoscho était dispersée dans les fiefs ; il n’avait auprès de lui que les fusiliers de sa garde et quatre centeniers avec leurs hommes. Mais ses vassaux affluaient de toutes parts pour lui faire leur cour, solliciter ou suivre quelque affaire en justice ; ce qui entretenait une grande animation à Dambatcha.

La femme du Dedjazmatch envoyait deux, ou trois fois par jour s’informer de mes besoins ; elle manifesta le désir de me recevoir chez elle. Le Prince me fit sonder à ce sujet, mais je crus devoir montrer beaucoup de réserve ; je me rappelais les paroles du Lik Atskou et je voulais, autant que possible, me tenir à l’écart de la vie intime de mes hôtes. Le Prince fit dire à sa femme de ne point insister ; et je n’eus pas lieu de m’apercevoir que mon refus ait causé du dépit à la Waïzoro, qui se préoccupa, comme avant, de pourvoir assidûment à mon bien-être. Elle disait que, me voyant seul, loin de ma mère et de mes sœurs, elle devait, par ses soins, les remplacer auprès de moi et me tenir lieu de famille, parce qu’une femme seulement sait pourvoir avec intelligence aux détails de la vie matérielle. En effet, elle s’imposa cette tâche, dont elle s’acquitta toujours de la façon la plus convenable et la plus délicate.

Un jour, le Dedjazmatch me proposa une chasse au sanglier ; je l’accompagnai, monté sur ma modeste mule. Chemin faisant, il me demanda si dans mon pays on aimait les mules qui vont l’amble ; il en montait une lui-même fort belle. Je répondis qu’en France l’homme de guerre ne montait que le cheval ; qu’on laissait la mule pour le bât. Sans faire attention à ce qu’il pouvait y avoir, dans ma réponse, de peu aimable pour lui, le Prince se contenta de dire :

— Ici, l’on préfère réserver l’ardeur des chevaux pour le moment du combat, et monter des mules pour voyager sûrement dans notre pays montagneux. Mais peut-être ignores-tu ce que c’est qu’une bonne mule.

Il se fit donner la mule d’un de ses suivants et m’offrit la sienne. Elle était si bien dressée que, tout en allant rapidement, on eût pu tenir, sans le répandre, un verre plein d’eau ; selon l’expression éthiopienne, elle cheminait comme l’onde. Comme je louais les qualités de ma nouvelle monture :

— Garde-la, me dit le Prince ; elle te permettra de m’accompagner avec moins de fatigue.

De retour de la chasse, je fis remettre à un des écuyers le harnais de ma mule ; mais le Dedjazmatch me fit dire de le garder, si toutefois il ne m’était pas désagréable de faire usage d’une selle qui lui avait servi deux ou trois fois. Elle était en maroquin rouge, brodée en soie bleue et couverte de prétintailles en cuir vert, rehaussées de clinquant ; une longue housse écarlate servait à la recouvrir quand le cavalier mettait pied à terre. En me donnant ce harnais, le Prince me conférait une sorte de distinction, car les chefs d’un rang élevé en avaient seuls de pareils. Depuis la chute de l’Empire, les insignes honorifiques ont perdu en partie de leur valeur, à cause du nombre de Polémarques indépendants s’attribuant le droit de les conférer ; néanmoins, à mon arrivée dans le Gojam, on faisait encore grand cas d’un semblable harnais.

Je passai ainsi quelques semaines à m’oublier agréablement, partageant mon temps entre la chasse, la lecture et mes entretiens avec le Prince, Ymer-Sahalou et son beau-père, et, chaque jour, je sentais croître mon affection pour eux. Quelquefois, le Dedjazmatch réunissait des notables curieux d’assister à nos conversations. Je les entretenais des mœurs, des coutumes de mon pays, de ses rapports avec les autres nations ; je leur parlais de nos armées, de nos grandes guerres ; je leur apprenais que Jérusalem n’était qu’à moitié chemin de la France, et que cependant ma qualité de Français me protégeait depuis notre territoire jusqu’au Sennaar et jusqu’à Moussawa ; je leur expliquais à quel point les forces des puissances chrétiennes de l’Europe étaient supérieures à celles de l’Islamisme et de l’Asie entière. Ils me répondaient :

— Les Musulmans, qui seuls chez nous traversent la mer, nous assuraient le contraire ; mais il doit en être comme tu dis ; les paroles du Livre n’annoncent-elles pas que les enfants de la Croix domineront le monde ?

Tous faisaient des rapprochements critiques entre ce qui existe chez eux et ce que je leur racontais de mon pays ; quant au Prince, il me questionnait sans fin sur l’Europe et de la façon la plus intelligente. Ces échanges d’idées tendaient à modifier le jour sous lequel on me regardait ; les égards qu’on ne m’avait témoignés jusque là que par déférence pour le Prince me parurent prendre des nuances de sympathie personnelle.

