Traduction par Retif de La Bretonne.
À l’enseigne du pot cassé — Collection Scripta Manent N°45 (p. 54-64).





CHAPITRE V


De notre entrée à Alcala. Nouveaux tours

qu’on me joue.


Nous sortîmes de l’auberge avant la nuit, et nous allâmes à une maison qu’on nous avait louée et qui était en dehors de la porte Saint-Jacques, quartier des étudiants, où ils sont rassemblés en grand nombre, quoique dans celle-ci il n’y en eût en tout que trois. L’hôte et maître était de ceux qui croient en Dieu par frime ou d’après de fausses idées. On appelle ces gens-là morisques et il y en a quantité parmi les personnes du commun, de même que de ceux qui ont de grands nez et qui n’en manquent que pour flairer du cochon. Quoique je dise ceci, je ne prétends pas nier qu’il ne se trouve une excellente noblesse, et même nombreuse, parmi les habitants du premier ordre. Notre hôte me reçut donc d’un air pire que si j’avais été curé et que je lui eusse demandé le billet de confession. Je ne sais s’il le fit à dessein de nous inspirer d’abord du respect pour sa personne, ou si cela est naturel à ces gens-là, car il ne serait pas étonnant qu’on fût d’un mauvais caractère, quand on ne suit pas une bonne loi. Nous plaçâmes notre bagage, nous dressâmes les lits, nous arrangeâmes tout le reste, et nous dormîmes cette nuit-là.

Au réveil, voici tous les étudiants de la maison qui viennent en chemise exiger de mon maître la bienvenue. Comme il ne savait ce que c’était, il me demanda ce qu’ils voulaient ; et moi, pour me précautionner contre ce qui pouvait arriver, je me mis entre deux matelas, montrant seulement la moitié de ma tête, de manière que l’on m’aurait pris pour une tortue. Ils se firent donner deux douzaines de réaux ; après quoi, ils se mirent à chanter, et poussant un cri diabolique, ils disaient : « Vive le camarade ! Qu’il soit au nombre de nos amis ! Qu’il jouisse des privilèges d’ancien ! Qu’il puisse avoir la gale, vivre diffamé, et endurer la faim comme tous nous autres ! » N’étaient-ce pas de belles prérogatives qu’ils nous accordaient ? Quoi qu’il en soit, après avoir proféré ces mots, ils volèrent par l’escalier, et au même instant nous nous habillâmes, et nous prîmes le chemin des classes.

Mon maître fut très bien accueilli de quelques boursiers qui connaissaient son père, et il entra dans la classe où il devait être. Mais moi, qui devais aller dans une autre, et qui me trouvais seul, je me sentis saisi de quelque frayeur. J’entrai dans la cour, et je n’y eus pas plus tôt mis le pied que les écoliers m’envisagèrent et commencèrent à dire : « Voici un nouveau venu. » À dessein de les dépayser, je me mis à rire, comme pour leur donner à entendre qu’ils se trompaient ; mais cela ne servit à rien. Huit ou neuf vinrent à moi, en affectant un air moqueur. Je rougis, et plût à Dieu que cela ne me fût pas arrivé ! Car à l’instant un d’eux, qui était à côté de moi, porta les mains à son nez et dit, en s’éloignant : « C’est un Lazare ressuscité, tant il pue ! » Tous les autres s’écartèrent aussitôt, en se bouchant les narines. Dans la vue de me tirer d’embarras, je me serrai pareillement le nez avec mes mains, et je leur dis : « Messieurs, vous avez raison, il pue très fort. » Ils répondirent à cela par des éclats de rire et en s’éloignant. Il y en avait déjà bien un cent de rassemblés. Ils commencèrent à faire résonner leurs poitrines, et à sonner la charge. À leur tour et à leur manière d’ouvrir et de fermer la bouche, je compris ce qu’ils me préparaient. Au même instant un d’eux, qui était de la province de la Manche, et fort enrhumé, me fit le cadeau de me lancer une expectoration terrible, en disant : « Je commence. » Voyant alors à quoi j’allais être exposé, je m’écriai : « Je prends Dieu à témoin que… » J’allais achever, mais ils en firent pleuvoir sur moi une si grande multitude, qu’il ne me fut pas possible. J’avais le visage caché sous mon manteau, et il fallait voir avec quelle adresse ils m’ajustaient, me prenant pour un blanc. J’étais inondé de la tête aux pieds, lorsqu’un traître, voyant que je n’avais rien au visage, parce que je le tenais toujours sous mon manteau, accourut à moi, en disant d’un ton de colère : « En voilà assez ; ne le tuez pas ! » Comme je croyais qu’ils le feraient, à la manière dont ils y allaient, je me découvris le visage, pour voir de quoi il s’agissait, et à l’instant celui qui venait de parler me décocha et me plaça entre les deux yeux l’huître la plus nourrie. Qu’on juge de la peine que j’eus alors ! Ces enfants de l’enfer poussèrent de tels cris qu’ils m’étourdirent. Enfin ils déchargèrent sur moi si fort leurs estomacs, que je m’imaginai que pour se purger et épargner les frais de médecins et d’apothicaires, ils attendaient les nouveaux venus. Ils voulurent ensuite me donner des claques sur le cou, mais ils ne surent comment faire, sans se remplir les mains de l’huile dont était chargé mon manteau, qui ressemblait à un crachoir de vieillard, tant il était couvert de salive. Ils me laissèrent. Ainsi l’excès de leur méchanceté fut ce qui me sauva.