Cependant, je dus me préoccuper d’atteindre l’Innarya, but de mon voyage ; la saison s’avançait, l’Abbaïe allait devenir infranchissable, et je ne voyais pas venir la grande caravane de Gondar. Je fis prendre des informations auprès des trafiquants musulmans, fort nombreux à Dambatcha, où, de même qu’à Gondar, ils habitent un quartier séparé de la ville ; beaucoup d’entre eux fréquentaient les marchés du Gouderou, du Liben, du Horro et de l’Innarya ; les plus aventureux poussaient même leur trafic au delà. Le Prince fut informé de mes démarches, et me dit un soir, après souper :

— Je crains, Mikaël, que la vie que tu mènes ici ne te soit à charge.

Je lui répondis que je ne manquais de rien, que mon séjour m’était agréable, et qu’à mon retour de l’Innarya j’espérais, s’il le trouvait bon, m’arrêter plus longtemps auprès de lui.

Le lendemain matin, je fus surpris d’être appelé à l’heure qu’il consacrait d’ordinaire à l’expédition des affaires. Le Blata-Filfilo, Ymer-Sahalou et ceux de ses familiers avec lesquels j’avais le plus de rapports, se trouvaient auprès de lui. Mon drogman ne fut pas admis ; on envoya quérir le clerc, et dès qu’il parut, le Dedjazmatch rompit enfin un silence qui me pesait.

— Mikaël, me dit-il, tu es entré chez nous sous d’heureux auspices, le sage Lik Atskou m’ayant dit du bien de toi. Les hommes du Gojam n’avaient jamais vu un homme de ta race ; tu as excité leur intérêt, et mes familiers te diront que, depuis ton arrivée, si j’ai hâte de terminer l’expédition journalière des affaires, c’est pour causer avec toi. On dit chez nous que l’affection naît de l’habitude. Nous espérions d’autant plus que tu te laisserais aller à ce sentiment, que nous te sommes frères par la foi chrétienne ; nous avons tâché, selon nos moyens, de rendre heureux ton séjour, et nous nous habituions à l’idée de sa durée. Mais voilà que déjà tu songes à te séparer de nous, non pour regagner ton pays, mais pour aller chez ces Gallas, gens grossiers, ignorants, sanguinaires, où tu n’as aucun protecteur. Je ne cherche pas, en t’alarmant, à te détourner de ton voyage ; mais il est plus d’une façon de l’entreprendre, et celle que tu as choisie nous paraît la moins prudente. Qui peut prévoir les impressions que ta vue fera naître chez ces Gallas ? Ils sont dans toute l’obscurité du paganisme ; on dit même qu’ils pratiquent quelquefois le sacrifice humain. Ces trafiquants musulmans auxquels tu veux te joindre te trahiront à la première occasion ; et quand cela ne serait pas, ta manière d’être est inconciliable avec celle de ces hommes frappés à nos yeux d’infamie, ne fût-ce que pour leur trafic de chair humaine. Tu es venu de si loin, dis-tu, pour apprendre les coutumes et les hommes de notre pays ? Tu ne nous connais pas ; c’est à peine si tu as bu à nos sources, et tu ne parles pas encore notre langue, et la tienne nous est inconnue. Moi qui serais ton père par mon âge, je suis encore trop jeune et trop absorbé par les soins de mon gouvernement, pour avoir de nos pays une connaissance complète. Mais voici Filfilo, qui a vécu plus que moi, et qui sait davantage ; il te dira si nous manquons d’hommes instruits que nous consultons comme des maîtres. Je n’ai qu’à ordonner, et des théologiens, des légistes, des historiens, des hommes sages connaissant les légendes, les coutumes et tout ce qui est dans nos pays, viendront s’entretenir avec toi. Nous autres, nous te raconterons les choses de notre temps, et si tu veux affronter avec nous les privations, nous accomplirons ensemble notre histoire actuelle. Enfin, si malgré tout, le désir de visiter les Gallas continue à te préoccuper, sache que nous poursuivons leur réduction, et qu’il est possible qu’avant peu notre armée passe de nouveau sur leur territoire. Durant mon enfance, j’ai vécu parmi eux ; je parle leur langue, et, j’ai conservé des relations amicales avec plusieurs de leurs notables à qui je pourrai te recommander. Mais que dirait-on de moi, si je te laissais partir dans les circonstances actuelles ? Toi-même, plus tard, tu ne manquerais pas de me juger sévèrement. Consulte-toi bien, Mikaël ; tu dois sentir que tu as nos sympathies. Prends garde d’abuser de cette faveur de Dieu, en t’éloignant imprudemment d’amis qu’il te donne si loin de ton pays.