Je retournai à la maison, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à y rentrer. Il fut même heureux pour moi que c’était le matin, car je ne rencontrai que deux ou trois polissons, qui devaient être bien intentionnés, puisqu’ils se contentèrent de me lancer cinq à six anguillades avec leurs mouchoirs et qu’ensuite ils s’en allèrent. À mon retour à la maison, le Morisque, qui me vit, parut vouloir s’enfuir et me cracher au visage. Comme je craignais qu’il ne le fît, je lui dis : « Rassurez-vous, notre hôte, je ne suis pas l’Ecce Homo. » J’aurais bien mieux fait de m’être tu, car cela me valut deux livres de coups, qu’il me donna sur les épaules avec des pesons qu’il avait à la main. Ainsi gratifié et à demi perclus, je montai à l’appartement, où je fus assez longtemps à chercher par où prendre la soutane et le manteau. À la fin je réussis à les ôter, je les pendis sur une plate-forme, et je me jetai sur le lit.

Mon maître revint, et comme il me trouva endormi et qu’il ignorait mon aventure dégoûtante, il se fâcha et me tira si violemment par les cheveux, que deux secousses de plus je me réveillais chauve. Je me levai en poussant des cris et des plaintes, mais il me dit d’un air encore plus courroucé : « Voilà, Pablo, une plaisante manière de servir ! C’est ici une autre vie. » Quand j’entendis parler d’une autre vie, je crus être déjà mort. Je lui répondis : « Vous m’encouragez bien, Monsieur, dans mes travaux. Voyez dans quel état sont cette soutane et ce manteau, qui ont servi de mouchoir aux meilleures narines que l’on ait vues dans le temps de la semaine sainte. » En disant cela, je me mis à pleurer. Mes larmes furent persuasives et le touchèrent. Il chercha ma soutane, et lorsqu’il l’eût vue, il eut compassion de moi et me dit : « Pablo, ouvre l’œil, on rôtit de la viande, songe à toi, car tu n’as plus ici ni père ni mère. » Je lui racontai ce qui m’était arrivé, et il me fit déshabiller et porter à ma chambre, qui était aussi celle de quatre autres domestiques de la maison. Je me couchai, je dormis, et ayant d’ailleurs très bien dîné et soupé, je me trouvai le soir aussi fort que si je n’eusse éprouvé aucune disgrâce. Mais il semble que quand nous avons commencé à essuyer des désagréments, ils ne doivent plus finir, qu’ils forment entre eux une chaîne et se tirent les uns les autres.

Mes camarades vinrent se coucher, et après m’avoir tous salué, ils me demandèrent si j’étais malade et pourquoi ils me trouvaient au lit. Je leur fis part de ma malheureuse aventure, et ils commencèrent aussitôt, comme s’ils eussent été incapables d’aucun mal, à faire des signes de croix en disant : « Pareille chose ne se ferait pas chez les luthériens. Y a-t-il jamais eu méchanceté semblable ? » Un d’eux ajouta : « Le recteur a tort de ne pas remédier à cela. En reconnaîtriez-vous les auteurs ? » Je leur répondis que non, et je les remerciai de la bonté qu’ils me témoignaient. Durant ces propos, ils achevèrent de se déshabiller, se couchèrent, éteignirent la lumière, et je m’endormis, car il me semblait être avec mon père et mes frères.

Vers minuit, je fus réveillé par l’un d’eux, qui criait de toutes ses forces : « Au voleur ! on me tue ! » Ces cris étaient mêlés d’autres voix et du bruit de plusieurs coups de fouet qu’on donnait sur son lit. Je levai aussitôt la tête, et je demandai ce que c’était. Mais à peine me fus-je découvert, qu’ils me fustigèrent les épaules avec une grosse corde pleine de nœuds. Je commençai à me plaindre, et je voulus me lever. Cependant les cris de l’autre continuaient, mais les coups étaient pour moi seul. J’eus beau m’écrier : « Justice de Dieu ! » les coups tombaient si drus sur tout mon corps, parce qu’ils avaient jeté en bas les couvertures, qu’il ne me resta d’autre ressource que de me glisser sous le lit. Au même instant d’autres, qui dormaient, s’éveillèrent, poussant aussi des cris, et comme j’entendais toujours retentir le bruit des coups de fouet, je crus que quelqu’un du dehors nous maltraitait tous de la sorte. Quand je me fus fourré sous le lit, le domestique qui était proche de moi se mit dedans, y satisfit certain besoin de nature, en ressortit, et le recouvrit bien. Il repassa ensuite dans son lit, et les coups de fouet ayant alors cessé, ils se levèrent tous quatre en criant comme des gens furieux : « Quelle méchanceté ! Cela ne se passera pas ainsi. » Pour moi je me tenais toujours sous le lit, me plaignant comme un chien pris entre deux portes, et j’y étais aussi recoquillé qu’un lévrier qui a la crampe. Les autres firent comme s’ils fermaient la porte, et pour lors je me tirai de mon asile et je remontai dans mon lit, en leur demandant si par hasard on leur avait fait mal. À quoi ils me répondirent tous qu’ils étaient moulus de coups.

M’étant recouché et couvert, je me rendormis, et comme je me remuai pendant le sommeil, je me trouvai à mon réveil sali jusqu’aux reins. Tous les autres se levèrent, et moi, feignant d’être incommodé des coups de fouet que j’avais reçus, je pris de là prétexte de ne me point habiller. Les diables ne m’auraient pas fait remuer d’un côté ni d’autre. J’étais confus, ne sachant si j’avais fait cette vilenie sans le sentir, en dormant, ou dans la crainte et le trouble que j’avais éprouvés. Enfin je me trouvais innocent et coupable sans pouvoir me disculper. Mes camarades s’approchèrent de moi en se plaignant et me demandèrent d’un air affectueux comment je me trouvais. Je leur répondis que je me sentais fort mal de la multitude des coups de fouet qu’on m’avait donnés. Je les questionnai aussi à mon tour sur ce que ç’avait pu être, et ils me dirent : « Nous le saurons certainement ; le Mathématicien nous l’apprendra. Mais laissons cela à part pour le présent ; voyons si vous n’êtes pas blessé, car vous vous plaignez fort. » Ils se mirent en même temps en devoir de lever la couverture, à dessein de me faire honte.