Très-touché de ces paroles, je répondis au Dedjazmatch qu’en quittant famille et patrie pour voyager, j’avais plus compté sur la protection de Dieu que sur celle des hommes, et que j’étais d’autant plus sensible à l’appui que je trouvais chez lui ; que je serais insensé de méconnaître ses bontés, et malhabile de préférer à ses conseils la seule impulsion d’une curiosité inexpérimentée ; qu’enfin j’acceptais avec reconnaissance sa proposition de l’accompagner, s’il passait en pays Galla, ou de m’y faire introduire par les alliés qu’il y avait conservés.

À mesure que le clerc traduisait ma réponse, le Prince et ses familiers s’entreregardaient. Quand j’eus terminé, le Dedjazmatch inclina légèrement la tête ; puis se redressant sur son alga, il donna l’ordre de faire entrer le monde, et il commença l’expédition des affaires avec son calme habituel.

Rentré chez moi, je reçus des félicitations de la part de la Waïzoro Sahalou.




  1. Cette question est célèbre en Éthiopie, non-seulement parmi les ecclésiastiques de tous les ordres, mais encore parmi les laïques, et les diverses solutions qu’on lui a données ont dessiné autant de sectes, ou pour mieux dire, autant de partis, qui s’entrehaïssent. Dans la plus grande partie du Tegraïe, on croit que le Saint-Esprit s’unit et se confondit avec l’humanité de Notre-Seigneur, le mot Towahadeh, qui est ici sacramentel, comporte ces deux significations, et la croyance religieuse du Tegraïe est appelée : Towahadou. Le vulgaire dit aussi Karra, mot qui signifie couteau, parce que les hommes du Tegraïe font souvent une fente au côté externe du fourreau de leur sabre pour y engaîner un petit couteau, ce qui fait que ces deux instruments semblent n’en former qu’un seul. Le Hamacen, le Gojam et quelques autres provinces éparpillées établissent une distinction un peu subtile pour nos idées européennes, en disant qu’au contraire Notre-Seigneur ne fit que recevoir l’onction (tekubba) du Saint-Esprit, d’où ceux-ci sont tous appelés Keubat. Enfin, dans le Dembéa, le Chawa, et même dans quelques couvents du Tegraïe, on enseigne qu’en recevant le Saint-Esprit sous la forme de la colombe, le Fils de Marie naquit dans le Saint-Esprit, et comme il était né deux fois, c’est-à-dire du Père dans l’Éternité et de la Sainte-Vierge dans le Temps, on arrive logiquement à la conclusion que Notre-Seigneur est né trois fois ; ces derniers sectaires sont donc appelés : Sost ludet, c’est-à-dire : trois naissances ; et selon un théologien d’Europe, leurs paroles, si bizarres au premier aspect, ont été d’abord inventées et sont encore aujourd’hui très-souvent employées pour voiler aux yeux de leurs compatriotes le fond de leur religion, qui serait identique avec celle de Rome. Ces trois interprétations ont enfanté des sous-sectes dont le nombre s’élève à près d’une trentaine. Ceux qui se rappellent l’histoire du Bas-Empire et les discussions subtiles qui passionnaient les Grecs de cette époque, comprendront l’acrimonie des discussions analogues en Éthiopie. Beaucoup d’Éthiopiens font par humilité leurs prières à la porte de l’église, dont ils baisent ensuite le seuil, pour témoigner de leur foi respectueuse. On raconte que dans le Tegraïe un passant s’éloignait après s’être conformé à ce pieux usage, quand le curé lui demanda par précaution à quelle foi il appartenait. — Je suis Kenbat, dit l’étranger. — Vil hérétique, reprit le curé, tu as profané mon église ! — Et s’armant d’une hache, il enleva soigneusement toute la partie du bois qu’il croyait contaminée par les lèvres du passant.
  2. C’était de mes noms celui que j’avais pris, comme étant familier aux Éthiopiens.
  3. Un cavalier pénétra dans l’asile de Martola Mariam, en Gojam, malgré la défense de l’abbé, et il en sortait après avoir commis quelque acte de violence, lorsque son cheval s’abattit sous lui et lui cassa la jambe. Il dit à ceux qui le relevèrent, qu’au moment de l’accident, la Sainte-Vierge (à laquelle était dédiée l’église de l’asile) lui était apparue dans les nuages avec un visage courroucé. Le peuple y vit un miracle, et l’église est connue aujourd’hui sous le vocable de Notre-Dame-de-la-Jambe-Cassée.