Sur ces entrefaites mon maître entra, en disant : « Est-il donc possible, Pablo, que je n’aie aucun pouvoir sur toi ! Il est huit heures et tu es encore au lit ! Lève-toi, maraud ! » Les autres, feignant de vouloir m’excuser, lui racontèrent toute l’aventure et le prièrent de me laisser dormir. Un d’eux me disait : « Si Monsieur en doute, levez-vous, mon ami. » Il saisit aussitôt la couverture, et moi je la tenais serrée entre les dents, pour ne pas montrer l’ordure qui était dans mon lit. Quand ils virent qu’ils ne pouvaient réussir par cette voie, l’un d’eux se mit à dire : « Juste Ciel ! Comme il pue ici ! » Don Diégo en dit autant ; et cela était vrai. Ils cherchèrent tous ensuite dans la chambre s’il n’y avait pas quelque bassin de commodité, et ils disaient : « On ne peut pas tenir ici ! » – « Nous voilà bien, ajoutait un d’eux, pour des gens qui ont à étudier ! » Ils visitèrent les lits, les dérangèrent pour voir s’il n’y avait rien dessous, et dirent enfin : « Il y a sans doute quelque chose sous celui de Pablo. Passons-le dans un des nôtres, et regardons dans le sien. »

Réduit dans cette détresse, et les voyant prêts à exécuter leur projet, je feignis d’avoir mal au cœur. J’embrassais les bois de lit, et je fis des contorsions. Mes camarades, qui savaient le mystère, insistèrent tous en disant : « Qu’il est à plaindre ! » Mon maître me prit le petit doigt, et enfin ils m’arrachèrent du lit et m’emportèrent entre eux cinq. Quand ils levèrent les draps, ils éclatèrent tous si fort de rire, en voyant les nouveau-nés qui n’étaient cependant pas des pigeonneaux, mais de gros pigeons, que toute la chambre en retentit. « Le pauvre diable ! » s’écriaient ces hommes pervers. Comme je fis alors semblant d’être évanoui, ils dirent à Don Diégo : « Tirez-lui fortement, monsieur, le doigt du cœur. » Et mon maître, croyant me faire du bien, le tira tant qu’il me le disloqua. Ils se disposèrent aussi à me donner le fouet, et ils disaient : « Qu’il est digne de pitié ! Il vient sans doute de se salir ainsi quand il s’est trouvé mal. » Qui pourra s’imaginer ce qui se passait en moi-même, étant d’un côté couvert de honte, avec un doigt disloqué, et craignant de l’autre le fouet ! Enfin, pour me garantir au moins de ce traitement cruel, car ils m’avaient déjà mis les cordes aux cuisses, je donnai à entendre que j’étais revenu à moi. Mais quelque diligence que je fisse, je ne pus empêcher les cicatrices larges de deux doigts qu’ils me firent à chaque cuisse, tant ils avaient de malignité. Après cela ils me laissèrent en disant : « Jésus ! que vous êtes faible ! » Je pleurais de rage. Ils disaient méchamment : « Votre malpropreté nous inquiète moins que votre santé, tranquillisez-vous. » Ils me lavèrent ensuite, me mirent au lit, et s’en allèrent.

Resté seul, je ne m’occupai qu’à considérer qu’il m’en était presque plus arrivé en un jour à Alcala, que je n’en avais éprouvé chez Cabra en deux mois. Je m’habillai à midi, je nettoyai ma soutane du mieux que je pus, la lavant comme une housse de mulet, et j’attendis mon maître qui, en arrivant, me demanda comment j’étais. Tous ceux de la maison dînèrent, et moi aussi, quoique je mangeasse peu et sans appétit. Nous étant après cela tous réunis dans le corridor pour causer, les autres domestiques m’apprirent, en se moquant de moi, que c’étaient eux qui avaient machiné tout ce que j’avais souffert. On en rit beaucoup, et moi j’en restai plus honteux, mais je dis en moi-même : « Pablo, profite de cet avis, tiens-toi sur tes gardes. » Je me proposai de changer de manière de vivre ; et étant par là devenus tous amis, nous vécûmes dans la suite à la maison comme des frères. Personne ne m’inquiéta plus, ni dans les classes ni dans les cours. C’est ainsi que les mauvais exemples gâtent la jeunesse, et que ce qu’on fait pour la dégourdir sert aussi quelque-fois à la corrompre.